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Psychanalyse des habitudes sexuelles

Métapsychologie des habitudes en général

« L’habitude est une seconde nature », ce proverbe forgé par la sagesse populaire résume à peu près tout ce que nous savons jusqu’à présent de la psychologie des habitudes. La théorie selon laquelle c est la répétition qui fraye la voie de décharge à l’excitation ne nous dit rien de plus que ce proverbe, elle se borne à exprimer la même chose dans une terminologie physiologique. La théorie des pulsions selon Freud nous permet pour la première fois d’entrevoir la motivation psychique de la tendance à répéter par habitude les premières expériences vécues ; sa « compulsion de répétition »est un rejeton des pulsions de vie et de mort qui s’efforcent de ramener tout ce qui existe à un état antérieur d’équilibre.

En tout cas, la répétition est liée à une « économie de la dépense psychique» et, en comparaison, la recherche de nouvelles voies de décharge représenterait un nouveau mode d’adaptation, c’est-à-dire quelque chose de relativement plus déplaisant. Cependant le dernier ouvrage de Freud, Le Moi et le Ça, donne une certaine idée de la topographie psychique des processus qui sont impliqués dans la formation et la disparition des habitudes; quant aux aspects dynamiques et économiques de ces processus, Freud les indiquait déjà dans la théorie des pulsions.

A mon avis, sa division du Moi - conçu auparavant comme une entité - en Moi proprement dit, Surmoi et Ça permet de définir plus précisément le lieu du système psychique concerné par la transformation des actions volontaires en automatismes (formation des habitudes) et d’autre part d’entrevoir l’instance qui permet à des automatismes de prendre une nouvelle orientation ou même de changer (pertes des habitudes). Le lieu de l’appareil psychique où nous pouvons supposer l’accumulation des tendances à l’habitude est bien sûr le grand réservoir des pulsions et de la libido, le Ça, tandis que le Moi n’intervient qu’au moment où il faut s’occuper d’un nouveau stimulus perturbant, c’est-à-dire précisément quand il s’agit d’un acte d’adaptation.

Sous cet angle, le Moi agit ici comme un « appareil de circonstance», au sens de Bleuler. Toute adaptation nouvelle exige de l’attention, un travail de la part de la conscience et des surfaces perceptives, tandis que les habitudes sont déposées dans l’inconscient de l’individu. Acquérir une habitude signifie donc livrer au Ça un ancien acte (d’adaptation) du Moi, tandis que, inversement, rompre une habitude implique que le Moi conscient s’est emparé d’un mode de décharge auparavant automatique (dans le Ça) en vue d’un nouvel usage.

Il est évident que cette conception met sur le même plan habitudes et instincts; ce qui est justifié par le fait que les instincts eux-mêmes tendent toujours à rétablir un état ancien et dans ce sens ne sont que des « habitudes», soit qu’ils conduisent directement à la paix de la mort, soit qu’ils parviennent à ce même but par le détour de la « douce habitude d’être ». En fait, il est peut-être préférable de ne pas identifier totalement habitudes et instincts et de concevoir plutôt l’habitude comme une sorte d’intermédiaire entre les actions volontaires et les instincts proprement dits, en réservant le terme d’instinct uniquement à ces très anciennes habitudes qui ne sont pas acquises par l’individu mais héritées des ancêtres.

Les habitudes seraient en quelque sorte la couche de mutation où se forment les instincts, le lieu où aujourd’hui encore se produit la transformation d’actions volontaires en un faire instinctif et dont l’investigation est possible. Les sources d’une action volontaire sont des actes de perception, des stimuli qui rencontrent la surface perceptive de l’individu, seule à contrôler, selon Freud, l’accès à la motilité. Dans la formation des habitudes, les stimuli externes sont pour ainsi dire introjectés et agissent du dedans à l’extérieur soit spontanément, soit sur des signes infimes issus du monde extérieur.

Dans ce sens donc la psychanalyse, comme nous l’avons dit, est un véritable combat contre les habitudes et vise à substituer une adaptation nouvelle et réelle à ces méthodes habituelles et inadéquates pour résoudre les conflits que nous appelons symptômes : elle devient « l’instrument qui va permettre au Moi la conquête progressive du Ça » (Freud).

La troisième composante du Moi, le Surmoi, a également des fonctions importantes à remplir dans les processus d’acquisition et de perte des habitudes. Il est certain qu’on ne réussirait pas aussi facilement à acquérir ou à perdre des habitudes s’il n’y avait au préalable une identification aux puissances éducatives dont l’exemple est érige intérieurement en norme de conduite.

Inutile de revenir ici sur les tendances libidinales et les liens sociaux qui sont impliqués dans ce processus. Cependant, nous pouvons considérer cette manière d’intérioriser l’influence externe des autorités éducatives comme le modèle de la formation d’une nouvelle habitude ou d’un nouvel instinct. Sur ce point, le problème de la formation de l’instinct a des rapports étroits avec celui de la formation des impressions mnésiques durables dans le psychisme et dans la matière organique en général; peut-être y a-t-il avantage à expliquer la formation du souvenir à l’aide de la théorie des instincts que d’exprimer cette dernière en termes irréductibles de « Mnemen ».

La psychanalyse se propose de ramener sous la domination du Moi certaines composantes du Ça qui sont devenues inconscientes et automatiques, et le Moi, du fait de ses étroites relations avec toutes les forces du réel, peut frayer la voie à une nouvelle orientation, plus conforme au principe de réalité. La liaison entre la conscience et le Ça inconscient se fait dans l’analyse « par l’entremise de chaînons intermédiaires préconscients » (Freud). Toutefois, cela n’est possible qu’en ce qui concerne le matériel inconscient de représentations; les impulsions internes inconscientes qui «se comportent comme le refoulé », c’est-à-dire ne parviennent à la conscience ni sous la forme d’émotions ni sous celle de sentiments, ces impulsions ne peuvent pour leur part parvenir à la conscience par l’entremise de ces chaînons intermédiaires préconscients.

Par exemple, les sensations internes et inconscientes de déplaisir peuvent « développer des forces motrices sans que le Moi s’aperçoive de la contrainte qu’il subit. Seule la résistance à cette contrainte, un obstacle à la réaction de décharge peuvent faire accéder ce « quelque chose » à la conscience sous forme de déplaisir ». Considérée sous cet angle, notre « activité » dans la technique analytique, qui justement, en faisant obstacle aux réactions de décharge (abstinence, privation, interdiction d’activités agréables, imposition d’activités désagréables), accroît les tensions liées aux besoins internes et porte ainsi à la conscience le déplaisir jusque-là inconscient, notre activité apparaît donc comme un complément nécessaire de la technique purement passive des associations, qui part de la surface psychique donnée et cherche l’investissement préconscient du matériel de représentations inconscientes.

On pourrait appeler cette dernière « analyse par le haut » pour la distinguer de la première que je voudrais nommer « analyse par le bas». La lutte contre les « habitudes », en particulier contre les modes larvés et inconscients de décharge libidinale qui passent généralement inaperçus, constitue un des moyens les plus efficaces d’accroître les tensions internes.

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