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Des érotismes qui conservent leur originalité

Le développement sexuel de l'individu, selon les Trois Essais sur la sexualité de Freud, atteint son point culminant lors de l'établissement de la primauté de la zone génitale, en remplacement des auto-érotismes antérieurs (stimulation des zones dites érogènes). Les érotismes et les stades d'organisation dépassés ne persistent dans l'organisation génitale définitive qu'en tant que mécanismes de «jouissance préliminaire».

Nous devons ici poser la question : la décomposition analytique du processus d'éjaculation que nous venons de tenter ne nous donne-t-elle pas les moyens d'élucider, en partie tout au moins, ces processus plus délicats qui interviennent dans l'établissement du rôle directeur de l'appareil génital ?

Car ce que j'ai appelé, d'un terme technique de biologie, la coordination des innervations anale et urétrale, pourrait être décrit, dans le vocabulaire de la théorie de la sexualité, comme le fusionnement des érotismes anal et urétral pour aboutir à l’érotisme génital. J'aimerais désigner cette nouvelle conception d'un terme particulier. Appelons donc « amphimixie » des érotismes ou des instincts partiels le fusionnement de deux ou plusieurs érotismes en une unité supérieure.

Dès cette première tentative pour constituer une théorie psychanalytique de la génitalité, nous nous heurtons à deux objections. La première provient de ce que la biologie ne nous permet pas de concevoir les circonstances d'apparition d'une telle amphimixie. S'agit-il d'un mode d'innervation emprunte' à un ou même deux organes par un troisième ? Ou bien s'agit-il de processus chimiques comparables à l'accumulation des produits endocriniens qui se potentialisent ou se freinent mutuellement? Sur ces points nous devons reconnaître notre parfaite ignorance.

Mais si c'était là notre seule difficulté, nous pourrions nous en tenir bravement à notre essai d'interprétation. En effet il est parfaitement possible que l'interprétation d'un processus soit exacte et claire du point de vue de l'analyste, sans que l'aspect biologique ait pu être entièrement élucidé jusque-là.

Toute la théorie de la sexualité de Freud est une théorie psychanalytique dont la confirmation biologique devra être fournie ultérieurement par les biologistes.

La deuxième objection, métapsychologique, à la théorie de l'amphimixie, parait beaucoup plus sérieuse, car elle est issue de réflexions appartenant au domaine propre de la psychanalyse. Jusqu'à présent la métapsychologie a travaillé en s'appuyant sur l’hypothèse de mécanismes chargés ou non d'énergie. Tenant compte seulement de la quantité d'énergie et non de la qualité, on attribuait la diversité des modes de déroulement des processus aux différences entre les mécanismes.

Jusqu'à présent, nous avons toujours considéré le psychisme comme un ensemble de mécanismes d'espèces diverses, fonctionnant avec de l'énergie d'une seule sorte. Ainsi des quantités d'énergie peuvent se déplacer d'une organisation à l'autre, mais il n'a jamais été question de façon précise de déplacements qualitatifs en général, et encore moins des différences fondamentales entre les qualités d'énergie que réclame justement la théorie de l'amphimixie.

Mais un examen plus attentif nous amène à constater qu'une telle hypothèse était tacitement contenue dans les tréfonds de certaines de nos convictions analytiques. Je pense en premier lieu aux phénomènes de conversion et de matérialisation hystériques. Je les ai conçus comme un «fonctionnement génital hétérotopique », une génitalisation régressive d'auto-érotismes dépassés ; autrement dit, comme des processus où des érotismes typiquement génitaux (érectilité, tendance à la friction, à l'éjaculation : donc un syndrome qualitativement bien connu) se trouvent déplacés des organes génitaux sur une autre partie du corps, plus « innocente».

Cependant ce déplacement « du bas vers le haut » n'est probablement pas autre chose que l'inversion de la descente amphimictique des érotismes vers les organes génitaux ; c'est en effet précisément ainsi que s'établit, nous l'avons vu, la primauté de la zone génitale.

Ne nous laissons donc pas non plus décourager par l'objection métapsychologique qui peut être opposée à la théorie de l'amphimixie. Et même, le problème se pose de savoir s'il ne nous faudra pas remplacer l’hypothèse, fort séduisante par sa simplicité, d'une seule espèce d'énergie pour de nombreuses espèces de mécanismes, par l'idée de la multiplicité des espèces d'énergie. Nous l'avons d'ailleurs déjà fait lorsque nous avons imaginé des mécanismes psychiques investis tantôt par les tendances du Moi, tantôt par les tendances sexuelles.

On ne peut donc nous accuser d'inconséquence si nous nous basons sur l'hypothèse d'érotismes qui peuvent être déplacés et combinés entre eux, tout en conservant leur originalité qualitative.

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