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Réflexions psychanalytiques sur les tics

(3ème partie)

Je voudrais maintenant soumettre les principales manifestations des tics, le symptôme moteur et les dyspraxies (écholalie, coprolalie, manie d'imitation), à un examen un peu plus approfondi, étayé sur quelques observations personnelles et sur les nombreuses données fournies par Meige et Feindel. Ces auteurs prétendent réserver la dénomination de « tics » aux états où il est possible de reconnaître les deux éléments essentiels l'élément psychique et l'élément moteur (soit l'élément psychomoteur).

S'il n'y a rien à objecter à cette limitation de la notion de tic », nous croyons pourtant qu'il serait bon pour la compréhension de ce tableau clinique de ne pas se limiter uniquement à des états typiques mais de considérer également comme faisant partie de cette maladie des troubles purement psychiques et même sensoriels quand ils correspondent, de par leur nature, aux cas typiques. Nous avons déjà mentionné l'importance des troubles sensoriels comme motifs des contractions et de certaines actions apparentées aux tics, mais il reste à éclaircir la manière dont ils agissent.

Je me référerai ici à un important article de Freud sur Le refoulement où l'on peut lire « Il peut arriver qu'un stimulus externe devienne interne, par exemple en corrodant ou en détruisant un organe, et qu'ainsi naissent une nouvelle source d'excitation constante et une augmentation de tension..., il acquiert alors... une grande ressemblance avec une pulsion. Nous savons qu’un tel cas, nous le ressentons comme douleur. Ce qui est dit dans ce texte au sujet de la douleur actuelle doit, quand il s'agit des tics, être étendu aux souvenirs de la douleur.

Ainsi dans le cas de personnes hypersensibles (à Constitution narcissique), de lésions de parties du corps fortement investies par la libido (zones érogènes) ou en d'autres circonstances encore inconnues, il se forme dans le « système mnésique du Moi » (ou dans un système mnésique d'organe spécifique) un dépôt d’excitation pulsionnelle qui fournira, même après disparition totale des suites de la lésion externe, la perception interne d'une excitation désagréable.

Une des manières particulières de liquider cette excitation est celle qui consiste à l'écouler directement dans la motilité. Bien entendu, ce n'est pas l'effet du hasard si ce sont tels muscles qui sont utilisés et telles actions accomplies. Si l'on prend pour prototype de toutes les autres formes le cas particulièrement instructif des tics «pathonévrotiques », on peut affirmer que le tiqueur produit toujours des mouvements (ou leurs rudiments symboliques) qui, autrefois, à l'époque où le trouble externe était actuel, étaient à même d'écarter ou d'adoucir la douleur.

Nous voyons donc dans cette forme de tics une nouvelle pulsion pour ainsi dire in statu nascendi, qui confirme pleinement ce que Freud nous a appris quant à l'origine des pulsions. Selon Freud, toute pulsion est la réaction d'adaptation, « organisée » et transmise héréditairement, à une perturbation externe, laquelle se déclenche ensuite de l'intérieur, même sans raison externe, ou sur de légers signaux venus du monde extérieur.

Il existe différentes méthodes pour écarter la souffrance. La plus simple consiste à se soustraire an stimulus ; à celle-ci correspondrait une série de tics qui peuvent être définis comme des réflexes de fuite. Le négativisme général du catatonique peut être considéré comme une forme accentuée de ce mode de réaction. Les tics plus compliqués répètent la défense active contre une excitation externe gênante. Une troisième forme se retourne sur la personne propre. Citons comme exemple de cette dernière forme les tics de grattage (très répandus) et le tic consistant à s'infliger une douleur à soi-même, ce qui dans la schizophrénie devient une tendance à l’automutilation.

Meige et Feindel rapportent un cas très intéressant dans leur monographie :  « Autrefois, un crayon, un porte-plume en bois ne lui duraient pas vingt-quatre heures : il avait vite fait de les broyer d'un bout à l'autre. De même pour les manches de canne ou de parapluie ; il en faisait une consommation extraordinaire. Afin de remédier à cet inconvénient, il eut la malencontreuse idée de se servir de porte-plume en métal et de cannes à pommes d'argent. Le résultat fut lamentable : il ne mordit que de plus belle et comme il ne pouvait entamer le fer ni l'argent, il ébrécha bientôt toutes ses dents.

Un petit abcès étant survenu, l'agacement produit par la douleur fut une nouvelle cause de méfaits. Il prit l'habitude d'ébranler ses dents avec ses doigts, ses porte-plume ou sa canne ; il fut obligé de se faire arracher successivement toutes les incisives, puis les canines et jusqu'aux premières molaires. Alors, il se fit faire un râtelier : nouveau prétexte à un tic. Avec ses lèvres, avec sa langue, il déplace perpétuellement l'appareil, l'avance, le recule, le porte à droite, à gauche, le tourne et le retourne dans sa bouche, au risque de l'avaler. »

Il racontait lui-même : « Parfois, l'envie me prend de retirer mon râtelier..., j'imagine les prétextes les plus subtiles pour m'isoler, ne fût-ce qu'un instant, alors je retire l'appareil ; je le remets d'ailleurs aussitôt, et je suis satisfait. » «Il a aussi un tic de grattage qui le tourmente. A tout propos, il passe sa main sur sa figure ou gratte avec un doigt son nez, le coin de l’œil, le front, la joue, etc. Ou bien il passe brusquement sa main sur les cheveux, ou bien il tortille fiévreusement sa moustache, la tire, la casse, l'arrache, si bien qu'à certains jours elle semble avoir été coupée au ciseau. »

Dans un cas cité par Dubois : « Une jeune fille de vingt ans se frappe la poitrine avec le coude, l'avant-bras replié contre la partie supérieure ; elle se frappe 15 à 20 fois par minute et elle continue jusqu'à ce que son coude heurte très fort la baleine de son corset. Ce coup très violent est accompagné d'un petit cri. La malade ne paraît tirer satisfaction de son tic qu'une fois ce dernier coup donné.»

Je parlerai plus loin du rapport que ces symptômes entretiennent avec l'onanisme. Pour l'instant je voudrais simplement montrer l'analogie qui existe entre la troisième forme de décharge motrice (le « retournement sur la personne propre », Freud) et un mode de réaction qu'on trouve chez certains animaux inférieurs. Ceux-ci possèdent l'aptitude à « l’autotomie ». Quand certaines parties de leur corps sont le siège d'une excitation douloureuse, ils laissent littéralement « tomber » la partie en question en la détachant du reste de leur corps à l'aide de contractions musculaires spécifiques; d'autres (certains vers par exemple) se brisent même en plusieurs morceaux plus petits (ils « éclatent » pour ainsi dire de colère). Il arrive aussi que le membre douloureux soit arraché à coups de dents.

On retrouve la même tendance à se séparer des parties du corps devenues sources de déplaisir dans le réflexe normal de grattage, où se manifeste clairement le désir d'éliminer en la grattant la partie de l'épiderme soumise à l'excitation, ainsi que les tendances des catatoniques à l'auto-mutilation et dans certaines tendances de nombreux tiqueurs à représenter des actions automatiques sur un mode symbolique ; seulement dans ce dernier cas il ne s'agit pas de lutter contre des excitations actuellement perturbantes mais contre une excitation pulsionnelle détachée dans le « système mnésique du Moi » (système mnésique d'organe).

Comme je l'ai exposé au début de cet article et déjà souligné en de précédentes occasions, je pense qu'une partie au moins de ce surcroît d'excitation peut être attribuée à l'accroissement de la libido locale (ou liée aux sphères sensorielles correspondantes) qui accompagne la lésion. (Le psychanalyste rattachera sans difficultés la réaction de défense au sadisme et l'auto-destruction au masochisme ; « l’autotomie » serait ainsi un prototype archaïque de la composante pulsionnelle masochiste.)

On sait qu'un accroissement de la libido excédant la capacité du noyau du Moi provoque du déplaisir ; la libido insupportable est transformée en angoisse. Or Meige et Feindel considèrent comme un symptôme cardinal des contractions apparentées aux tics le fait que leur répression, active ou passive, provoque une réaction d'angoisse, alors que si on cesse de les inhiber ou de les empêcher les mouvements sont exécutés spasmodiquement, accompagnés de tous les signes du plaisir.

Sur un plan purement descriptif, on peut comparer la tendance à se débarrasser de l'excitation par une contraction musculaire ou l'incapacité d'inhiber la décharge motrice (ou affective), à certains tempéraments connus dans les milieux scientifiques sous le nom de « type moteur ». Le tiqueur a une réaction disproportionnée parce qu'il est déjà chargé d'excitations pulsionnelles internes et il n'est pas impossible que ce soit plus ou moins le cas des « tempéraments » en question.

Quoi qu'il en soit, il faut mettre les tics au nombre des cas où la motilité et l'affectivité, dominées normalement par le Pcs, sont soumises dans une grande mesure à des forces pulsionnelles non intentionnelles, en partie inconscientes et, selon notre hypothèse, « organo-érotiques »; ce qui, comme on sait, ne se présente habituellement que dans les psychoses. Une raison de plus qui rend vraisemblable le fondement commun (narcissique) aux tics et à la plupart des psychoses.

La maladie des tics se produit le plus souvent chez les enfants au cours de la période de latence sexuelle, époque où ils ont d'ailleurs tendance à présenter d'autres troubles psychomoteurs (par exemple la chorée). La maladie peut avoir diverses issues à part les rémissions, l'état stationnaire ou la dégénérescence progressive en syndrome de Gilles de la Tourette. A en juger d'après un cas dont j'ai pu faire l'investigation analytique, l'hyperexcitabilité motrice peut être compensée plus tard par une inhibition excessive. C'est le cas de certains névrosés dont l'allure et les gestes sont compassés, empreints de prudence et de pondération. Les auteurs signalent aussi l'existence de tics d'attitude; par exemple au lieu de contractions cloniques extrêmement rapides, une rigidité tonique dans certaines positions de la tête ou d'un membre.

Ces cas constituent certainement des états transitoires entre l'innervation cataclonique et l'innervation catatonique. Meige et Feindel disent eux-mêmes explicitement: « Ce phénomène (le tic tonique ou d'attitude) est encore plus proche des attitudes catatoniques, dont la pathogénèse offre plus d'un point commun avec celle du tic d'attitude ! ». En voici un exemple caractéristique : S. a un torticolis (tic d'attitude) du côté gauche. A tous les efforts pour lui faire pencher la tête à droite, il oppose une résistance musculaire importante. Mais si au cours de ces tentatives quelqu'un lui parle ou l'occupe, sa tête devient progressivement tout à fait mobile et on peut la tourner dans tous les sens sans le moindre effort.

Vers la fin de l'ouvrage, il s'avère qu'un des auteurs (H. Meige) a même perçu l'identité qui existe entre les tics et la catatonie. Il a communiqué cette conception dans un rapport fait au Congrès International de Médecine en 1903 à Madrid (« L'aptitude catatonique et l'aptitude échopraxique des tiqueurs »). Le traducteur rend compte de cette communication dans les termes suivants :

« Si l'on examine un grand nombre de tiqueurs, on peut faire les remarques suivantes, qui ne sont pas sans intérêt pour la pathogenèse de la maladie... Certains tiqueurs ont une tendance étonnante à conserver les positions que l'on donne à leurs membres ou qu'ils prennent eux-mêmes. Il s'agit donc d'une sorte de catatonie. Elle est parfois si marquée qu'elle rend difficile l'examen des réflexes tendineux et dans un grand nombre de cas donne l'impression d'absence du réflexe rotulien. En fait, il s'agit d'une tension musculaire excessive, d’un accroissement du tonus musculaire.

Si l'on demande à ces malades de relâcher brusquement un muscle, ils n'y parviennent généralement qu'après un temps relativement long. De plus, on peut souvent observer une tendance fréquente chez les tiqueurs à répéter d'une manière exagérée certains mouvements passifs des membres. Par exemple, si on fait mouvoir leurs bras plusieurs fois de suite, on constate que le mouvement se poursuit pendant un certain temps. Outre la catatonie, ces malades présentent aussi le symptôme de l'échopraxie, à un degré nettement supérieur à la normale. »

C'est l'occasion pour nous de parler d'une quatrième forme de réaction motrice qui apparaît identique dans le tic et dans la catatonie, la flexibilitas cerea. La « flexibilité cireuse » est cette aptitude de certains sujets à conserver pendant un certain temps, sans la moindre résistance musculaire, toutes les positions données à leurs membres. On sait que ce symptôme se rencontre également dans l'hypnose profonde.

Dans un article où je tente de donner une explication psychanalytique de la docilité dans l'hypnose, j'ai rapporté cette docilité inconditionnelle de l'hypnotisé à la peur et à l'amour. Dans «l’hypnose paternelle », le médium accomplit tout ce qu'on lui demande dans l'espoir d'échapper ainsi au danger que représente l'hypnotiseur redouté. Dans « l’hypnose maternelle », il fait tout pour s'assurer l'amour de l'hypnotiseur. Si l'on cherche dans le monde animal un mode d'adaptation analogue à celui-ci, on trouve la simulation de la mort pratiquée par certaines espèces animales en présence d'un danger, ainsi que le mode d'adaptation appelé mimétisme.

La «flexibilité cireuse », la catalepsie des catatoniques (et leur ébauche chez les tiqueurs) peuvent s’interpréter dans le même sens. De fait, tout est indifférent au catatonique, son intérêt et sa libido se sont retirés sur son Moi, il ne veut rien savoir du monde extérieur. Malgré une entière soumission automatique à toute volonté, il est en réalité indépendant intérieurement des gêneurs; peu lui importe que son corps prenne une position ou une autre, aussi pourquoi ne garderait-il pas l'attitude qu'on lui a donnée ? La fuite, la résistance ou le retournement sur la personne propre sont des modes de réaction qui témoignent encore d'une relation affective relativement profonde avec le monde extérieur.

Il n'y a que dans la catalepsie que l'être humain atteint ce degré de concentration sur son Moi le plus profond, état où même le corps propre est ressenti comme quelque chose d'étranger au Moi, comme une partie du monde extérieur dont le sort laisse son possesseur parfaitement indifférent. La catalepsie et le mimétisme seraient des régressions de l'être vivant à un mode d'adaptation encore bien plus primitif, à l'adaptation auto-plastique (adaptation par modification du corps propre), alors que la fuite et la défense viseraient déjà la modification de l'environnement (adaptation alloplastique).

Suivant la description qu'en donne Kraepelin dans son Manuel de Psychiatrie, la catatonie est souvent un curieux mélange de symptômes de négativisme et d'automatisme de commande, ainsi que de mouvements apparentés aux tics ; ce qui suggérerait que différents types de réaction motrice peuvent se manifester dans un seul et même cas. Parmi les gestes stéréotypés des catatoniques que nous appellerions tics, Kraepelin mentionne entre autres : « Grimaces, contorsions et distorsions des membres, bonds, culbutes, tonneaux et claquements de mains, courir en tout sens, grimper et sautiller, produire des sons et des bruits dépourvus de signification . »

Si l'on veut expliquer l'échopraxie et l'écholalie des déments comme des tiqueurs, il faut également tenir compte des processus plus subtils de la psychologie du Moi, sur lesquels Freud a attiré notre attention. « Le développement du Moi consiste à s'éloigner du narcissisme primaire et engendre une aspiration intense à recouvrer ce narcissisme. Cet éloignement se produit par le moyen du déplacement de la libido sur un idéal du Moi de l'extérieur, la satisfaction par l'accomplissement de cet idéal. »

Il semble y avoir une contradiction entre la tendance très marquée des tiqueurs et des déments à imiter tout le monde en gestes et en paroles, donc à faire pour ainsi dire de toute personne un objet d'identification et d'idéal, et d'autre part l'assertion selon laquelle ces patients auraient régressé au stade du narcissisme primaire ou bien y seraient demeurés. Mais cette contradiction n'est qu'apparente. Comme les autres symptômes spectaculaires de la schizophrénie, ces formes excessives de la tendance à l'identification ont pour seul but de dissimuler le manque d'intérêt véritable; ils sont, comme dirait Freud, au service de la tendance à la guérison, de l'aspiration à recouvrer l'idéal du Moi perdu. Mais l'indifférence avec laquelle toute action, tout discours est simplement imité, fait de ces déplacements d'identification une caricature de la quête normale d'idéal et il arrive souvent qu'on les ressente comme de l'ironie.

Meige et Feindel décrivent des cas où des cérémoniaux complexes à base de tics sont pris en bloc ; ils soulignent notamment que nombre de tiqueurs possèdent un tempérament d'acteur et un penchant à imiter toutes les personnes de leur connaissance. Un de leurs patients adopta dans son enfance le clignement de paupières d'un gendarme qui lui en imposait particulièrement. En fait, ces malades imitent la manière dont un homme imposant « toussote et crache ». Les tics, on le sait, peuvent être littéralement contagieux pour les enfants.

Les contradictions que nous avons constatées dans le comportement moteur des catatoniques et des catacloniques ne se limitent pas aux actions musculaires ; on en trouve l'équivalent parfait dans le discours du patient. Dans la catatonie schizophrénique, un mutisme absolu alterne avec une compulsion incoercible à parler et avec l'écholalie; le premier phénomène est l'équivalent de la rigidité musculaire, le second celui du tic irrépressible, le troisième celui de l'échokinésie. Ce qu'on appelle la coprolalie met bien en évidence le rapport profond entre le trouble verbal et le trouble moteur.

Les malades qui en sont atteints sont poussés à prononcer à haute voix, sans raison valable, des paroles et des phrases à contenu érotique, le plus souvent érotique-anal (jurons, mots obscènes, etc.). Ce symptôme s'accentue particulièrement lorsque le tiqueur s'efforce de réprimer son tic moteur. « L’énergie pulsionnelle détachée » dont nous avons parlé plus haut trouve une issue, quand la décharge dans la motilité lui est interdite, dans les mouvements  « idéo-moteurs », dans les mouvements verbaux.

Or les paroles qui se présentent sont justement de nature érotique, plus précisément de nature « organo-érotique »(perverses), phénomène à rapprocher selon moi de ce qu'on appelle le « langage des organes » dans les psychoses narcissiques. (« Dans le contenu des manifestations schizophréniques, on trouve souvent au premier plan une référence aux organes et aux innervations du corps » , Freud.)

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