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Psychanalyse des habitudes sexuelles

Quelques remarques techniques

Ce que nous venons d’exposer permet de reprendre nos précédentes tentatives de stimulation « active » de la technique, dont tout présupposé théorique était encore absent, et de les compléter par endroits ou éventuellement de les corriger.

Si notre conception de la double direction de l’analyse est correcte, des questions surgissent aussitô : quelle est la relation entre les deux méthodes? quand 1’analyse par le bas doit-elle intervenir et combien de temps doit-elle se poursuivre ? Nous ne pouvons pas répondre de façon précise à ces questions et par conséquent l’analyse par en haut, tant en ce qui concerne la clarté scientifique que la précision des règles techniques, mérite toujours d’être qualifiée de classique.

Cependant, je crois avoir au moins montré, surtout avec mes exemples d’influence urétro-anale et génitale exercée sur les analysés, la manière dont la technique active peut seconder la technique non active, et notre brève discussion théorique a un peu contribué, je pense, à faire comprendre cette action. Je voudrais maintenant compléter mon propos par quelques remarques qui se sont imposées à moi au cours de ma pratique analytique.

Tant que les tensions internes existantes suffisent à produire le matériel nécessaire à la poursuite de l’analyse, on n’a pas à se soucier d’accroître artificiellement la tension et toute notre attention peut se porter sur l’examen analytique du matériel livré spontanément. Les grandes lignes de ce travail ont été exposées dans les ouvrages techniques de Freud. Toutefois, quand le patient se prélasse pour ainsi dire à une certaine étape du processus analytique, on ne peut se passer d’une certaine « activité » et celle-ci a des chances d’entraîner la reprise de la libre production des associations spontanées.

Beaucoup d’analyses sont remarquablement stimulées par cette alternance de périodes émotionnelles et intellectuelles il faut recourir encore une fois à la comparaison du forage d’un tunnel, avec cette différence qu’ici on est souvent obligé de travailler alternativement à un bout et à l’autre. Selon la règle fondamentale de l’activité (la frustration), on ne doit pas accepter sans plus les idées émises par le patient lui-même. Mis à part le fait que notre première réponse sera bien entendu de lui demander (question classique) comment l’idée en question lui est venue à l’esprit, on fera bien de conseiller au patient de se retenir tout d’abord de réaliser son projet, voire même de faire le contraire.

En agissant ainsi, on a plus de chances de découvrir la motivation psychique qu’en laissant le patient suivre par routine la voie la plus commode pour lui. Cela est particulièrement évident quand par exemple le patient voudrait provoquer un conflit dans la situation analytique, comme il y réussit souvent dans sa vie quotidienne, et qu’à la place il se voit traiter avec une totale indulgence par le médecin.

Dans ce cas, la frustration consiste à rendre plus difficile au patient, du fait de l’indulgence qu’il rencontre, la décharge de certains affects. A l’opposé, certaines natures sensibles qui ont été très choyées et cherchent par tous les moyens à s’attirer la bienveillance du médecin demandent à être traitées avec une certaine sévérité ou du moins une froide objectivité. Il faut bien entendu que le patient soit solidement attaché à l’analyse pour pouvoir pratiquer ce traitement « à rebrousse-poil ».

En règle générale, on ferait bien au début de l’analyse et pendant un certain temps de garder une position d’observateur et d’étudier le comportement du patient dans son milieu habituel, dans les diverses situations de sa vie quotidienne. Puis, progressivement, on commencera à donner des interprétations et des explications analytiques au patient et, plus tard seulement, on pourra être amené à prescrire parfois certaines règles de conduite en vue de stimuler le travail analytique. Il s’agit en premier lieu d’exercer une influence sur la relation du patient à ses proches, à ses amis, à ses collègues et supérieurs, puis de lui donner certains conseils quant à ses diverses habitudes personnelles et à son mode de vie, domaine où il faudra attirer son attention sur les moindres détails de ses habitudes concernant sa manière de se nourrir, de dormir, de s’habiller et de se déshabiller, et surtout ses modes de satisfaction physique.

Il est parfois nécessaire de suspendre provisoirement les lectures passionnées ou les plaisirs artistiques de certains patients. Dans d’autres cas, on doit se résoudre à éloigner le patient de son milieu habituel pour un temps plus ou moins long, encore qu’il soit préférable de terminer l’analyse dans le milieu habituel où la capacité d’adaptation acquise par le traitement finira par prévaloir. De même, il peut être utile d’envoyer des personnes, qui ont entrepris leur analyse à une certaine distance de leur lieu de résidence, passer quelque temps chez eux; là aussi pour voir comment ils réagissent à leur ancien environnement avec la psyché qui est maintenant la leur.

Le plus difficile dans tous les cas reste la maîtrise technique du transfert sur lequel se joue, comme on sait, le combat décisif entre le médecin et le patient, ou plutôt entre la santé et la maladie. Le médecin doit à cet égard opposer une patience infinie à l’impatience croissante du malade; dans ce cas, la patience passive a la valeur d’une intervention active particulièrement efficace.

Par exemple, dans le cas d’un violent transfert amoureux où le patient répond par une froideur glaciale à la réserve objective du médecin, il faut souvent des semaines, si ce n’est un mois ou deux, de dure « perlaboration » avant de réussir à montrer au patient la persistance des sentiments positifs dans son inconscient malgré l’absence de réponse de la part du médecin. La reconnaissance de cet état de fait représente souvent un gros progrès de l’analyse, en même temps qu’une évolution du caractère du patient qui, à un certain moment de son enfance, avait adopté une attitude de haine et de bouderie ; cette expérience vécue dans l’analyse peut faciliter l’émergence et la reconstruction des souvenirs d’enfance correspondants.

Quelle attitude adopter face à la tendresse impulsive du patient ? Là encore, la règle de frustration peut nous aider à surmonter cette difficulté, non des moindres. Tant que le patient demeure dans un état de résistance, nous devons, comme il vient d’être dit, attirer son attention sur les motions tendres inconscientes ; en effet, celles-ci demandent un certain temps avant de s’affirmer pleinement. Il n’est pas conseillé, comme c’est souvent le cas dans les méthodes de traitement fondées sur la simple suggestion ou l’hypnose, de répondre simplement aux désirs de tendresse et de cajolerie manifestés par les patients ; l’amour de transfert ne peut être qu’unilatéral. Dès que les motions affectives refoulées jusque-là ont pris la forme de désirs ou même de compulsions, il faut de nouveau faire intervenir la frustration.

Tout ce que j’ai désigné sous le terme d’activité concerne les actes et le comportement du patient; lui seul, par conséquent, peut le cas échéant être actif, non le médecin. Pourtant, il y a sans aucun doute des cas exceptionnels où l’on doit recourir aux moyens éducatifs traditionnels la sévérité et la bienveillance. Assez curieusement, le fait est plus fréquent avec les psychopathes et les psychotiques authentiques que dans le cas de névroses véritables; plus fréquent également avec ceux qui ne sont pas en traitement à cause de symptômes névrotiques ou psychotiques mais pour des troubles du caractère, et il en va de même pour l’analyse des personnes dites normales.

Les analyses de caractère peuvent être presque aussi difficiles que les analyses de psychoses car les traits de caractère avec lesquels le Moi se sent en accord sont en fait comme des symptômes dont le patient ne ressent pas le caractère pathologique et leur traitement met toujours en cause le narcissisme du patient. Les traits de caractères sont en quelque sorte des « psychoses privées » et c’est pourquoi, si paradoxalement, les personnes normales sont plus difficiles à «guérir » par la psychanalyse que les individus atteints par exemple d’une névrose de transfert.

Dans le cas d’un psychopathe narcissique qui souffrait d’une tendance à la raideur catatonique et au mutisme, la tension cessa quand je lui permis de me donner un coup. Je pense avoir ainsi prévenu un acte impulsif, peut-être dangereux. Un patient psychopathe, qui luttait contre des crises d’angoisse épouvantables, dut finalement se résoudre à me laisser examiner médicalement ses organes génitaux restés infantiles, ce qui dissipa son angoisse.

Nous pouvons également décrire le cours de l’analyse dans la terminologie de l’analyse du Moi : par voies associatives ou par accroissement de la tension, tantôt des motions refoulées du Ça s’épanouissent malgré les résistances du Moi, tantôt des aspirations du Ça trop intenses et intempestives (souvent ce sont justement les motions apparues en premier) n’arrivent plus à se décharger par suite de la mobilisation des forces puissantes du Moi. On en attend le développement d’une personnalité aux pulsions fortes mais qui possède aussi le pouvoir de les contrôler. Le cas idéal d’un individu bien éduqué ou bien analysé serait celui d’une personne qui ne refoulerait pas ses passions, sans pour autant être obligée de leur obéir en esclave.

Quant à savoir dans quelles formes de névroses la méthode d’accroissement de la tension ou de lutte contre les habitudes est indiquée, je ne suis pas en mesure de fournir une règle générale. Dans l’hystérie, ce genre d’émotions et de symptômes d’excitation physique surgissent si spontanément qu’il n’est pas nécessaire de les provoquer artificiellement; mais là aussi certaines mesures appropriées peuvent hâter le déplacement de l’excitation sur les organes génitaux. Dans la névrose obsessionnelle, le patient s’efforce, à son habitude, de déplacer l’analyse tout entière sur un plan intellectuel et d’abuser de l’association en la mettant au service de ruminations compulsives.

Aucun traitement d’obsessionnel ne peut se terminer tant que l’on n’a pas réussi (en général à l’aide de mesures actives) à déplacer le conflit sur le terrain affectif, c’est-à-dire à rendre l’obsessionnel provisoirement hystérique. Dans un cas proche de la schizophrénie avec hallucinations visuelles, l’analyse amena tout d’abord une modification du tableau clinique telle qu’une manie du doute vint remplacer les symptômes paraphréniques. Au fur et à mesure des progrès de la cure surgirent successivement des symptômes de conversion hystérique puis d’hystérie d’angoisse (phobies typiques) et à ce moment-là, pour la première fois, les bases libidinales de la maladie devinrent accessibles à l’analyse.

Tout se passait comme si la maladie reculait pas à pas devant la réorganisation analytique, mais non sans s’arrêter à chaque point de fixation et opposer à la thérapie une résistance nouvelle dans la place récemment conquise. Ces observations et bien d’autres du même genre m’ont convaincu que 1’analyse par le bas n’est pas seulement un adjuvant de la technique analytique ; notre théorie peut elle aussi en tirer profit. Elle rend souvent transparente la structure de la névrose et donne une idée de ce que j’appellerais volontiers les fluctuations dans le choix de la névrose.

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