Psychanalyse des habitudes sexuelles
Dans quelques-uns de mes récents articles, jai tenté de compléter notre technique psychanalytique par certaines mesures actives. Dans lensemble, ces travaux restaient à un niveau très général; ils ne donnaient aucune précision sur la manière dutiliser cet expédient psychothérapeutique et laissaient par conséquent une marge trop importante à des conceptions erronées. Je me sens donc obligé de mexpliquer un peu plus sur ces expériences techniques. A vrai dire, la diversité et les multiples ramifications de mon matériel ne me permettent pas encore den faire actuellement une présentation systématique.
Jespère cependant arriver à montrer à travers certains exemples caractéristiques tirés de ma pratique comment il est possible dutiliser avec succès ce quon appelle activité, comment ces résultats peuvent trouver une explication sur le plan théorique et enfin comment ces points particuliers sintègrent dans le reste de notre savoir psychanalytique. Comme toute recherche systématique, celle-ci se trouve nécessairement entachée dun certain parti pris. En défendant sa thèse contre toutes les objections possibles, on ne donne que trop facilement limpression de prôner la nouveauté de ce que lon propose au détriment de ce qui était jusque-là considéré comme juste; cet effort de justification dégénère facilement en plaidoyer.
Pour éviter de produire cette impression certainement fausse, lauteur se voit obligé de répéter que ladite activité ne prétend nullement remplacer lanalyse actuelle mais la compléter sur quelques points et dans certaines circonstances précises. Toute tentative pour substituer à la technique psychanalytique actuelle une série de mesures et dabréactions actives ne pourrait avoir que des conséquences fâcheuses. Le but de la thérapie psychanalytique est et demeure la liaison psychique du refoulé dans le Préconscient au moyen de la remémoration et de reconstructions qui finissent par simposer. Lactivité nest quun moyen auxiliaire qui, utilisé par un analyste expérimenté, peut faire progresser le travail analytique.
Lidée de regrouper les phénomènes dont je veux parler sous langle dune « psychanalyse des habitudes sexuelles » mest venue seulement au cours de la rédaction quand les associations scientifiques suscitées par notre thème, à lorigine dordre purement technique, se sont regroupées delles-mêmes autour du sujet indiqué dans le titre.
Lanalyse des habitudes urétro-sexuelles
Une des règles principales concernant lattitude générale à adopter vis-à-vis de lanalysé se trouve sans doute dans la formule de Freud, selon laquelle lanalyse doit se dérouler dans un état psychique de privation (frustration). Jusquà présent le seul sens que nous avons donné à cette règle est celui de laisser insatisfaits les vux et exigences émis par le patient dans le transfert, notamment son immense désir daffection et sa tendance à sinstaller dans lanalyse en quelque sorte pour toute la vie. Je voudrais maintenant ajouter quil est possible dimposer aussi avec profit dautres privations, dordre divers, et jen donnerai demblée pour exemple la plus importante de mes observations.
Dans un de mes travaux précédents jai cite, parmi les exemples destinés à illustrer la tâche active pendant lanalyse, le cas des patients qui présentent pendant la séance le symptôme passager constitué par une forte envie duriner et que jai empêchés de céder à ce besoin, espérant que laccroissement de tension, qui affecterait le psychisme à la suite de linterdiction de lévacuation, ferait surgir plus facilement le matériel qui tentait de se dissimuler derrière ce symptôme. Plus tard jai été amené. à donner également, dans certains cas, des directives concernant la défécation, notamment aux patients particulièrement angoissés par lobligation dobserver un certain délai.
Là encore, en troublant ces habitudes r je n escomptais tout dabord rien de plus quun certain progrès de 1analyse. Or les résultats dépassèrent mon attente. Les patients qui présentaient ce symptôme, le besoin duriner, savérèrent être des personnes qui urinaient en général beaucoup trop souvent, autrement dit des patients atteints dune forme légère de pollakiurie qui dissimulait la crainte inconsciente de mal contrôler les sphincters urinaires, rejeton et résidu des difficultés de lenfant à sadapter à cette discipline excrétoire. On peut constater le même phénomène chez les pointilleux de la défécation.
Ils compensent par leur promptitude et leur ponctualité la tendance infantile érotique-anale à retenir les selles le plus longtemps possible; mais là encore intervient la peur inconsciente quune rétention prolongée nentraîne laccumulation dune trop grande quantité dexcréments dont lexpulsion provoquerait une douleur particulièrement vive. Cest souvent le même patient qui ma obligé à recourir à des mesures tant urétrales quanales; il sagissait en général dhommes impuissants et de femmes frigides.
La première réaction que je suscitais en perturbant ces vieilles habitudes était en général la suivante : à linterdiction urétrale le patient répondait par une attitude pleine de suffisance, protestant quil était capable de retenir ses urines toute une journée, quil était hyperpuissant à cet égard, etc. Quand jentrais dans son jeu et lui enjoignais de retenir ses urines aussi longtemps que possible, il arrivait parfois à réaliser détonnantes performances, se retenant duriner huit ou dix heures daffilée et même une fois vingt-huit heures. En règle générale, il en était ainsi seulement la première fois ou pendant un certain temps.
Le plus souvent, le patient se pliait difficilement à la consigne de poursuivre lexpérience et même il suffisait parfois dun ou deux incidents révélant la faiblesse que dissimulait cette surpuissance pour démasquer une tendance à lénurésie jusqualors parfaitement inconnue du patient et dont la découverte permettait délucider des fragments importants de sa toute petite enfance. Tout se passait comme si les défaillances persistantes des sphincters internes de la vessie avaient été compensées par une innervation accrue des sphincters auxiliaires pour ne se manifester quaprès lépuisement de ces derniers.
De même jenjoignais aux pointilleux de lexonération dattendre que lenvie vienne delle-même. La résistance prenait alors la forme (ce qui était dailleurs parfois aussi le cas dans lexpérience urinaire) de craintes hypocondriaques: lintestin risquait déclater ou encore la rétention pouvait provoquer des hémorroïdes et les excréments non éliminés allaient nuire à lorgasme ou même lempoisonner; certains se plaignaient aussi de maux de tête, de perte dappétit, dincapacité de penser; ils citaient des cas où une longue constipation avait entraîné des vomissements et il était très difficile de les empêcher de recourir à leur vieille habitude de prendre des lavements ou des laxatifs.
Toutes ces craintes étaient en fait de simples constructions phobiques qui barraient laccès à lérotisme anal et à langoisse anale, tous les deux refoulés. Si lon refusait de se laisser impressionner, on parvenait assez souvent à entrevoir assez profondément la vie pulsionnelle refoulée derrière ces traits de caractère. Là encore, il y avait des obstinés qui, pour me réduire à labsurde, retenaient leurs selles quatre, cinq, huit jours et même onze jours dans un cas dûment certifié. Finalement, sans doute quand ils se rendaient compte que je ne céderais pas, ces patients produisaient un scyballe extrêmement dur, suivi dune selle énorme, le tout accompagné de douleurs intenses, semblables à celles de lenfantement.
Comme dans les cas urétraux, une seule tentative suffisait généralement, mais pas toujours, à briser lobstination du patient. Si lon donnait à nouveau au patient lordre de se retenir le plus longtemps possible, cela était loin de lui être aussi facile que la première fois et même il arrivait que cette injonction fasse disparaître une constipation qui durait depuis une éternité. Là encore, au moment de lévacuation, les prouesses des sphincters externes peuvent, semble-t-il, dissimuler les faiblesses des sphincters internes.
Evidemment je naurais jamais accordé autant dattention à ces deux fonctions si je navais fait lobservation remarquable, dont je fils dabord le premier surpris, que celles-ci permettent de découvrir plus rapidement certaines relations, inaccessibles autrement, dune part entre les particularités de caractère et les symptômes névrotiques, dautre part entre leurs sources pulsionnelles et la préhistoire infantile. Ce quon appelle les analyses de caractère pourraient notamment exiger cette réduction aux intérêts érotiques oraux, urétraux et anaux à laide des procédés actifs comme sil sagissait dans ce cas de revenir aux sources pulsionnelles pour intriquer et utiliser différemment lénergie pulsionnelle qui en dérive.
Ces expériences relatives à la rétention des excréments se sont en outre montrées fécondes dans une direction inattendue, en venant corroborer la « théorie de lamphimixie» de la génitalité telle que je lai exposée dans mon « Essai sur la théorie de la génitalité ». Dans quelques cas, jai été en effet frappé par linfluence incontestable quune interdiction urétrale exerçait manifestement sur la fonction anale, comme si la tendance à lévacuation sétait en quelque sorte déplacée en arrière; les patients avaient des selles plus fréquentes, souvent des flatulences et des gaz intestinaux en abondance.
Mais on pouvait remarquer aussi des déplacements dun autre ordre, par exemple une influence manifeste sur lappétit et, certainement le plus remarquable et le plus important, lapparition dérections même chez des impuissants qui nen avaient plus depuis longtemps. Il fallait bien mettre ces phénomènes en relation avec certaines conceptions théoriques que javais émises dans ma « Théorie de la génitalité » quant à. la genèse de la génitalité, et même il était difficile de ne pas y voir une confirmation expérimentale de la conception qui sy trouvait exposée, à savoir que les fonctions de rétention et dévacuation de la vessie et de lintestin peuvent présenter des innervations anales et urétrales sous forme dun mélange amphimictique et que ces tendances se trouvent déplacées secondairement sur lorgane génital où elles contrôlent lacte déjaculation et son inhibition.
Outre limportance théorique de cette découverte, il ma paru très important sur un plan pratique de voir souvrir, grâce à ces mesures actives, la perspective dune reconstruction plus facile de la structure prégénitale dans les cas dimpuissance. Je partage dailleurs entièrement lopinion de W. Reich selon lequel tous les cas de névrose, et non seulement les cas dimpuissance manifeste, saccompagnent de troubles plus ou moins importants de la génitalité et je suis en mesure de démontrer lopportunité de lactivité urétro-anale dans les structures névrotiques les plus diverses.
A lobjection évidente que dans la rétention il sagit seulement dune excitation mécanique des organes génitaux tout proches, je peux répondre que les érections ne se présentent pas seulement sous forme de « rigidité aqueuse », cest-à-dire quand la vessie est pleine, mais également après lévacuation. En outre, argument bien plus convaincant, lattitude psychique de lanalysé parle en faveur de la relation que nous venons de décrire. Ceux dont 1hyperpuissance dissimulait des faiblesses infantiles latentes devenaient sensiblement plus modestes, tandis que les individus qui réussissaient à surmonter une certaine anxiété au cours des tentatives de rétention faisaient preuve de beaucoup plus dassurance sur le plan sexuel.
Entre autres, ils trouvaient le courage dexprimer des associations et des souvenirs profondément enfouis et de progresser dans la situation de transfert à un niveau quils nauraient jamais pu atteindre auparavant. Au demeurant, je ne suis pas si certain quon puisse donner une explication purement mécanique de ce quon appelle la «rigidité aqueuse » sans recourir à la conception du déplacement amphimictique de linnervation.
Ces observations mont fourni loccasion dassister aux conditions qui président à léducation prégénitale des enfants et de les étudier en détail dans la « post-éducation» analytique. Jai découvert que cest la crainte de la douleur qui constituait en dernière analyse la cause aussi bien de la tendance à lévacuation urétrale que de la tendance à la rétention anale; dans le cas de lévacuation de la vessie, cest la crainte de la tension provoquée par la vessie pleine et, dans lévacuation des selles, la crainte de souffrir lors du passage du boudin fécal, qui dilate et distend le rectum. Lévacuation implique donc le plaisir pour la vessie et le déplaisir pour le rectum.
Lutilisation érotique de ces fonctions exige de supporter un accroissement relativement important des tensions en question. Lévacuation de la vessie ne procure un plaisir véritable que si la tension de la paroi vésicale dépasse une certaine limite. De même, la prime de plaisir érotique dans la défécation, que Freud a été le premier à signaler, nest obtenue que si le déplaisir ou la tension ressentis avant la défécation ont atteint un degré appréciable ; cest là un phénomène général puisque, selon moi, le caractère spécifique de lérotisme consiste en un triomphe voluptueux remporté sur une difficulté organique que lon se crée à soi-même.
Bon nombre de névrosés savèrent être des hyper-anxieux qui sinterdisent le plaisir de lérotisme anal et urétral par peur de la douleur inévitable qui y est associée et il semble que le courage daffronter lérotisme prégénital soit un facteur nécessaire sans lequel il ne saurait y avoir dérotisme génital solide. Dans lanalyse, la lutte contre les habitudes anales et urétrales se répète et aboutit cette fois à une meilleure conclusion; celle-ci présuppose naturellement la suppression de certaines capacités et habitudes qui donnaient lillusion dune intégration réussie de cette phase éducative.
Cependant les conséquences physiologiques de ces expériences de rétention ne sont pas les seuls phénomènes importants, il faut y ajouter le matériel associatif livré à cette occasion. Lidentification de lenfant à ses parents passe comme on sait par une première phase prégénitale. Avant doser se mesurer à ses parents sur le plan génital, lenfant essaie de rivaliser avec eux sur le plan des prouesses anales et urétrales, domaine où, en parfait accord avec ma « théorie de la génitalité », les excréments équivalent à des enfants et où les organes de lexcrétion peuvent eux-mêmes jouer le rôle, encore indifférencié sur le plan sexuel, de procréateur.
Notre intervention active, surtout en ce qui concerne les selles, pourrait donc se décrire aussi de la façon suivante nous faisons croître certaines tensions jusquà ce que la douleur provoquée par la rétention lemporte sur la peur de lévacuation; dans le cas des injonctions urétrales, il sagit plutôt de shabituer en quelque sorte aux tensions de la paroi Vésicale, dapprendre à les supporter.
A côté de ces facteurs physiologiques, il ne faut pas négliger le rôle du transfert parental sur le médecin. Les injonctions et interdictions formulées par le médecin répètent en quelque sorte les ordres autoritaires donnés par les personnages importants de lenfance, avec toutefois une différence non négligeable : dans lenfance tout concourait à sevrer lenfant des primes de plaisir, alors que dans lanalyse, cette première éducation trop bien réussie est remplacée par une autre qui laisse à lérotisme la marge qui lui revient de droit.
En relation avec la régulation des fonctions anale et urétrale, il se produit généralement dans lanalyse une remise en cause de certains traits de caractère qui, comme Freud la montré, sont de simples produits de substitution, de fermentation et de sublimation de ces dispositifs pulsionnels organiques. La réactivation analytique de lérotisme anal se fait aux dépens du caractère anal. Les patients qui étaient jusque-là angoissés et avares deviennent progressivement plus généreux, et il ne sagit pas seulement de leurs matières fécales ; le caractère urétral facilement inflammable, incapable de supporter une tension, même psychique, sans décharge immédiate, acquiert plus de retenue.
De façon générale, on peut dire que ces mesures convainquent le patient quil est capable de supporter plus de déplaisir, voire dutiliser ce déplaisir même pour obtenir un gain de plaisir érotique supérieur et cette conviction lui dorme un certain sentiment de liberté et de confiance en soi, dont le névrosé se trouve particulièrement dépourvu ; et il faut ce sentiment de supériorité pour que surgissent des aspirations sexuelles plus élevées, de nature génitale, et finalement le courage nécessaire pour réactiver le conflit oedipien et surmonter langoisse de castration.
Au terme dune analyse menée à bien, il apparaît que les symptômes névrotiques relatifs à la miction et à la défécation ne se ramènent pas entièrement aux tendances à répéter les conflits dadaptation entre les pulsions liées à lévacuation et les premières exigences sociales. La force traumatique véritablement en jeu ici savère plutôt être, comme dans les névroses en général, la tendance à fuir le conflit oedipien et partant la génitalité; les expressions manifestes et latentes des érotismes oral, urétral, anal et autres que lon trouve dans la névrose sont donc en général secondaires: ce sont des formations substitutives régressives des facteurs proprement névrogènes, en particulier de langoisse de castration.
Lidentification anale et urétrale aux parents, que nous avons signalée précédemment, paraît constituer une sorte de précurseur physiologique de lIdéal du Moi ou du Surmoi dans le psychisme de lenfant. Non seulement lenfant établit constamment des comparaisons entre ses performances dans ce domaine et celles des adultes mais il se forme en lui une morale des sphincters très sévère quon ne saurait transgresser sans remords et scrupules intenses. Il nest pas exclu que cette morale encore à demi physiologique soit un des ressorts essentiels de la morale ultérieure purement psychique; de même que lolfaction (avant de manger), acte purement physiologique, serait selon mon hypothèse le prototype ou le précurseur de toutes les réalisations intellectuelles supérieures où il sagit toujours de différer des satisfactions pulsionnelles (penser).
Il est fort possible que nous ayons grandement sous-estimé jusquà présent la signification biologique et psychologique des sphincters. Leur structure anatomique et leur mode de fonctionnement semblent les rendre particulièrement aptes à la production, à laccumulation et à la décharge des tensions ; ils agissent à la manière décluses situées aux points dentrée et de sortie des orifices du corps et leur degré variable dinnervation permet une variation infinie des sensations de tension et de détente dans la mesure où ils facilitent ou inhibent lafflux et le reflux des contenus corporels.
Jusquà présent on a considéré ces phénomènes uniquement sous langle utilitaire et complètement négligé limportance du jeu des sphincters dans lapproche du plaisir et du déplaisir, sans parler de son importance proprement érotique. On peut facilement constater le déplacement des quantités dinnervation dun sphincter sur un autre ou plusieurs autres. Un état dangoisse par exemple saccompagne souvent dun rétrécissement marqué de louverture anale et, conjointement, dune tendance à vider la vessie.
Dans lhystérie, cette contraction peut être déplacée sur dautres organes et constituer le globus de la musculature de la gorge, le spasme du larynx (aphonie hystérique), la contraction du pylore, la formation de sphincters atypiques en divers points privilégiés du tube digestif dans lhystérie, la source de tous ces spasmes savère être la peur dune innervation correspondante des sphincters génitaux, laquelle peut se manifester chez lhomme par des troubles de la puissance et chez la femme par des douleurs menstruelles (contractions utérines).
Ces remarques sur les sphincters conduisent, par association didées, à expliquer un grand nombre de symptômes névrotiques par langoisse de castration ou langoisse de la naissance (Rank) et par langoisse de la parturition, cette dernière encore mal comprise et sous-estimée. Pour mesurer lintensité des fluctuations des émotions et notamment de langoisse, on pourrait suggérer à la psychologie expérimentale la manométrie de la tension sphinctérienne anale; lobservation de lactivité sphinctérienne au niveau de la bouche et de la gorge nous a bien permis de mieux comprendre la physiologie et la pathologie de la respiration, de la parole et du chant, en particulier dans leurs relations avec les émotions.
Dans quelques cas où les exercices de rétention furent poussés au-delà dun certain point, les patients présentaient, généralement à loccasion dassociations qui réactivaient des vécus infantiles, une vive angoisse et parfois une incontinence passagère. On peut concevoir ce dernier symptôme lié à langoisse comme une sorte de panique où disparaît toute considération pour la « morale des sphincters » et où les organes reviennent au stade de lautosatisfaction infantile primitive.
Jai déjà indiqué comment laccroissement de tension débordait des orifices génital, urétral et anal sur tout le tonus psychophysiologique. Les rêves dun patient, pendant une période dactivité de ce genre, montraient très clairement que sétirer représentait pour lui une sorte dérection de tout le corps, qui lui permettait de fantasmer inconsciemment un coït avec sa mère, le corps prenant la place de son pénis insuffisamment érectile.
Cette identification névrotique du corps tout entier aux organes génitaux pourrait savérer selon moi dune grande importance, aussi bien en ce qui concerne la pathologie des névroses que celle des maladies organiques. Lorsque je soumis ce matériel dobservation au Dr Freud, celui-ci résuma brièvement mon point de vue en disant que les impuissants qui manquent de courage pour les relations sexuelles accomplissent le coït avec tout leur corps dans leurs fantasmes (inconscients) ; peut-être est-ce là la source de tout « fantasme intra-utérin ».
Je voudrais donner encore quelques exemples frappants de la manière dont lanalyse peut progresser grâce à linfluence exercée sur les processus dexcrétion. Dans un cas de prurit anal névrotique quasi insupportable et suivi donanisme anal et rectal incoercible, le symptôme persistait en dépit dune investigation interminable du matériel associatif. Il fallut quune rétention fécale volontaire assez prolongée et la sensation de tension qui laccompagne eussent supprimé le caractère dorgane de plaisir inconscient de lintestin pour que la tendance à déplacer lérotisme sur les organes génitaux devienne manifeste.
Un autre patient, incapable daccomplir lacte sexuel sans avoir auparavant vidé entièrement sa vessie (même alors il ny parvenait que très partiellement), arriva à supporter des érections plus marquées et plus prolongées à la suite de tentatives réussies de rétention urinaire et à faire en même temps des progrès considérables dans la compréhension psychanalytique de son état. Nombre de patients (dont des hommes) présentent en ce qui concerne leurs selles un comportement qui donne un aperçu intéressant sur la défécation conçue comme accouchement. Dans un cas où la défécation, généralement forcée, procurait, aux dépens de la génitalité, des sensations voluptueuses accompagnées déjaculation, le patient renonça à ce symptôme après une rétention forcée suivie dévacuation douloureuse.
Il est difficile de dire quand et dans quels cas cette tentative peut et doit se faire. Quoi quil en soit, il faut pouvoir étayer solidement lhypothèse dune régression (ou dune décomposition) de lérotisme génital à ses étapes biologiques antérieures, cest-à-dire dun déplacement de la menace de castration redoutée, qui à lorigine concerne les organes génitaux, sur les fonctions plus anodines de lexcrétion anale et urétrale. Les mesures que nous venons dexposer ont pour but de favoriser le déplacement sur les organes génitaux.
Le cas suivant va nous montrer comment des quantités importantes de libido peuvent être liées inconsciemment aux fonctions intestinales. Une patiente avait des crises étranges qui étaient associées à des « sentiments déternité » et au cours desquelles elle devait rester un certain temps à labri de toute excitation dans un état complet dintroversion. Cette « éternité » représentait en fait i attente indéfinie de lévacuation intestinale, laquelle fut remplacée, après. lexpérience douloureuse de rétention forcée, par une impulsion irrésistible à mettre un terme à cette « éternité ».
Seulement après sêtre permis cet orgasme au stade anal, la patiente put accéder à lorgasme génital qui lui avait été jusqualors refusé. Un patient qui souffrait dune angoisse de castration extraordinairement intense avait lhabitude dévacuer un seul et unique étron, par crainte phobique de voir ses selles morcelées par les sphincters. Il avait en outre létonnante capacité de réaliser, sans aide extérieure, dune manière qui mest tout à fait incompréhensible sur le plan anatomique, un rétrécissement passager du pénis, à un centimètre environ derrière le gland; et ce rétrécissement se produisait généralement au cours de la défécation.
Quand tout son érotisme fut redéplacé sur lorgane génital, son impuissance chronique satténua progressivement et une amélioration durable se produisit dès quil put élucider son complexe ddipe et surmonter son angoisse sexuelle à légard de ses parents. Ici, comme dans bien dautres cas du même genre, la substance fécale plastique signifiait aussi un enfant. Mon élève V. Kovacs, de Budapest, a pu expliquer un tic des muscles faciaux, qui datait de lenfance, par la tendance latente à lonanisme et son déplacement sur les intestins; elle a obtenu une guérison durable à laide de la psychanalyse et de certaines injonctions relatives à la défécation.
Toutes ces observations tendent à justifier lidée que lanalyse « bio-analytique » de la fonction génitale est non seulement importante sur le plan théorique mais propre à accroître notre pouvoir thérapeutique.
On complétera ce qui vient dêtre dit en ajoutant que lactivité peut dans certains cas concerner aussi bien les fonctions de nutrition que celles dexcrétion ; on peut découvrir larrière-plan pulsionnel des traits de caractère oraux par le renoncement à certains plaisirs relatifs au manger, au boire, tant dun point de vue quantitatif que qualitatif, ainsi quà la suite du consentement délibéré à des modes de jouissance et de nutrition évités auparavant par idiosyncrasie.