Psychanalyse des habitudes sexuelles
Lanalyse de certaines habitudes sexuelles
Dans son rapport au Congrès de Budapest, Freud a dit expressément quil ne fallait pas prendre la règle selon laquelle lanalyse doit se dérouler dans un état de frustration, au sens dune abstinence sexuelle permanente tout au long de la cure. Je voudrais néanmoins démontrer dans ce chapitre quil existe divers avantages à ne pas reculer même devant cette dernière conséquence. Je puiserai largument le plus convaincant à cet égard dans un des derniers travaux de Freud, il y montre que seules des pulsions sexuelles inhibées quant au but favorisent le lien durable entre un groupe et une autorité, tandis que la satisfaction affaiblit constamment la force de ce lien.
Et je pense quil en va de même pour le « lien collectif à deux » qui sétablit dans la situation analytique entre le médecin et son patient. Cest encore Freud qui affirme depuis bien longtemps quune satisfaction sexuelle régulière rendrait lenfant inéducable, probablement parce quen la permettant on ferait croître démesurément le narcissisme de lenfant, qui deviendrait alors inaccessible à toute influence externe. Et cela est également valable en ce qui concerne cette post-éducation que nous tentons de réaliser à laide de la psychanalyse.
Le travail de léducation, et tout aussi bien celui de lanalyse, doit répéter pour ainsi dire la période de latence (que jai été jusquà considérer comme une réplique des privations datant des temps primitifs, de lépoque glaciaire peut-être) et conduire à une solution différente et meilleure. Ce travail oblige le médecin à prendre le rôle du père ou du père primitif et le patient à montrer quil est susceptible dêtre influencé, cest-à-dire de régresser en quelque sorte à la psyché collective (Freud). Si, pendant lanalyse, on laisse la tension sexuelle se décharger constamment par la satisfaction, on ne pourra réaliser les conditions qui créent la situation psychologique nécessaire au transfert.
Considérées sous cet angle, les injonctions et interdictions qui vont à lencontre du principe de plaisir semblent plutôt favoriser le transfert. Lanalyste agit sur ses patients à la manière du despote qui n aime personne et que tout le monde aime; comme celui-ci, il sassure lattachement de lanalysé en interdisant certains modes de satisfaction courants et linfluence quil a ainsi conquise va lui servir à mettre au jour le matériel refoulé et, finalement, à dissoudre cet attachement lui-même.
La nécessité de combiner lanalyse à lascèse sexuelle nest pas dordre purement spéculatif, cest la conséquence que jai tirée dexpériences décevantes où je navais pas eu recours à cet ordre dabstinence, ou encore de cas où la tentation de transgresser cette prescription était trop grande. Une jeune femme atteinte de mélancolie aigu e à qui je nosais pas, compte tenu du danger de suicide, interdire tout rapport sexuel avec lhomme auquel la liait une relation illégitime, subit mon influence tant que son état psychique fut supportable mais ne tarda pas à sy soustraire pour retourner auprès de son amant, son analyse inachevée.
Une autre jeune femme vint me consulter parce quelle aimait désespérément un médecin qui pratiquait avec elle certains jeux sexuels mais ne répondait pas à sa tendresse. Le transfert sétablit sans difficulté mais elle abandonna plusieurs fois lanalyse, où aucune satisfaction ne soffrait à elle, pour aller retrouver ce collègue peu scrupuleux. Puis, repentante, elle reprenait le traitement, mais chaque fois que la résistance augmentait elle recourait à cette échappatoire.
Enfin elle resta longtemps absente (sans doute avait-elle honte de sa faiblesse) et je nentendis plus parler delle jusquau jour où les journaux annoncèrent son suicide. Jai perdu un cas très intéressant de névrose obsessionnelle, en dépit dun transfert normal et de progrès réguliers, parce que je navais pas interdit assez énergiquement à la patiente de céder à un monsieur qui - point significatif - portait le même nom que moi. Jai fait une expérience semblable avec une autre névrosée qui mettait à profit les grandes vacances pour commettre ce genre dinfidélité.
Deux conclusions se dégagent de cette série dobservations premièrement, lanalyse a peu de chances de délivrer quelquun dune passion malheureuse tant quil existe encore des possibilités de satisfaction réelle de la part de lobjet damour; deuxièmement, il nest pas bon en général que le patient puisse jouir de plaisirs sexuels réels pendant lanalyse. Naturellement, létat dabstinence sexuelle est plus facile à réaliser dans le cas des célibataires que des gens mariés : pour ces derniers, la seule solution est souvent léloignement provisoire de la famille.
Au demeurant, cest précisément pour les névrosés mariés que la régulation des relations sexuelles conjugales savère souvent impérative. Des hommes à demi ou aux trois quarts puissants sefforcent souvent de réaliser dans le mariage des prouesses sexuelles qui vont bien au-delà de leur propre désir et ils se vengent ensuite de leur femme en affichant leur mauvaise humeur ou en présentant et accentuant des symptômes névrotiques. En fait, on saperçoit fréquemment que les performances de ces soi-disant hyperpuissants ne font que compenser un sentiment de faiblesse, plus ou moins à la manière des hyperpuissants urétraux dont jai parlé tout à lheure.
Une telle disposition desprit est peu favorable à lémergence du transfert et dissimule de surcroît le véritable état de choses ; par conséquent il faut la modifier si lon veut faire progresser lanalyse. Prenons pour exemple le cas suivant, particulièrement typique : un patient, névrosé depuis lenfance, fut guéri de son impuissance avant son mariage grâce à des traitements urologiques. Cette guérison consista à devenir obsessionnel et lobservance dun nombre infini de cérémoniaux lui permit daccomplir le coït avec un membre à demi érigé et même de faire deux enfants.
La première consigne qui lui fut donnée pendant lanalyse fut une abstinence totale, ce qui visiblement le soulagea par ailleurs, comme son cérémonial comportait un acte qui jouait un rôle primordial, en loccurrence vider sa vessie juste avant lintromission, je lui imposai de retenir ses urines; pendant ce temps lanalyse des compulsions et obsessions se poursuivit et lon constata bientôt lexistence dune relation entre les symptômes obsessionnels et les activités sexuelles compulsives, inconsciemment redoutées.
Lobsession était là encore, comme elle lest toujours selon Freud, le correctif du doute dont lorigine était lhabituelle angoisse de castration. Plus tard, au cours du traitement, le patient eut des érections spontanées mais il reçut lordre de résister également à cette impulsion, aussi bien avec son épouse quavec dautres femmes. En fait, ce nétait là que lextension au domaine génital des exercices précédents de rétention urétro-anale. Là encore, la tension devait dépasser les limites imposées jadis par langoisse, avec pour conséquence un accroissement du plaisir dagresser au sens physiologique, mais aussi du courage psychique de sattaquer énergiquement aux fantasmes inconscients. Ainsi cette analyse, comme bon nombre danalyses, pourrait être assimilée à une sorte danagogie sexuelle.
Une telle anagogie ne semble dailleurs pas lapanage des névrosés; plus dun mauvais mariage peut sen trouver amélioré car rien nest plus nuisible dans un couple que de simuler plus de tendresse et surtout plus de sentiments érotiques quon nen éprouve réellement, sans parler de la répression de la haine et des autres sentiments pénibles. Un éclat de colère de temps en temps, une abstinence provisoire peuvent faire des prodiges lorsque vient le moment de la réconciliation. Dans le domaine sexuel, le mari prend souvent une attitude fausse dès la nuit de noces, au cours de laquelle il se sent obligé de démontrer une force virile bien supérieure à la réalité à une jeune femme nullement préparée à de tels assauts.
Il sensuit généralement un refroidissement érotique dès la lune de miel, humeur morose dun côté et désespoir en écho de lautre. Ce malaise peut dailleurs devenir chronique dans la vie conjugale. Le mari commence à ressentir le devoir conjugal comme une contrainte formelle contre laquelle sa libido se rebelle également par des tendances compulsives à la polygamie. La règle dabstinence peut rendre des services dans ce cas. En effet, le rapport sexuel ne saurait être, de par sa nature, un acte de pure volonté ou de routine, mais plutôt une sorte de fête au cours de laquelle des énergies endiguées jusque-là ont la possibilité de se déverser sous une forme archaïque.
Par ailleurs, linvestigation psychanalytique révèle lexistence, derrière le peu de goût pour les rapports sexuels conjugaux, de langoisse de la relation oedipienne dont la source est lassimilation de lépouse à la mère. Paradoxalement donc, la fidélité conjugale exige davantage de puissance sexuelle que la polygamie la plus aventureuse. Lissue malheureuse de tant de mariages damour peut sexpliquer par une diminution de la tendresse après la satisfaction excessive; les deux époux voient leurs rêves déçus et les hommes ont même souvent limpression davoir été pris dans le filet du mariage, condamnés désormais à lesclavage sexuel.
Lhyperactivité sexuelle-génitale entraîne des troubles physiques et psychiques, notamment des états dépressifs que le syndrome de la neurasthénie nous a rendus familiers. Lobservation et la guérison de ce symptôme dans lanalyse (entre autres en recourant à la règle dabstinence sexuelle) mont permis, je crois, den apprendre davantage sur la pathologie de cet état, plutôt négligé jusquà présent par les psychanalystes. La décharge inadéquate, que Freud considérait comme la cause de la neurasthénie dans ses premiers travaux consacrés à ce sujet, savère être à plus ample examen une protestation angoissée de la part du Moi corporel et psychique contre lexploitation libidinale; considérée sous cet angle, la neurasthénie reposerait sur une angoisse hypocondriaque du Moi tout à fait à linverse de la névrose dangoisse où angoisse provient dune libido objectal endiguée.
Les neurasthéniques sont en quelque sorte tourmentés par des remords physiques au cours de la masturbation et autres activités génitales, y compris après le coït normal; ils ont limpression davoir obtenu lorgasme aux dépens des fonctions du Moi, en arrachant pour ainsi dire un fruit pas assez mûr, cest-à-dire en satisfaisant la tension sexuelle avant quelle ait atteint son point culminant. Peut-être est-ce là une des sources du symbolisme de 1arrachage qui sattache à lonanisme. Le traitement de la neurasthénie peut évidemment constituer un pur palliatif (abandon des modes de satisfaction pathogènes). Néanmoins il est étayé essentiellement par la découverte analytique des motifs responsables de langoisse masturbatoire et par le triomphe remporté sur cette angoisse au cours du traitement.
W. Reich a tout à fait raison daffirmer quil est inutile dempêcher une satisfaction masturbatoire jusqualors évitée par angoisse. On pourrait encore ajouter que le patient, après avoir appris à supporter lonanisme, a une seconde étape à franchir dans le traitement: il lui faut apprendre à supporter des tensions sexuelles encore plus vives même sans onanisme, cest-à-dire à tolérer une période dabstinence absolue. Cest seulement à ce stade que le patient peut surmonter totalement lauto-érotisme et trouver la voie vers les objets sexuels normaux. Dans la terminologie de notre science, on dira quon laisse croître la tension libidinale narcissique à un point tel que la décharge nest plus ressentie comme un sacrifice mais représente un soulagement et une satisfaction.
Autre fait important qui mest apparu à loccasion de cette étude sur la neurasthénie et que pratiquement toute névrose et même psychose permettent de constater, les pollutions nocturnes correspondent finalement à des actes et à des fantasmes masturbatoires qui sont désirés mais proscrits de la vie onirique en raison de. leur incompatibilité avec la conscience et qui sétayent assez souvent sur certaines postures du corps. Le patient accepte lexplication de son désir inconscient dun tel mode de satisfaction après une résistance plus ou moins longue et sous la pression du matériel il finit même par prendre aussi la responsabilité de ce mode dautosatisfaction, ce qui entraîne la réduction ou labandon complet de celui-ci.
Les rêves de pollution sont tous sans exception des rêves d inceste déguisés et cette origine incestueuse explique justement quils ne puissent être vécus comme des fantasmes masturbatoires de létat de veille. On peut donc considérer comme un progrès le remplacement des pollutions par des activités masturbatoires, en fait moins pathologiques, et il faut en tolérer lexistence un certain temps avant dimposer labstinence complète.
La névrose dangoisse, à la racine de toute hystérie dangoisse comme de la majorité des hystéries de conversion, peut elle aussi être traitée soit à laide de palliatifs, soit dune manière radicale car elle aussi dépend en réalité de deux facteurs : dune part de la quantité de libido accumulée, dautre part de la sensibilité à ces stases libidinales. Comme dans le cas des dépenses libidinales excessives de la masturbation, des représentations et des affects dangoisse de nature hypocondriaque sont aussi liés à labstinence.
Les neurasthéniques considèrent leur semence comme la sève la plus précieuse dont la perte entraîne toutes sortes détats et de maladies très graves, tandis que les individus atteints de névroses dangoisse craignent dêtre empoisonnés par la libido accumulée ou de succomber à lapoplexie. Le traitement radical consiste dans ce cas à adopter, voire à renforcer la règle dabstinence malgré langoisse, tout en poursuivant parallèlement linvestigation analytique ainsi que la maîtrise progressive de langoisse elle-même et de ses rejetons psychiques.
Quant aux troubles de léjaculation (éjaculation précoce dans la neurasthénie, éjaculation retardée dans la névrose dangoisse), il sagit certainement aussi de troubles fonctionnels des testicules et de leurs sphincters dans le sens anal et urétral; doù parfois la nécessité de combiner labstinence génitale et labstinence pré-génitale. Un mahométan versé en érotisme hindou me racontait quil pouvait, ainsi que ses congénères, poursuivre un coït sans éjaculation ad infinitum si la femme exerçait pendant lacte sexuel une pression continue avec les doigts sur la région du périnée et lui ôtait ainsi le souci davoir à contrôler les sphincters testiculaires.
Ces diverses règles dabstinence, comme nous lavons déjà signalé, nont pas seulement pour effet de déplacer linnervation réprimée sur dautres régions corporelles, elles saccompagnent en outre de réactions psychiques qui permettent de débusquer un important matériel inconscient demeuré jusque-là caché. Nous avons déjà parlé de la réaction dangoisse mais, phénomène non moins important, il surgit souvent des impulsions de colère et de vengeance qui, tout dabord dirigées contre le médecin, sont facilement ramenées à leurs sources infantiles.
Et cest précisément cette liberté de réaction qui distingue les injonctions et prohibitions utilisées dans la post-éducation analytique de celles qui ont été subies dans lenfance et qui par la suite ont entraîné la névrose. Nous aurons à nous occuper un peu plus en détail de cette agressivité. Il ne faut pas non plus méconnaître laccroissement de la capacité de réalisation psychique sous linfluence de labstinence, et notamment de labandon des performances sexuelles, comme si la libido économisée faisait croître non seulement le tonus musculaire mais par surcroît celui de lorgane de la pensée, hypothèse déjà soutenue par Schopenhauer.
Toutefois, en ce qui concerne le névrosé, la capacité de réalisation et de jouissance ne peut se rétablir sans analyse; laccroissement du tonus ne sert en loccurrence quà dévoiler le matériel psychique refoulé dont lexamen minutieux peut seul favoriser la capacité de réalisation. Nous savons depuis les travaux de Freud que lascèse et labstinence absolue sont lune comme lautre impuissantes à guérir une névrose en labsence dune résolution analytique des conflits internes.