Phénomène de matérialisation hystérique
Les recherches psychanalytiques de Freud nous ont appris à considérer les symptômes de la conversion hystérique comme des représentations, par le corps, de fantasmes inconscients. Par exemple, une paralysie hystérique du bras peut signifier - sous forme négative - une intention dagression ; une crampe, la lutte entre de deux motions affectives antagonistes; une anesthésie ou une hyperesthésie localisées, le souvenir durable et fixé inconsciemment dun attouchement dordre sexuel à lendroit en question.
La psychanalyse nous a aussi fourni des éclaircissements inattendus sur la nature des forces en jeu dans la formation du symptôme hystérique ; ce sont toujours des motions pulsionnelles de nature érotique et égoïste qui sexpriment dans la symptomatologie de cette névrose, tantôt alternativement, tantôt, et cest le cas le plus fréquent, par des formations de compromis. Enfin, au cours de recherches récentes et décisives concernant le choix de la névrose, Freud est parvenu à découvrir dans lhistoire du développement libidinal le point de fixation génétique qui conditionne la prédisposition à lhystérie.
Le facteur prédisposant à cette névrose résiderait à son avis dans un trouble du développement génital normal, alors que la primauté de la zone génitale sest déjà pleinement affirmée. Le sujet ainsi prédisposé réagit à un conflit érotique, qui joue ainsi le rôle de traumatisme psychique, par le refoulement des motions génitales ou, éventuellement, par le déplacement de ces motions des parties du corps apparemment anodines. Je dirai que lhystérie de conversion génitalise les parties du corps où se manifestent les symptômes.
Dans un article où je tentais de reconstruire les stades de développement du Moi, jai montré que la prédisposition à lhystérie supposait la fixation à une période déterminée du développement du sens de réalité, période au cours de laquelle lorganisme tente encore de sadapter à la réalité en modifiant - par des gestes magiques - le corps propre et non le monde extérieur ; et le langage gestuel de lhystérique serait un retour à cette étape.
Personne ne niera que nous possédons là une masse de connaissances sur la névrose hystérique dont la neurologie préanalytique navait pas la moindre idée. Néanmoins, malgré lentière satisfaction procurée par ces résultats, je pense quil serait bon dindiquer les lacunes de notre savoir dans ce domaine. Le «saut mystérieux du psychique dans le somatique » (Freud), dans le symptôme de lhystérie de conversion par exemple, demeure encore une énigme.
Différentes voies soffrent à nous pour tenter de cerner cette énigme, entre autres les conditions spécifiques de linnervation qui déterminent la formation de nombreux symptômes de conversion.
Dans les paralysies, les spasmes, les anesthésies et les paresthésies hystériques, on constate que les hystériques possèdent la faculté dinterrompre ou de perturber la transmission normale de linflux nerveux sensoriel vers la conscience ou de linflux moteur qui en provient. Mais, outre ces modifications de la décharge des excitations qui se produisent déjà dans la sphère psychique, nous connaissons des symptômes hystériques dont la constitution exige une hyperproduction décisive de la part de linflux nerveux, des performances dont lappareil neuropsychique normal est incapable.
La volonté inconsciente de lhystérique crée des phénomènes moteurs, des modifications de la circulation sanguine, des troubles de la fonction glandulaire et de la nutrition des tissus, que le non-hystérique est incapable de produire de par sa volonté consciente. Les fibres lisses de la musculature du tube digestif, des bronches, des glandes lacrymales et sudoripares, les corps érectiles du nez, etc. se trouvent à la disposition de linconscient de lhystérique ; il a la faculté de réaliser des innervations isolées (par exemple des muscles de lil et du larynx) qui pour lindividu sain sont impossibles; nous connaissons aussi son aptitude, au demeurant plus rare, à provoquer des hémorragies locales, des cloques, des tumescences de la peau et des muqueuses.
Noublions pas que ces performances ne sont pas lapanage de lhystérie. Lhypnose et la suggestion, auxquelles tout sujet normal est plus ou moins sensible, peuvent provoquer des phénomènes analogues. Mais il existe aussi certaines personnes, normales par ailleurs, qui « shabituent » pendant leur enfance à des exploits de ce genre. Soit par exemple à innerver séparément des muscles qui dordinaire ne fonctionnent que symétriquement, ou à exercer une influence volontaire sur le fonctionnement du cur, de lestomac, de lintestin ou sur les muscles de liris, etc., exploits dont ils font éventuellement par la suite lobjet dexhibitions « artistiques ».
La tâche de léducation consiste en grande partie à déshabituer lenfant de ces tours dadresse pour lhabituer à dautres. Quoi quil en soit, léducation des enfants présuppose la possibilité dexercer une influence psychique sur ces activités organiques, et si elles se déclenchent plus tard de façon apparemment « automatique » ou « réflexe » elles nen constituent pas moins en réalité des automatismes de commande à luvre depuis lenfance. Je pense par exemple au fonctionnement régulier des sphincters qui commandent louverture et la fermeture de lintestin et de la vessie, au fait de sendormir et de se réveiller à intervalles réguliers, etc. Non moins connue est la capacité dhyperproduction des affects, capables dinfluencer les processus de circulation et délimination les plus divers.
Si nous nous bornons dabord à considérer les hyperproductions qui servent à la formation du symptôme hystérique, il conviendrait de choisir un groupe bien circonscrit dans la gamme presque illimitée des diverses possibilités existant dans ce domaine. Je choisirai donc les symptômes hystériques affectant le tube digestif dont une série relativement complète soffre à nous.
Un des phénomènes hystériques les plus courants est le symptôme du globus hystericus, cet état particulier de contraction de la musculature pharyngienne, qui, avec un autre symptôme pharyngien, labsence du réflexe de déglutition, compte souvent parmi les stigmates de cette névrose. Dans une autre recherche, jai ramené cette anesthésie de la glotte et de la région pharyngienne à une réaction contre des fantasmes inconscients de fellation, de cunnilingus, de coprophagie, etc., dus à la génitalisation de ces zones muqueuses.
Alors que ces fantasmes trouvent leur expression négative dans lanesthésie, le globus hystericus, comme on peut sen convaincre dans tous les cas soumis à la psychanalyse, représente ces mêmes fantasmes mais sous une forme positive. Les malades eux-mêmes parlent dune boule dans leur gorge, et nous avons tout lieu de croire que certaines contractions des muscles longitudinaux et transversaux du pharynx produisent réellement la paresthésie dun corps étranger et même une sorte de corps étranger, une boule.
Il est vrai quà lanalyse cette boule savère être un corps étranger bien particulier, nullement anodin un corps étranger possédant un sens érotique. Dans plus dun cas, cette « boule » monte et descend dun mouvement rythmique et ce mouvement correspond à une représentation inconsciente de processus génitaux.
Pour beaucoup de malades qui souffrent de manque dappétit, de nausées et autres troubles digestifs dordre névrotique, le fait de manger, cest-à-dire de faire descendre un corps étranger le long de létroit tuyau musculaire de lsophage, a inconsciemment le même sens doutrage génital que les malades atteints de globus hystericus fantasment sans stimulus externe. Depuis les recherches de Pawlow concernant linfluence du psychisme sur la sécrétion gastrique, personne ne sétonnera de voir ces fantasmes entraîner également tous les degrés dhyper- ou dhyposécrétion gastrique et dhyper- ou dhypoacidité.
Sur la base des « théories sexuelles infantiles » (Freud) qui ramènent la grossesse à lincorporation dune substance par la bouche, linconscient peut produire une grossesse imaginaire au moyen de tours de force appropriés, exécutés par la musculature de lestomac, de lintestin et de la paroi abdominale ou, éventuellement, en recourant à laérophagie.
Lapparition de vomissements incoercibles au cours dune grossesse réelle (vomitus gravidarum), qui a donné lieu à tant dexplications toxicologiques, est encore plus facile à comprendre pour le psychanalyste. Lexpérience psychanalytique ma obligé à interpréter autrement ce symptôme. Il sagit dune tendance à la défense ou à lexpulsion, dirigée contre ce corps étranger, le ftus, dont la présence est inconsciemment ressentie dans lutérus mais qui, suivant le modèle éprouvé, est déplacée « du bas vers le haut » et aboutit à lévacuation du contenu gastrique. Les vomissements ne cessent que dans la seconde partie de la grossesse, lorsque les mouvements de lenfant ne permettent plus, même aux hystériques, de nier la localisation génitale des modifications et sensations
éprouvées, autrement dit lorsque le Moi de lhystérique se résigne, quil accepte la réalité inéluctable et renonce à 1« enfant stomacal » fantasmatique.
Les émotions, on le sait, influencent le péristaltisme intestinal langoisse et la peur peuvent provoquer de la diarrhée, et lattente anxieuse, des crampes du sphincter anal et de la constipation. Mais il revient à Freud et à la psychanalyse davoir montré limportance de ces influences tout au long de la vie et les complexes de représentations et motions pulsionnelles qui jouent un rôle spécifique à cet égard.
Un praticien viennois de grande expérience, le Professeur Singer, a découvert depuis longtemps que le gros intestin na quune importance minime en tant quorgane de la digestion, quil est en fait de nature anale et préside à la fonction dévacuation. La psychanalyse peut confirmer cette observation et la compléter quelque peu. Nos névrosés, notamment les hystériques, nous montrent à lévidence que nimporte quelle partie du gros intestin peut fonctionner comme sphincter et quil peut sy produire, outre linnervation « en bloc» qui entraîne la propulsion brusque du bol fécal, des contractions localisées et finement graduées, capables de retenir en nimporte quel point un fragment de matière ou une bulle gazeuse, de les y comprimer et en quelque sorte de les modeler, ce qui peut saccompagner de paresthésies douloureuses.
Les représentations qui agissent plus particulièrement sur ces innervations appartiennent, curieusement, à un complexe où prédomine le désir de posséder, de conserver, de ne pas donner. En analyse nous voyons très souvent le névrosé, qui a été dépouillé contre son gré de quelque chose de précieux ou dun objet auquel il tenait, accumuler un certain temps comme substitut un bien constitué par le contenu intestinal; il peut annoncer son intention de faire des aveux depuis longtemps retenus par une émission de selles exceptionnellement abondantes; ou encore souffrir pendant des jours de «pets rentrés» quil ne parviendra à expulser quaprès avoir renoncé à sa résistance à légard du médecin, lorsque rien ne s opposera plus à son intention de lui faire un cadeau. Les conflits suscités par la nécessité de payer le médecin, considéré par ailleurs avec sympathie, saccompagnent volontiers de tels symptômes dinhibition et de relâchement dans la sphère anale.
Dans un cas, jai pu étudier pendant plusieurs mois le rôle hystérogène du rectum et de lanus lui-même. Un patient, célibataire dun certain âge qui sétait marié surtout sur les instances de son père, avait entrepris un traitement avec moi pour une impuissance psychogène. Il souffrait par moments dune curieuse constipation: il sentait nettement et même douloureusement la masse fécale saccumuler dans son rectum mais il lui était impossible de lévacuer; parvenait-il quand même à déféquer, il nen ressentait aucun soulagement. Lanalyse montra par la suite que ce symptôme surgissait chaque fois quil se trouvait en conflit avec une personnalité masculine qui, dune façon ou dune autre, lui en imposait.
Finalement, le symptôme savéra être lexpression de son homosexualité inconsciente. Au moment précis où il voulait se montrer énergique à légard de cet individu, un fantasme homosexuel inconscient venait lui barrer la route et lobligeait à se fabriquer un membre viril à laide de la paroi intestinale contractile, en utilisant la matière malléable du contenu intestinal toujours à sa disposition ; et ce membre viril, qui était précisément celui de ladversaire consciemment haï, refusait ensuite de quitter lintestin avant que le conflit ne trouve une solution quelconque. Le patient apprit peu à peu la manière psychanalytique de résoudre ce problème, cest-à-dire à reconnaître le conflit en question.
Voyons maintenant quel est lélément commun à tous les symptômes de cette série. Cest manifestement la figuration par le corps dun désir sexuel inconscient, telle que Freud la mise en évidence. Mais il y a quelque chose dans ce mode de figuration qui mérite un examen plus approfondi. Quand, dans le globus hystericus, le désir inconscient de fellation produit une boule dans la gorge, quand lhystérique enceinte, grossesse réelle ou imaginaire, fabrique un « enfant stomacal » avec le contenu et la paroi de son estomac, quand lhomosexuel inconscient modèle son intestin et le contenu de celui-ci en un corps de taille et de forme déterminées, il sagit là de processus qui, de par leur nature, ne correspondent à aucun des modes connus de « perceptions illusoires ».
Nous ne pouvons parler ici dhallucinations. Une hallucination se produit lorsque la censure interdit la voie progrédiente vers la conscience à un complexe de pensées investi affectivement, de sorte que lexcitation qui en découle, empruntant une voie régrédiente ou régressive, réinvestit la matière de ces pensées qui a été accumulée dans la mémoire, et elle la fait parvenir à la conscience sous la forme de perception actuelle. Mais les processus moteurs, qui, nous lavons vu, participent si largement à la formation des symptômes de conversion hystérique, sont étrangers à la nature des hallucinations.
Car la contraction des parois stomacales ou intestinales dans le globus, les vomissements hystériques et la constipation ne sont nullement « imaginaires» mais bel et bien réels. Nous ne pouvons pas non plus parler dans ce cas dillusion au sens courant du terme. Lillusion est une interprétation erronée ou une déformation dune excitation externe ou interne réellement existante. De plus, le sujet, là encore, a plutôt un comportement passif, tandis que lhystérique produit lui-même ces excitations, quil pourra ensuite interpréter de façon erronée.
Ce mode de formation des symptômes hystériques que nous venons de décrire, voire ce phénomène psychophysique en général, mérite quon le désigne par un terme spécial. On pourrait lappeler phénomène de matérialisation, puisquil consiste essentiellement à réaliser un désir, comme par magie, à partir de la matière dont le sujet dispose dans son corps et à lui donner une représentation plastique - si primitive soit-elle -, à la manière dun artiste qui modèle un matériau à son idée ou des occultistes qui, sur simple demande dun médium, se représentent 1«apport » ou la «matérialisation» de certains objets.
Jajouterai tout de suite que ce processus ne se rencontre pas seulement dans lhystérie, donc dans un état pathologique dune importance toute relative, mais aussi dans de nombreux états affectifs chez les individus normaux. Vraisemblablement la plupart des mouvements expressifs qui accompagnent les émotions humaines - rougir, pâlir, sévanouir, avoir peur, rire, pleurer - « représentent» des événements importants de la destinée humaine, individuelle et collective, et sont donc autant de « matérialisations ».
Comment ranger ce phénomène parmi les processus psychiques déjà connus et comment nous représenter son mécanisme ? La comparaison qui simpose aussitôt à nous, cest lanalogie avec lhallucination du rêve, telle que nous la connaissons depuis les recherches de Freud sur le rêve. Dans le rêve également, les désirs sont représentés comme accomplis, mais laccomplissement du désir y est purement hallucinatoire, la motilité étant paralysée pendant le sommeil.
Dans le phénomène de matérialisation, par contre, il semble que nous ayons affaire à une régression encore plus profonde; le désir inconscient, et incapable daccéder à la conscience, ne se borne plus dans ce cas à lexcitation sensorielle de lorgane psychique de la perception mais passe à la motricité inconsciente. Ce qui signifie une régression topique à une profondeur de lappareil psychique où les états dexcitation ne se liquident plus par un investissement psychique - fût-il hallucinatoire - mais simplement par la décharge motrice.
Sur le plan temporel, à cette régression topique correspondrait une étape très primitive du développement onto- et phylogénétique, caractérisée par le fait que ladaptation ne se fait pas encore en modifiant le monde extérieur mais le corps propre. Lorsque nous discutons, Freud et moi, des problèmes de lévolution, nous avons lhabitude dappeler ce stade primaire, le stade autoplastique, en opposition au stade alloplastique, plus tardif.
Sur le plan formel, nous devrions donc nous représenter ici la vie psychique simplifiée jusquau processus du réflexe physiologique. Et si nous concevons le processus réflexe non seulement comme le prototype du psychique mais comme létape qui la précédé et à laquelle même la plus haute complexité psychique a toujours tendance à régresser, alors nous sommes moins surpris par le saut si mystérieux du psychique au corporel dans le symptôme de conversion et par le phénomène de matérialisation qui accomplit le désir par voie réflexe. Il sagit simplement de la régression à la « protopsyché ».
Dans les processus vitaux primitifs auxquels lhystérie semble revenir, il se produit couramment des modifications corporelles qui, lorsquelles résultent dun processus psychogène, nous apparaissent comme des hyperproductions. La mobilisation des muscles lisses des parois vasculaires, lactivité des glandes, la composition biologique et chimique du sang, ainsi que toute la nutrition tissulaire, sont pourtant soumises à une régulation infra-psychique. Dans lhystérie tous ces mécanismes physiologiques se mettent à la disposition des motions de désirs inconscientes et, par un renversement complet du cours normal de lexcitation, un processus purement psychique peut ainsi sexprimer dans une modification physiologique du corps.
Dans Linterprétation des rêves, au chapitre traitant de la psychologie des processus du rêve, Freud se demande quelles sont les modifications de lappareil psychique qui permettent la formation de lhallucination onirique. Il trouve la réponse à ce problème dune part dans le caractère particulier du cours suivi par les excitations psychiques dans linconscient, et dautre part dans un processus qui serait favorisé par les modifications quentraîne létat de sommeil. Le « libre transfert des intensités » dun élément psychique à un autre permet une excitation particulièrement intense de zones même très éloignées du système psychique, entre autres de lorgane sensoriel psychique, la surface perceptive de la conscience.
A côté de ce facteur «positif», létat de sommeil crée également un facteur « négatif »: en écartant les excitations sensorielles actuelles, il engendre comme un espace vide à lextrémité sensitive de lappareil psychique, de sorte quen ce point lexcitation interne, du fait de labsence conjointement de stimuli externes, acquiert une valeur sensorielle particulièrement intense. Freud suppose que le c facteur positif» possède une intensité encore plus grande dans lhallucination psychotique, si bien que lhallucination se produirait malgré létat de veille, donc malgré la concurrence de stimuli externes.
Comment nous représenter maintenant les phénomènes au niveau de lexcitation lors de la formation dun symptôme de conversion ? Dans mon article relatif aux stigmates hystériques, jai été amené à présenter lanesthésie hystérique comme une modification durable de lextrémité sensible du système, modification qui favorise, de même que létat de sommeil, lémergence dhallucinations et dillusions. Ainsi peut-on supposer dans les cas où un symptôme de conversion se superpose à une zone déjà anesthésiée - ce qui dailleurs est loin dêtre rare - que la formation du symptôme sest trouvée favorisée par labsence de stimuli sensoriels conscients. Dans tous les autres cas, il faut chercher la source énergétique produisant la matérialisation dans un facteur positif.
La monotonie avec laquelle reviennent les processus génitaux au cours de linterprétation psychanalytique des symptômes hystériques prouve que la force mobilisée par la conversion provient de la source pulsionnelle génitale. Il sagit donc dune irruption de forces génitales brutes dans les couches psychiques supérieures, et ce sont elles qui ont rendu le psychisme capable de prouesses positives de nature exceptionnelle.
Le résultat peut-être le plus important atteint par le développement organique qui tend à la division du travail, cest la différenciation qui sest opérée entre dune part des systèmes organiques spécifiques dont la tache consiste à maîtriser et à répartir les excitations (appareil psychique) et dautre part des organes spécifiques permettant la décharge périodique des quantités dexcitations sexuelles accumulées dans lorganisme (organes génitaux).
Lorgane qui répartit et maîtrise les excitations entre en relation de plus en plus étroite avec la pulsion dauto-conservation et, parvenu au maximum de son développement, il devient lorgane de la pensée, lorgane de lépreuve de réalité. Lorgane génital, par contre, conserve même chez ladulte son caractère primaire dorgane de décharge et il devient, par concentration de tous les érotismes, lorgane érotique central. Cest le plein développement de cette polarisation antagoniste qui permet à la pensée dêtre relativement indépendante du principe de plaisir et empêche celle-ci de troubler la satisfaction sexuelle génitale.
Quant à lhystérie, elle serait une rechute à létat originel davant cette séparation et elle correspondrait soit à une irruption de motions pulsionnelles génitales dans la sphère de la pensée, soit à la réaction de défense contre cette irruption. Nous pourrions donc concevoir la formation dun symptôme hystérique de la manière suivante: une motion pulsionnelle génitale extrêmement forte veut pénétrer dans la conscience mais le Moi ressent la nature et la force de cette motion comme un danger et il la refoule dans linconscient.
Après léchec de cette tentative de solution, ces masses dénergie perturbatrice sont repoussées plus profondément encore, jusque dans lorgane sensoriel psychique (hallucination) ou dans la motilité involontaire au sens le plus large (matérialisation). Mais, dans ce parcours, cette énergie pulsionnelle est entrée en contact très intime avec des couches psychiques supérieures qui lont soumise à une élaboration sélective. Elle a cessé dêtre un simple quantum, elle a subi une différenciation qualitative qui en a fait un moyen dexpression symbolique de contenus psychiques complexes.
Peut-être cette conception permettra-t-elle de serrer dun peu plus près lénigme fondamentale de lhystérie, le « saut du psychique dans le somatique». Nous pouvons au moins soupçonner comment une formation psychique - une pensée - en vient à disposer dune force qui lui permette de mobiliser des masses organiques brutes; cette force lui a été simplement fournie par une des plus importantes réserves dénergie de lorganisme, la sexualité génitale. Dautre part, on comprend également mieux comment il est possible que dans le symptôme hystérique des processus physiologiques acquièrent la capacité de représenter des processus psychologiques complexes et de sadapter de façon aussi subtilement nuancée à leur diversité multiforme.
Bref, nous nous trouvons devant la production dun idiome hystérique, dun jargon symbolique fait dhallucinations et de matérialisations.
En résumé, nous pouvons concevoir lappareil psychique de lhystérique comme un mouvement dhorlogerie dont le mécanisme serait inversé. La pensée, normalement, remplit la fonction de laiguille qui enregistre scrupuleusement les processus produits par les rouages internes. Dans lhystérie, laiguille est comme tiraillée par un hôte brutal et contrainte à un tour de force généralement étranger à sa nature; ce sont maintenant les mouvements de laiguille qui déclenchent le mécanisme interne.
On pourrait aborder les phénomènes de conversion hystérique sous un autre angle et considérer leur symbolisme. Freud a montré que le mode dexpression symbolique nétait pas seulement propre au langage du rêve mais à toutes les formes dactivité auxquelles participe linconscient. Or la concordance parfaite entre le symbolisme du rêve et celui de lhystérie nous frappe tout particulièrement.
Tout symbolisme onirique savère, après interprétation, relever du symbolisme sexuel et de même, les figurations par le corps de la conversion hystérique appellent toutes sans exception une interprétation symbolique sexuelle. De plus, les organes et les parties du corps qui dans le rêve représentent souvent symboliquement les organes génitaux sont précisément ceux auxquels recourt généralement lhystérique pour figurer ses fantasmes génitaux.
Voici quelques exemples le rêve dirritation dentaire représente symboliquement des fantasmes de masturbation; et jai analysé un cas dhystérie où ces mêmes fantasmes sexprimaient à létat de veille par des paresthésies dentaires. Dans un rêve que javais récemment à interpréter, on enfonçait un objet dans la gorge dune jeune fille qui en mourait; or lanamnèse du cas permet de voir dans ce rêve la représentation symbolique dun coït illégitime, de la grossesse et de lavortement clandestin qui ont mis en danger la vie de la patiente. On constate donc ici le même déplacement du bas vers le haut que dans le globus hystericus, la même utilisation de la zone pharyngienne et de la gorge au lieu des organes génitaux.
Le nez remplace souvent dans le rêve le membre viril; par contre, dans plusieurs cas dhystérie masculine, jai pu démontrer que la turgescence des cornets figurait des fantasmes libidinaux inconscients alors que les corps érectiles des organes génitaux demeuraient inexcitables. (Fliess a dailleurs montré bien avant la psychanalyse la relation entre le nez et les organes génitaux.) Il est fréquent de voir la grossesse représentée symboliquement dans le rêve par 1 « indigestion » ou par le vomissement, donc exactement comme dans le vomissement hystérique. Dans le rêve, aller à la selle signifie parfois un cadeau et souvent le désir de donner un enfant à quelquun, sens possible, nous lavons vu, de ce même symptôme intestinal dans lhystérie. Et ainsi de suite.
Une concordance aussi poussée fait supposer que la base organique sur laquelle sédifie tout le symbolisme de la vie psychique apparaît en partie dans lhystérie.
Après les Trois Essais sur la théorie de la sexualité de Freud, il est difficile de ne pas reconnaître dans les organes sur lesquels la sexualité des organes génitaux se trouve déplacée symboliquement les principaux points de localisation des stades antérieurs à la génitalité, soit les zones érogènes du corps. La voie suivie par le développement, qui va de lauto-érotisme à la génitalité en passant par le narcissisme et qui aboutit ainsi à lamour objectal, cette voie, dans le rêve comme dans lhystérie, est parcourue en sens inverse depuis le génital.
Donc, ici encore, il sagit dune régression qui amène lexcitation à investir ces étapes antérieures et leurs points de localisation au lieu des organes génitaux. Par conséquent, le « déplacement du bas vers le haut », si caractéristique de lhystérie, ne serait que le renversement du déplacement du haut vers le bas auquel la zone génitale doit sa primauté et dont le plein développement conduit à la polarité que nous avons signalée entre la fonction sexuelle et lactivité de penser.
Je ne prétends pas bien entendu que dans lhystérie la génitalité se décompose tout simplement en ses éléments premiers. Je crois plutôt quen loccurrence ces étapes antérieures servent uniquement de zones conductrices à lexcitation et que cette excitation elle-même conserve, même après déplacement, son caractère génital pour ce qui est de sa nature et de son intensité. On pourrait donc formuler les choses ainsi : dans la conversion hystérique, les auto-érotismes anciens sont investis de sexualité génitale, les zones érogènes et les pulsions partielles sont généralisée. Cette qualité génitale se manifeste dans la tendance des tissus à la turgescence et à lhumidification (Freud) qui contraint à la friction et, par là, à la liquidation de lexcitation.
La toute première théorie de la conversion concevait le symptôme de conversion hystérique comme labréaction daffects bloqués. Par la suite, ce « blocage » de nature inconnue sest avéré être, dans tous les cas, un refoulement. Ajoutons que ce refoulement concerne toujours des motions libidinales, et plus particulièrement des motions sexuelles génitales, et que tout symptôme hystérique, quel que soit langle sous lequel on le considère, apparaît comme une fonction génitale hétérotope. Les anciens avaient donc raison lorsquils disaient de lhystérie : « Uterus loquitur. »
Je ne puis clore ces réflexions sans indiquer quelques sujets de recherche qui se sont imposés à moi au cours de cette étude, comme dailleurs en bien dautres occasions similaires. A notre grand étonnement, nous voyons dans les symptômes hystériques des organes dimportance vitale se soumettre entièrement au principe de plaisir, sans nul égard pour leur fonction utilitaire propre.
Lestomac ou lintestin jonglent avec leur propre contenu et leur propre paroi au lieu de digérer et dévacuer ce contenu; la peau nest plus une enveloppe corporelle protectrice dont la sensibilité avertit des agressions trop intenses; elle se comporte comme un véritable organe sexuel dont le contact, sil nest pas perçu consciemment, procure néanmoins des satisfactions de plaisir inconscientes. La musculature, au lieu de participer comme dhabitude à la conservation de la vie par des mouvements fonctionnels, se complaît à mettre en scène des situations fantasmatiques de plaisir.
Et il ny a aucun organe, aucune partie du corps qui soit à labri de cette mise au service du plaisir. Je ne crois pas quil sagisse là de processus valables uniquement pour lhystérie, qui seraient par ailleurs insignifiants voire totalement absents. Certains processus qui se déroulent dans létat de sommeil normal laissent à penser que des phénomènes de matérialisation fantasmatique sont également possibles chez les non-névrosés. Je pense à cette hyperproduction singulière quon appelle pollution.
Au demeurant, il est probable que les tendances au plaisir dont font preuve les organes du corps ne cessent pas non plus complètement dans la journée, et il reviendrait à une physiologie du plaisir den découvrir toute limportance. Jusquà ce jour la science des processus vitaux a été exclusivement une physiologie utilitaire, elle ne sest occupée que des fonctions organiques utiles à la conservation.
Rien détonnant à ce que les traités de physiologie humaine et animale, si excellents et détaillés soient-ils, ne servent à rien lorsquil sagit de trouver des renseignements sur le coït. Ils ne peuvent rien nous dire ni des particularités de ce mécanisme réflexe si profondément enraciné, ni de leur signification onto- et phylogénétique. Et pourtant je crois ce problème dune importance centrale pour la biologie et jattends de sa solution des progrès essentiels pour cette discipline.
Ces diverses formulations du problème suffisent dailleurs à montrer quà lencontre de la conception courante selon laquelle la recherche biologique constituerait la condition préalable à tout progrès en psychologie, la psychanalyse nous aide à poser des problèmes biologiques qui ne pouvaient lêtre autrement.
Un autre problème, considéré jusquici uniquement sous langle psychologique, celui du don artistique, est éclairé quelque peu par laspect organique de lhystérie. Lhystérie, selon lexpression de Freud, est une caricature de lart. Or les « matérialisations » hystériques nous montrent lorganisme dans toute sa plasticité et même son habileté créatrice. Les prouesses purement « auto-plastiques »de lhystérique pourraient bien constituer le modèle des performances corporelles réalisées par les acteurs et les artistes, voire même le modèle des arts plastiques où les artistes travaillent un matériau fourni non par leur propre corps mais par le monde extérieur.