banner_Ferenczi.gif (4645 octets)

Psychanalyse des habitudes sexuelles : La désaccoutumance de l’analyse

Freud nous a appris qu’au cours du traitement la psychanalyse devient elle-même une habitude, voire le symptôme d’un état ou une sorte de névrose qui relève d’un traitement. Quant à la nature de ce traitement, il n’en a guère parlé jusqu’à présent. Abandonnée à elle-même, cette maladie parait guérir très lentement. Quand les conditions extérieures ne l’y incitent pas fortement, le patient n’a aucune raison de mettre fin à la situation d’analysé qui lui convient à bien des égards. En effet, comme nous l’avons vu, en dépit du fait que ce traitement consiste en une série de renoncements, de frustrations, d’injonctions et d’interdictions, il offre néanmoins au patient, avec la situation transférentielle, une réédition de son enfance bienheureuse, voire même une réédition plus avantageuse.

L’analyse pénètre dans la vie affective et psychique du patient avec bien plus de délicatesse, de bienveillance et surtout de compréhension qu’il n’était possible pendant la première éducation. C’est peut-être la raison pour laquelle Freud, dans un cas qu’il a communiqué en détail, a fixé un terme au patient au bout duquel l’analyse devait prendre fin. Cette mesure active très énergique provoqua une réaction d’une extrême violence et contribua largement à la solution de l’histoire infantile du patient qui était extrêmement complexe. De l’avis de Rank, auquel je me suis rangé, cette période de désaccoutumance est une des plus importantes et des plus significatives de toute la cure. Je peux répéter ici encore que les résultats à mettre au compte de cet expédient thérapeutique, s’il est utilisé à propos, sont remarquables.

Pour caractériser la différence qui existe entre ce mode de désaccoutumance et mon ancienne pratique, je recourrai à la comparaison que Freud a faite entre l’analyse et le jeu d’échecs. Auparavant j’attendais que le patient abandonnait le jeu comme sans espoir. Attaques et ripostes se répétaient jusqu’à ce qu’un événement extérieur quelconque permît au patient de faire plus facilement face au monde extérieur. Par contre, la fixation d’un terme se conçoit comme une rupture définitive, une sorte d’échec et mat auquel le patient est acculé après que l’analyse lui a barré toutes les voies de retraite sauf celle de la santé.

Tout cela serait très satisfaisant s’il ne surgissait aussitôt une série de questions difficiles auxquelles il faut donner réponse avant de pouvoir faire de la fixation d’un terme une méthode valable dans tous les cas. Existe-t-il des signes certains que le patient est mûr pour la séparation et, dans l’affirmative, quels sont-ils ? Que faut-il faire quand on s’est trompé et que le patient, au lieu de recouvrer la santé au moment de la séparation, emprunte une voie de retraite qui était passée inaperçue et conduit à la névrose ? La fixation d’un terme est-elle une règle effectivement valable dans tous les cas sans exception ?

Déjà la réponse à la première de ces questions n’est pas pleinement satisfaisante. On peut seulement dire que le médecin doit évidemment avoir tout d’abord saisi la structure du cas et organisé les symptômes en une entité intelligible. Quant au patient, il doit lui aussi avoir déjà élaboré ces relations sur le plan intellectuel et pouvoir se convaincre sans être encore gêné par les résistances du transfert. Parmi les signes subtils de guérison, on peut citer les propos (déjà mentionnés) du patient qui affirme n’avoir jamais réellement été malade, avoir toujours simulé et ainsi de suite. Si on le prend au mot et qu’on lui dit en toute amitié qu’il n’en a plus que pour quelques semaines d’analyse, il prendra peur naturellement et dira n’avoir fait que plaisanter.

Il présentera même, dans la mesure du possible, une faible récidive de ses symptômes. Si nous ne nous laissons pas déconcerter et maintenons le terme fixé, il arrive souvent, même si ce n’est pas toujours le cas, que la tentative de séparation aboutisse au résultat escompté.

Comme nous l’avons dit, une erreur quant à l’opportunité de la séparation n’est pas exclue et risque d’entraîner des conséquences plutôt fâcheuses. Tout d’abord on risque de perdre la confiance du patient et si, ultérieurement, on fixe à nouveau un terme à l’analyse, sa réaction peut en être perturbée. Il ne nous reste plus qu’à reconnaître notre erreur car nous n’avons pas, nous analystes, à nous soucier particulièrement de sauvegarder notre infaillibilité médicale. Nous échappons à la nécessité de fixer un terme et aux difficultés qui s’y rattachent dans les cas où ce terme est imposé par des circonstances extérieures et non par l’analyste.

Cependant, nous ne nous soucierons pas, autant que possible, des conditions extérieures, et celles-ci ne nous imposeront pas la fin de l’analyse dans la mesure où l’importance qui leur est donnée par le malade est souvent le fait de la résistance. Il ne faut en aucun cas fixer un terme quand le patient lui-même l’exige; son impatience doit plutôt nous donner une raison de persévérer patiemment. Sans doute aurons-nous de plus en plus affaire à ce type de demande quand l’existence de la règle de séparation se sera répandue dans des cercles plus larges, et cette règle constituera alors de plus en plus un mode de résistance.

Dans certains cas, il arrive qu’on laisse entrevoir la possibilité d’une terminaison prochaine avant de fixer à proprement parler un terme. Cela suffit parfois à provoquer des réactions violentes qui peuvent atténuer la réaction du patient quand on lui donnera ensuite une date précise ; donc, une sorte de séparation en deux temps (quelques semaines suffisent le plus souvent, mais il faut parfois deux ou trois mois).

Si je considère d’un œil objectif l’ensemble des expériences que j’ai faites depuis l’automne 1922 en m’appuyant sur la fixation d’un terme, il me faut constater encore une fois combien cette mesure constitue souvent un moyen efficace pour activer la séparation d’avec le médecin; quant à son utilisation systématique, telle que je l’ai tentée avec Rank, je dois y revenir. Il m’est arrivé plusieurs fois d’avoir à reprendre le traitement d’un patient - qui était parti guéri - pour rechercher certains éléments restés en suspens. Cette fois, je me gardais évidemment de fixer un terme et j’attendais que le patient perdît tout espoir de satisfactions réelles dans la situation analytique et que l’attrait de la réalité extérieure l’emportât sur le transfert devenu sans intérêt.

Vers la fin de la cure et même déjà au milieu on voit souvent surgir des rêves et des symptômes passagers de morcellement qui sont à interpréter comme des fantasmes de naissance, au sens que Rank leur a donné dans Le traumatisme de la naissance. Rank souligne que le fait de revivre en quelque sorte la naissance dans le transfert aide considérablement l’analyse sur le plan technique; j’ai pu entrevoir cette explication sans arriver à en vérifier précisément la justesse car les communications de Rank offrent trop peu de prise. Quoi qu’il en soit, Rank a le mérite d’avoir montré l’existence des fantasmes inconscients relatifs à la naissance, et ceux-ci méritent notre attention au même titre que le fantasme de retour au sein maternel.

D’autres recherches décideront s’il s’agit, comme Rank le pense, de simples réminiscences du traumatisme de la naissance ou plutôt, comme je le crois, d’une régression fantasmatique du conflit oedipien à une expérience de la naissance surmontée avec succès, donc une expérience où le déplaisir est relativement peu marqué.

Enfin, en ce qui concerne ce problème de la fin du traitement, nous devons nous rappeler l’avertissement de Freud: il ne faut pas avoir, en tant qu’analystes, l’ambition d’imposer aux patients nos propres idéaux. Donc, si on constate que le Moi du patient est capable d’adapter ses passions (le Ça) aux exigences de son Sur-moi et aux nécessités de la réalité, il est temps de le rendre indépendant et d’abandonner son éducation au destin.

L’auteur est conscient d’avoir souligné de façon unilatérale l’importance du principe de la frustration du désir en tant que moyen d’accroître la tension interne et d’avoir par contre presque complètement négligé le principe d’accomplissement du désir. Pourtant, il y a incontestablement des cas où l’analyste est obligé de recourir à ce mode d’influence psychique, jadis couramment utilisé en médecine. La mesure d’accomplissement du désir la plus importante est à mon avis la levée provisoire ou définitive de certaines consignes régies par la frustration.

000bilan.jpg (4492 octets)