Psychanalyse des habitudes sexuelles
Habitude et symptôme
Tout ce que nous avons décrit jusquà présent comme des habitudes urétrales, anales ou sexuelles peut également se définir comme des symptômes derrière lesquels lanalyse va découvrir dautres désirs et motions refoulés. Je vais donc considérer maintenant une autre série, dailleurs très incomplète, dhabitudes symptomatiques qui ne sont pas directement liées aux organes génitaux.
Le comportement moteur du patient pendant la séance danalyse, dont jai déjà parlé, mérite dêtre observé de plus près. Nombre de patients présentent une raideur excessive de tous les membres qui, au moment de prendre congé, peut prendre une allure catatonique sans évoquer nécessairement une schizophrénie. Avec les progrès de lanalyse, la résolution des tensions psychiques peut saccompagner dune disparition de la tension physique ; mais ce nest pas toujours suffisant et on se voit parfois obligé dattirer lattention du patient sur son comportement et par là de le mobiliser plus ou moins.
Il en résulte généralement la verbalisation dun important matériel jusque-là caché ou inconscient, notamment des tendances hostiles et affectueuses qui étaient inhibées par la tension, ainsi que des difficultés relatives à la décharge sexuelle et à lérection. La poignée de main du patient devient plus franche, ses postures un peu plus mobiles et une attitude psychique correspondante peut apparaître parallèlement. Il y a longtemps déjà que mon attention a été attirée, à côté de ces symptômes relativement constants, par certains symptômes « passagers ». Même linterruption soudaine dun mouvement rythmique habituel peut s interpréter dans lanalyse comme le signe dune opération mentale réprimée et être présentée comme telle au patient.
Un geste inhabituel pendant la séance apparaît parfois lui aussi comme le signe dune émotion réprimée. Mais les gestes les plus significatifs du point de vue analytique restent ce quon appelle les « mauvaises habitudes » ou les « inconvenances » : se ronger les ongles, fouiller dans son nez, se gratter, tirer sa moustache et ainsi de suite. Jai déjà indiqué ailleurs la possibilité dy découvrir des équivalents de lonanisme.
En tout cas, on aurait tort de les négliger et, quand loccasion sen présente, il serait bon de conseiller au patient de les abandonner, moins pour lui faire perdre une habitude que dans lespoir de mobiliser le matériel inconscient par laccroissement de la tension interne qui en résulte et de rendre ce maternel profitable sur le plan analytique. Le plus tenace de tous les symptômes passagers, le tic convulsif, échappe à notre compréhension comme a notre influence sans le recours à cette mesure.
Jai rencontré le cas particulièrement typique dun homme atteint dune grave névrose narcissique, qui dune part était obsédé par lidée (imaginaire) que son nez était déformé et qui dautre part ne cessait de faire, surtout quand il était ému, des grimaces et de violentes contorsions des muscles faciaux. Il avait en outre un grand nombre dattitudes et de gestes maniérés quen certaines occasions il était obligé de respecter à la manière dun cérémonial obsessionnel.
Lanalyse de cet état fit un progrès considérable quand je lui interdis formellement la moindre ébauche de son tic pendant la séance danalyse, puis hors des séances; ce qui rendit à vrai dire le travail analytique extrêmement fatigant tant pour le médecin que pour le patient. Cependant, on avait montré aux tensions internes la voie qui menait à la décharge psychique consciente au lieu de la décharge réflexe et, pourrait-on dire, symbolique, si bien que le but et la motivation respective de chaque mouvement particulier devinrent compréhensibles.
Ainsi les grimaces représentaient une sorte de technique esthétique inconsciente des muscles du nez, destinée à rendre à son nez, grâce aux contractions et tiraillements, la forme idéale quil possédait auparavant; ce désir se dissimulait donc derrière leffet repoussant produit par ses grimaces. Les autres maniérismes faisaient eux aussi partie inconsciemment des soins de beauté. Linvestigation des associations fournit par la suite des souvenirs denfance doù il ressortait que tous les mouvements et attitudes avaient jadis été consciemment et délibérément pratiqués et cultivés, alors que plus tard le patient parvenait difficilement à en donner le sens.
Or cette dernière observation est loin dêtre une exception et pour préciser mon impression quant à la genèse des symptômes corporels de lhystérique et du névrosé en général, je dirai quaucun de ces symptômes ne peut surgir sans que la même manifestation symptomatique ait existé jadis sous la forme dune « habitude »infantile. Ce nest pas pour rien que les personnes qui soccupent de lenfant combattent ces mauvaises habitudes en le menaçant, par exemple quand il fait des grimaces, que son visage va « rester comme ça ». Sans doute ne reste-t-il pas « comme ça » le plus souvent, mais dans le cas de conflits névrogènes les habitudes infantiles réprimées peuvent se mettre au service du refoulé à titre de matériel symptomatique.
Quand certains symptômes hystériques simposent à nous comme des exploits (par ex. linnervation isolée - dhabitude exclusivement symétrique - des muscles de lil ou du larynx, du platysma, mouvement du Galea, modification des processus de la circulation, de la respiration ou du péristaltisme intestinal, processus habituellement involontaires), nous ne devons pas oublier que lorganisme de lenfant dispose encore de modes dexcitation dans les jeux auto- et organo-érotiques qui sont devenus impossibles aux adultes. Léducation ne consiste pas seulement à acquérir de nouvelles capacités mais tout autant à perdre ces aptitudes « supra-normales ».
Laptitude oubliée (ou refoulée) peut toutefois revenir dans la névrose sous forme de symptôme. Du reste, tous les cérémoniaux obsessionnels ont au moins une de leurs racines dans les activités et jeux enfantins. La curieuse affirmation de bon nombre de névrosés à la fin du traitement, à savoir quils auraient tout bonnement « simulé » la maladie qui les a tellement fait souffrir et les a rendus pratiquement incapables de rien faire, cette affirmation serait donc en partie exacte dans le sens où ils ont produit sous la forme de symptômes dans la vie adulte ce que jadis, dans leur enfance, ils ont désiré et pratiqué par jeu.
La psychanalyse peut elle aussi être considérée comme un combat permanent contre des habitudes de penser. Lassociation libre, par exemple, exige une attention soutenue, tant de la part du médecin que du patient, afin dempêcher ce dernier de retomber dans lhabitude de la pensée orientée. Quand, par contre, on remarque que lassociation libre sert à éviter des associations significatives de nature pénible, il faut inciter le patient à exprimer celles-ci.
A lopposé, on trouve des patients qui, au lieu dassocier librement, remplissent la séance dun flot monotone de plaintes et didées hypocondriaques. Après les avoir laissé faire un certain temps, jai fini par demander aux patients de se borner, au lieu de répéter leur récit fastidieux, à mindiquer dun geste convenu quils étaient de nouveau préoccupés par lidée qui nous était déjà familière. Dans ces conditions, la voie confortable de la décharge lui était barrée et les dessous de létat psychique devenaient plus rapidement accessibles. De même, en lui interdisant systématiquement le « parler à côté » (symptôme de Ganser), on peut essayer damener le patient à aller jusquau bout de pensées pénibles, ce qui ne va pas sans résistance de sa part.