La psychanalyse au service de lomnipraticien
Nous, médecins, nous avons toujours mis en pratique le vieux dicton hongrois : « Un bon curé sinstruit jusquà sa mort. » Pour nous, la Faculté de Médecine na jamais représenté quune école préparatoire elle devait nous fournir les bases théoriques pour édifier ensuite notre véritable savoir médical acquis à lécole de la vie. Une fois installé, lomnipraticien éprouvait rarement le besoin de compléter ses connaissances par une lecture attentive de la littérature ; il se contentait de parcourir soigneusement la presse médicale pour se tenir informé des nouveautés scientifiques.
Cependant il arrive que certaines découvertes bouleversent radicalement toutes les notions acquises à lUniversité ou apportées par lexpérience de la vie; elles ouvrent des perspectives si nouvelles que le médecin ne dispose pas des connaissances de base qui lui permettraient de les aborder. Dans ce cas, lomnipraticien doit tout de même se résoudre à reprendre ses livres. Cest sur un tel changement fondamental de la conception scientifique que je désire aujourdhui attirer votre attention.
Que demandait luniversité à un bon médecin jusquà présent ? De connaître la moindre partie du corps humain, le plus petit détail histologique des tissus, le fonctionnement des organes et leur coordination, les maladies du corps et la façon de les guérir.
Depuis quelque temps, on commence à se rendre compte que ce programme denseignement ne comprend, pour ainsi dire, quune moitié des connaissances relatives à lhomme. Les savants prennent enfin conscience que lhomme na pas seulement un corps, mais aussi un univers psychique ; lorsque cette idée commença à faire son chemin, il apparut quun bon médecin ne pouvait être totalement ignorant en matière de psychologie et quune médecine sans connaissance de lhomme était incomplète.
Comment expliquer cette extraordinaire omission ? Dune part, sans aucun doute par la surestimation des connaissances biologiques aux dépens des connaissances psychologiques, surestimation qui caractérise le monde scientifique en général depuis le début du XIXe siècle, et dautre part par le fait que la psychologie nétait même pas une science jusquà présent, mais seulement un art propre à certaines personnes possédant un don particulier, art dont les méthodes étaient inconnues, mystérieuses, et par conséquent intransmissibles. Ces personnes ne communiquaient leur savoir aux autres que sous la forme déguisée de paraboles, dhistoires dramatiques et palpitantes, de poèmes et autres créations artistiques.
Il y avait des médecins doués dune âme dartiste qui, sans lavoir appris, étaient capables de pénétrer intuitivement lunivers psychique dautrui et sans doute peu de médecins nieront lutilité de cette sorte de « self-made » psychologie inventée au lit du malade. Combien de médecins réputés doivent leurs succès au comportement assuré, calme, doux ou énergique quils adoptent avec leurs malades ? Et qui dentre nous na pu constater à quel point cette aide psychologique apportée par des paroles amicales, énergiques ou bienveillantes, voire par la seule apparition du médecin, avait plus deffet sur le malade, souvent même sur le malade organique, que les médicaments.
Mais la faculté ne nous apprend pas comment doser correctement ce médicament et quelles sont ses modes daction; elle laisse chacun les découvrir par lui-même.
A présent, une tendance spiritualiste est en train de remplacer un peu partout loptique matérialiste de la conception actuelle. En physique, cette tendance se manifeste par lénergétique, en biologie par le néovitalisme et le psychologisme. La physiologie et la pathologie ont cessé dêtre des sciences descriptives qui se contentent dénoncer le déroulement exact des symptômes ; nous devons désormais concevoir les cellules isolées, les groupes de cellules, les organes et tout lorganisme comme des individus dotés dun psychisme, en quelque sorte prêts à sopposer aux forces actives qui les attaquent, à défendre leur individualité contre celles-ci, à fabriquer des substances protectrices à cet effet, à éliminer les substances nocives si possible et, sinon, à tenter de sy adapter.
Nous ne pouvons ni concevoir ni comprendre ces processus sans supposer lexistence dans toutes les parties de lorganisme dénergies qui agissent de façon plus ou moins similaire aux processus affectifs, pulsionnels et volontaires tels que nous les connaissons dans notre vie psychique.
Fait remarquable, la psychologie elle-même est restée beaucoup plus longtemps soumise à la conception matérialiste que les différentes branches de la biologie. Une partie des psychologues continue à croire que la meilleure façon de comprendre les phénomènes psychiques est de mesurer en centièmes de seconde les temps de réaction aux impressions sensorielles dorigine externe ou détudier lafflux sanguin dans le cerveau pendant lactivité intellectuelle ou sous leffet des émotions. Ils commencent seulement à reconnaître peu à peu que ces expériences de laboratoire nont guère élargi le champ de la psychologie et quelles ne fournissent pratiquement aucune donnée nouvelle qui permette de comprendre la nature et la genèse des processus psychiques complexes.
Ce sont les phénomènes de lhypnose et de la suggestion qui ont attiré lattention sur leffet extraordinaire des facteurs psychiques non seulement sur les processus psychiques, mais aussi sur le fonctionnement du corps. Plus tard, les observations faites par des neurologues français sur les malades hystériques ont permis de mettre en évidence le phénomène remarquable de la dissociation psychique, une sorte de clivage de la vie psychique dun individu en plusieurs parties, si bien quune même personne peut abriter deux ou trois psychés dont les traits de caractère sont entièrement différents et qui se manifestent alternativement dans ses affects et dans ses actes. Cest la psychanalyse de Freud qui a donné la solution de ces phénomènes, considérés jusqualors comme des curiosités.
La psychanalyse des névrosés, létude psychanalytique des rêves, des actes manqués, des diverses catégories de mots desprit, des uvres dart et du folklore ont montré quil nest pas nécessaire dêtre malade pour présenter de tels processus de dissociation, peut-être sous une forme moins spectaculaire. La découverte des facteurs inconscients de la vie psychique a permis de retrouver dans les rêves de lhomme normal le parallèle des symptômes inquiétants du malade mental, et den analyser les éléments; il est apparu que les manifestations affectives et les mouvements dexpression de lhomme normal résultent des mêmes mécanismes que les symptômes physiques des hystériques; toutes les absurdités de la vie sociale qui semparent périodiquement de lâme collective sont lexpression des mêmes idées délirantes que celles dont les formes individuelles imposent linternement dun malade à lhôpital psychiatrique.
La psychanalyse a déjà donné matière à une ample littérature, qui à elle seule pourrait remplir toute une bibliothèque. Pour la pratiquer avec compétence, il est nécessaire de suivre une formation particulière. On ne peut exiger des omnipraticiens quils se familiarisent avec la technique et les innombrables complexités de la psychanalyse, dautant moins que, selon ma conviction, seule la théorie de la psychanalyse peut faire lobjet dun enseignement.
Lenseignement de la pratique psychanalytique est exclu par le simple fait quil est impossible deffectuer un examen psychanalytique en présence dun tiers. La règle fondamentale de la psychanalyse stipule que le patient qui désire entreprendre une cure par cette méthode sengage à rapporter sans exception tout ce qui lui passe par lesprit, même si cest désagréable, pénible, voire honteux, pour lui-même, pour un autre, ou même pour lanalyste. La présence dun tiers exclurait la possibilité datteindre ce niveau de sincérité. Il nexiste donc quune seule façon de transmettre les connaissances psychanalytiques : le médecin qui désire pratiquer la psychanalyse doit lui-même entreprendre une cure analytique.
Compte tenu que lanalyse dune personne soi-disant normale dure environ six mois et que six autres mois au moins seront encore nécessaires pour que le médecin analysé effectue lui-même, sous la direction et selon les indications de son maître, un certain nombre danalyses, on admettra que lexercice qualifié de la psychanalyse sera toujours réservé à des spécialistes. Toutefois cela ne veut pas dire que les omnipraticiens doivent rester tout à fait ignorants en la matière. Un des buts de cet exposé est de signaler tout ce qui peut être utile dans la pratique médicale quotidienne, sans imposer au médecin une formation spécialisée.
Je noterai dabord deux erreurs relatives à la psychanalyse qui sont très répandues dans les milieux médicaux. Lune consiste à affirmer que pour la psychanalyse tout processus psychique dérive de la sexualité et que la cure, dans le but de guérir les névrosés, libère les pulsions sexuelles dans la vie sociale. Ceux qui parlent ou agissent de la sorte vont directement à lencontre des théories psychanalytiques. Freud a lhabitude dappeler « psychanalystes sauvages » ces téméraires qui conseillent sans ambages au malade névrosé de « prendre un amant », « se marier », « divorcer », etc.
Le vrai psychanalyste sait quavant de se risquer à conseiller au malade de changer quelque chose dans le domaine de sa vie sexuelle physique, il devra étudier pendant de longs mois les couches psychiques de sa sexualité. La plupart des malades, justement à cause de leur maladie, sont dans lincapacité de suivre ces conseils grossiers et, pour pouvoir changer quelque chose, notamment en ce qui concerne leur sexualité, une exploration complète de leur vie psychique inconsciente leur est nécessaire. Quant à lautre grief, à savoir que la psychanalyse libère les pulsions sexuelles, il ne se justifie que dans la mesure où la psychanalyse apprend au malade à connaître et à admettre ses pulsions latentes et dangereuses mais elle ne lui fournit aucune indication quant à la manière dutiliser, après la guérison, les pulsions quil vient de découvrir.
Car la psychanalyse nous apprend quune pulsion insatisfaite ne conduit pas le sujet à la névrose, mais tout au plus le rend malheureux. En général la névrose nest pas produite par linsatisfaction elle-même, mais par le fait que la sensation dinsatisfaction et les objets de désir se trouvent plongés dans linconscient. La psychanalyse permet aux individus de prendre justement conscience quils sont malheureux et de le supporter. En ce qui concerne ses pulsions, elle laisse le malade décider lui-même après sa guérison dans quelle mesure il déchargera ses pulsions et dans quelle mesure il sen arrangera par une forme quelconque de sublimation, voire par la résignation.
On ne répétera jamais assez que la psychanalyse ne se sert ni de lhypnose ni de la suggestion. Elle travaille avec la méthode de lassociation libre, cest-à-dire lobligation de dire la vérité jusque dans les moindres détails. Le médecin se contente, surtout au début, dinterpréter au malade le matériel produit et aide le patient à combler peu à peu les lacunes de sa mémoire qui jouent souvent un rôle si important dans la constitution de la maladie. Il est vrai que la psychanalyse a présenté au cours de son développement une phase où lon a tenté de stimuler la remémoration, de susciter les souvenirs traumatiques et les passions refoulées au moyen de lhypnose, en se réclamant du principe que le patient, sous leffet de lhypnose et au commandement de son médecin, se rappelle souvent mieux le passé lointain.
Cependant cette méthode est tombée en désuétude dès quon sest aperçu quelle produisait rapidement quelques petits résultats mais rendait quasi irréalisable le deuxième objectif important de la cure : permettre au malade de devenir indépendant, même de son médecin. Dans la méthode psychanalytique, la relation entre médecin et malade fondée sur la suggestion est remplacée par ce quon appelle le transfert daffects.
Pour vous faire comprendre ce phénomène psychique particulier, je vais faire appel à un thème qui revient constamment dans les mythes et les contes en tant que phénomène humain général. Personne ne sétonne lorsque, dans un drame cinématographique, la jeune fille sauvée des eaux reporte sur son sauveur toute sa sympathie et tout son attachement, ou lorsque la Belle-au-Bois-Dormant, réveillée de son sommeil séculaire, choisit pour compagnon de sa vie le chevalier qui, dun coup dépée, a ouvert les broussailles qui entouraient la jeune fille endormie et lisolaient du monde.
Il nest pas plus étonnant de voir les malades, sans aucune considération de sexe et dâge, constituer ou tenter de constituer un rapport affectif profond avec le médecin qui entreprend de frayer un chemin dans les couches mnésiques complexes enfouies sous la poussière des temps qui enveloppent les noyaux dorigine des maladies psychiques.
Ce nest pas la psychanalyse qui a découvert le transfert. Celui-ci est aussi vieux que la médecine elle-même. Le bon « docteur », qui séduit les petits enfants en leur offrant des bonbons, sattire par artifice en quelque sorte laffection de son patient, affection qui joue un rôle si capital dans lapaisement de lenfant, donc indirectement dans sa guérison. Et qui pourrait méconnaître la flamme de cette reconnaissance quasi enfantine, voire de cette affection ou même de cet amour dont brûle le malade auquel le médecin a rendu la vie, la santé ou la paix.
Jusquici, le maniement de ces mouvements psychiques était une question de tact et de diplomatie de la part du médecin. Il y a toujours eu des médecins qui savaient les exploiter adroitement en faveur de la guérison. Mais jusquà présent nous ignorions tout de la véritable importance de ce transfert daffects et surtout de sa signification chez les névrosés confiés à nos soins.
Cest Freud qui, le premier, a mis en évidence la tendance des névrosés à répéter dans la cure, sans sen rendre compte, certains événements anciens ou des fantasmes inconscients. Le psychanalyste, contrairement à ceux qui pratiquent les autres procédés médicaux, ne considère pas que la guérison soit complète si ces ressorts inconscients du transfert ne sont pas également dévoilés; il sensuit dune part que le médecin se trouve en quelque sorte démystifié aux yeux de son malade pour avoir décliné la divinisation imméritée, mais dautre part le patient apprend à se diriger par lui-même et ne reste pas toute sa vie dépendant de son médecin, incapable de prendre la moindre décision importante sans son aide.
Si beaucoup de méthodes thérapeutiques, dont la cure en maison de santé, se contentent dapporter aux névrosés un soulagement aussi considérable que provisoire, tout en tendant à renforcer plutôt quà relâcher lattachement au médecin et à linstitution, la psychanalyse, elle, ne cherche pas à éluder lautre tache de la psychothérapie qui consiste à dénouer le transfert. Il existe de célèbres stations thermales dont la direction a pour habitude doffrir un somptueux cadeau au malade qui en est à sa vingt-cinquième cure consécutive.
Ce genre de récompense a sans doute également pour but de vanter les qualités des eaux en question. Pour ma partie considère quun lieu de cure où le malade, après un séjour unique mais profitable, naurait plus à revenir, serait beaucoup plus digne déloges. Pareillement, tous les honneurs vont à la maison de santé dont léminent neurologue a été consulté avec succès dix fois ou plus par le malade.
La psychanalyse ne sarroge pas le droit dune intervention aussi durable dans la vie du patient, mais elle vise à éviter la nécessité de toute autre intervention par une action thérapeutique unique aux résultats stables. Cependant je reconnais que même en psychanalyse il y a des exceptions à la règle; autrement dit, il arrive que, dans des conditions de vie particulièrement difficiles, le changement subi par le patient savère incomplet et demande à être parachevé.
Pour prévenir tout malentendu, il faut savoir que le transfert est loin dêtre toujours positif, cest-à-dire de caractère tendre. Le rôle des affects agressifs, offensants à légard du médecin, est au moins aussi important en psychanalyse ; ces affects constituent notamment une réaction au fait déplaisant que le médecin ne répond pas aux sentiments du patient, ni en réalité ni même en apparence, mais au contraire, il utilise ces réactions affectives pour lapprentissage du renoncement, préparant ainsi le patient aux nouvelles luttes qui lattendent dans la vie.
Lomnipraticien doit connaître ces faits, car ces phénomènes jouent un rôle capital non seulement en neurologie, mais aussi en médecine générale, de sorte que le praticien qui possède une certaine expérience de la diplomatie psychologique a de meilleures chances de succès que celui dont les connaissances se limitent à la pathologie et à la pharmacologie.
Il y a encore une ou deux notions de psychanalyse que je voudrais porter à votre connaissance. Lune delles est le phénomène de résistance à la cure, cest-à-dire ce fait curieux que le même malade qui, consciemment, veut à tout prix se débarrasser de ses pénibles souffrances, fait inconsciemment tout ce quil peut pour empêcher cette guérison. Il y a deux raisons à cela. Dune part la névrose peut représenter une arme puissante pour favoriser toutes sortes dintérêts importants.
Sans quon puisse vraiment parler de simulation, cest-à-dire tout à fait inconsciemment, le malade peut aggraver son état au moment même où il peut en tirer quelque avantage. Je ne pense pas seulement ici aux névroses traumatiques où la maladie procure au malade un bénéfice matériel, indemnité ou pension, mais aussi à la tendance des névrosés à utiliser leur maladie pour obliger, inconsciemment, leur entourage à leur donner toute la tendresse et toute la considération quils ne parviennent pas à obtenir autrement.
Une autre explication de cette résistance réside dans la genèse des névroses. La plupart des névroses doivent leur existence à ce quon appelle le refoulement. Dans les situations critiques, en particulier dans le cas de conflits psychiques, les faits qui paraissent trop pénibles s6nt plongés dans linconscient. Le matériel inconscient est protégé, comme une plaie douloureuse, de toute prise de conscience. La cure psychanalytique vise précisément à apprendre au patient à supporter avec courage même les contenus psychiques pénibles. Il ny a donc pas à sétonner si le malade sefforce par tous les moyens dempêcher le médecin de mettre en uvre son traitement éclairant ; le praticien ne pourra surmonter cette résistance que sil reconnaît ces tendances dès leur apparition et les désamorce par linterprétation.
Mais il arrive parfois que des intérêts trop importants soient liés à la maladie ; dans ce cas le patient, dès quil perçoit lorientation du traitement, sy soustrait en linterrompant. Freud cite lexemple dun jeune médecin qui, emporté par son enthousiasme, avait guéri et fait marcher un mendiant qui depuis une trentaine dannées tirait sa subsistance de sa claudication ; quoi de surprenant que ce malheureux, privé de ses moyens de vivre et incapable dapprendre un nouveau métier, en soit venu à maudire son bienfaiteur ?
Mais ces cas sont très rares dans le domaine des névroses; le plus souvent le patient, pendant la cure et surtout vers la fin, cherche et trouve le moyen dutiliser ses énergies psychiques à des buts plus avantageux que de nourrir des symptômes inutiles et pénibles : trouver le contact avec la réalité, se faire une vie aussi agréable que possible dans les circonstances données, quitte à renoncer à certains de ses fantasmes.
A présent, je me propose dénumérer sans ordre un certain nombre de faits découverts par la psychanalyse dont lomnipraticien peut tirer avantage sans acquérir une formation spécialisée.
Je parlerai dabord des névroses dangoisse. Freud les classe en plusieurs catégories. Dabord la simple angoisse névrotique qui se manifeste par une timidité générale, un pessimisme perpétuel, une crainte pénible pour sa propre vie ou pour celle des siens, lattente de catastrophes diverses ; ajoutons-y les symptômes physiques et psychiques souvent graves de langoisse faiblesse cardiaque, transpiration, diarrhée, peur de la mort. Assez souvent on obtient de bons résultats par quelques simples conseils dhygiène sexuelle.
On sest aperçu que certaines méthodes contraceptives, en particulier le coït interrompu, nétaient pas sans inconvénients et quon pouvait obtenir la guérison relativement rapide dun état dangoisse grave en mettant fin à cette pratique. Les conseils dhygiène amènent des résultats tout aussi rapides dans les cas dexcitation sexuelle incomplète, cest-à-dire dune excitation qui naboutit pas à la satisfaction, comme par exemple dans les cas de fiançailles prolongées.
Si la femme atteinte dangoisse tombe enceinte, lexcitation incomplète perd ainsi sa raison dêtre et langoisse guérit parfois spontanément. Je tiens à souligner à cette occasion quun avortement provoqué nest pas une intervention aussi bénigne, même sur le plan psychologique, que le grand public et même certains médecins veulent bien le croire. Dans beaucoup de névroses graves il est apparu que cette intervention constituait une source de culpabilité torturante et dangoisse psychique.
Il faut mentionner ici la névrose dangoisse des enfants, connue sous le nom de peurs nocturnes. Je sais que ce phénomène accompagne souvent des états pathologiques physiques, en particulier les troubles respiratoires. Mais il est tout aussi fréquent que lenfant se réveille en sursaut parce que certains événements se déroulent en sa présence dans la chambre à coucher des parents qui, chose peut-être incroyable, ont un effet anxiogène même sur des enfants de un, deux ou trois ans. Dans ce cas, après une courte phase dexcitation, la guérison survient si la nuit on fait dormir lenfant dans une autre pièce.
La psychanalyse se propose également, entre autres, de rendre peu à peu au médecin de famille le rôle important qui lui revient dans la vie de la famille, rôle dont la prolifération des spécialités au cours du siècle dernier la amené à sécarter. Si le médecin ne limite pas son savoir à la vie physique mais létend également à la vie psychique, sa connaissance systématique des hommes le rétablira dans son rôle de conseiller de la famille pour toutes les décisions importantes à prendre. Lors dun mariage, il ne se bornera pas à rechercher la syphilis dans le sang du fiancé ou les gonocoques dans son sperme, mais il devra également déterminer si la vie psychique des fiancés présente cette harmonie réciproque qui est le seul garant dun mariage paisible et heureux, découvrir si elle ne dissimule pas les germes de conflits graves, voire de névroses.
Du fait de ses connaissances psychanalytiques, lomnipraticien exercera également une influence considérable sur léducation des enfants. Il apprendra aux parents à renoncer aux châtiments traditionnels pour appliquer des règles plus adéquates. Derrière les soi-disant « méchancetés » de lenfant, il saura reconnaître le désespoir provoqué par le manque de compréhension ou damour. Une meilleure compréhension de la vie sexuelle des enfants lui permettra une prophylaxie des névroses, peut-être inévitables autrement. Naturellement, son travail déducation ne se limitera pas aux enfants ; le médecin sera également attentif aux altérations du caractère et de la vie psychique des parents, susceptibles de compromettre si gravement lavenir de leurs enfants.
Dans le domaine des maladies nerveuses proprement dites, il saura apprécier à leur juste valeur les facteurs psychiques par rapport à une optique exclusivement matérialiste et physiologique. En particulier, dans les cas dimpuissance sexuelle il ne se contentera pas de prescrire un traitement thermal et électrique, mais il saura reconnaître où commence le champ dapplication de la psychothérapie. Les symptômes physiques embarrassants des hystériques et les propos étranges et hallucinations des malades mentaux ne constitueront pas seulement à ses yeux des curiosités il saura que ce sont les expressions de contenus psychiques inconscients transformés en une sorte de rébus en images.
Il ne renverra pas son malade souffrant dobsessions pénibles avec le bon conseil déviter de penser aux choses auxquelles il est contraint de penser (sil pouvait le faire, il nirait pas consulter le médecin), mais il saura que seule une analyse approfondie peut permettre de comprendre et de guérir ces malades.
Quant à ses malades organiques, en particulier lorsquil sagit de malades cardiaques ou pulmonaires, il ne se contentera pas dexpliquer toute aggravation par la fatigue, il essayera aussi de trouver le rapport entre celle-ci et les affects refoulés. Jai constaté des améliorations rapides dans les cas de décompensation, lorsque lanalyse a pu rééquilibrer les tensions inconscientes dans le psychisme du malade. Je considère que léquipe dun sanatorium pour malades pulmonaires devrait obligatoirement comprendre un psychanalyste. Souvent les brusques aggravations ou améliorations de cette maladie correspondent à des motions psychiques et il est grand temps de faire une étude systématique, cest-à-dire psychanalytique, de la manière daborder cet état morbide sous langle psychique.
Connaissant le poids considérable dont le psychisme du malade investit les paroles du médecin, cette force magique qui fait quune parole peut, par un effet daprès coup, porter le malade aux nues ou bien le jeter au fond de labîme, le médecin formé à la psychanalyse favorisera leffet thérapeutique des médicaments en se montrant plus prudent et plus diplomate, mais aussi actif et énergique si nécessaire.
Il est bien évident que sil existe une circonstance où il faut accorder à lindividu une considération attentive, cest bien celle-là. Je connais des cas où un diagnostic prétentieux, prononcé à la légère, comme celui d «artériosclérose » par exemple, a provoqué chez le patient des états psychiques graves. Par contre, dans dautres cas, un exposé clair et véridique de son état est arrivé à apaiser le malade bien mieux quune dissimulation maladroite dont son inconscient percevait infailliblement le manque de sincérité.
Pour terminer, je veux exprimer lespoir, peut-être quelque peu utopique, de voir le médecin, qui de par sa profession a loccasion détudier le psychisme humain de près, devenir pour la société humaine le spécialiste des problèmes dhygiène mentale non seulement sur le plan individuel mais aussi collectif, celui quon ira consulter à propos de tout problème important touchant à la sociologie, la criminologie, voire les arts et la science. Jose donc espérer que lextension et lapprofondissement des connaissances psychanalytiques amèneront le retour à cet état ancien où savant et médecin étaient plus ou moins synonymes.
Il fut un temps où la chimie était exclusivement une chimie médicale ou iatrochimie. Jespère que lavenir verra le début dune époque iatro-philosophique, où les domaines les plus variés de la connaissance, en particulier les disciplines relevant des sciences naturelles et des sciences de lesprit, actuellement si éloignées les unes des autres, pourront se rencontrer dans la science médicale devenue leur point de convergence. Lorsque cette ère sera arrivée, nous pourrons dire à nouveau que cest un bonheur dêtre médecin !