banner_Fenichel.gif (4136 octets)

La méthode de la psychanalyse

Remarques préliminaires

Ce qui suit n’est ni une présentation de la technique psychanalytique, ni une explication de sa méthode thérapeutique. La première sort du cadre de ce livre et la deuxième sera traité plus loin. Nous n’exposerons que quelques faits de base concernant la méthode scientifique utilisée pour recueillir les documents psychologiques et psychopathologiques que nous discuterons.

Il est facile, aujourd’hui, d’exposer les principes de la méthode psychanalytique. Historiquement, il se sont peu à peu développés par les besoins de la pratique psychothérapique. Chaque parcelle de la nouvelle méthode permettait de nouvelle trouvailles qui pouvaient servir à leur tour à l’amélioration de la méthode. Aujourd’hui, on peut justifier la méthode en expliquant son assise théorique. En réalité la théorie n’a pas précédé la méthode ; bien plutôt, elle a été fondée à l’aide de la méthode.

La règle fondamentale

La psychologie dynamique a pour tâche de reconstituer à partir de certaines manifestations données, la constellation de forces qui sont à la source des phénomènes. Sous le tableau manifeste et changeant se cachent ses fondements dynamiques : les pulsions pressant à la charge et les contre-forces d’inhibition. Les premiers efforts de l’analyste s’appliquent à éliminer les obstacles qui empêchent ces forces de s’exprimer plus directement. Il se charge d’atteindre ce résultat au moyen de la règle dite " règle fondamentale ". On demande au patient de dire, sans sélection, tout ce qui lui passe par l’esprit.

Pour comprendre le sens de cette règle, il faut se rappeler comment se comporte, dans la vie courante, une personne qui ne la suit pas. Ses pulsions aux actes ou à la parole sont déterminées a) Par des stimuli externes de toute espèce auxquels il réagit ; b) Par son état physique qui lui apporte des stimuli internes et détermine le mode et l’intensité des impressions qu’il recevra des stimuli externes ; c) Par certains buts conceptuels, la pensée de ce qu’il veut dire ou faire, qui lui font supprimer ce qui n’appartient pas au sujet, et d) Par les dérivés de toutes les impulsions refoulées qui cherchent à trouver leur décharge.

Le psychanalyste veut comprendre ce dernier groupe de facteurs déterminants et, pour cela, il essaye d’exclure le plus possible les trois premiers afin de rendre le dernier plus reconnaissable. Pendant la séance d’analyse, les stimuli externes sont réduits au minimum et demeurent relativement constants.

Dans ses débuts, Freud demandait même aux patients de fermer les yeux pour exclure les perceptions visuelles qui pouvaient les distraire. Mais plus tard il est apparu que le danger d’inviter le patient à isoler l’opération analytique d’une réalité qu’il faut voir " les yeux ouverts ", est en général plus grand que les gains escomptés.

Un état physique aigu et inhabituel, comme la douleur ou la faim, ou la menace d’un danger, est une réelle entrave à la production d’associations fructueuses, parce qu’il obscurcit la production des dérivés.

Un patient rêvait exclusivement de nourriture et son analyse ne semblait pas progresser. Il apparut qu’en réalité, il ne mangeait pas à sa faim. Quand il eut réussit à trouver du travail, les rêves " oraux " disparurent et l’analyse se déroula normalement.

L’élimination du troisième facteur gênant, - les buts conceptuels conscients du Moi -, est le principal objet de la règle fondamentale. Quand ces buts de sélection conceptuels du Moi ont été exclus, ce qui s’exprime est déterminé plutôt par des tensions et des impulsions intérieures qui attendent l’occasion de s’extérioriser. L’analyste essaye d’apprendre au patient à éliminer les buts conceptuels et à ne pas faire de sélection dans ce qu’il dit. En fait le patient ne doit avoir aucune activité : sa seule tâche est de ne pas entraver les impulsions qui surgissent en lui.

" Tout dire ", est beaucoup plus difficile qu’on ne le croit. Même celui qui essaye consciencieusement d’adhérer à la règle, omet de dire beaucoup de choses parce qu’il les estime sans importance, trop stupide, trop indiscrètes et ainsi de suite. De nombreux patients n’arrivent jamais à appliquer la règle fondamentale, parce qu’ils ont trop peur de perdre le contrôle et qu’avant de pouvoir exprimer quoi que ce soit, ils sont obligés de l’examiner pour bien voir ce que c’est.

Il n’est donc pas si simple d’exprimer l’inconscient en essayant simplement d’obéir à la règle fondamentale. La règle il est vrai, élimine des milliers de buts conceptuels de la vie quotidienne, mais elle est incapable d’éliminer toutes les contre -forces du Moi. Même s’il était possible d’écarter toute pensée dirigée et de se concentrer seulement sur ce qui vient spontanément, on ne se trouverait pas encore en présence des pures impulsions tendant à la décharge. Les résistances les plus fortes et les plus profondes,- celles qui sont originaires de l’enfance et qui sont dirigées contre l’éruption de pulsions inconscientes – ne peuvent pas être balayées par la convention de tout dire. Ainsi tout ce que rapporte le patient n’est pas simplement le reflet de l’inconscient qui devient conscient. Nous avons plutôt le tableau d’une lutte entre certaines impulsions inconscientes (qui se dévoilent relativement plus clairement en analyse que dans une conversation ordinaire) et certaines résistances du Moi, dont le patient est également inconscient ou qui ne lui apparaissent que sous des formes déguisées. On peut reconnaître, dans les expressions du patient, des plus et des moins dans son approche de quelque chose " qu’il veut vraiment dire ".

L’interprétation

Et maintenant, qu’est-ce que fait l’analyste ? 1° Il aide le patient à éliminer ses résistances autant que possible. Bien qu’il puisse appliquer différents moyens, fondamentalement, l’analyste attire l’attention du patient sur les effets de ses résistances, résistances que le patient ignore tout à fait ou dont il est insuffisamment instruit ; 2° Sachant que ce que dit le patient fait vraiment allusion à d’autres choses, le psychanalyste essaye de déduire ce qui se cache derrière les allusions et d’en faire part au patient. Lorsqu’il y a un minimum de distance entre l’allusion et le vrai sujet, l’analyste donne au patient des mots pour exprimer des sentiments qui effleurent la surface et il leur facilite ainsi le passage à la conscience.

L’opération qui consiste à déduire ce que le patient veut vraiment dire et à lui en faire part, s’appelle l’interprétation. puisque interpréter signifie aider quelque chose d’inconscient à devenir conscient en le nommant à l’instant ou il cherche à se faire jour, les interprétations efficaces ne peuvent être données qu’a un point précis : là où l’intérêt du patient s’attache momentanément. Les vrais impulsions instinctuelles offensantes de l’enfance sont si loin de pouvoir être ressenties, qu’au début, naturellement, l’interprétation ne s’occupe pas d’elles mais plutôt de leurs dérivés. Les attitudes de défense sont plus proches de la faculté de compréhension du patient et sont donc interprétées les premières.

On a demandé pourquoi les connaissances théoriques sur le contenu et les mécanismes des névroses, ne pouvaient être appliquées à réduire le temps, si regrettablement long, requis par la psychanalyse. Si vous savez que la base d’une névrose est ce que vous appelez le " complexe d’oedipe ", pourquoi ne pas dire tout de suite au patient qu’il aime sa mère et qu’il veut tuer son père et le guérir par cette révélation ? Il y eut, un temps, une école de pseudo-analyse relativement importante, qui pensait qu’il fallait " bombarder " le patient d’interprétations profondes ; et l’on trouve dans la littérature psychanalytique elle-même, des passages où il est dit qu’une " interprétation profonde " rapide peut avoir raison de l’angoisse d’un patient. Les tentatives de ce genre demeurent nécessairement stériles. Le patient qui n’y est pas préparé, ne peut pas faire le rapprochement entre ce qu’il ressent affectivement et ce qu’il entend dire par son analyste. Une telle " interprétation " n’interprète rien du tout.

Le simple fait d’informer le patient qu’il y a en lui quelque chose qui lutte contre son adhésion à la règle fondamentale, l’incline à découvrir en lui-même quelque chose dont il ne se doutait pas auparavant. L’interprétation, qui dirige l’attention du patient sur ce " quelque chose " qu’il n’avait pas remarqué jusqu’ici, se propose le même but que le professeur d’histologie lorsqu’il dit à ses élèves ce qu’il faut chercher sous un microscope. Naturellement, ce n’est pas le seul manque d’expérience qui empêche l’analysé de voir clair dans sa propre attitude ; il a de puissants mobiles pour refuser de savoir.

En fait, on n’attaque pas les résistances par la seule interprétation ; on se sert également d’autres moyens propres à inciter les gens à faire une chose désagréable. L’analyste essaye de convaincre le patient que la tâche déplaisante est nécessaire ; il utilise aussi ses bonnes dispositions envers lui. Mais partout où c’est possible, il se sert de l’interprétation. La perception des paroles de l’interpétateur, coïncidant avec la présence préconsciente du dérivé naissant, modifie le conflit de force entre les défenses et les impulsions refoulées en faveur de ces dernières, et de nouveaux dérivés, moins déformés, deviennent tolérables. L’interprétation divise le Moi en deux parties : l’une qui observe et l’autre qui ressent, de telle façon que la première juge le caractère irrationnel de la seconde.

Comment le psychanalyste peut-il savoir exactement à quoi les paroles du patient font allusion ? Les résistances ont déformé ce qu’il rapporte au point de le rendre méconnaissable. C’est l’affaire de l’analyste, que de corriger, par son travail d’interprétation, les déformations causées par les résistances et d’inverser leur mécanisme. Ce travail de reconstruction a souvent été comparé, avec raison, à l’interprétation des découvertes archéologiques. On peut en faire plus facilement la démonstration en prenant des exemples d’erreurs, de lapsus et de rêves, qu’avec une névrose in toto.

Procédés de déformation

La déformation est produite de bien des manières. On peut énumérer quelques-uns des procédés en jeu :

  1. Il peut manquer des chaînons dans les associations du patient : à l’examen
  2. on découvre que les chaînons manquants sont liés à des affect, des souvenirs spécifiques ou, en général, à des attitudes auxquelles on pourrait s’attendre dans certaines conditions. Quand l’analyste remarque de ces hiatus, il sait que les forces de censure du Moi se sont servies de leurs ciseaux ;

  3. Des affects antérieurement refoulés s’expriment dans de nouveaux rapports.
  4. Si un homme doit ravaler sa colère contre son patron, il sera peut être furieux contre sa femme. C’est pourquoi, quand il remarque qu’un affect est hors de proportion avec une situation donnée- qu’il soit trop fort ou d’une qualité inattendue – l’analyste sait qu’il a affaire au dérivé d’autre chose ;

  5. Il y a d’autres " substituts " que les affects : la déformation peut consister à

remplacer une idée quelconque par une autre qui lui est liée par association. Tout ce que le patient exprime, non seulement en paroles mais en mouvements, en attitudes, en erreurs, peuvent être des allusions à autre chose. Ces liens d’associations sont d’ordre divers. L’allusion et son vrai sujet peuvent avoir des caractères communs ou similaires. La chose qu’on dit et celle que l’on veut dire peuvent être les différentes parties d’un seul et même tout ; tant que l’analyste ne connaît pas le tout, il ne peut pas supposer ce qui est signifié. Plus l’analyste sait de choses sur l’histoire personnelle de son patient, mieux il peut comprendre ; en particulier, ce n’est souvent que par leurs rapports historiques que les symptômes névrotiques deviennent compréhensibles.

Puisque l’inconscient tend sans cesse vers l’expression, le meilleur moyen qu’a l’analyste de découvrir le sens vrai des divers propos du patient, consiste à leur trouver des facteurs communs. L’analyste est souvent mis sur la bonne piste par les correspondances ou les contradictions entre les dires du patient, ou entre ses paroles et ses gestes, ou entre ses paroles et ses sentiments. A certains moments, la façon même dont le patient rapporte quelque chose doit être interprétée comme l’expression d’une pensée inconsciente spécifique. Il faut aussi noter que nous partageons tous un réservoir commun d’expressions – le symbolisme – qui sert à déformer le sens des choses.

Le travail d’interprétation de l’analyste ne consiste évidemment pas à s’arrêter pour examiner chaque expression du patient en se disant : " A-t-il omis quelque chose ici ? La remarque qu’il vient de faire n’est elle qu’un fragment d’une série de pensées ? Il faut peut-être y trouver quelque rapport avec son histoire personnelle ? Quel est le lien entre ce que le patient vient de dire et ce qu’il disait il y a cinq minutes, ou hier ? L’expression du visage du patient est elle en harmonie ou en désaccord avec ce qu’il exprime ? Est ce que l’image qu’il vient d’évoquer est sur la liste des symboles donnée par Freud ? Sa réaction affective va t-elle de pair avec ses propos ? " et ainsi de suite. Que l’analyste prenne le temps d’analyser tout cela et le patient aura déjà changé de sujet. Non, la découverte de ce que le patient veut vraiment dire n’implique pas l’analyse consciente de toutes les déformations possibles, mais plutôt une " empathie " intense avec la personnalité du patient. l’outil dont se sert l’analyste pour ce travail est son propre inconscient.

Cet aveu retire-t-il tout caractère scientifique à la méthode psychanalytique ? Comment l’analyste, travaillant avec son intuition, peut-il être sûr de l’exactitude de ses conclusions ? Nous réservons notre réponse pour l’instant.

Nous avons dit qu’une interprétation ne peut être efficace que si elle est faite au moment où il y a un minimum de distance entre ce que dit le patient et ce qu’il veut dire. Comment l’analyste peut-il savoir quand il faut interpréter ? La réponse est qu’il doit être constamment au fait des résistances qui sont en jeu à tout moment donné.

Types de résistances

Les résistances s’expriment de mille manières. Tout ce qui empêche le patient de produire du matériel inconscient, est une résistance. Il n’est pas possible d’énumérer tous leurs modes d’expression. le patient peut se taire, ou il peut tant parler qu’il est impossible de trouver de facteur commun dans ce qu’il dit. Ses propos semblent s’écarter de plus en plus de ce qu’il veut vraiment dire : ils s’étendent en surface plutôt qu’en profondeur.

Si nous attirons là dessus son attention, le patient peut répondre : " Vous m’avez demandé de vous dire tout ce qui me venait à l’esprit. Si mes associations ont tendance à s’éparpiller dans tous les sens, doit je abandonner la règle fondamentale de l’analyse ? " La réponse est facile : le patient doit suivre la règle d’aussi près qu’il peut. Néanmoins , s’il n’apparaît aucun facteur commun, l’analyse se trouve en présence d’un problème antérieur qu’il faut envisager avant de pouvoir soupçonner le sens de ces associations d’idées : pourquoi s’étendent-elles dans toutes les directions ?L’analyste et le patient doivent coopérer pour savoir pourquoi le patient exprime sa résistance précisément sous cette forme.

Le patient peut oublier certaines choses, des événements importants de la veille, ou quelque chose qui a été déjà discuté au cours de l’analyse. Il peut critiquer tous les commentaires de l’analyste, il peut se sentir opposant, ou mal à son aise.

Le but de l’analyse est de montrer au patient les résidus de son passé qui troublent ses sentiments et ses réactions actuels – de mettre le présent en rapport avec le passé. D’ou l’une des formes de résistance qui consiste à parler seulement du présent en refusant de voir le passé ; à l’opposé, le patient ne donne que des souvenirs d’enfance et se refuse à voir leurs représentations dans la vie présente.

L’une des visées de l’analyse est de confronter le Moi raisonnable du patient avec les émotions irrationnelles qui poursuivent en lui leurs effets. D’ou une autre forme de résistance : le patient est toujours raisonnable et refuse de pactiser avec la logique particulière des émotions ; dans la forme de résistance inverse, le patient est sans cesse plongé dans un monde obscur d’émotions, sans pouvoir s’en libérer et s’en écarter assez pour les voir raisonnablement.

Sous toutes ses formes, les résistances se reconnaissent facilement comme telles. Mais il y en a d’autres qui opèrent beaucoup plus secrètement. Un patient, par exemple, peut paraître faire du bon travail analytique ; il peut mieux comprendre les forces qui opèrent en lui, sentir des rapports et ramener au jour des souvenirs d’enfance – et pourtant il n’y a aucun changement dans sa névrose. Ceci peut être dû à l’action de diverses résistances cachées. Certaine attitude du patient, qui n’a pas été elle même analysée, peut annuler les effets de l’analyse. Par exemple, il peut avoir un sentiment de doute : "Tout cela serait très bien si c’était vrai, mais je ne sais pas si c’est vrai. " Ou encore, le patient peut avoir compris ce que ses associations et les interprétations de l’analyste lui on fait voir et cependant cette connaissance reste entièrement en dehors de la vie réelle. C’est comme s’il se disait : "Tout ceci n’est valable que tant que je suis étendu sur ce divan. " Ou bien le patient peut n’accepter que par courtoisie tout ce que l’analyste lui dit ; mais c’est justement cette attitude courtoise qui le met à l’abri de revivre à fond ses conflits instinctuels et c’est elle qu’il faut donc analyser en premier ; il y a des résistances intellectuelles : le patient cherche à réfuter la valeur théorique de la psychanalyse, au lieu d’essayer de voir clair dans sa propre vie. Et il y a celles du type inverse : certains patients deviennent des défenseurs enthousiastes de la psychanalyse pour éviter de l’appliquer à eux-mêmes.

Une forte résistance momentanée, comme le refus de discuter un point particulier, est beaucoup plus facile à manier que les " résistances de caractères ". celles-ci sont des attitudes acquises antérieurement par le patient afin de maintenir ses refoulements et qu’il manifeste maintenant dans son analyse. Il faut d’abord démonter ces attitudes avant de pouvoir lever les refoulements.

Le transfert

La répétition envers l’analyste d’attitudes antérieurement acquises, n’est qu’un exemple de la catégorie de résistance la plus significative, dont le maniement est le point central de l’analyse : les résistances de transfert. Comprendre le contenu de l’inconscient d’un patient par ses propos est, relativement, la partie la plus facile du travail de l’analyste ; la plus difficile est le maniement du transfert.

Il est tout à fait naturel, qu’au cours du traitement analytique, le patient produise de puissant affects. Ce sera sous la forme d’angoisse ou de joie, de l’accroissement de la tension intérieure au delà de sa limite supportable ou du sentiment heureux d’une détente complète ; soit aussi sous la forme de sentiments spécifiques envers l’analyste : le patient ressentira une joie intense parce qu’il est aidé ou une haine farouche parce que l’analyste l’oblige à subir une expérience désagréable. Mais le problème se complique quand l’affect du patient est en contradiction avec se qui se passe dans l’analyse, comme lorsqu’un patient déteste son analyste parce qu’il l’aide, ou l’aime parce qu’il lui impose une restriction désagréable. Le problème se complique encore davantage quand, de toute évidence, la patient dénature la situation réelle et qu’il aime ou hait son analyste pour quelque chose qui, aux yeux de l’analyste, n’existe pas. Ces fausses interprétations de la situation analytique se produisent couramment dans presque toutes les analyses. Freud fut d’abord surpris quand il observa ce phénomène ; aujourd’hui, les découvertes de Freud permettent aisément de le comprendre théoriquement. La situation analytique provoque la remontée des dérivés de ce qui a été refoulé. Tandis qu’une résistance s’y oppose en même temps. Ces dérivés peuvent surgir sous l’aspect de puissants besoins émotionnels concrets, ayant pour objet la personne qui, par hasard, se trouve là. La résistance déforme les rapports réels. Le patient se méprend sur le présent en termes du passé ; et, au lieu de se souvenir de ce passé, il tend à le revivre sans reconnaître la nature de ses actes, et de le vivre, cette fois, d’une manière plus heureuse qu’il ne l’avait fait dans l’enfance. Il " transfère " au présent ses attitudes du passé.

En analyse, le transfert a un double aspect. Fondamentalement, on doit le considérer comme une forme de résistance. En les revivant, le patient se défend de se souvenir de ses conflits d’enfance et se défend de les résoudre. Les activités de transfert servent à déformer les rapports initiaux (puisque l’objet n’est pas le bon et que la situation ne convient pas) : la décharge obtenue est donc nécessairement insuffisante. L’analysé, qui cherche une satisfaction immédiate de dérivés au lieu de faire face à ses pulsions premières, essaye d’utiliser un substitut : la mise en court-circuit de ses pulsions refoulées. Mais d’autre part, le transfert offre à l’analyste une occasion unique pour observer directement le passé de son patient et pour comprendre ainsi la marche de ses conflits.

Dans la vie courante il y a aussi des situations de transfert. C’est un trait de caractère humain très général que d’interpréter ses propres expériences à la lumière du passé. Plus les pulsions refoulées cherchent à s’exprimer dans les dérivés, plus on est gêné pour évaluer correctement les différences entre le présent le passé, et plus l’élément de transfert du sujet est important. Toutefois la situation psychanalytique favorise particulièrement le transfert de deux façons : 1. Le milieu auquel on réagit a un caractère relativement constant, ce qui fait que l’élément de transfert des réactions devient beaucoup plus important ; 2. Tandis que dans d’autres situations, les gens réagissent aux actes et aux paroles d’une personne – ce qui provoque de nouvelles réactions et fait naître de nouvelles réalités, le tout obscurcissant le caractère de transfert de l’acte initial – à l’inverse, l’analyste ne fournit aucune provocation réelle au patient et ne répond à ses démonstrations affectives qu’en l’instruisant sur son comportement. Ainsi le caractère de transfert des sentiments du patient devient plus clair. La réaction de l’analyste au transfert est la même qu’à toute autre attitude du patient : il interprète. Il reconnaît dans cette attitude un dérivé de pulsions inconscientes et essaye de le faire voir au patient.

En pratique, ce travail est beaucoup plus difficile que toute autre forme d’interprétation. si l’analyste se conduisait comme les parents du patient se sont conduits dans le temps, il ne pourrait pas l’aider, car il n’obtiendrait que la répétition de ce qui s’est passé dans l’enfance. Si, au contraire, l’analyste se conduisait en prenant le contre-pied de l’attitude des parents, il ne pourrait pas non plus guérir, car il ne ferait que satisfaire les souhaits de résistance du patient. L’analyste ne doit donc faire ni l’un ni l’autre. S’il devait se sentir flatté par l’amour du patient et lui répondre en nature, ou s’il devait être blessé par ses sentiments de haine, bref, s’il devait réagir aux affects par des contre-affects, il interprèterait sans résultat, car le patient pourrait répondre à ses interprétations : " Non ! Je vous aime, ou vous déteste, non pas parce que j’ai des tendances insatisfaites à l’amour, ou à la haine, restes encore actifs de mon passé, mais parce que vous vous êtes vraiment conduit d’une façon adorable, ou détestable ! "

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles les instituts de psychanalyse exigent que tous les analystes soient analysés. C’est d’abord que l’on ne peut pas donner de démonstrations cliniques dans un cours de psychanalyse et que, par conséquent, le futur analyste ne peut apprendre la technique que par une expérience personnelle. Une deuxième raison, c’est que les propres refoulements de l’analyste lui masqueraient certaines choses chez son patient, lui en feraient voir d’autres façon exagérée, ce qui fausserait leur signification. Mais la troisième raison est fondamentale. Il n’est pas facile de faire face aux affects innombrables et divers dont le patient bombarde son analyste, sans réagir par des contre-affects, conscients ou inconscients. Les tendances inconscientes de l’analyste à l’expression de ses propres besoins d’amour et de haine non- résolus, qui se manifestent en réagissant au transfert par un contre transfert, doivent donc être éliminés par une analyse didactique.

Le travail d’interprétation conséquent et méthodique, dans le cadre et hors du cadre du transfert, peut se définir ainsi : apprendre au patient à produire constamment des dérivés de moins en moins déformés jusqu’à ce que ses conflits instinctuels fondamentaux soient reconnaissables. Il ne s’agit pas, naturellement, d’une seule opération entraînant une abréaction ; c’est plutôt un long travail d’élaboration qui montre au patient, encore et encore, les mêmes conflits et sa manière habituelle d’y réagir, mais sans cesse sous des angles et des rapports nouveaux.

Critères de l'exactitude de l'interprétation

Comment l’analyste sait-il que ses interprétations sont justes ? Nous avions laissé de côté ce problème jusqu’ici. L’une des objections courantes faites à la psychanalyse, c’est qu’elle interprète arbitrairement, que l’analyste projette plus ou moins sur le patient le produit de son imagination. On dit qu’il se rend les choses faciles : si le patient dit " oui " à l’interprétation, c’est la preuve qu’elle est bonne ; s’il dit " non ", c’est le signe d’une résistance et par conséquent la preuve de son bien fondé. Quand à la certitude scientifique, il n’y en a tout simplement pas trace.

Quelle est la situation réelle ? Il est vrai que l’acquiescement du patient est en général accepté comme une confirmation et que, dans certaines circonstances, sa dénégation n’est pas tenue pour une réfutation. Freud, fort à propos, attira l’attention sur une situation analogue, celle du juge. La confession d’un accusé est généralement acceptée comme preuve de sa culpabilité, bien que, dans des circonstances rares, la confession puisse être fausse ; mais les dénégations de l’accusé ne sont jamais la preuve de son innocence. La seule différence entre l’accusé et le patient en psychanalyse, est que le premier cache la vérité consciemment et le second la cache inconsciemment.

Ni un oui, ni un non, en réplique à une interprétation, n’est un critère définitif de son exactitude. Ce qui importe, c’est bien plutôt la manière dont le oui et le non sont exprimés. Il y a certainement une espèce de " non " qui ne représente qu’un ultime effort pour maintenir une attitude qui est devenue insupportable. Il y a différents signes par lesquels un patient trahit, dès qu’il a prononcé le " non ", qu’il a été touché par l’interprétation et qu’il sent que ce que l’analyste lui montrait existe en lui. Mais en général, on peut dire que lorsqu’un patient y fait objection, l’interprétation est mauvaise. Cela ne signifie pas qu’elle soit fausse dans son contenu, que, par exemple, la pulsion que l’analyste devine et dont il fait part au patient, n’ait jamais été active. L’interprétation peut être bonne quand à son contenu, mais dynamiquement et économiquement mauvaise, c’est-à-dire qu’elle peut avoir été donnée à un moment où le patient ne pouvait pas en comprendre le bien-fondé, ou qu’il ne pouvait rien en faire de plus. Parfois le patient peut stimuler un " oui " par politesse ou par négligence, ou par crainte des conséquences d’une contradiction, ou pour toute autre raison, tandis que son comportement indique, qu’à part soi, il dit " non ".

En d’autres termes, la question ne réside pas dans les mots dont se sert le patient en réponse à une interprétation. En donnant une interprétation, l’analyste essaye d’intervenir dans le jeu des forces pour en modifier l’équilibre en faveur du refoulé qui cherche à se décharger. Le critère de validité de l’interprétation, c’est le degré de modification qui s’ensuit réellement. La réponse est donnée par la somme totale des réactions du patient, non par son premier oui ou non. Une interprétation exacte entraîne un changement dans la dynamique, qui se révèle dans les associations ultérieures et dans tout le comportement du patient.

Freud a autrefois comparé la psychanalyse à un de ces " puzzles " en bois découpé, dont l’objet est la reconstitution d’une image complète à partir de ses fragments. Il n’y a qu’une solution exacte. Tant qu’elle n’a pas été trouvée, on peut, peut-être, reconnaître des morceaux isolés, mais il manque un tout cohérent. Si on est arrivé à la bonne solution, il n’y a pas de doute sur sa validité, car tous les fragments s’intègrent dans l’ensemble. une solution définitive fait une unité cohérente où chaque détail, jusqu’alors incompréhensible, a trouvé sa place. De plus, avant même d’atteindre cet heureux résultat, des transformations économiques et dynamiques dans l’état du patient, sont décisives pour savoir si, oui ou non, l’analyste s’y prend comme il faut.

000bilan.jpg (4492 octets)