Psychanalyse des habitudes sexuelles
Fantasmes inconscients de crime sadique
Dans les cas comportant une hyperactivité génito-sexuelle où il a été fait appel à des mesures de frustration urétrale, anale et génitale, la psychanalyse a abouti avec une régularité étonnante à la découverte de puissantes motions agressives, principalement sous la forme de crime sadique. Ces impulsions se manifestaient souvent dans des fantasmes sadiques détranglement, de coups de couteau ou autre forme de possession violente de la femme, actes parfois empreints dune note facétieuse ou ludique. Les associations des patients mont permis de constater que cette intention de tuer la femme, fantasme en général purement inconscient, est hautement surdéterminée.
En premier lieu, cest un acte de vengeance à légard de la femme supposée être une voleuse de semence; dautre part, cest aussi une expression de langoisse de castration, castration dont menace lautorité paternelle en raison du commerce sexuel. Cette composante du crime sadique est en fait transférée de lhomme (le père) sur la femme (la mère). Mais dans ce cas précis nous pouvons aussi interpréter langoisse (au sens de Rank) comme une angoisse inspirée par le vagin maternel (Vagina dentata angoisse de la naissance).
Pour linstant il nest pas possible de dire si, et dans quelle mesure, cette dernière angoisse est à concevoir comme un facteur traumatique, une répétition du traumatisme de la naissance, ou comme un moyen dexprimer la peur de la castration ou de laccouchement; il est probable que les deux facteurs dangoisse jouent un rôle plus ou moins important suivant les cas.
Quoi quil en soit, après la très subtile communication de S. Pfeifer à une séance de la Société de Psychanalyse de Budapest, dans laquelle il expliquait un rêve nécrophile par langoisse en rapport avec le coït, jai été amené à généraliser et à affirmer que langoisse du coït est très souvent le facteur qui se trouve à la base des impulsions sadiques des névrosés. Un grand nombre de névrosés considèrent inconsciemment le coït comme un acte qui, directement ou par ses conséquences, met en danger leur vie ou leur corps, et en particulier leur organe génital, donc un acte où la jouissance et une grande angoisse sont étroitement associées.
Lintention meurtrière a pour but, du moins en partie, déviter langoisse en rendant au préalable lobjet damour inoffensif et ce afin de pouvoir jouir ensuite tranquillement, sans être troublé par langoisse de castration. Dans ces fantasmes dagression, la femme est attaquée tout dabord avec des armes externes (couteau, poignard, ou certaines parties du corps moins ménagées, notamment les mains dans létranglement), et après seulement le coït est pratiqué; cest dire que le pénis ne sert darme quune fois lobjet rendu inoffensif.
La fusion intime qui existe dans le coït normal entre les motions agressives et libidinales semble dans ce cas se désintriquer en deux actes distincts. Dans le coït normal des individus non névrosés, la tension interne qui incite à la décharge lemporte finalement sur langoisse, encore quici aussi, comme je lai supposé dans ma « théorie des catastrophes » onto- et phylogénétiques du coït, on puisse toujours déceler des traces de cette angoisse.
En imposant labstinence, on oblige le névrosé à supporter de fortes tensions qui finissent par vaincre langoisse du coït. Dans un cas, les rêves du patient mont permis de suivre avec une grande netteté la transformation progressive du fantasme de meurtre sadique en coït. Après une série de rêves où la femme (mère) était tuée, dautres rêves surgirent qui figuraient de violents combats avec un homme (médecin, père) et se terminaient par une pollution. A ces derniers succédèrent des rêves dhomosexualité active, cest-à-dire la castration dhommes, et ce nest quaprès avoir vaincu le père et supprimé ainsi la source du danger quil rapporta des rêves de coït manifestes avec des figures féminines.
Je rapprocherai à présent ces observations de mon expérience, à vrai dire assez maigre, des perversions masochiques manifestes. Je tiens dun jeune homme très intelligent, atteint de cette perversion, que le masochiste ne trouve du plaisir que dans un certain degré, variable selon les individus, dhumiliation ou de souffrance physique auquel chaque partenaire, homme ou femme, doit se conformer expressément; si lhumiliation ou la souffrance dépasse la juste mesure, il est refroidi et délivré de sa passion, du moins en ce qui concerne cette personne.
On dirait que le besoin de punition ou, plus généralement; le besoin de souffrir du masochiste, dont Freud a mis en évidence les sources profondes dans un de ses derniers travaux, doit aussi servir à certaines fins pratiques, peu différentes à cet égard de mes propres expériences qui visent à accroître la capacité de supporter la douleur au-delà du seuil dangoisse afin de stimuler le courage nécessaire à laccomplissement du coït. Les masochistes ne parviennent en fait jamais à ce but : lorgasme se trouve lié, en ce qui les concerne, à la souffrance elle-même et ils sont totalement incapables de pratiquer un coït normal, ou alors uniquement après des sensations douloureuses.
Les parties du corps réservées à lexpérience douloureuse sont presque toujours extra-génitales, comme sil sagissait ici encore de déplacer la douleur et langoisse sur dautres parties du corps pour procurer aux organes génitaux une satisfaction exempte de douleur et dangoisse, en quelque sorte délivrée de la castration. Le cas dune patiente masochiste, dont les fantasmes voluptueux avaient pour thème dêtre battue sur les fesses, illustre très bien cet état de choses.
Dès son enfance elle avait substitué lérotisme anal à la masturbation génitale et aimait recevoir des coups sur le derrière immédiatement après avoir déféqué. Je crois que jaurais pu aller plus loin dans ce cas si javais recouru aux exercices de rétention anale pour favoriser le retour de lérotisme sur les organes génitaux et amener ainsi la patiente à supporter les fantasmes de castration, de naissance et daccouchement.
De ce point de vue, le meurtre sadique et le plaisir masochique de souffrir auraient pour motif commun la sensibilité, tant physique que psychique, à la douleur dans la région génitale et par conséquent langoisse devant lactivité sexuelle normale. Des recherches ultérieures auront à déterminer quelle est la part de lidentification inconsciente du Moi tout entier aux organes génitaux dans ce processus.