Rêve et télépathie
(2° partie)
1) Mon médecin, le docteur N., m'a conseillé de vous raconter un rêve qui me poursuit depuis environ trente à trente-deux ans. Jai suivi son conseil, peut-être le rêve a-t-il de l'intérêt pour vous en relation avec la science. Puisque, selon votre opinion, de tels rêves sont à ramener à une expérience vécue en relation avec la sexualité pendant les premières années d'enfance, je reproduis des souvenirs d'enfance, ce sont des expériences vécues, qui aujourd'hui encore exercent leur impression sur moi et qui ont été si prégnantes qu'elles ont déterminé ma religion.
Puis-je vous prier de me faire savoir peut-être, après en avoir pris connaissance, de quelle manière vous vous expliquez ce rêve, et s'il n'est pas possible de le faire disparaître de ma vie, car il me poursuit comme un fantôme et, par les circonstances qui l'accompagnent - je tombe invariablement du lit et me suis déjà fait des blessures non négligeables il est pour moi très désagréable et pénible.
2) «J'ai trente-sept ans, je suis très vigoureuse et saine de corps, en dehors de la rougeole et de la scarlatine, j'ai fait dans mon enfance une inflammation des reins. Dans ma cinquième année, j'ai eu une très grave inflammation oculaire dont il m'est resté une diplopie. Les images sont obliques l'une par rapport à l'autre, les contours de l'image sont flous, parce que des cicatrices d'abcès altèrent la clarté.
Mais d'après l'avis des spécialistes, on ne peut plus rien changer ou améliorer à mon il. A force de fermer lil gauche pour voir plus clair, la moitié gauche du visage s'est trouvée tordue vers le haut. Je parviens à force d'exercice et de volonté à faire les travaux d'aiguille les plus fins ; de même, enfant, j ai a six ans désappris devant la glace à voir de travers, de sorte qu'aujourd'hui rien n est visible extérieurement de ce défaut oculaire.
« Dans les toutes premières années d'enfance déjà, j'ai toujours été solitaire, je me suis retranchée de tous les enfants et j'ai déjà eu des visions (clairaudiance et clairvoyance), mais je n'ai pas pu différencier cela de la réalité effective, et c'est pourquoi je suis souvent tombée dans des conflits qui ont fait de moi une personne très réservée et craintive. Etant donné que, tout petit enfant déjà, j'en ai su beaucoup plus que je n'avais pu en apprendre, je ne comprenais tout simplement plus les enfants de mon âge. Je suis moi-même l'aînée de douze frères et surs.
De six à dix ans, je fréquentais l'école communale et ensuite jusqu'à seize ans l'école secondaire des Ursulines à B. A dix ans, j'ai rattrapé en quatre semaines, en huit leçons particulières, autant de français que d'autres enfants en apprennent en deux ans. Je n'avais qu'à répéter, c'était comme si j'avais déjà appris et seulement oublié. De manière générale, je n'ai jamais eu besoin, même plus tard, d'apprendre le français, contrairement à l'anglais, qui certes ne me donnait pas de mal, mais m'était inconnu.
Il en alla pour moi du latin comme du français, latin que je n'ai jamais vraiment appris, mais que je ne connais qu'à partir du latin d'église, et qui m'est pourtant parfaitement familier. Si je lis aujourd'hui un ouvrage français, alors du même coup je pense aussitôt en français, tandis que cela ne marrive jamais avec l'anglais, bien que je maîtrise mieux l'anglais. Mes parents sont des paysans, qui, des générations durant, n'ont jamais parlé d'autres langues que l'allemand et le polonais.
«Visions : parfois, la réalité effective disparaît pour quelques instants et je vois quelque chose de tout autre. Dans mon logement, je vois par ex. très souvent un vieux couple et un enfant, le logement est alors installé autrement. quand j'étais encore à l'établissement de soins, vers quatre heures du matin mon amie vint dans ma chambre, j'étais éveillée, j'avais la lampe allumée et j'étais assise à la table en train de lire, car je souffre beaucoup d'insomnies.
Toujours cette apparition signifie pour moi contrariété, cette fois-là aussi. «En 1914, mon frère était au front, moi je nétais pas chez mes parents à B., mais à Ch. C'était à 10 heures le matin, le 22 août, alors j'entendis appeler « Mère , mère » par la voix de mon frère. Encore une fois dix minutes après, mais je n'ai rien vu. Le 24 août, je revins à la maison, je trouvai ma mère oppressée et, sur mes questions, elle déclara que le garçon s'était annoncé le 22 août. Le matin, elle était au jardin, et là elle avait entendu le garçon appeler « Mère, mère ».
Je la consolais et ne lui dis rien à mon sujet. Trois semaines après arriva une carte de mon frère qu'il avait écrite le 22 août entre 9 et 10heures du matin, peu après il mourut. « Le 27 septembre 1921, quelque chose s'annonça à moi à l'établissement de soins. Deux ou trois coups violents furent frappés contre le lit de ma compagne de chambre. Nous étions toutes les deux éveillées, je demandai si elle avait frappé, elle n'avait même pas entendu la moindre chose.
Huit semaines après, j'entendis dire qu'une de mes amies était morte dans la nuit du 26 au 27.
« Maintenant quelque chose qui est, dit-on, une illusion des sens, affaire de point de vue ! J'ai une amie qui s'est pris pour mari un veuf avec cinq enfants, je n'ai fait la connaissance du mari que par mon amie. Dans le logement de celle-ci, je vois, presque chaque fois, quand je suis chez elle, une dame entrer et sortir. La supposition allait de soi que c'était la première femme du mari.
Je demandai à l'occasion un portrait, mais ne pus d'après la photographie identifier l'apparition. Sept ans après, je vois chez un des enfants un portrait avec les traits de la dame. C'était bien la première femme. Sur le portrait elle avait l'air nettement mieux, elle venait de faire une cure de suralimentation et de là cet air tout autre que celui d'une poitrinaire. Ce ne sont que des exemples parmi bien d'autres.
« Le rêve : ]e vois une langue de terre entourée d'eau. Les vagues sont poussées en avant par la houle et de nouveau violemment retirées. Sur la langue de terre se trouve un palmier qui est un peu incliné vers l'eau. Autour du tronc du palmier une femme passe son bras et s'incline très profondément jusque dans l'eau où un homme tente de gagner la terre. A la fin, elle se couche sur la terre, se retient de la main gauche au palmier et tend à l'homme, jusque dans l'eau, aussi loin que possible, sa main droite sans l'atteindre. Là-dessus, je tombe du lit et me réveille.
J'avais environ de quinze à seize ans, lorsque je perçus que j'étais moi-même bel et bien cette femme, et alors je ne vécus pas seulement l'angoisse de la femme pour l'homme, mais parfois je me tenais là aussi en tiers non impliqué, et je regardais. Je rêvais aussi cette expérience vécue par étapes. quand l'intérêt pour l'homme s 'éveilla (dix-huit à vingt ans), je tentai de reconnaître le visage de l'homme, ce ne me fut jamais possible. L'écume ne laissait libres que la nuque et l'arrière de la tête. J'ai été fiancée deux fois, mais d'après la tête et la stature, ce n'était aucun des deux hommes.
Une fois, à l'établissement de soins, alors que j'étais en ivresse paraldéhydique, je vis le visage de l'homme que je vois désormais en chaque rêve. C'est celui de mon médecin traitant de l'établissement, qui assurément m'est sympathique en tant que médecin, mais à qui rien ne me lie.
« Souvenirs : entre 6 et 9 mois Moi dans une voiture d'enfant, à droite à côté de moi, deux chevaux, l'un, un cheval brun, me regarde de ses grands yeux impressionnants. C'est l'expérience vécue la plus forte, j'avais le sentiment qu'il était un être humain.
«A l'âge d'un an. Mon père et moi dans le parc municipal, où un gardien me donne un petit oiseau dans la main. Ses yeux, de nouveau, me regardent, je sens: c'est un être comme toi.
« Abattages domestiques. Au couinement des porcs, j'ai constamment appelé à l'aide et toujours crié : Mais c'est un être humain que vous abattez là (à l'âge de quatre ans). J'ai constamment refusé la viande comme nourriture. La viande de porc m'a constamment causé des vomissements. Ce n'est que pendant la guerre que j'ai appris à manger de la viande, mais seulement à contrecur. Maintenant je m'en déshabitue de nouveau. « A l'âge de cinq ans. Mère accouchait et je l'entendais crier. J'avais la sensation : là-bas, il y a un animal ou un être humain dans la plus profonde détresse, tout comme je le ressentais pendant les abattages.
« En relation avec la sexualité, j'ai été, enfant, tout à fait indifférente, à dix ans les péchés contre la chasteté n'entraient pas encore dans ce que j'étais à même de concevoir. A douze ans, j ai été réglée. Ce n'est qu'à vingt-six ans, après avoir donné la vie à un enfant, que la femme s'éveilla en moi, jusque-là (six mois) j'avais constamment de violents vomissements lors du coït. Plus tard aussi, les vomissements survenaient quand la moindre contrariété d'humeur m'oppressait.
«J'ai un don d'observation d'une extraordinaire acuité et une ouïe d'une acuité tout à fait exceptionnelle, l'odorat est tout autant développé. Des gens que je connais, je peux, les yeux bandés, les reconnaître à l'odeur, parmi un tas d'autres. «Je ne ramène pas mon surcroît de voyance et d'audiance à une nature morbide, mais à un ressentir plus fin et une capacité de combinaison plus rapide, mais je n'en ai parlé qu'avec mon professeur de religion et monsieur le docteur..., avec ce dernier, certes, seulement très à contre-coeur, parce que je craignais d'entendre que j'avais des qualités négatives, que je considère personnellement comme des qualités positives, et parce que, par malentendu dans ma jeunesse, je suis devenue très craintive.»
Le rêve que la correspondante nous charge d'interpréter n'est pas difficile à comprendre. C'est un rêve de sauvetage hors de l'eau, donc un typique rêve de naissance. La langue de la symbolique, comme vous savez, ne connaît pas de grammaire, c'est l'extrême d'une langue à l'infinitif, même l'actif et le passif sont présentés par la même image. quand en rêve une femme tire (ou veut tirer) un homme hors de l'eau, cela peut vouloir dire qu'elle veut être sa mère (le reconnaît comme fils, de même que la fille de Pharaon Moïse) ou bien aussi elle veut devenir mère par lui, avoir un fils de lui qui, en tant que sa réplique, est posé comme équivalent à lui. Le tronc d'arbre auquel la femme se tient est facilement reconnaissable comme symbole de phallus, même s'il n'est pas droit, mais penché vers la surface de l'eau - dans le rêve, il est dit: incliné.
La poussée et le reflux de la houle inspirèrent une fois à une autre rêveuse, qui avait produit un rêve tout à fait semblable, la comparaison avec l'activité intermittente des douleurs, et lorsque je lui demandai, à elle qui n'avait encore jamais enfanté, d'où elle connaissait ce caractère du travail d'enfantement, elle dit qu'on se représente les douleurs comme une sorte de colique, ce qui physiologiquement est tout à fait irréprochable. Elle associa à cela Les vagues de la mer et de l'amour.
D'où notre rêveuse en de si jeunes années peut-elle avoir pris l'ornementation raffinée du symbole (langue de terre, palmier), je ne saurais naturellement le dire. D'ailleurs n'oublions pas ceci : quand des personnes affirment qu'elles sont poursuivies depuis des années par le même rêve, il s'avère souvent que de façon manifeste ce n'est pas tout à fait le même. Seul le noyau du rêve a fait retour à chaque fois, des détails du contenu ont été modifiés ou nouvellement ajoutés.
A la fin de ce rêve, à l'évidence plein dangoisse, la rêveuse tombe du lit. C'est encore une nouvelle présentation de la mise bas. L'exploration analytique des phobies des hauteurs, de l'angoisse devant l'impulsion de se précipiter par la fenêtre, vous a certainement livré à tous le même résultat.
Qui est donc l'homme dont la rêveuse souhaite avoir un enfant ou d'une réplique de qui elle voudrait être mère? Elle s'est souvent efforcée de voir son visage, mais le rêve ne le permettait pas, l'homme devait rester incognito. Nous savons de par d'innombrables analyses ce que signifie ce masquage, et notre conclusion par analogie est confirmée par une autre indication de la rêveuse. Dans une ivresse paraldéhydique, elle reconnut un jour le visage de l'homme du rêve comme celui du médecin de l'établissement, qui la traitait et ne signifiait rien de plus pour sa vie de sentiments consciente.
L'original ne s'était donc jamais montré, mais son tirage imprimé, dans le « transfert», autorise la conclusion qu'auparavant ç'aurait dû toujours être le père. Comme Ferenczi avait bien raison lorsqu'il attirait notre attention sur les « rêves des non-avertis » comme étant des documents précieux pour la confirmation de nos suppositions analytiques ! Notre rêveuse était l'aînée de douze enfants ; que de fois avait-elle dû traverser les tourments de la jalousie et de la désillusion, lorsque ce n'était pas elle mais la mère qui recevait du père l'enfant désiré !
Notre rêveuse a fort justement compris que ses premiers souvenirs d'enfance seraient précieux pour l'interprétation de son rêve précoce et qui, depuis lors, fait retour. Dans la première scène, avant un an, elle est assise dans la voiture d'enfant, à côté d'elle deux chevaux, dont l'un la regarde de ses grands yeux impressionnants. Elle désigne cela comme son expérience vécue la plus forte, elle avait le sentiment qu'il était un être humain. Mais nous, nous ne pouvons ressentir cette appréciation en la faisant nôtre que si nous admettons que deux chevaux se trouvent ici, comme si souvent, en place d'un couple, père et mère. C'est alors comme une fulguration du totémisme infantile. Si nous pouvions parler à cette correspondante, nous lui poserions la question de savoir si l'on n'est pas en droit de reconnaître le père, d'après sa couleur, dans le cheval bru n qui la regarde d'une manière si humaine.
Le deuxième souvenir est connecté associativement au premier par le même « regarder plein de compréhension ». Mais prendre-dans-la-main le petit oiseau, cela fait penser l'analyste, qui après tout a ses préjugés, à un trait du rêve qui met la main de la femme en relation avec un autre symbole de phallus.
Les deux souvenirs suivants vont ensemble, ils offrent à l'interprétation des difficultés encore moindres. Les cris de la mère lors de son accouchement lui rappellent directement les couinements des porcs lors d'un abattage domestique et la plongent dans la même rage compatissante. Mais nous supposons aussi qu'il y a ici une violente réaction contre un souhait de mort méchant qui concernait la mère.
Avec ces indices de tendresse pour le père, de contacts génitaux avec lui et de souhaits de mort à l'encontre de la mère, les contours du complexe ddipe féminin sont tracés. L'ignorance sexuelle longtemps préservée et la frigidité ultérieure correspondent à ces présupposés. Notre correspondante est devenue virtuellement - et par moments certes aussi factuellement - une névrosée hystérique.
Les puissances de la vie l'ont, pour son bonheur, emportée avec elles, lui ont rendu possibles sensibilité sexuelle féminine, bonheur d'être mère et activité rémunératrice multiple, mais une part de sa libido reste toujours attachée aux points de fixation de son enfance, elle a toujours ce rêve qui la jette hors du lit et la punit de son choix d'objet incestueux par des «blessures non négligeables».
Ce que les influences les plus fortes de ses expériences vécues ultérieures n'ont pas pu produire, l'élucidation épistolaire d'un médecin étranger est censée maintenant le réaliser. Vraisemblablement, en un temps assez long, une analyse dans les règles y réussirait. Etant donné les circonstances, j'ai dû me contenter de lui écrire que j'étais convaincu qu'elle souffrait du post-effet d'une forte liaison de sentiment avec le père et de l'identification correspondante avec la mère, mais je n'espère pas moi-même que cette élucidation lui sera utile.
Des guérisons spontanées de névroses laissent en règle générale des cicatrices et celles-ci redeviennent de temps en temps douloureuses. Nous sommes très fiers de notre art lorsque nous avons effectué une guérison par la psychanalyse, mais nous ne pouvons pas non plus toujours écarter une issue qui consiste en la formation d'une cicatrice douloureuse.
La petite série de souvenirs doit retenir encore un peu notre attention. J'ai affirmé un jour que de telles scènes d'enfance sont des « souvenirs-couverture» qui, à une époque ultérieure, sont puisés dans le lot, assemblés et avec cela assez souvent falsifiés. Parfois on peut deviner quelle tendance sert ce remaniement tardif. Dans notre cas, on entend franchement le moi de la correspondante se vanter ou s'apaiser au moyen de cette série de souvenirs : J'étais, toute petite déjà, une créature humaine particulièrement noble et compatissante. J'ai reconnu précocement que les animaux avaient une âme tout comme nous et je n'ai pas supporté la cruauté envers les animaux. Les péchés de la chair sont restés loin de moi et ma chasteté, je l'ai préservée jusqu'à un âge tardif.
Par une telle déclaration, elle contredit haut et fort les hypothèses que sur la base de notre expérience analytique il nous faut faire sur sa prime enfance, à savoir qu'elle était pleine de motions sexuelles prématurées et de violentes motions de haine contre sa mère et ses frères et surs plus jeunes. (Le tout petit oiseau, outre la signification génitale qui lui est impartie, peut avoir aussi celle d'un symbole de petit enfant, comme tous les petits animaux, et le souvenir met l'accent avec beaucoup d'insistance sur l'égalité des droits de ce petit être avec elle-même.)
La brève série de souvenirs donne ainsi un joli exemple d'une formation psychique à double aspect. Considérée superficiellement, elle donne expression à une pensée abstraite qui, ici comme la plupart du temps, se rapporte à ce qui est éthique, elle a, d'après l'appellation de H. Silberer, un contenu anagogique ; à une investigation pénétrant plus à fond, elle s'avère être une chaîne de faits, issus du domaine de la vie pulsionnelle refoulée, elle révèle sa teneur psychanalytique.
Comme vous savez, Silberer, qui fut l'un des premiers à nous adresser l'avertissement de ne surtout pas oublier la part la plus noble de l'âme humaine, a posé l'affirmation que tous les rêves, ou la plupart d'entre eux, autorisent une telle interprétation double, une interprétation plus pure, anagogique, au-dessus de l'interprétation commune psychanalytique. Or, ceci n'est malheureusement pas le cas ; au contraire, une telle surinterprétation réussit fort rarement ; et, que je sache, il n'a d'ailleurs pas été publié à ce jour un seul exemple utilisable d'une telle analyse de rêve à double interprétation.
Mais sur les séries d'associations que nos patients produisent dans la cure analytique, vous pouvez faire de telles observations relativement souvent. Les idées incidentes qui se succèdent se connectent d'un côté par une association qui les parcourt de bout en bout, située au grand jour, d'un autre côté votre attention est attirée par un thème situé plus profondément, gardé secret, qui participe simultanément à toutes ces idées incidentes.
L'opposition entre les deux thèmes dominants dans la même série d'idées incidentes n'est pas toujours celle entre élevé-anagogique et commun-analytique, mais plutôt celle entre choquant et convenable ou indifférent, ce qui vous fait comprendre facilement le motif d'apparition d'une telle chaîne d'associations à double détermination. Dans notre exemple, ce n'est naturellement pas un hasard si anagogie et interprétation psychanalytique sont dans une opposition aussi tranchée ; toutes deux se rapportent au même matériel et la tendance plus tardive est justement celle des formations réactionnelles qui s'étaient élevées contre les motions pulsionnelles déniées.
Mais pourquoi cherchons-nous, somme toute, une interprétation psychanalytique et ne nous contentons-nous pas de l'interprétation anagogique plus à portée de la main ? Cela tient à beaucoup de choses, à l'existence de la névrose en général, aux explications qu'elle exige nécessairement, au fait que la vertu ne rend pas les hommes aussi joyeux et armés pour la vie qu'on devrait l'attendre, comme si elle portait encore en elle trop de sa provenance - notre rêveuse, elle non plus, n'a pas été bien récompensée pour sa vertu - et à bien d'autres choses, dont devant vous précisément je n'ai pas besoin de débattre.
Mais nous avons jusqu'ici laissé tout à fait de côté la télépathie, cette autre déterminante de notre intérêt pour ce cas. Il est temps de revenir à elle. Nous avons ici en un certain sens la tâche plus facile que dans le cas de monsieur G. S'agissant d'une personne à laquelle la réalité effective se dérobe aussi facilement, et dès sa prime jeunesse, pour faire place à un monde de la fantaisie, la tentation devient excessivement forte de mettre ses expériences vécues télépathiques et ses « visions » en rapport avec sa névrose et de les faire découler de celle-ci, même si, là non plus, nous ne devons pas nous faire d'illusion sur la force contraignante de nos thèses. Nous mettons seulement des possibilités compréhensibles à la place de l'inconnu et de l'incompréhensible.
Le 22 août 1914, le matin à dix heures, notre correspondante est soumise à la perception télépathique selon laquelle son frère qui se trouve au front lance l'appel: «Mère, mère». Le phénomène est purement acoustique, se répète peu après, mais avec cela elle ne voit rien. Deux jours plus tard, elle voit sa mère et la trouve lourdement oppressée, car le garçon s'était annoncé auprès d'elle par l'appel répété « Mère, mère ». Elle se souvient aussitôt du même message télépathique qui lui fut imparti au même moment, et effectivement après des semaines on peut constater que le jeune guerrier est mort ce jour-là à l'heure désignée.
On ne peut pas apporter la preuve, ni non plus l'écarter, que le processus a été bien plutôt le suivant : la mère lui fait un jour cette communication que son fils s'est signalé télépathiquement auprès d'elle. Aussitôt apparaît en elle la conviction qu'elle a eu au même moment la même expérience vécue. De telles illusions du souvenir surviennent avec une force marquée de contrainte qu'elles tirent d'une source réelle, mais elles transposent la réalité psychique en réalité matérielle.
Ce qu'il y a de fort dans l'illusion du souvenir, c'est qu'elle peut devenir une bonne expression de la tendance présente chez la sur à l'identification avec la mère. «Tu te fais du souci pour le garçon, mais c'est moi qui suis à vrai dire sa mère. Donc son appel m'était destiné, c'est moi qui ai reçu ce message télépathique.» Naturellement, la sur récuserait avec résolution notre essai d'explication et maintiendrait sa croyance en sa propre expérience vécue.
Toutefois, elle ne peut absolument pas faire autrement ; il faut qu'elle croie à la réalité du succès pathologique tant que la réalité du présupposé inconscient lui est inconnue. La force et le caractère inattaquable de tout délire se ramènent en effet à ce qu'il descend d'une réalité psychique inconsciente. Je remarque encore que nous n'avons pas ici à expliquer l'expérience vécue de la mère ni à examiner sa factualité.
Le frère défunt n'est toutefois pas seulement l'enfant imaginaire 189 de notre correspondante, mais il se trouve aussi en place d'un rival accueilli avec haine dès la naissance. Les pressentiments télépathiques de loin les plus nombreux se rapportent à la mort et à la possibilité de la mort ; aux patients analytiques qui nous rendent compte de la fréquence et de l'infaillibilité de leurs sombres pressentiments, nous pouvons mettre en évidence avec tout autant de régularité qu'ils nourrissent dans l'inconscient des souhaits de mort inconscients particulièrement forts contre leurs proches et, partant, les répriment depuis longtemps.
Le patient dont j'ai raconté l'histoire en 1909 dans les « Remarques sur un cas de névrose de contrainte » en était un exemple ; d'ailleurs il était appelé chez les siens 1' « oiseau charognard» ; mais lorsque cet homme attachant et plein d'esprit - qui depuis lors a lui-même péri à la guerre - s'engagea dans la voie de l'amélioration, il m'aida lui-même à élucider ses tours de passe-passe psychologiques.
La communication, contenue dans la lettre de notre premier correspondant, disant comment lui et ses trois frères avaient reçu la nouvelle de la mort de leur plus jeune frère comme quelque chose de su intérieurement depuis longtemps, ne semble pas avoir besoin, elle non plus, d'un autre éclaircissement. Les frères aînés auront tous développé en eux la même conviction de la superfluité de ce tout dernier arrive.
Autre «vision » de notre rêveuse dont la compréhension devient peut-être plus facile à la lumière de l'analyse. Les amies ont manifestement une grande significativité pour sa vie de sentiment. La mort de l'une de celles-ci se signala à elle récemment, à l'établissement de soins, par des coups frappés la nuit sur le lit d'une compagne de chambre. Une autre amie avait épousé, il y a de nombreuses années, un veuf avec de nombreux (cinq) enfants.
Dans le logement de celle-ci, elle voyait régulièrement lors de ses visites l'apparition d'une dame, en qui elle ne pouvait supposer que la défunte première femme, ce qui d'abord ne put se confirmer et ne devint certitude pour elle que sept ans après par la découverte d'une nouvelle photographie de la défunte. Cette opération visionnaire se trouve dans la même dépendance intime à l'égard des complexes familiaux de notre correspondante, bien connus de nous, que son pressentiment de la mort du frère.
Si elle s'identifiait avec son amie, elle pouvait trouver son accomplissement de souhait dans la personne de celle-ci, car toutes les filles aînées de familles nombreuses créent dans l'inconscient la fantaisie de devenir par la mort de la mère la deuxième femme du père. quand la mère est malade ou qu'elle meurt, la fille aînée passe, comme il va de soi, à sa place par rapport aux frères et surs et a le droit aussi d'assumer auprès du père une partie des fonctions de la femme. Le souhait inconscient vient compléter l'autre partie.
Voilà bientôt fini ce que je voulais vous raconter. Je pourrais encore ajouter la remarque que les cas de message ou d'opération télépathique que nous avons discutés ici sont nettement rattachés à des excitations qui appartiennent au domaine du complexe ddipe. Cela peut paraître surprenant, mais je ne voudrais pas le donner pour une grande découverte. Revenons plutôt au résultat que nous avons acquis dans notre premier cas à partir de l'investigation du rêve.
La télépathie n'a rien à faire avec l'essence du rêve, elle ne peut pas non plus approfondir notre compréhension analytique du rêve. Au contraire, la psychanalyse peut faire avancer l'étude de la télépathie en rendant plus accessibles à notre compréhension, à l'aide de ses interprétations, maintes choses insaisissables des phénomènes télépathiques, ou en mettant d'abord en évidence que d'autres phénomènes encore douteux sont de nature télépathique.
Ce qui reste de l'apparence d'une relation intime entre télépathie et rêve, c'est le fait incontestable que la télépathie est favorisée par l'état de sommeil. Celui-ci, certes, n'est pas une condition incontournable pour la survenue de processus télépathiques, qu'ils reposent sur des messages ou sur une opération inconsciente.
S'il se faisait que vous ne le sachiez pas encore, alors l'exemple de notre second cas, dans lequel le garçon s'annonce entre neuf et dix heures du matin, ne manquera pas de vous l'apprendre. Mais, il nous faut tout de même le dire, on n'a pas le droit de contester des observations télépathiques du fait qu'événement et pressentiment (ou message) ne se sont pas produits au même moment astronomique.
Quant au message télépathique, il est fort pensable qu'il parvient en même temps que l'événement et que ce n'est que pendant l'état de sommeil de la nuit suivante ou bien même dans la vie de veille seulement, après un certain temps, pendant une pause du fonctionnement desprit - actif qu'il est perçu par la conscience. Nous sommes d'ailleurs aussi d'avis que la formation du rêve nattend pas nécessairement l'instauration de l'état de sommeil pour commencer.
Les pensées de rêve latentes peuvent souvent avoir été préparées tout au long de la journée, jusqu'à ce qu'elles trouvent pendant la nuit la jonction avec le souhait inconscient qui les remodèle en un rêve. Mais si le phénomène télépathique n'est qu'une opération de l'inconscient, alors il n'y a pas de problème nouveau. L'application des lois de la vie d'âme inconsciente se comprendrait alors de soi pour la télépathie.
Ai-je éveillé chez vous l'impression que je veux prendre parti en cachette pour la réalité de la télépathie au sens occulte? Je regretterais beaucoup qu'il soit si difficile d'éviter une telle impression. Car je voulais effectivement être pleinement impartial. J'ai d'ailleurs toutes les raisons pour cela, car je ne porte pas de jugement, je ne sais rien là-dessus.