Psychanalyse et politique sociale
Certains écrivains, qui ne sont pas tous des adversaires de la science, ont jugé bon dassocier la psychanalyse à telle conception politique ou à telle conception du monde (Weltanschauung). Pour toute justification, dailleurs assez maladroite, de leur procédé, ils se contentent dindiquer le nombre dindividus qui se disent partisans de la psychanalyse parmi les tenants des différentes orientations politiques, et signalent les tendances qui concèdent une certaine liberté daction à cette branche de la psychologie.
En ce qui concerne le premier de ces points, il paraît extrêmement difficile de sappuyer sur une quelconque preuve, même si la situation pouvait être parfaitement clarifiée. Car, en fait, la proportion des partisans avoués ou non de la psychanalyse est à peu près identique dans les différentes tendances politiques. Il est facile de prévoir quune tendance politique ne peut empêcher laccès à certains faits scientifiques que pour un temps limité; ainsi les données astronomiques, si sévèrement combattues autrefois, ne sont plus soumises de nos jours quà lappréciation objective des milieux scientifiques. Dans le cas de la psychanalyse, il existe aussi un facteur purement subjectif qui contribue à assurer son indépendance par rapport à la politique.
Cette branche de la psychologie nest pas seulement une science théorique, mais aussi une science appliquée : cest un procédé thérapeutique psychique. Et comme nous savons quaucune position politique ne protège de la maladie, cest en nombre à peu près égal que les adeptes des différentes tendances sont amenés à faire appel au psychanalyste lorsquils tombent malades.
Il ne fait aucun doute quaprès les révolutions qui se sont produites aussi bien en Allemagne quen Autriche et en Hongrie, la psychanalyse a pris de lextension, même sur le plan officiel. Les mieux renseignés savent également que dès le Congrès de Psychanalyse de Budapest, cest-à-dire avant même la fin de la guerre, les responsables militaires de la Santé ont manifesté leur volonté dintroduire la psychanalyse à larmée et cest la fin de la guerre, cest-à-dire la révolution, qui les a empêchés de réaliser ce projet.
Par ailleurs il est également vrai que les révolutions favorisent par principe les orientations nouvelles ou négligées jusqualors par les milieux officiels, et la psychanalyse appartient à cette catégorie. Cette attitude porte parfois détranges fruits. Je me souviens par exemple dun groupe se réclamant dune ligne politique plutôt radicale qui, pendant plusieurs semestres, avait propagé les idées de Bergson avec le plus grand enthousiasme, pour la seule raison quelles étaient neuves et « modernes », sans sapercevoir que la thèse fondamentale de Bergson, ultra-idéaliste, résolument spiritualiste et mystique, était en parfaite contradiction avec les tendances du groupe.
Rien ne permet donc détablir un rapport entre le contenu dune tendance politique et le contenu dune science sur la seule base de la faveur témoignée par les partisans dune tendance donnée, ne fût-ce que pour suivre la mode, à une certaine discipline scientifique. En ce qui concerne plus particulièrement la psychanalyse, ceux qui connaissent à fond la littérature analytique savent bien que cette branche de la psychologie na jamais aspiré quà rendre compte de vérités scientifiques; en tout cas elle na jamais accepté de se détourner de la vérité, dans un sens ou un autre, pour complaire à une quelconque tendance au pouvoir.
Loin de sinféoder à tel ou tel dogme politique ou philosophique, elle a considéré aussi bien les conceptions philosophiques que les tendances politiques comme des expressions de la psychologie humaine. Notamment elle sest refusée de voir dans tel ou tel parti, individualiste ou collectiviste, le représentant de la véritable nature humaine, préférant attendre que lavenir amène le développement dune orientation «individualiste-socialiste» qui tiendrait compte des différences naturelles entre individus, de leur aspiration à lindépendance et au bonheur, au même titre que de la nécessité dune organisation que la vie en commun impose, mais qui est difficile à supporter.
Naturellement, cette différence de conception na pas empêché la psychanalyse dexprimer ses thèses chaque fois que la possibilité lui en était offerte. De même dans lavenir elle ne manquera pas de saisir toutes les occasions pour diffuser ses vérités le plus largement possible, du haut dune chaire si on le lui permet, ou par la littérature si les autres voies lui sont fermées. Peu importe quici ou là elle soit provisoirement reléguée dans lombre, puisquelle s intéresse à des phénomènes humains de portée générale qui font désormais lobjet de recherches dans le monde entier.
Autrefois on reprochait à la philosophie dêtre simplement 1« ancilla theologiae », la servante de la théologie. La science, elle, doit se garder dêtre au service de la politique. Mais la psychologie doit veiller avec une jalousie toute particulière à préserver sa souveraineté, puisquelle ne doit jamais se priver de la possibilité de porter un jugement impartial sur tous les phénomènes psychiques, y compris les mouvements politiques.
Naturellement, nonobstant ce reproche, ce sont peut-être justement les données fournies par la psychanalyse qui finiront par aboutir à la formation dune conception de lunivers. Nous ignorons quelles en seront les lignes directrices et dailleurs cela ne nous intéresse guère pour le moment car les questions qui nous préoccupent actuellement sont beaucoup plus élémentaires, donc beaucoup plus importantes.
Cependant nous pouvons à priori affirmer que la psychanalyse, discipline qui tient compte tant des facteurs endogènes que des facteurs exogènes, ne donnera jamais naissance à une orientation où les exigences, historiquement fondées, de la vie pulsionnelle ne seraient pas prises en considération au même titre que les exigences du présent et du futur, et quelle ne sera le porte-parole ni dune adhésion aveugle aux traditions, ni de la destruction à tout prix, autrement dit, dune politique de «table rase ».
Tout à lheure jai dû mélever contre la pratique qui consiste à mettre dans le même sac les tendances de la psychanalyse et certaines théories sociales. Le meilleur argument à cet égard est que le groupe de sociologues théoriciens et de socialistes de tribune qui dirige des attaques violentes et pas toujours très honnêtes contre les théories de Freud est précisément celui auquel on avait coutume de nous assimiler. Il serait sans doute intéressant dexaminer de près les véritables motifs de ces attaques.
Déminents penseurs, chefs de file des tendances politiques fondées sur le matérialisme historique, commencent à se rendre compte de tous les échecs quils auraient peut-être pu éviter sils navaient donné une base aussi exclusivement matérialiste à leurs efforts de progrès vers le socialisme, et sils avaient également pris en considération lunivers psychique des hommes dont il sagissait daméliorer le sort.
Ainsi ont-ils découvert que cétait une erreur de négliger le point de vue psychologique et de surestimer limportance des facteurs économiques. Maintenant que pour réparer cette insuffisance - « après la bataille », pourrait-on dire - différentes psychologies soffrent à eux, il est à craindre quils ne fassent preuve, une fois de plus, du même défaut dinformation qui, malgré leurs éminentes qualités en dautres domaines, semble les caractériser sur le plan de la psychologie.
Au lieu de sappuyer sur une psychologie exempte de tout parti pris, dont lauthenticité est précisément garantie par son indépendance à légard de toutes les tendances, ils se rabattent sur des théories psychologiques qui leur paraissent propres à justifier leur tactique actuelle, la prise du pouvoir. Dailleurs on a pu rencontrer certains psychologues qui se sont réclamés de la psychanalyse pour écarter ou minimiser tout facteur psychique autre que le désir du pouvoir, légoïsme,. alors que la psychanalyse accorde une importance égale à tous.
Cette psychologie a pris pour principal bouc émissaire lexpression psychique de lautre grand instinct biologique, la sexualité, que la science de Freud nhésite pas à considérer à sa juste valeur. Les partisans de cette tendance sefforcent infatigablement de démontrer que la sexualité nest quune manifestation détournée du désir de domination, une sorte de fiction, de «comme si » (Als-ob), dont limportance véritable est nulle ou négligeable.
Seul lavenir dira si cest cette tendance adlérienne de « psychologie individuelle » qui offre les meilleures perspectives de solution pour les problèmes individuels et sociaux, ou bien la psychanalyse de Freud. Nous recommandons aux indécis de lire le dernier ouvrage de Freud, « Psychologie collective et analyse du Moi », qui leur apportera la conviction quactuellement encore la démarche classique du maître a plus de valeur que les efforts doriginalité des épigones.