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L'armoire aux poisons de la science

C'est à la psychanalyse qu'est revenue la tâche d'exhumer les problèmes posés par la sexualité qui moisissaient depuis des siècles dans l'armoire aux poisons de la science. Il semble que déjà, dans la succession selon laquelle se fait le choix des problèmes, un certain ordre se dégage, qui pourrait avoir un caractère contraignant. Même les personnes professant la plus grande liberté de pensée, lorsqu'elles donnent des explications à un enfant, achoppent sur la question comment le fœtus arrive-t-il à l'intérieur de la mère?

Les préoccupations analytiques de même, ont porté davantage et plus profondément d'une part sur la grossesse et l'accouchement, d'autre part sur les actes préparatoires au coït et les perversions ; on négligeait dans le même temps les processus du coït même et leur signification.

Je dois ici avouer que les pensées que je m’apprête à publier gisent, du moins dans leurs grandes lignes, depuis plus de neuf années au fond d'un de mes tiroirs. Je suppose que mes hésitations qui en ont retardé la publication (ou si l'on veut : l'accouchement), ne proviennent pas seulement de raisons objectives, mais également de résistances.

La base de mes réflexions a été fournie par certaines observations faites au cours de l'analyse d'hommes impuissants. Ce fait en soi est encourageant; nous savons combien souvent la déformation pathologique, en mettant en lumière tel ou tel constituant qui existe souvent à l’état latent dans un processus physiologique ou psychologique, nous permet d'atteindre à la compréhension du processus normal.

Abraham, cet explorateur passionné des organisations prégénitales, a rapporté l'éjaculation précoce à une association trop étroite entre la génialité et l'érotisme urétral. Les individus atteints de cette affection traitent leur sperme avec la même légèreté que si ce n'était que de l'urine, c’est-à-dire un déchet de l'organisme, dépourvu de valeur.

Je peux compléter ces observations en y ajoutant des cas où au contraire les malades se montraient exagérément avares de leur sperme et ne souffraient en fait que d'une incapacité à l'éjaculation.

Autrement dit, seule l'expulsion du sperme leur était impossible, ils conservaient intacte leur capacité d'érection et d'intromission. Dans les fantasmes inconscients et parfois conscients de tels malades, l'identification du processus du coït à la défécation joue un rôle primordial (identification du vagin aux cabinets, du sperme au contenu intestinal, etc.).

Souvent, ces malades déplacent sur l'acte du coït l’entêtement et l'opposition qu'ils avaient manifestés dans leur enfance à l'égard de la contrainte représentée par les exigences de la culture : ils sont impuissants quand c'est la femme qui désire le coït; l'érection ne se produit que lorsque l'accomplissement de l'acte, pour une raison quelconque, est défendu ou inconvenant par exemple pendant la période menstruelle).

Ils sont sujets à des explosions de haine et de rage, ou bien leur désir s'éteint si, au cours du coït, la femme les trouble par la moindre chose.

On pouvait émettre l'hypothèse que l'organisation anale de ces malades est dans le même rapport étroit avec l'acte sexuel que, selon les constatations d'Abraham, l'urétralité, chez les sujets souffrant d'éjaculation précoce. Force nous fut donc de supposer que l'impuissance masculine présentait également une technique anale particulière.

J'avais déjà remarqué par ailleurs qu'il n'était pas rare de constater des troubles mineurs de l'acte sexuel présentant un rapport avec la défécation. Beaucoup d'hommes éprouvent le besoin de déféquer avant le coït; de graves désordres intestinaux d'origine nerveuse peuvent disparaître lorsque les inhibitions psychiques de la génitalité sont levées par l'analyse.

La constipation opiniâtre qui apparaît à la suite d'une masturbation excessive, avec gaspillage de sperme, est bien connue. Parmi les « régressions caractérielles », il y a lieu de mentionner ici le cas de ces hommes, par ailleurs généreux, qui se montrent mesquins et même véritablement avares précisément à l'égard de leurs épouses.

Pour éviter tout malentendu, dès maintenant je tiens à signaler que, pour le traitement psychanalytique des impuissances aussi bien de type anal que de type urétral, il n'a pas été nécessaire de pousser aussi avant dans le domaine de la biologie nos recherches intéressant les causes psychiques du phénomène morbide; comme dans toutes les névroses basées sur des déplacements d'affects, il convenait de les chercher dans le complexe d’œdipe et dans le complexe de castration en rapport avec ce premier.

La diversification des types d'impuissance selon les points de vue anal et urétral ne s'est présentée que comme le produit accessoire de la spéculation, susceptible de mettre en évidence les voies suivant lesquelles un mobile psychique provoque, de façon régressive, l'apparition du symptôme.

Nous devons aussi remarquer que les deux modes d'impuissance ne s'observent pratiquement jamais isolement ; il est fréquent, comme nous avons pu le constater, qu'un individu souffrant d'éjaculation précoce, c'est-à-dire d'impuissance de caractère urétral, acquière en cours d'analyse la faculté d'érection et d'intromission, mais perde provisoirement la capacité d'éjaculation, donc devienne aspermatique.

L'impuissance primitivement de type urétral passe ainsi an type anal. La conséquence en est un développement apparent de la puissance, mais qui n'apporte de satisfaction qu'à la femme. Seule la poursuite de l'analyse jusqu'à son terme peut équilibrer en quelque sorte ces deux types de réflexes et amener le rétablissement d'une puissance complète.

Ces observations me conduisent à envisager l’hypothèse que la coopération efficace des innervations anale et urétrale est indispensable à l’installation d'un processus d’éjaculation normal; s'il est impossible en règle générale d'isoler ces deux types d'innervation, c'est parce qu'ils se recouvrent mutuellement, alors que dans l’éjaculation précoce se manifeste seule la composante urétrale, et dans l’éjaculation retardée, seule la composante anale.

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