Psychanalyse des habitudes sexuelles : La désaccoutumance de lanalyse
Freud nous a appris quau cours du traitement la psychanalyse devient elle-même une habitude, voire le symptôme dun état ou une sorte de névrose qui relève dun traitement. Quant à la nature de ce traitement, il nen a guère parlé jusquà présent. Abandonnée à elle-même, cette maladie parait guérir très lentement. Quand les conditions extérieures ne ly incitent pas fortement, le patient na aucune raison de mettre fin à la situation danalysé qui lui convient à bien des égards. En effet, comme nous lavons vu, en dépit du fait que ce traitement consiste en une série de renoncements, de frustrations, dinjonctions et dinterdictions, il offre néanmoins au patient, avec la situation transférentielle, une réédition de son enfance bienheureuse, voire même une réédition plus avantageuse.
Lanalyse pénètre dans la vie affective et psychique du patient avec bien plus de délicatesse, de bienveillance et surtout de compréhension quil nétait possible pendant la première éducation. Cest peut-être la raison pour laquelle Freud, dans un cas quil a communiqué en détail, a fixé un terme au patient au bout duquel lanalyse devait prendre fin. Cette mesure active très énergique provoqua une réaction dune extrême violence et contribua largement à la solution de lhistoire infantile du patient qui était extrêmement complexe. De lavis de Rank, auquel je me suis rangé, cette période de désaccoutumance est une des plus importantes et des plus significatives de toute la cure. Je peux répéter ici encore que les résultats à mettre au compte de cet expédient thérapeutique, sil est utilisé à propos, sont remarquables.
Pour caractériser la différence qui existe entre ce mode de désaccoutumance et mon ancienne pratique, je recourrai à la comparaison que Freud a faite entre lanalyse et le jeu déchecs. Auparavant jattendais que le patient abandonnait le jeu comme sans espoir. Attaques et ripostes se répétaient jusquà ce quun événement extérieur quelconque permît au patient de faire plus facilement face au monde extérieur. Par contre, la fixation dun terme se conçoit comme une rupture définitive, une sorte déchec et mat auquel le patient est acculé après que lanalyse lui a barré toutes les voies de retraite sauf celle de la santé.
Tout cela serait très satisfaisant sil ne surgissait aussitôt une série de questions difficiles auxquelles il faut donner réponse avant de pouvoir faire de la fixation dun terme une méthode valable dans tous les cas. Existe-t-il des signes certains que le patient est mûr pour la séparation et, dans laffirmative, quels sont-ils ? Que faut-il faire quand on sest trompé et que le patient, au lieu de recouvrer la santé au moment de la séparation, emprunte une voie de retraite qui était passée inaperçue et conduit à la névrose ? La fixation dun terme est-elle une règle effectivement valable dans tous les cas sans exception ?
Déjà la réponse à la première de ces questions nest pas pleinement satisfaisante. On peut seulement dire que le médecin doit évidemment avoir tout dabord saisi la structure du cas et organisé les symptômes en une entité intelligible. Quant au patient, il doit lui aussi avoir déjà élaboré ces relations sur le plan intellectuel et pouvoir se convaincre sans être encore gêné par les résistances du transfert. Parmi les signes subtils de guérison, on peut citer les propos (déjà mentionnés) du patient qui affirme navoir jamais réellement été malade, avoir toujours simulé et ainsi de suite. Si on le prend au mot et quon lui dit en toute amitié quil nen a plus que pour quelques semaines danalyse, il prendra peur naturellement et dira navoir fait que plaisanter.
Il présentera même, dans la mesure du possible, une faible récidive de ses symptômes. Si nous ne nous laissons pas déconcerter et maintenons le terme fixé, il arrive souvent, même si ce nest pas toujours le cas, que la tentative de séparation aboutisse au résultat escompté.
Comme nous lavons dit, une erreur quant à lopportunité de la séparation nest pas exclue et risque dentraîner des conséquences plutôt fâcheuses. Tout dabord on risque de perdre la confiance du patient et si, ultérieurement, on fixe à nouveau un terme à lanalyse, sa réaction peut en être perturbée. Il ne nous reste plus quà reconnaître notre erreur car nous navons pas, nous analystes, à nous soucier particulièrement de sauvegarder notre infaillibilité médicale. Nous échappons à la nécessité de fixer un terme et aux difficultés qui sy rattachent dans les cas où ce terme est imposé par des circonstances extérieures et non par lanalyste.
Cependant, nous ne nous soucierons pas, autant que possible, des conditions extérieures, et celles-ci ne nous imposeront pas la fin de lanalyse dans la mesure où limportance qui leur est donnée par le malade est souvent le fait de la résistance. Il ne faut en aucun cas fixer un terme quand le patient lui-même lexige; son impatience doit plutôt nous donner une raison de persévérer patiemment. Sans doute aurons-nous de plus en plus affaire à ce type de demande quand lexistence de la règle de séparation se sera répandue dans des cercles plus larges, et cette règle constituera alors de plus en plus un mode de résistance.
Dans certains cas, il arrive quon laisse entrevoir la possibilité dune terminaison prochaine avant de fixer à proprement parler un terme. Cela suffit parfois à provoquer des réactions violentes qui peuvent atténuer la réaction du patient quand on lui donnera ensuite une date précise ; donc, une sorte de séparation en deux temps (quelques semaines suffisent le plus souvent, mais il faut parfois deux ou trois mois).
Si je considère dun il objectif lensemble des expériences que jai faites depuis lautomne 1922 en mappuyant sur la fixation dun terme, il me faut constater encore une fois combien cette mesure constitue souvent un moyen efficace pour activer la séparation davec le médecin; quant à son utilisation systématique, telle que je lai tentée avec Rank, je dois y revenir. Il mest arrivé plusieurs fois davoir à reprendre le traitement dun patient - qui était parti guéri - pour rechercher certains éléments restés en suspens. Cette fois, je me gardais évidemment de fixer un terme et jattendais que le patient perdît tout espoir de satisfactions réelles dans la situation analytique et que lattrait de la réalité extérieure lemportât sur le transfert devenu sans intérêt.
Vers la fin de la cure et même déjà au milieu on voit souvent surgir des rêves et des symptômes passagers de morcellement qui sont à interpréter comme des fantasmes de naissance, au sens que Rank leur a donné dans Le traumatisme de la naissance. Rank souligne que le fait de revivre en quelque sorte la naissance dans le transfert aide considérablement lanalyse sur le plan technique; jai pu entrevoir cette explication sans arriver à en vérifier précisément la justesse car les communications de Rank offrent trop peu de prise. Quoi quil en soit, Rank a le mérite davoir montré lexistence des fantasmes inconscients relatifs à la naissance, et ceux-ci méritent notre attention au même titre que le fantasme de retour au sein maternel.
Dautres recherches décideront sil sagit, comme Rank le pense, de simples réminiscences du traumatisme de la naissance ou plutôt, comme je le crois, dune régression fantasmatique du conflit oedipien à une expérience de la naissance surmontée avec succès, donc une expérience où le déplaisir est relativement peu marqué.
Enfin, en ce qui concerne ce problème de la fin du traitement, nous devons nous rappeler lavertissement de Freud: il ne faut pas avoir, en tant quanalystes, lambition dimposer aux patients nos propres idéaux. Donc, si on constate que le Moi du patient est capable dadapter ses passions (le Ça) aux exigences de son Sur-moi et aux nécessités de la réalité, il est temps de le rendre indépendant et dabandonner son éducation au destin.
Lauteur est conscient davoir souligné de façon unilatérale limportance du principe de la frustration du désir en tant que moyen daccroître la tension interne et davoir par contre presque complètement négligé le principe daccomplissement du désir. Pourtant, il y a incontestablement des cas où lanalyste est obligé de recourir à ce mode dinfluence psychique, jadis couramment utilisé en médecine. La mesure daccomplissement du désir la plus importante est à mon avis la levée provisoire ou définitive de certaines consignes régies par la frustration.