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Psychanalyse des habitudes sexuelles

Dans quelques-uns de mes récents articles, j’ai tenté de compléter notre technique psychanalytique par certaines mesures actives. Dans l’ensemble, ces travaux restaient à un niveau très général; ils ne donnaient aucune précision sur la manière d’utiliser cet expédient psychothérapeutique et laissaient par conséquent une marge trop importante à des conceptions erronées. Je me sens donc obligé de m’expliquer un peu plus sur ces expériences techniques. A vrai dire, la diversité et les multiples ramifications de mon matériel ne me permettent pas encore d’en faire actuellement une présentation systématique.

J’espère cependant arriver à montrer à travers certains exemples caractéristiques tirés de ma pratique comment il est possible d’utiliser avec succès ce qu’on appelle activité, comment ces résultats peuvent trouver une explication sur le plan théorique et enfin comment ces points particuliers s’intègrent dans le reste de notre savoir psychanalytique. Comme toute recherche systématique, celle-ci se trouve nécessairement entachée d’un certain parti pris. En défendant sa thèse contre toutes les objections possibles, on ne donne que trop facilement l’impression de prôner la nouveauté de ce que l’on propose au détriment de ce qui était jusque-là considéré comme juste; cet effort de justification dégénère facilement en plaidoyer.

Pour éviter de produire cette impression certainement fausse, l’auteur se voit obligé de répéter que ladite activité ne prétend nullement remplacer l’analyse actuelle mais la compléter sur quelques points et dans certaines circonstances précises. Toute tentative pour substituer à la technique psychanalytique actuelle une série de mesures et d’abréactions actives ne pourrait avoir que des conséquences fâcheuses. Le but de la thérapie psychanalytique est et demeure la liaison psychique du refoulé dans le Préconscient au moyen de la remémoration et de reconstructions qui finissent par s’imposer. L’activité n’est qu’un moyen auxiliaire qui, utilisé par un analyste expérimenté, peut faire progresser le travail analytique.

L’idée de regrouper les phénomènes dont je veux parler sous l’angle d’une « psychanalyse des habitudes sexuelles » m’est venue seulement au cours de la rédaction quand les associations scientifiques suscitées par notre thème, à l’origine d’ordre purement technique, se sont regroupées d’elles-mêmes autour du sujet indiqué dans le titre.

L’analyse des habitudes urétro-sexuelles

Une des règles principales concernant l’attitude générale à adopter vis-à-vis de l’analysé se trouve sans doute dans la formule de Freud, selon laquelle l’analyse doit se dérouler dans un état psychique de privation (frustration). Jusqu’à présent le seul sens que nous avons donné à cette règle est celui de laisser insatisfaits les vœux et exigences émis par le patient dans le transfert, notamment son immense désir d’affection et sa tendance à s’installer dans l’analyse en quelque sorte pour toute la vie. Je voudrais maintenant ajouter qu’il est possible d’imposer aussi avec profit d’autres privations, d’ordre divers, et j’en donnerai d’emblée pour exemple la plus importante de mes observations.

Dans un de mes travaux précédents j’ai cite, parmi les exemples destinés à illustrer la tâche active pendant l’analyse, le cas des patients qui présentent pendant la séance le symptôme passager constitué par une forte envie d’uriner et que j’ai empêchés de céder à ce besoin, espérant que l’accroissement de tension, qui affecterait le psychisme à la suite de l’interdiction de l’évacuation, ferait surgir plus facilement le matériel qui tentait de se dissimuler derrière ce symptôme. Plus tard j’ai été amené. à donner également, dans certains cas, des directives concernant la défécation, notamment aux patients particulièrement angoissés par l’obligation d’observer un certain délai.

Là encore, en troublant ces habitudes r je n escomptais tout d’abord rien de plus qu’un certain progrès de 1’analyse. Or les résultats dépassèrent mon attente. Les patients qui présentaient ce symptôme, le besoin d’uriner, s’avérèrent être des personnes qui urinaient en général beaucoup trop souvent, autrement dit des patients atteints d’une forme légère de pollakiurie qui dissimulait la crainte inconsciente de mal contrôler les sphincters urinaires, rejeton et résidu des difficultés de l’enfant à s’adapter à cette discipline excrétoire. On peut constater le même phénomène chez les pointilleux de la défécation.

Ils compensent par leur promptitude et leur ponctualité la tendance infantile érotique-anale à retenir les selles le plus longtemps possible; mais là encore intervient la peur inconsciente qu’une rétention prolongée n’entraîne l’accumulation d’une trop grande quantité d’excréments dont l’expulsion provoquerait une douleur particulièrement vive. C’est souvent le même patient qui m’a obligé à recourir à des mesures tant urétrales qu’anales; il s’agissait en général d’hommes impuissants et de femmes frigides.

La première réaction que je suscitais en perturbant ces vieilles habitudes était en général la suivante : à l’interdiction urétrale le patient répondait par une attitude pleine de suffisance, protestant qu’il était capable de retenir ses urines toute une journée, qu’il était hyperpuissant à cet égard, etc. Quand j’entrais dans son jeu et lui enjoignais de retenir ses urines aussi longtemps que possible, il arrivait parfois à réaliser d’étonnantes performances, se retenant d’uriner huit ou dix heures d’affilée et même une fois vingt-huit heures. En règle générale, il en était ainsi seulement la première fois ou pendant un certain temps.

Le plus souvent, le patient se pliait difficilement à la consigne de poursuivre l’expérience et même il suffisait parfois d’un ou deux incidents révélant la faiblesse que dissimulait cette surpuissance pour démasquer une tendance à l’énurésie jusqu’alors parfaitement inconnue du patient et dont la découverte permettait d’élucider des fragments importants de sa toute petite enfance. Tout se passait comme si les défaillances persistantes des sphincters internes de la vessie avaient été compensées par une innervation accrue des sphincters auxiliaires pour ne se manifester qu’après l’épuisement de ces derniers.

De même j’enjoignais aux pointilleux de l’exonération d’attendre que l’envie vienne d’elle-même. La résistance prenait alors la forme (ce qui était d’ailleurs parfois aussi le cas dans l’expérience urinaire) de craintes hypocondriaques: l’intestin risquait d’éclater ou encore la rétention pouvait provoquer des hémorroïdes et les excréments non éliminés allaient nuire à l’orgasme ou même l’empoisonner; certains se plaignaient aussi de maux de tête, de perte d’appétit, d’incapacité de penser; ils citaient des cas où une longue constipation avait entraîné des vomissements et il était très difficile de les empêcher de recourir à leur vieille habitude de prendre des lavements ou des laxatifs.

Toutes ces craintes étaient en fait de simples constructions phobiques qui barraient l’accès à l’érotisme anal et à l’angoisse anale, tous les deux refoulés. Si l’on refusait de se laisser impressionner, on parvenait assez souvent à entrevoir assez profondément la vie pulsionnelle refoulée derrière ces traits de caractère. Là encore, il y avait des obstinés qui, pour me réduire à l’absurde, retenaient leurs selles quatre, cinq, huit jours et même onze jours dans un cas dûment certifié. Finalement, sans doute quand ils se rendaient compte que je ne céderais pas, ces patients produisaient un scyballe extrêmement dur, suivi d’une selle énorme, le tout accompagné de douleurs intenses, semblables à celles de l’enfantement.

Comme dans les cas urétraux, une seule tentative suffisait généralement, mais pas toujours, à briser l’obstination du patient. Si l’on donnait à nouveau au patient l’ordre de se retenir le plus longtemps possible, cela était loin de lui être aussi facile que la première fois et même il arrivait que cette injonction fasse disparaître une constipation qui durait depuis une éternité. Là encore, au moment de l’évacuation, les prouesses des sphincters externes peuvent, semble-t-il, dissimuler les faiblesses des sphincters internes.

Evidemment je n’aurais jamais accordé autant d’attention à ces deux fonctions si je n’avais fait l’observation remarquable, dont je fils d’abord le premier surpris, que celles-ci permettent de découvrir plus rapidement certaines relations, inaccessibles autrement, d’une part entre les particularités de caractère et les symptômes névrotiques, d’autre part entre leurs sources pulsionnelles et la préhistoire infantile. Ce qu’on appelle les analyses de caractère pourraient notamment exiger cette réduction aux intérêts érotiques oraux, urétraux et anaux à l’aide des procédés actifs comme s’il s’agissait dans ce cas de revenir aux sources pulsionnelles pour intriquer et utiliser différemment l’énergie pulsionnelle qui en dérive.

Ces expériences relatives à la rétention des excréments se sont en outre montrées fécondes dans une direction inattendue, en venant corroborer la « théorie de l’amphimixie» de la génitalité telle que je l’ai exposée dans mon « Essai sur la théorie de la génitalité ». Dans quelques cas, j’ai été en effet frappé par l’influence incontestable qu’une interdiction urétrale exerçait manifestement sur la fonction anale, comme si la tendance à l’évacuation s’était en quelque sorte déplacée en arrière; les patients avaient des selles plus fréquentes, souvent des flatulences et des gaz intestinaux en abondance.

Mais on pouvait remarquer aussi des déplacements d’un autre ordre, par exemple une influence manifeste sur l’appétit et, certainement le plus remarquable et le plus important, l’apparition d’érections même chez des impuissants qui n’en avaient plus depuis longtemps. Il fallait bien mettre ces phénomènes en relation avec certaines conceptions théoriques que j’avais émises dans ma « Théorie de la génitalité » quant à. la genèse de la génitalité, et même il était difficile de ne pas y voir une confirmation expérimentale de la conception qui s’y trouvait exposée, à savoir que les fonctions de rétention et d’évacuation de la vessie et de l’intestin peuvent présenter des innervations anales et urétrales sous forme d’un mélange amphimictique et que ces tendances se trouvent déplacées secondairement sur l’organe génital où elles contrôlent l’acte d’éjaculation et son inhibition.

Outre l’importance théorique de cette découverte, il m’a paru très important sur un plan pratique de voir s’ouvrir, grâce à ces mesures actives, la perspective d’une reconstruction plus facile de la structure prégénitale dans les cas d’impuissance. Je partage d’ailleurs entièrement l’opinion de W. Reich selon lequel tous les cas de névrose, et non seulement les cas d’impuissance manifeste, s’accompagnent de troubles plus ou moins importants de la génitalité et je suis en mesure de démontrer l’opportunité de l’activité urétro-anale dans les structures névrotiques les plus diverses.

A l’objection évidente que dans la rétention il s’agit seulement d’une excitation mécanique des organes génitaux tout proches, je peux répondre que les érections ne se présentent pas seulement sous forme de « rigidité aqueuse », c’est-à-dire quand la vessie est pleine, mais également après l’évacuation. En outre, argument bien plus convaincant, l’attitude psychique de l’analysé parle en faveur de la relation que nous venons de décrire. Ceux dont 1’hyperpuissance dissimulait des faiblesses infantiles latentes devenaient sensiblement plus modestes, tandis que les individus qui réussissaient à surmonter une certaine anxiété au cours des tentatives de rétention faisaient preuve de beaucoup plus d’assurance sur le plan sexuel.

Entre autres, ils trouvaient le courage d’exprimer des associations et des souvenirs profondément enfouis et de progresser dans la situation de transfert à un niveau qu’ils n’auraient jamais pu atteindre auparavant. Au demeurant, je ne suis pas si certain qu’on puisse donner une explication purement mécanique de ce qu’on appelle la «rigidité aqueuse » sans recourir à la conception du déplacement amphimictique de l’innervation.

Ces observations m’ont fourni l’occasion d’assister aux conditions qui président à l’éducation prégénitale des enfants et de les étudier en détail dans la « post-éducation» analytique. J’ai découvert que c’est la crainte de la douleur qui constituait en dernière analyse la cause aussi bien de la tendance à l’évacuation urétrale que de la tendance à la rétention anale; dans le cas de l’évacuation de la vessie, c’est la crainte de la tension provoquée par la vessie pleine et, dans l’évacuation des selles, la crainte de souffrir lors du passage du boudin fécal, qui dilate et distend le rectum. L’évacuation implique donc le plaisir pour la vessie et le déplaisir pour le rectum.

L’utilisation érotique de ces fonctions exige de supporter un accroissement relativement important des tensions en question. L’évacuation de la vessie ne procure un plaisir véritable que si la tension de la paroi vésicale dépasse une certaine limite. De même, la prime de plaisir érotique dans la défécation, que Freud a été le premier à signaler, n’est obtenue que si le déplaisir ou la tension ressentis avant la défécation ont atteint un degré appréciable ; c’est là un phénomène général puisque, selon moi, le caractère spécifique de l’érotisme consiste en un triomphe voluptueux remporté sur une difficulté organique que l’on se crée à soi-même.

Bon nombre de névrosés s’avèrent être des hyper-anxieux qui s’interdisent le plaisir de l’érotisme anal et urétral par peur de la douleur inévitable qui y est associée et il semble que le courage d’affronter l’érotisme prégénital soit un facteur nécessaire sans lequel il ne saurait y avoir d’érotisme génital solide. Dans l’analyse, la lutte contre les habitudes anales et urétrales se répète et aboutit cette fois à une meilleure conclusion; celle-ci présuppose naturellement la suppression de certaines capacités et habitudes qui donnaient l’illusion d’une intégration réussie de cette phase éducative.

Cependant les conséquences physiologiques de ces expériences de rétention ne sont pas les seuls phénomènes importants, il faut y ajouter le matériel associatif livré à cette occasion. L’identification de l’enfant à ses parents passe comme on sait par une première phase prégénitale. Avant d’oser se mesurer à ses parents sur le plan génital, l’enfant essaie de rivaliser avec eux sur le plan des prouesses anales et urétrales, domaine où, en parfait accord avec ma « théorie de la génitalité », les excréments équivalent à des enfants et où les organes de l’excrétion peuvent eux-mêmes jouer le rôle, encore indifférencié sur le plan sexuel, de procréateur.

Notre intervention active, surtout en ce qui concerne les selles, pourrait donc se décrire aussi de la façon suivante nous faisons croître certaines tensions jusqu’à ce que la douleur provoquée par la rétention l’emporte sur la peur de l’évacuation; dans le cas des injonctions urétrales, il s’agit plutôt de s’habituer en quelque sorte aux tensions de la paroi Vésicale, d’apprendre à les supporter.

A côté de ces facteurs physiologiques, il ne faut pas négliger le rôle du transfert parental sur le médecin. Les injonctions et interdictions formulées par le médecin répètent en quelque sorte les ordres autoritaires donnés par les personnages importants de l’enfance, avec toutefois une différence non négligeable : dans l’enfance tout concourait à sevrer l’enfant des primes de plaisir, alors que dans l’analyse, cette première éducation trop bien réussie est remplacée par une autre qui laisse à l’érotisme la marge qui lui revient de droit.

En relation avec la régulation des fonctions anale et urétrale, il se produit généralement dans l’analyse une remise en cause de certains traits de caractère qui, comme Freud l’a montré, sont de simples produits de substitution, de fermentation et de sublimation de ces dispositifs pulsionnels organiques. La réactivation analytique de l’érotisme anal se fait aux dépens du caractère anal. Les patients qui étaient jusque-là angoissés et avares deviennent progressivement plus généreux, et il ne s’agit pas seulement de leurs matières fécales ; le caractère urétral facilement inflammable, incapable de supporter une tension, même psychique, sans décharge immédiate, acquiert plus de retenue.

De façon générale, on peut dire que ces mesures convainquent le patient qu’il est capable de supporter plus de déplaisir, voire d’utiliser ce déplaisir même pour obtenir un gain de plaisir érotique supérieur et cette conviction lui dorme un certain sentiment de liberté et de confiance en soi, dont le névrosé se trouve particulièrement dépourvu ; et il faut ce sentiment de supériorité pour que surgissent des aspirations sexuelles plus élevées, de nature génitale, et finalement le courage nécessaire pour réactiver le conflit oedipien et surmonter l’angoisse de castration.

Au terme d’une analyse menée à bien, il apparaît que les symptômes névrotiques relatifs à la miction et à la défécation ne se ramènent pas entièrement aux tendances à répéter les conflits d’adaptation entre les pulsions liées à l’évacuation et les premières exigences sociales. La force traumatique véritablement en jeu ici s’avère plutôt être, comme dans les névroses en général, la tendance à fuir le conflit oedipien et partant la génitalité; les expressions manifestes et latentes des érotismes oral, urétral, anal et autres que l’on trouve dans la névrose sont donc en général secondaires: ce sont des formations substitutives régressives des facteurs proprement névrogènes, en particulier de l’angoisse de castration.

L’identification anale et urétrale aux parents, que nous avons signalée précédemment, paraît constituer une sorte de précurseur physiologique de l’Idéal du Moi ou du Surmoi dans le psychisme de l’enfant. Non seulement l’enfant établit constamment des comparaisons entre ses performances dans ce domaine et celles des adultes mais il se forme en lui une morale des sphincters très sévère qu’on ne saurait transgresser sans remords et scrupules intenses. Il n’est pas exclu que cette morale encore à demi physiologique soit un des ressorts essentiels de la morale ultérieure purement psychique; de même que l’olfaction (avant de manger), acte purement physiologique, serait selon mon hypothèse le prototype ou le précurseur de toutes les réalisations intellectuelles supérieures où il s’agit toujours de différer des satisfactions pulsionnelles (penser).

Il est fort possible que nous ayons grandement sous-estimé jusqu’à présent la signification biologique et psychologique des sphincters. Leur structure anatomique et leur mode de fonctionnement semblent les rendre particulièrement aptes à la production, à l’accumulation et à la décharge des tensions ; ils agissent à la manière d’écluses situées aux points d’entrée et de sortie des orifices du corps et leur degré variable d’innervation permet une variation infinie des sensations de tension et de détente dans la mesure où ils facilitent ou inhibent l’afflux et le reflux des contenus corporels.

Jusqu’à présent on a considéré ces phénomènes uniquement sous l’angle utilitaire et complètement négligé l’importance du jeu des sphincters dans l’approche du plaisir et du déplaisir, sans parler de son importance proprement érotique. On peut facilement constater le déplacement des quantités d’innervation d’un sphincter sur un autre ou plusieurs autres. Un état d’angoisse par exemple s’accompagne souvent d’un rétrécissement marqué de l’ouverture anale et, conjointement, d’une tendance à vider la vessie.

Dans l’hystérie, cette contraction peut être déplacée sur d’autres organes et constituer le globus de la musculature de la gorge, le spasme du larynx (aphonie hystérique), la contraction du pylore, la formation de sphincters atypiques en divers points privilégiés du tube digestif dans l’hystérie, la source de tous ces spasmes s’avère être la peur d’une innervation correspondante des sphincters génitaux, laquelle peut se manifester chez l’homme par des troubles de la puissance et chez la femme par des douleurs menstruelles (contractions utérines).

Ces remarques sur les sphincters conduisent, par association d’idées, à expliquer un grand nombre de symptômes névrotiques par l’angoisse de castration ou l’angoisse de la naissance (Rank) et par l’angoisse de la parturition, cette dernière encore mal comprise et sous-estimée. Pour mesurer l’intensité des fluctuations des émotions et notamment de l’angoisse, on pourrait suggérer à la psychologie expérimentale la manométrie de la tension sphinctérienne anale; l’observation de l’activité sphinctérienne au niveau de la bouche et de la gorge nous a bien permis de mieux comprendre la physiologie et la pathologie de la respiration, de la parole et du chant, en particulier dans leurs relations avec les émotions.

Dans quelques cas où les exercices de rétention furent poussés au-delà d’un certain point, les patients présentaient, généralement à l’occasion d’associations qui réactivaient des vécus infantiles, une vive angoisse et parfois une incontinence passagère. On peut concevoir ce dernier symptôme lié à l’angoisse comme une sorte de panique où disparaît toute considération pour la « morale des sphincters » et où les organes reviennent au stade de l’autosatisfaction infantile primitive.

J’ai déjà indiqué comment l’accroissement de tension débordait des orifices génital, urétral et anal sur tout le tonus psychophysiologique. Les rêves d’un patient, pendant une période d’activité de ce genre, montraient très clairement que s’étirer représentait pour lui une sorte d’érection de tout le corps, qui lui permettait de fantasmer inconsciemment un coït avec sa mère, le corps prenant la place de son pénis insuffisamment érectile.

Cette identification névrotique du corps tout entier aux organes génitaux pourrait s’avérer selon moi d’une grande importance, aussi bien en ce qui concerne la pathologie des névroses que celle des maladies organiques. Lorsque je soumis ce matériel d’observation au Dr Freud, celui-ci résuma brièvement mon point de vue en disant que les impuissants qui manquent de courage pour les relations sexuelles accomplissent le coït avec tout leur corps dans leurs fantasmes (inconscients) ; peut-être est-ce là la source de tout « fantasme intra-utérin ».

Je voudrais donner encore quelques exemples frappants de la manière dont l’analyse peut progresser grâce à l’influence exercée sur les processus d’excrétion. Dans un cas de prurit anal névrotique quasi insupportable et suivi d’onanisme anal et rectal incoercible, le symptôme persistait en dépit d’une investigation interminable du matériel associatif. Il fallut qu’une rétention fécale volontaire assez prolongée et la sensation de tension qui l’accompagne eussent supprimé le caractère d’organe de plaisir inconscient de l’intestin pour que la tendance à déplacer l’érotisme sur les organes génitaux devienne manifeste.

Un autre patient, incapable d’accomplir l’acte sexuel sans avoir auparavant vidé entièrement sa vessie (même alors il n’y parvenait que très partiellement), arriva à supporter des érections plus marquées et plus prolongées à la suite de tentatives réussies de rétention urinaire et à faire en même temps des progrès considérables dans la compréhension psychanalytique de son état. Nombre de patients (dont des hommes) présentent en ce qui concerne leurs selles un comportement qui donne un aperçu intéressant sur la défécation conçue comme accouchement. Dans un cas où la défécation, généralement forcée, procurait, aux dépens de la génitalité, des sensations voluptueuses accompagnées d’éjaculation, le patient renonça à ce symptôme après une rétention forcée suivie d’évacuation douloureuse.

Il est difficile de dire quand et dans quels cas cette tentative peut et doit se faire. Quoi qu’il en soit, il faut pouvoir étayer solidement l’hypothèse d’une régression (ou d’une décomposition) de l’érotisme génital à ses étapes biologiques antérieures, c’est-à-dire d’un déplacement de la menace de castration redoutée, qui à l’origine concerne les organes génitaux, sur les fonctions plus anodines de l’excrétion anale et urétrale. Les mesures que nous venons d’exposer ont pour but de favoriser le déplacement sur les organes génitaux.

Le cas suivant va nous montrer comment des quantités importantes de libido peuvent être liées inconsciemment aux fonctions intestinales. Une patiente avait des crises étranges qui étaient associées à des « sentiments d’éternité » et au cours desquelles elle devait rester un certain temps à l’abri de toute excitation dans un état complet d’introversion. Cette « éternité » représentait en fait i attente indéfinie de l’évacuation intestinale, laquelle fut remplacée, après. l’expérience douloureuse de rétention forcée, par une impulsion irrésistible à mettre un terme à cette « éternité ».

Seulement après s’être permis cet orgasme au stade anal, la patiente put accéder à l’orgasme génital qui lui avait été jusqu’alors refusé. Un patient qui souffrait d’une angoisse de castration extraordinairement intense avait l’habitude d’évacuer un seul et unique étron, par crainte phobique de voir ses selles morcelées par les sphincters. Il avait en outre l’étonnante capacité de réaliser, sans aide extérieure, d’une manière qui m’est tout à fait incompréhensible sur le plan anatomique, un rétrécissement passager du pénis, à un centimètre environ derrière le gland; et ce rétrécissement se produisait généralement au cours de la défécation.

Quand tout son érotisme fut redéplacé sur l’organe génital, son impuissance chronique s’atténua progressivement et une amélioration durable se produisit dès qu’il put élucider son complexe d’œdipe et surmonter son angoisse sexuelle à l’égard de ses parents. Ici, comme dans bien d’autres cas du même genre, la substance fécale plastique signifiait aussi un enfant. Mon élève V. Kovacs, de Budapest, a pu expliquer un tic des muscles faciaux, qui datait de l’enfance, par la tendance latente à l’onanisme et son déplacement sur les intestins; elle a obtenu une guérison durable à l’aide de la psychanalyse et de certaines injonctions relatives à la défécation.

Toutes ces observations tendent à justifier l’idée que l’analyse « bio-analytique » de la fonction génitale est non seulement importante sur le plan théorique mais propre à accroître notre pouvoir thérapeutique.

On complétera ce qui vient d’être dit en ajoutant que l’activité peut dans certains cas concerner aussi bien les fonctions de nutrition que celles d’excrétion ; on peut découvrir l’arrière-plan pulsionnel des traits de caractère oraux par le renoncement à certains plaisirs relatifs au manger, au boire, tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif, ainsi qu’à la suite du consentement délibéré à des modes de jouissance et de nutrition évités auparavant par idiosyncrasie.

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