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Réflexions psychanalytiques sur les tics

(1ère partie)

La psychanalyse a peu étudié jusqu'à présent ce symptôme névrotique très répandu que l'on désigne, suivant l'usage français, par le terme général de « tic » ou de « tic convulsif ». Dans un article où je décrivais les « Difficultés techniques d'une analyse d'hystérie » que j'avais dû surmonter dans un cas, j'ai fait une brève incursion dans ce domaine, formulant l'hypothèse que de nombreux tics pourraient s'avérer être des équivalents stéréotypés de l’onanisme et que le lien remarquable que l'on peut observer entre les tics et la coprolalie après suppression des manifestations motrices n'était peut-être rien d'autre que l'expression verbale de ces mêmes motions érotiques déchargées habituellement par les tiqueurs sous forme de mouvements symboliques.

A cette occasion j'ai aussi attiré l'attention sur les rapports étroits qui existent entre d'une part les stéréotypies motrices et les actes symptomatiques (chez le sujet normal comme chez le malade) et d'autre part les tics ou l'onanisme. C'est ainsi que dans le cas en question des contractions musculaires et des excitations cutanées accomplies machinalement et considérées comme dépourvues de signification pouvaient s'emparer de toute la libido génitale et s'accompagner parfois d'un véritable orgasme.

Le Professeur Freud que j’interrogeais incidemment sur le sens et la signification qu'il donnait au tic me dit qu'il s'agissait probablement de quelque chose d'organique. Au cours de cette discussion j'arriverai peut-être à montrer dans quel sens cette hypothèse se trouve justifiée.

Voilà donc à peu près toutes les informations que j'ai pu tirer des diverses sources psychanalytiques en ce qui concerne les tics; et je ne peux même pas dire que j'ai appris depuis quelque chose de nouveau par l’observation directe ou l'analyse des tics « passagers », si fréquents pourtant chez les névrosés.

Dans la plupart des cas, on peut mener a bien une analyse de névrosés et même guérir une psychonévrose sans avoir à prêter une grande attention à ce symptôme. A l'occasion on peut être amené à se demander quelles sont les situations psychiques qui favorisent l'apparition de tel ou tel tic par ex. une grimace, un tressaillement spasmodique des épaules ou de la tête, etc.), et à parler du sens, de la signification d'un symptôme de ce genre. Ainsi une de mes malades hochait négativement la tête chaque fois qu'elle devait accomplir un geste purement conventionnel (prendre congé, saluer).

J'avais remarqué que le mouvement devenait plus fréquent et plus marqué quand la patiente s'efforçait de montrer plus d'affect, par exemple plus d'amitié qu'elle n'en ressentait intérieurement, et je dus lui faire remarquer que son hochement de tête démentait en fait son geste ou son air amical.

Je n'ai encore jamais eu de patient qui soit venu en analyse dans le but précis de guérir un tic. Les petits tics que j'ai été à même d'observer dans ma pratique analytique gênaient si peu ceux qui en étaient affectés qu'ils ne s'en plaignaient jamais eux-mêmes; et chaque fois c'est moi qui ai dû attirer leur attention sur ce symptôme. Dans ces conditions, il n'y avait naturellement aucune raison d'examiner plus avant ce symptôme que les patients, comme on dit, sauvaient de l'analyse.

Or nous savons que cela ne se produit jamais dans les analyses d'hystéries et de névroses obsessionnelles de type courant. En effet, à la fin d'une analyse le symptôme le plus insignifiant se trouve intégré à la structure complexe de la névrose et même étayé par multiples facteurs déterminants. Déjà cette place particulière occupée par le tic nous amenait à supposer qu'il s'agissait d'un trouble dont l'orientation était totalement différente de celle des autres symptômes d'une névrose de transfert et que par conséquent l'habituelle « action réciproque des symptômes » ne pouvait rien contre lui. Cette place à part du tic parmi les phénomènes névrotiques donnait une base solide à l'hypothèse de Freud quant à la nature hétérogène (organique) de ce symptôme.

Certaines observations d'un tout autre ordre me firent alors progresser un peu dans ce domaine. Un patient (onaniste invétéré) ne cessait d'accomplir certains mouvements stéréotypés pendant son analyse. Il avait l'habitude de lisser son veston à la taille, souvent plusieurs fois par minute ; il vérifiait entre temps que la peau de son visage était bien lisse en se caressant le menton, ou il contemplait avec satisfaction ses chaussures vernies ou cirées, toujours étincelantes. Du reste, son attitude psychique, sa suffisance, l'affectation de son discours toujours composé de périodes dont il était l'auditeur le plus satisfait, tout le désignait comme un narcissique comblé dans son amour pour lui-même, qui, impuissant avec les femmes, trouvait dans l'onanisme le mode de satisfaction qui lui convenait le mieux.

Il n'avait entrepris le traitement qu'à la demande d'un parent et prit la fuite dès les premières difficultés. Quelle qu'en fût la brièveté, cette analyse fit sur moi une certaine impression. Je commençai à me demander si cette « orientation différente » des tics ne tenait pas au fait qu'ils étaient en réalité des symptômes narcissiques, susceptibles tout au plus de s'associer aux symptômes d'une névrose de transfert sans pour autant se confondre avec eux. Je ne tenais d'ailleurs pas compte de la distinction entre tic et stéréotypie, que tant d'auteurs ont soulignée. Je voyais et je continue à considérer le tic comme une simple stéréotypie qui se produit avec la soudaineté de l'éclair, condensée en quelque sorte et, souvent, simplement indiquée symboliquement. Nous verrons plus loin que les tics sont des dérivés d'actions stéréotypées.

Toujours est-il que je me mis à observer sous l'angle du narcissisme les tiqueurs que j'avais l'occasion de voir dans la vie quotidienne, en consultation ou en traitement. Je me rappelai aussi quelques cas graves de tiqueurs rencontrés dans ma pratique pré-analytique. Et je fus frappé des multiples confirmations qui affinaient littéralement de ces diverses sources. Un des premiers cas que je rencontrai peu après ces réflexions fut celui d'un jeune homme qui présentait une contraction très fréquente des muscles de la face et du cou. J'observai son comportement, assis à une table voisine dans un restaurant. A tout moment il toussotait, arrangeait ses manchettes jusqu'à ce qu'elles soient parfaitement ajustées, les boutons tournés vers l'extérieur ; tantôt il rajustait son col empesé d'un geste de la main ou d'un mouvement de tête, tantôt il faisait le geste, si fréquent chez les tiqueurs, de délivrer son corps de vêtements trop étroits.

Pas un instant, encore qu'inconsciemment, il ne cessait d'accorder l'essentiel de son attention à son propre corps ou à ses habits, même si consciemment il était occupé à tout autre chose s'il mangeait ou lisait le journal. Cet homme devait souffrir, supposai-je alors, d'une hyperesthésie prononcée, être incapable de supporter une excitation physique sans réaction de défense. Mon hypothèse fut confirmée quand, à mon grand étonnement, je vis ce jeune homme, par ailleurs bien élevé et de la meilleure société, sortir aussitôt après le repas un petit miroir de poche et se mettre devant tout le monde à ôter consciencieusement avec un cure-dent les parcelles de nourriture restées entre ses dent, le tout à l'aide du petit miroir ; il n'arrêta qu'après avoir nettoyé une à une toutes ses dents, parfaitement propres comme je pus le constater, ce qui visiblement le tranquillisa.

Certes nous savons tous que les parcelles de nourriture coincées entre les dents peuvent être parfois très gênantes, mais se nettoyer à fond les trente-deux dents sans pouvoir remettre ce soin à plus tard, voilà qui demandait plus ample explication. Je me suis rappelé une de mes propres réflexions concernant les conditions d'apparition des pathonévroses (ou du «narcissisme de maladie ». Les trois conditions citées dans cet article comme susceptibles d'entraîner une fixation de la libido sur certains organes sont :

  • un danger de mort ou une menace de traumatisme

  • une lésion d'une partie du corps déjà fortement investie auparavant de libido d'une zone érogène)

  • un narcissisme constitutionnel tel que la plus petite lésion d’une partie du corps atteint le Moi tout entier.

Cette dernière éventualité concordait donc très bien avec l'hypothèse que l'hypersensibilité des tiqueurs, leur incapacité à supporter une excitation sans réaction de défense, pourrait constituer le motif de leurs manifestations motrices, donc des stéréotypies et des tics euxmêmes ; alors que l'hyperesthésie, qui peut être localisée ou généralisée, ne serait que l'expression du narcissisme, de l'attachement profond de la libido an sujet lui-même, au corps propre ou à une des parties de celui-ci, soit : de la « stase de la libido d'organe ». En ce sens, l'opinion de Freud quant à la nature « organique» des tics se trouvait justifiée, même si l'on devait laisser pendante pour l'instant la question de savoir si la libido était liée à l'organe lui-même ou à son représentant psychique.

Mon attention ainsi attirée sur la nature organique et narcissique des tics, je me suis rappelé quelques cas graves de tics que l'on appelle, suivant la suggestion de Gilles de la Tourette, «maladie des tics ». Ce sont des contractions musculaires progressives, affectant peu à peu presque tout le corps, qui se compliquent par la suite d'écholalie et de coprolalie et peuvent aboutir à la démence. Cette complication fréquente des tics par une psychose narcissique caractérisée ne s'opposait nullement à l'hypothèse selon laquelle dans les cas moins graves de maladies à mouvements convulsifs, celles qui ne dégénèrent pas en démence, les phénomènes moteurs doivent leur origine à une fixation narcissique.

Le dernier cas grave de tics que j'ai rencontré était celui d'un jeune homme qui, du fait de son hypersensibilité psychique., était frappé d'une incapacité totale et qui se suicida à la suite d'une soi-disant insulte faite à son honneur. Dans la plupart des manuels de psychiatrie, le tic est défini comme un « symptôme de dégénérescence », le signe, souvent le premier, d'une constitution psychopathique. Nous savons qu’un nombre relativement important de paranoïaques et de schizophrènes souffrent de tics. Tout cela me semblait étayer l'hypothèse d'une racine commune à ces psychoses et à la maladie des tics. Cette théorie se trouvait encore renforcée si l'on rapprochait les principaux symptômes de la maladie des tics et les connaissances acquises par la psychiatrie, et surtout par la psychanalyse, sur la catatonie.

Ces deux états ont en commun la tendance à l'écholalie et à l'échopraxie, aux stéréotypies, aux grimaces et au maniérisme. Mon expérience psychanalytique des catatoniques me faisait supposer depuis un certain temps que leurs attitudes et leurs positions extraordinaires constituaient un mode de défense contre des stases libidinales locales (organiques). Un catatonique très intelligent et doué d'un sens aigu de l'auto-observation me disait lui-même qu'il était obligé d'accomplir constamment un certain mouvement de gymnastique « pour briser l'érection de l'intestin ».

De même chez un autre malade j'ai pu interpréter la rigidité intermittente de telle ou telle de ses extrémités, qui s'accompagnait de la sensation d'une hypertrophie considérable, comme une érection déplacée, autrement dit comme la manifestation d'une libido d'organe anormalement localisée. Federn groupe les symptômes de la catatonie sous le terme « d'intoxication narcissique ». Tout cela s'accorde très bien avec l'hypothèse d'une base constitutionnelle commune aux tics et à la catatonie et expliquerait la grande similitude de leur symptomatologie. Quoi qu'il en soit, on est tenté d'établir une analogie entre les principaux symptômes de la catatonie - négativisme et rigidité - et la défense immédiate contre tout stimulus externe qui se manifeste dans le tic par un mouvement convulsif.

D'autre part, quand les tics se transforment en catatonie dans la maladie de Gilles de la Tourette, on peut supposer qu’il s'agit seulement d'une généralisation de l'innervation de défense, encore partielle et intermittente dans le tic. La rigidité tonique proviendrait donc dans ce cas de la somme d'innombrables contractions cloniques de défense et la catatonie ne serait que l'aggravation de la cataclonie (du tic).

Mentionnons à ce propos le fait que les tics, comme on sait, surgissent très souvent in loco morbi à la suite de maladies ou de traumatismes somatiques, par exemple des spasmes de la paupière après la guérison d'une conjonctivite ou d'une blépharite, des tics du nez après un catharre, des gesticulations spécifiques des extrémités après des inflammations douloureuses. Je rapprocherai ce fait de la théorie selon laquelle un accroissement névropathique de la libido tend à s’attacher au siège d'une altération somatique pathologique (ou à son représentant psychique). Dans ces cas il est facile de ramener l'hyperesthésie des tiqueurs, souvent uniquement locale, à un déplacement « traumatique » de la libido, et les manifestations motrices du tic (comme nous l'avons déjà dit) à des réactions de défense contre l'excitation relative à ces parties du corps.

Autre argument en faveur de la conception selon laquelle le tic aurait quelque chose à voir avec le narcissisme les résultats thérapeutiques obtenus par un traitement spécifique des tics fondé sur certains exercices. Il s'agit d'exercices systématiques d'innervation alternant avec des mouvements d'immobilisation forcée des parties atteintes de contractions. Et le résultat est bien meilleur si le patient se contrôle dans un miroir pendant les exercices. Selon les auteurs, le contrôle visuel faciliterait le dosage des innervations inhibitrices requises par les exercices et expliquerait ce résultat. Mais, à mon avis, et en suivant ce qui vient d'être exposé, l'effet effrayant que produit sur le sujet narcissique la vue dans le miroir des déformations de son corps et de son visage joue certainement un rôle important (et essentiel) dans sa tendance à la guérison.

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