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Réflexions psychanalytiques sur les tics

(4ème partie)

Si les observations de Meige et Feindel nous sont particulièrement précieuses, les conclusions théoriques qu'ils en tirent présentent par contre bien peu d'intérêt. Ils se bornent généralement à ramener les symptômes à certaines causes (circonstances) immédiates ou bien à la « prédisposition » et à la « dégénérescence». Quand le patient est incapable de fournir une explication de son tic, ils considèrent ce dernier comme « dépourvu de sens et de but». Ils abandonnent trop vite la voie psychologique pour se perdre dans des spéculations physiologisantes.

Sur ce plan ils vont jusqu'à supposer avec Brissaud l'existence d'une « hypertrophie du centre fonctionnel cérébral » (innée ou acquise par une utilisation fréquente) chez les tiqueurs, centre qu'ils considèrent comme l' « organe central de la fonction du tic ». Aussi leur thérapeutique consiste-t-elle à « réduire cette hypertrophie par des méthodes d'immobilisation ». Ils parlent d'une « anomalie congénitale » de « développement insuffisant et défectueux des voies associatives corticales et des anastomoses subcorticales », de « malformations tératologiques moléculaires que nos connaissances anatomiques ne suffisent malheureusement pas à reconnaître».

Grasset distingue les tics bulbospinaux, « polygonaux » et psychiques au sens propre. Meige et Feindel excluent à juste titre les premiers (bulbospinaux) de la série des tic et les rangent parmi les « spasmes » ; les « tics psychiques » devraient leur formation à une impulsion psychomotrice consciente; quant aux tics «polygonaux», Grasset désigne par là tout ce que nous attribuons généralement à des motifs psychiques inconscients. Sur la base d'un mécanisme cortical construit selon le schéma bien connu de l'aphasie, qu'il nomme « polygone cortical », il définit toutes les activités inconscientes et automatiques comme des fonctions du « polygone»: « on rêve avec le polygone», «les gens distraits agissent avec le polygone», etc.

Meige et Feindel se décident finalement pour la définition suivante du tic : « Il ne suffit donc pas que le geste soit intempestif à l'instant où il s'exécute ; il faut être certain qu'au moment même de son exécution il n'est plus lié à l'idée qui, dans le passé, lui a donné naissance. Si, en outre, cet acte se fait remarquer par sa trop fréquente répétition, sa constante inopportunité, l'impériosité de son exécution, la difficulté de sa répression, la satisfaction qui lui succède : c'est un tic. » A un seul endroit ils disent : « Nous nous trouvons là sur le terrain dangereux de l'inconscient », et ils se gardent de pénétrer dans ce domaine si terrifiant.

Nous ne pouvons leur en tenir rigueur. A cette époque la théorie des fonctions psychiques inconscientes était encore dans les langes. Même aujourd'hui, après presque trente ans de travail psychanalytique, les savants de leur pays n'ont pas le courage de s'engager dans la voie qui rend ce « terrain dangereux » accessible à la recherche.

Meige et Feindel ont le mérite, qu'il ne faut pas sous-estimer, d'avoir, les premiers tenté de formuler une théorie psychogénique du tic traumatique, fût-elle incomplète. Ils se sont fiés aux manifestations conscientes et aux récits de leurs malades, mais comme ils ne disposaient d'aucune méthode leur permettant d'interpréter les propos des patients, il n'y a pas de place pour la sexualité dans leurs explications. Leurs cas cliniques regorgent pourtant d'aveux érotiques, à vrai dire cachés, et j'en donnerai pour exemple des extraits de l'anamnèse détaillée d'un tiqueur cité par Meige et Feindel.

Ce même malade qui, nous l'avons déjà rapporté, s'était fait arracher presque toutes les dents, avait un « tic d'attitude » il devait pointer le menton en l'air. L'idée lui vint de pousser avec son menton contre la pomme de sa canne ; puis il varia la position de façon Cc à mettre la canne entre son vêtement et son pardessus boutonné, la pomme seule de la canne paraissant dans l'échancrure du col, c'est sur elle que le menton venait prendre un point d'appui. Plus tard sa tête cherchait constamment un appui en l'absence de la canne, sinon elle oscillait de côté et d'autre.

Il en arriva à être obligé d'appuyer son nez sur le dossier d'une chaise s'il voulait lire tranquillement ». Son propre récit éclairera les cérémoniaux qu'il était par ailleurs contraint d'accomplir : « Au commencement, je portais des cols de hauteur moyenne mais trop serrés pour pouvoir y introduire mon menton. Alors je déboutonnais ma chemise, et dans le col ouvert je glissais le menton en poussant fortement la tête ; l'effet fut satisfaisant pendant quelques jours, mais le col déboutonné n'offrait pas assez de résistance. Alors j'achetai des cols beaucoup plus hauts, de véritables carcans où j'enfouissais mon menton, si bien qu'il ne pouvait plus tourner ni à droite ni à gauche.

Ce fut parfait... mais pendant quelque temps. Si empesés qu'ils fussent, les cols finissaient toujours par céder, et au bout d'une heure ou deux, ils avaient un aspect lamentable. Il me fallut inventer autre chose, et c'est alors que me vint cette idée saugrenue ; aux boutons de bretelles de mon pantalon j'attachai une ficelle qui, passant sous mon gilet, se terminait en haut par une petite plaque d'ivoire que je serrais entre mes dents.

La longueur de la ficelle était calculée de façon que pour saisir la plaque je fusse obligé de baisser la tête. Excellent truc !... mais toujours pour un temps, car, outre que cette position était aussi incommode que ridicule, à force de tirer sur mon pantalon, j'en arrivais à 'e remonter à droite d'une façon vraiment grotesque et fort gênante. Il me fallut renoncer à cette belle invention.

Cependant, j'ai toujours conservé un faible pour le principe de cette méthode, et aujourd'hui encore, il m'arrive souvent quand je suis dans la rue de saisir entre mes dents le col de mon veston ou de mon pardessus et de déambuler de la sorte. J'ai rongé de cette façon plus d'un parement. Chez moi je varie un peu : je me hâte de défaire ma cravate, je déboutonne mon col de chemise et j'opère de même en mordant ce dernier. » Conséquence de son attitude, la tête renversée et le nez en l'air, il ne voyait plus ses pieds en marchant. « Je dois donc faire attention en marchant, car je ne vois pas où je vais. Je sais bien que pour parer à cet inconvénient je n'aurais qu'à baisser les yeux ou la tête, mais c'est précisément ce que je n arrive pas à faire ».

Le patient a toujours « une certaine répugnance à regarder en bas». Il présente en outre un « craquement de l'épaule », « analogue à la subluxation volontaire du pouce et aux bruits singuliers que peuvent réaliser volontairement certaines personnes en manière de divertissement ». Il ne le produit plus que comme « un petit talent de société ». Tant qu'il est en société, il réprime ses bizarreries car il se sent gêné devant les autres, mais dès qu'il est seul, il s'en donne à coeur joie; tous ses tics se déclenchent: c'est une véritable débauche de gesticulations absurdes, dévergondage moteur dont le malade se trouve soulagé.

Il rentre et reprend posément la conversation interrompue. » Les cérémoniaux qui accompagnent son coucher sont encore plus grotesques. « Les frôlements de sa tête sur l'oreiller ou les draps... l'exaspèrent ; il se tourne dans tous les sens afin de les éviter... il en est arrivé à choisir une position singulière, parce qu'elle lui a semblé le plus efficace pour arrêter ses tics: il se couche sur le côté, tout à fait au bord du lit, et laisse pendre sa tête dans le vide. »

Avant d'aborder l'interprétation psychanalytique de ce cas clinique, nous devons malheureusement nous demander s'il s'agit de tics véritables ou d'une grave névrose obsessionnelle. Dans bien des cas, il est difficile de faire la différence entre le cérémonial de l'obsessionnel, les manies et bizarreries des formes bénignes de catatonie et les mesures de défense contre un tic pénible. Il faut souvent une analyse de plusieurs semaines, voire plus, avant d'y parvenir. Aussi les tics ont-ils longtemps servi de fourre-tout pour les états névrotiques les plus hétérogènes, comme les « vapeurs » au début du siècle dernier ou les psychasthénies de nos jours.

Ce doute nous interdit d'exploiter le symbolisme de l'onanisme, du pénis et de la castration dont ce cas regorge (tète, nez, atonie des muscles du cou, col dur, cravate, canne, bâton placé entre le pantalon et la bouche, pomme de canne dans la bouche, symbolisme de la cénesthésie dentaire, extraction des dents, tête pendante, etc.) pour une généralisation relative à la pathogenèse des tics.

Heureusement que sur ce point nous ne dépendons pas d'un seul exemple. Un cas dont j'ai poussé l'analyse assez en profondeur m'a prouvé à l'évidence que l'activité masturbatoire ainsi que, de façon générale, l'activité génitale et l'excitabilité des organes génitaux sont transférées sous la forme de mouvements stéréotypés sur des parties du corps et de l'épiderme qui généralement ne sont pas particulièrement érogènes.

On n'ignore pas le rapport qui existe entre d'une part l'onanisme refoulé et d'autre part l'onycohyperesthésie, l'onycophagie, la «sensibilité capillaire » et ce tic qui consiste à se tirailler et à s'arracher les cheveux. Récemment, j'ai réussi à débarrasser un jeune homme de la pénible habitude de se ronger les ongles en une seule discussion portant sur ses tendances à l'onanisme. La majorité des tics ont pour siège la tête et les parties du visage, qui sont les lieux privilégiés de la figuration symbolique des processus génitaux.

Meige et Feindel soulignent la parenté entre les tics et les crampes d'occupation. Ces dernières, ainsi que le « délire d'occupation» des alcooliques, sont en fait, comme Tausk l'a démontré, des substituts de l'onanisme. La gêne particulière qui oblige les tiqueurs à masquer et à dissimuler leurs gesticulations rappelle vivement la manière - décrite dès 1879 par le pédiatre Lindner de Budapest dont les enfants s'efforcent de cacher leurs « suçotemexits et plaisirs de sucer». Il n'est pas non plus impossible que le « monastérisme », la tendance à vivre ses émotions dans l'isolement, provienne de l'onanisme.

Nous renvoyons à cet égard aux observations de Gowers et de Bernhard, qui montrent que les tics sont souvent plus accentués à l'époque des débuts de la puberté, de la grossesse et de l'accouchement, donc aux périodes de forte excitation de la région génitale. Enfin, si nous considérons la coprolalie, ce flot d'obscénités érotico-anales qui est le fait de nombreux tiqueurs, ainsi que la tendance à l'énurésie (nocturne et diurne) soulignée par Von Oppenheim, il semble qu'il faille accorder une grande importance, lors de la formation des tics, au (déplacement du bas vers le haut) qui, s'il est particulièrement marqué chez les névrosés, est loin d'être négligeable dans le développement sexuel normal.

On pourrait rattacher ce déplacement à l'hypothèse, qui a dominé nos réflexions jusqu'à présent, selon laquelle le tic se ramène à un accroissement du narcissisme. Ainsi : dans le « tic névropathique », la partie du corps (ou son représentant psychique) qui a subi une lésion ou une excitation est très fortement investie de libido et d'intérêt. La quantité d'énergie requise à cet effet est empruntée au plus grand réservoir de libido, la sexualité génitale, ce qui doit nécessairement s'accompagner de troubles plus ou moins graves de la puissance ou des sensations génitales normales.

Dans ce déplacement, ce n'est pas seulement un certain quantum d'énergie qui est déplacé du bas vers le haut, mais aussi la qualité de cette énergie (son mode d'innervation), d'où la « génitalisation » des parties affectées par le tic (hyperesthésie, tendance au frottement rythmique et, dans de nombreux cas, véritable orgasme). Dans le tic du « narcissique constitutionnel », la primauté de la zone génitale ne semble pas, en général, très fermement établie, de sorte que des excitations ordinaires ou des perturbations inévitables suffisent à provoquer un tel déplacement. L'onanisme serait alors une activité sexuelle encore semi-narcissique à partir de laquelle le passage à la satisfaction normale avec un autre objet serait tout aussi possible que le retour à l'autoérotisme.

Anticipant sur des réflexions que je communiquerai dans un autre article, je précise que je me représente la sexualité génitale comme la somme des autoérotismes déplacés sur les organes génitaux, autoérotismes qui, lors de ce «déplacement du bas vers le haut », apportent non seulement leurs quantités mais aussi leurs modes d'innervation («  Amphimixie des autoérotismes »). Ce sont les érotismes anal et uréthral qui fournissent à la génitalité l'apport principal.

Dans le « déplacement vers le haut » pathologique, la génitalité semble se désintégrer partiellement en ses composantes, ce qui entraîne nécessairement le renforcement de certaines tendances érotiques anales ou uréthrales. Et ces érotismes ne sont pas les seuls concernés par ce renforcement, il en va de même pour leurs rejetons, ce que l'on appelle les traits de caractère anaux ou uréthraux. Je citerai comme trait uréthral (dans le tic et la catatonie) l'incapacité de supporter des tensions, le besoin de décharger tout affect, tout accroissement d'excitation par une réaction motrice immédiate et le besoin incoercible de parler.

On pourrait interpréter comme traits anaux : la tendance à la rigidité, le négativisme, le mutisme et les tics « phonatoires».

Je signalerai, pour finir, l' « érotisme musculaire » décrit par Sadger ou le renforcement constitutionnel du plaisir de se mouvoir souligné par Abraham, qui peuvent favoriser considérablement l'apparition des phénomènes moteurs dans le tic et la catatonie.

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