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La méthode de la psychanalyse
Remarques préliminaires
Ce qui suit nest ni une présentation de la technique psychanalytique, ni une explication de sa méthode thérapeutique. La première sort du cadre de ce livre et la deuxième sera traité plus loin. Nous nexposerons que quelques faits de base concernant la méthode scientifique utilisée pour recueillir les documents psychologiques et psychopathologiques que nous discuterons.
Il est facile, aujourdhui, dexposer les principes de la méthode psychanalytique. Historiquement, il se sont peu à peu développés par les besoins de la pratique psychothérapique. Chaque parcelle de la nouvelle méthode permettait de nouvelle trouvailles qui pouvaient servir à leur tour à lamélioration de la méthode. Aujourdhui, on peut justifier la méthode en expliquant son assise théorique. En réalité la théorie na pas précédé la méthode ; bien plutôt, elle a été fondée à laide de la méthode.
La règle fondamentale
La psychologie dynamique a pour tâche de reconstituer à partir de certaines manifestations données, la constellation de forces qui sont à la source des phénomènes. Sous le tableau manifeste et changeant se cachent ses fondements dynamiques : les pulsions pressant à la charge et les contre-forces dinhibition. Les premiers efforts de lanalyste sappliquent à éliminer les obstacles qui empêchent ces forces de sexprimer plus directement. Il se charge datteindre ce résultat au moyen de la règle dite " règle fondamentale ". On demande au patient de dire, sans sélection, tout ce qui lui passe par lesprit.
Pour comprendre le sens de cette règle, il faut se rappeler comment se comporte, dans la vie courante, une personne qui ne la suit pas. Ses pulsions aux actes ou à la parole sont déterminées a) Par des stimuli externes de toute espèce auxquels il réagit ; b) Par son état physique qui lui apporte des stimuli internes et détermine le mode et lintensité des impressions quil recevra des stimuli externes ; c) Par certains buts conceptuels, la pensée de ce quil veut dire ou faire, qui lui font supprimer ce qui nappartient pas au sujet, et d) Par les dérivés de toutes les impulsions refoulées qui cherchent à trouver leur décharge.
Le psychanalyste veut comprendre ce dernier groupe de facteurs déterminants et, pour cela, il essaye dexclure le plus possible les trois premiers afin de rendre le dernier plus reconnaissable. Pendant la séance danalyse, les stimuli externes sont réduits au minimum et demeurent relativement constants.
Dans ses débuts, Freud demandait même aux patients de fermer les yeux pour exclure les perceptions visuelles qui pouvaient les distraire. Mais plus tard il est apparu que le danger dinviter le patient à isoler lopération analytique dune réalité quil faut voir " les yeux ouverts ", est en général plus grand que les gains escomptés.
Un état physique aigu et inhabituel, comme la douleur ou la faim, ou la menace dun danger, est une réelle entrave à la production dassociations fructueuses, parce quil obscurcit la production des dérivés.
Un patient rêvait exclusivement de nourriture et son analyse ne semblait pas progresser. Il apparut quen réalité, il ne mangeait pas à sa faim. Quand il eut réussit à trouver du travail, les rêves " oraux " disparurent et lanalyse se déroula normalement.
Lélimination du troisième facteur gênant, - les buts conceptuels conscients du Moi -, est le principal objet de la règle fondamentale. Quand ces buts de sélection conceptuels du Moi ont été exclus, ce qui sexprime est déterminé plutôt par des tensions et des impulsions intérieures qui attendent loccasion de sextérioriser. Lanalyste essaye dapprendre au patient à éliminer les buts conceptuels et à ne pas faire de sélection dans ce quil dit. En fait le patient ne doit avoir aucune activité : sa seule tâche est de ne pas entraver les impulsions qui surgissent en lui.
" Tout dire ", est beaucoup plus difficile quon ne le croit. Même celui qui essaye consciencieusement dadhérer à la règle, omet de dire beaucoup de choses parce quil les estime sans importance, trop stupide, trop indiscrètes et ainsi de suite. De nombreux patients narrivent jamais à appliquer la règle fondamentale, parce quils ont trop peur de perdre le contrôle et quavant de pouvoir exprimer quoi que ce soit, ils sont obligés de lexaminer pour bien voir ce que cest.
Il nest donc pas si simple dexprimer linconscient en essayant simplement dobéir à la règle fondamentale. La règle il est vrai, élimine des milliers de buts conceptuels de la vie quotidienne, mais elle est incapable déliminer toutes les contre -forces du Moi. Même sil était possible décarter toute pensée dirigée et de se concentrer seulement sur ce qui vient spontanément, on ne se trouverait pas encore en présence des pures impulsions tendant à la décharge. Les résistances les plus fortes et les plus profondes,- celles qui sont originaires de lenfance et qui sont dirigées contre léruption de pulsions inconscientes ne peuvent pas être balayées par la convention de tout dire. Ainsi tout ce que rapporte le patient nest pas simplement le reflet de linconscient qui devient conscient. Nous avons plutôt le tableau dune lutte entre certaines impulsions inconscientes (qui se dévoilent relativement plus clairement en analyse que dans une conversation ordinaire) et certaines résistances du Moi, dont le patient est également inconscient ou qui ne lui apparaissent que sous des formes déguisées. On peut reconnaître, dans les expressions du patient, des plus et des moins dans son approche de quelque chose " quil veut vraiment dire ".
Linterprétation
Et maintenant, quest-ce que fait lanalyste ? 1° Il aide le patient à éliminer ses résistances autant que possible. Bien quil puisse appliquer différents moyens, fondamentalement, lanalyste attire lattention du patient sur les effets de ses résistances, résistances que le patient ignore tout à fait ou dont il est insuffisamment instruit ; 2° Sachant que ce que dit le patient fait vraiment allusion à dautres choses, le psychanalyste essaye de déduire ce qui se cache derrière les allusions et den faire part au patient. Lorsquil y a un minimum de distance entre lallusion et le vrai sujet, lanalyste donne au patient des mots pour exprimer des sentiments qui effleurent la surface et il leur facilite ainsi le passage à la conscience.
Lopération qui consiste à déduire ce que le patient veut vraiment dire et à lui en faire part, sappelle linterprétation. puisque interpréter signifie aider quelque chose dinconscient à devenir conscient en le nommant à linstant ou il cherche à se faire jour, les interprétations efficaces ne peuvent être données qua un point précis : là où lintérêt du patient sattache momentanément. Les vrais impulsions instinctuelles offensantes de lenfance sont si loin de pouvoir être ressenties, quau début, naturellement, linterprétation ne soccupe pas delles mais plutôt de leurs dérivés. Les attitudes de défense sont plus proches de la faculté de compréhension du patient et sont donc interprétées les premières.
On a demandé pourquoi les connaissances théoriques sur le contenu et les mécanismes des névroses, ne pouvaient être appliquées à réduire le temps, si regrettablement long, requis par la psychanalyse. Si vous savez que la base dune névrose est ce que vous appelez le " complexe doedipe ", pourquoi ne pas dire tout de suite au patient quil aime sa mère et quil veut tuer son père et le guérir par cette révélation ? Il y eut, un temps, une école de pseudo-analyse relativement importante, qui pensait quil fallait " bombarder " le patient dinterprétations profondes ; et lon trouve dans la littérature psychanalytique elle-même, des passages où il est dit quune " interprétation profonde " rapide peut avoir raison de langoisse dun patient. Les tentatives de ce genre demeurent nécessairement stériles. Le patient qui ny est pas préparé, ne peut pas faire le rapprochement entre ce quil ressent affectivement et ce quil entend dire par son analyste. Une telle " interprétation " ninterprète rien du tout.
Le simple fait dinformer le patient quil y a en lui quelque chose qui lutte contre son adhésion à la règle fondamentale, lincline à découvrir en lui-même quelque chose dont il ne se doutait pas auparavant. Linterprétation, qui dirige lattention du patient sur ce " quelque chose " quil navait pas remarqué jusquici, se propose le même but que le professeur dhistologie lorsquil dit à ses élèves ce quil faut chercher sous un microscope. Naturellement, ce nest pas le seul manque dexpérience qui empêche lanalysé de voir clair dans sa propre attitude ; il a de puissants mobiles pour refuser de savoir.
En fait, on nattaque pas les résistances par la seule interprétation ; on se sert également dautres moyens propres à inciter les gens à faire une chose désagréable. Lanalyste essaye de convaincre le patient que la tâche déplaisante est nécessaire ; il utilise aussi ses bonnes dispositions envers lui. Mais partout où cest possible, il se sert de linterprétation. La perception des paroles de linterpétateur, coïncidant avec la présence préconsciente du dérivé naissant, modifie le conflit de force entre les défenses et les impulsions refoulées en faveur de ces dernières, et de nouveaux dérivés, moins déformés, deviennent tolérables. Linterprétation divise le Moi en deux parties : lune qui observe et lautre qui ressent, de telle façon que la première juge le caractère irrationnel de la seconde.
Comment le psychanalyste peut-il savoir exactement à quoi les paroles du patient font allusion ? Les résistances ont déformé ce quil rapporte au point de le rendre méconnaissable. Cest laffaire de lanalyste, que de corriger, par son travail dinterprétation, les déformations causées par les résistances et dinverser leur mécanisme. Ce travail de reconstruction a souvent été comparé, avec raison, à linterprétation des découvertes archéologiques. On peut en faire plus facilement la démonstration en prenant des exemples derreurs, de lapsus et de rêves, quavec une névrose in toto.
Procédés de déformation
La déformation est produite de bien des manières. On peut énumérer quelques-uns des procédés en jeu :
- Il peut manquer des chaînons dans les associations du patient : à lexamen
on découvre que les chaînons manquants sont liés à des affect, des souvenirs spécifiques ou, en général, à des attitudes auxquelles on pourrait sattendre dans certaines conditions. Quand lanalyste remarque de ces hiatus, il sait que les forces de censure du Moi se sont servies de leurs ciseaux ;
- Des affects antérieurement refoulés sexpriment dans de nouveaux rapports.
Si un homme doit ravaler sa colère contre son patron, il sera peut être furieux contre sa femme. Cest pourquoi, quand il remarque quun affect est hors de proportion avec une situation donnée- quil soit trop fort ou dune qualité inattendue lanalyste sait quil a affaire au dérivé dautre chose ;
- Il y a dautres " substituts " que les affects : la déformation peut consister à
remplacer une idée quelconque par une autre qui lui est liée par association. Tout ce que le patient exprime, non seulement en paroles mais en mouvements, en attitudes, en erreurs, peuvent être des allusions à autre chose. Ces liens dassociations sont dordre divers. Lallusion et son vrai sujet peuvent avoir des caractères communs ou similaires. La chose quon dit et celle que lon veut dire peuvent être les différentes parties dun seul et même tout ; tant que lanalyste ne connaît pas le tout, il ne peut pas supposer ce qui est signifié. Plus lanalyste sait de choses sur lhistoire personnelle de son patient, mieux il peut comprendre ; en particulier, ce nest souvent que par leurs rapports historiques que les symptômes névrotiques deviennent compréhensibles.
Puisque linconscient tend sans cesse vers lexpression, le meilleur moyen qua lanalyste de découvrir le sens vrai des divers propos du patient, consiste à leur trouver des facteurs communs. Lanalyste est souvent mis sur la bonne piste par les correspondances ou les contradictions entre les dires du patient, ou entre ses paroles et ses gestes, ou entre ses paroles et ses sentiments. A certains moments, la façon même dont le patient rapporte quelque chose doit être interprétée comme lexpression dune pensée inconsciente spécifique. Il faut aussi noter que nous partageons tous un réservoir commun dexpressions le symbolisme qui sert à déformer le sens des choses.
Le travail dinterprétation de lanalyste ne consiste évidemment pas à sarrêter pour examiner chaque expression du patient en se disant : " A-t-il omis quelque chose ici ? La remarque quil vient de faire nest elle quun fragment dune série de pensées ? Il faut peut-être y trouver quelque rapport avec son histoire personnelle ? Quel est le lien entre ce que le patient vient de dire et ce quil disait il y a cinq minutes, ou hier ? Lexpression du visage du patient est elle en harmonie ou en désaccord avec ce quil exprime ? Est ce que limage quil vient dévoquer est sur la liste des symboles donnée par Freud ? Sa réaction affective va t-elle de pair avec ses propos ? " et ainsi de suite. Que lanalyste prenne le temps danalyser tout cela et le patient aura déjà changé de sujet. Non, la découverte de ce que le patient veut vraiment dire nimplique pas lanalyse consciente de toutes les déformations possibles, mais plutôt une " empathie " intense avec la personnalité du patient. loutil dont se sert lanalyste pour ce travail est son propre inconscient.
Cet aveu retire-t-il tout caractère scientifique à la méthode psychanalytique ? Comment lanalyste, travaillant avec son intuition, peut-il être sûr de lexactitude de ses conclusions ? Nous réservons notre réponse pour linstant.
Nous avons dit quune interprétation ne peut être efficace que si elle est faite au moment où il y a un minimum de distance entre ce que dit le patient et ce quil veut dire. Comment lanalyste peut-il savoir quand il faut interpréter ? La réponse est quil doit être constamment au fait des résistances qui sont en jeu à tout moment donné.
Types de résistances
Les résistances sexpriment de mille manières. Tout ce qui empêche le patient de produire du matériel inconscient, est une résistance. Il nest pas possible dénumérer tous leurs modes dexpression. le patient peut se taire, ou il peut tant parler quil est impossible de trouver de facteur commun dans ce quil dit. Ses propos semblent sécarter de plus en plus de ce quil veut vraiment dire : ils sétendent en surface plutôt quen profondeur.
Si nous attirons là dessus son attention, le patient peut répondre : " Vous mavez demandé de vous dire tout ce qui me venait à lesprit. Si mes associations ont tendance à séparpiller dans tous les sens, doit je abandonner la règle fondamentale de lanalyse ? " La réponse est facile : le patient doit suivre la règle daussi près quil peut. Néanmoins , sil napparaît aucun facteur commun, lanalyse se trouve en présence dun problème antérieur quil faut envisager avant de pouvoir soupçonner le sens de ces associations didées : pourquoi sétendent-elles dans toutes les directions ?Lanalyste et le patient doivent coopérer pour savoir pourquoi le patient exprime sa résistance précisément sous cette forme.
Le patient peut oublier certaines choses, des événements importants de la veille, ou quelque chose qui a été déjà discuté au cours de lanalyse. Il peut critiquer tous les commentaires de lanalyste, il peut se sentir opposant, ou mal à son aise.
Le but de lanalyse est de montrer au patient les résidus de son passé qui troublent ses sentiments et ses réactions actuels de mettre le présent en rapport avec le passé. Dou lune des formes de résistance qui consiste à parler seulement du présent en refusant de voir le passé ; à lopposé, le patient ne donne que des souvenirs denfance et se refuse à voir leurs représentations dans la vie présente.
Lune des visées de lanalyse est de confronter le Moi raisonnable du patient avec les émotions irrationnelles qui poursuivent en lui leurs effets. Dou une autre forme de résistance : le patient est toujours raisonnable et refuse de pactiser avec la logique particulière des émotions ; dans la forme de résistance inverse, le patient est sans cesse plongé dans un monde obscur démotions, sans pouvoir sen libérer et sen écarter assez pour les voir raisonnablement.
Sous toutes ses formes, les résistances se reconnaissent facilement comme telles. Mais il y en a dautres qui opèrent beaucoup plus secrètement. Un patient, par exemple, peut paraître faire du bon travail analytique ; il peut mieux comprendre les forces qui opèrent en lui, sentir des rapports et ramener au jour des souvenirs denfance et pourtant il ny a aucun changement dans sa névrose. Ceci peut être dû à laction de diverses résistances cachées. Certaine attitude du patient, qui na pas été elle même analysée, peut annuler les effets de lanalyse. Par exemple, il peut avoir un sentiment de doute : "Tout cela serait très bien si cétait vrai, mais je ne sais pas si cest vrai. " Ou encore, le patient peut avoir compris ce que ses associations et les interprétations de lanalyste lui on fait voir et cependant cette connaissance reste entièrement en dehors de la vie réelle. Cest comme sil se disait : "Tout ceci nest valable que tant que je suis étendu sur ce divan. " Ou bien le patient peut naccepter que par courtoisie tout ce que lanalyste lui dit ; mais cest justement cette attitude courtoise qui le met à labri de revivre à fond ses conflits instinctuels et cest elle quil faut donc analyser en premier ; il y a des résistances intellectuelles : le patient cherche à réfuter la valeur théorique de la psychanalyse, au lieu dessayer de voir clair dans sa propre vie. Et il y a celles du type inverse : certains patients deviennent des défenseurs enthousiastes de la psychanalyse pour éviter de lappliquer à eux-mêmes.
Une forte résistance momentanée, comme le refus de discuter un point particulier, est beaucoup plus facile à manier que les " résistances de caractères ". celles-ci sont des attitudes acquises antérieurement par le patient afin de maintenir ses refoulements et quil manifeste maintenant dans son analyse. Il faut dabord démonter ces attitudes avant de pouvoir lever les refoulements.
Le transfert
La répétition envers lanalyste dattitudes antérieurement acquises, nest quun exemple de la catégorie de résistance la plus significative, dont le maniement est le point central de lanalyse : les résistances de transfert. Comprendre le contenu de linconscient dun patient par ses propos est, relativement, la partie la plus facile du travail de lanalyste ; la plus difficile est le maniement du transfert.
Il est tout à fait naturel, quau cours du traitement analytique, le patient produise de puissant affects. Ce sera sous la forme dangoisse ou de joie, de laccroissement de la tension intérieure au delà de sa limite supportable ou du sentiment heureux dune détente complète ; soit aussi sous la forme de sentiments spécifiques envers lanalyste : le patient ressentira une joie intense parce quil est aidé ou une haine farouche parce que lanalyste loblige à subir une expérience désagréable. Mais le problème se complique quand laffect du patient est en contradiction avec se qui se passe dans lanalyse, comme lorsquun patient déteste son analyste parce quil laide, ou laime parce quil lui impose une restriction désagréable. Le problème se complique encore davantage quand, de toute évidence, la patient dénature la situation réelle et quil aime ou hait son analyste pour quelque chose qui, aux yeux de lanalyste, nexiste pas. Ces fausses interprétations de la situation analytique se produisent couramment dans presque toutes les analyses. Freud fut dabord surpris quand il observa ce phénomène ; aujourdhui, les découvertes de Freud permettent aisément de le comprendre théoriquement. La situation analytique provoque la remontée des dérivés de ce qui a été refoulé. Tandis quune résistance sy oppose en même temps. Ces dérivés peuvent surgir sous laspect de puissants besoins émotionnels concrets, ayant pour objet la personne qui, par hasard, se trouve là. La résistance déforme les rapports réels. Le patient se méprend sur le présent en termes du passé ; et, au lieu de se souvenir de ce passé, il tend à le revivre sans reconnaître la nature de ses actes, et de le vivre, cette fois, dune manière plus heureuse quil ne lavait fait dans lenfance. Il " transfère " au présent ses attitudes du passé.
En analyse, le transfert a un double aspect. Fondamentalement, on doit le considérer comme une forme de résistance. En les revivant, le patient se défend de se souvenir de ses conflits denfance et se défend de les résoudre. Les activités de transfert servent à déformer les rapports initiaux (puisque lobjet nest pas le bon et que la situation ne convient pas) : la décharge obtenue est donc nécessairement insuffisante. Lanalysé, qui cherche une satisfaction immédiate de dérivés au lieu de faire face à ses pulsions premières, essaye dutiliser un substitut : la mise en court-circuit de ses pulsions refoulées. Mais dautre part, le transfert offre à lanalyste une occasion unique pour observer directement le passé de son patient et pour comprendre ainsi la marche de ses conflits.
Dans la vie courante il y a aussi des situations de transfert. Cest un trait de caractère humain très général que dinterpréter ses propres expériences à la lumière du passé. Plus les pulsions refoulées cherchent à sexprimer dans les dérivés, plus on est gêné pour évaluer correctement les différences entre le présent le passé, et plus lélément de transfert du sujet est important. Toutefois la situation psychanalytique favorise particulièrement le transfert de deux façons : 1. Le milieu auquel on réagit a un caractère relativement constant, ce qui fait que lélément de transfert des réactions devient beaucoup plus important ; 2. Tandis que dans dautres situations, les gens réagissent aux actes et aux paroles dune personne ce qui provoque de nouvelles réactions et fait naître de nouvelles réalités, le tout obscurcissant le caractère de transfert de lacte initial à linverse, lanalyste ne fournit aucune provocation réelle au patient et ne répond à ses démonstrations affectives quen linstruisant sur son comportement. Ainsi le caractère de transfert des sentiments du patient devient plus clair. La réaction de lanalyste au transfert est la même quà toute autre attitude du patient : il interprète. Il reconnaît dans cette attitude un dérivé de pulsions inconscientes et essaye de le faire voir au patient.
En pratique, ce travail est beaucoup plus difficile que toute autre forme dinterprétation. si lanalyste se conduisait comme les parents du patient se sont conduits dans le temps, il ne pourrait pas laider, car il nobtiendrait que la répétition de ce qui sest passé dans lenfance. Si, au contraire, lanalyste se conduisait en prenant le contre-pied de lattitude des parents, il ne pourrait pas non plus guérir, car il ne ferait que satisfaire les souhaits de résistance du patient. Lanalyste ne doit donc faire ni lun ni lautre. Sil devait se sentir flatté par lamour du patient et lui répondre en nature, ou sil devait être blessé par ses sentiments de haine, bref, sil devait réagir aux affects par des contre-affects, il interprèterait sans résultat, car le patient pourrait répondre à ses interprétations : " Non ! Je vous aime, ou vous déteste, non pas parce que jai des tendances insatisfaites à lamour, ou à la haine, restes encore actifs de mon passé, mais parce que vous vous êtes vraiment conduit dune façon adorable, ou détestable ! "
Il y a plusieurs raisons pour lesquelles les instituts de psychanalyse exigent que tous les analystes soient analysés. Cest dabord que lon ne peut pas donner de démonstrations cliniques dans un cours de psychanalyse et que, par conséquent, le futur analyste ne peut apprendre la technique que par une expérience personnelle. Une deuxième raison, cest que les propres refoulements de lanalyste lui masqueraient certaines choses chez son patient, lui en feraient voir dautres façon exagérée, ce qui fausserait leur signification. Mais la troisième raison est fondamentale. Il nest pas facile de faire face aux affects innombrables et divers dont le patient bombarde son analyste, sans réagir par des contre-affects, conscients ou inconscients. Les tendances inconscientes de lanalyste à lexpression de ses propres besoins damour et de haine non- résolus, qui se manifestent en réagissant au transfert par un contre transfert, doivent donc être éliminés par une analyse didactique.
Le travail dinterprétation conséquent et méthodique, dans le cadre et hors du cadre du transfert, peut se définir ainsi : apprendre au patient à produire constamment des dérivés de moins en moins déformés jusquà ce que ses conflits instinctuels fondamentaux soient reconnaissables. Il ne sagit pas, naturellement, dune seule opération entraînant une abréaction ; cest plutôt un long travail délaboration qui montre au patient, encore et encore, les mêmes conflits et sa manière habituelle dy réagir, mais sans cesse sous des angles et des rapports nouveaux.
Critères de l'exactitude de l'interprétation
Comment lanalyste sait-il que ses interprétations sont justes ? Nous avions laissé de côté ce problème jusquici. Lune des objections courantes faites à la psychanalyse, cest quelle interprète arbitrairement, que lanalyste projette plus ou moins sur le patient le produit de son imagination. On dit quil se rend les choses faciles : si le patient dit " oui " à linterprétation, cest la preuve quelle est bonne ; sil dit " non ", cest le signe dune résistance et par conséquent la preuve de son bien fondé. Quand à la certitude scientifique, il ny en a tout simplement pas trace.
Quelle est la situation réelle ? Il est vrai que lacquiescement du patient est en général accepté comme une confirmation et que, dans certaines circonstances, sa dénégation nest pas tenue pour une réfutation. Freud, fort à propos, attira lattention sur une situation analogue, celle du juge. La confession dun accusé est généralement acceptée comme preuve de sa culpabilité, bien que, dans des circonstances rares, la confession puisse être fausse ; mais les dénégations de laccusé ne sont jamais la preuve de son innocence. La seule différence entre laccusé et le patient en psychanalyse, est que le premier cache la vérité consciemment et le second la cache inconsciemment.
Ni un oui, ni un non, en réplique à une interprétation, nest un critère définitif de son exactitude. Ce qui importe, cest bien plutôt la manière dont le oui et le non sont exprimés. Il y a certainement une espèce de " non " qui ne représente quun ultime effort pour maintenir une attitude qui est devenue insupportable. Il y a différents signes par lesquels un patient trahit, dès quil a prononcé le " non ", quil a été touché par linterprétation et quil sent que ce que lanalyste lui montrait existe en lui. Mais en général, on peut dire que lorsquun patient y fait objection, linterprétation est mauvaise. Cela ne signifie pas quelle soit fausse dans son contenu, que, par exemple, la pulsion que lanalyste devine et dont il fait part au patient, nait jamais été active. Linterprétation peut être bonne quand à son contenu, mais dynamiquement et économiquement mauvaise, cest-à-dire quelle peut avoir été donnée à un moment où le patient ne pouvait pas en comprendre le bien-fondé, ou quil ne pouvait rien en faire de plus. Parfois le patient peut stimuler un " oui " par politesse ou par négligence, ou par crainte des conséquences dune contradiction, ou pour toute autre raison, tandis que son comportement indique, quà part soi, il dit " non ".
En dautres termes, la question ne réside pas dans les mots dont se sert le patient en réponse à une interprétation. En donnant une interprétation, lanalyste essaye dintervenir dans le jeu des forces pour en modifier léquilibre en faveur du refoulé qui cherche à se décharger. Le critère de validité de linterprétation, cest le degré de modification qui sensuit réellement. La réponse est donnée par la somme totale des réactions du patient, non par son premier oui ou non. Une interprétation exacte entraîne un changement dans la dynamique, qui se révèle dans les associations ultérieures et dans tout le comportement du patient.
Freud a autrefois comparé la psychanalyse à un de ces " puzzles " en bois découpé, dont lobjet est la reconstitution dune image complète à partir de ses fragments. Il ny a quune solution exacte. Tant quelle na pas été trouvée, on peut, peut-être, reconnaître des morceaux isolés, mais il manque un tout cohérent. Si on est arrivé à la bonne solution, il ny a pas de doute sur sa validité, car tous les fragments sintègrent dans lensemble. une solution définitive fait une unité cohérente où chaque détail, jusqualors incompréhensible, a trouvé sa place. De plus, avant même datteindre cet heureux résultat, des transformations économiques et dynamiques dans létat du patient, sont décisives pour savoir si, oui ou non, lanalyste sy prend comme il faut.