Impuissance et frigidité
La signification instinctuelle des fonctions inhibées est, bien entendu, manifeste lorsque l'inhibition concerne la sexualité. Les inhibitions sexuelles sont les symptômes les plus fréquents qui se produisent dans tous les types de névroses, et vont d'une légère timidité dans les rapports avec l'autre sexe, jusqu'à l'impuissance ou à la frigidité complètes. L'inhibition peut être ressentie comme une aversion pour les activités sexuelles ou un manque d'intérêt à leur égard; elle peut agir sans que l'individu en soit le moins du monde conscient (l'individu, par exemple, peut penser que c'est par le fait d'un simple hasard qu'il n'a pas trouvé de partenaire, alors qu'il ou elle a activement évité toute possibilité d'en découvrir un). L'inhibition peut se manifester comme une impuissance ou une frigidité se produisant alors que l'individu désire consciemment aboutir à une satisfaction.
L'inhibition peut s'étendre à tout le domaine de la sexualité, ou seulement à certains de ces aspects - par exemple, seulement à la sensualité, ou seulement à la tendresse ou seulement à l'orgasme, ou seulement à certains types de partenaires ou seulement à certains traits qui l'accompagnent et qui sont associativement liés à des expériences infantiles qui ont donné naissance à des craintes sexuelles. L'inhibition peut agir chaque fois que les conditions qui ont créé les peurs infantiles sont présentes, ou seulement dans certaines circonstances comme, par exemple, en l'absence de quelque réassurance spécifique.
Il peut se faire que précisément l'inhibition manifeste fournisse l'occasion à une tendance inconsciente de trouver une issue détournée. Les personnes qui ont inconsciemment peur de blesser leurs partenaires sexuels peuvent, en fait, leur faire mal par leur comportement inhibé; une attitude féminine réceptive ou masochiste peut s'exprimer par l'impuissance d'un homme; une attitude sadique, par la frigidité d'une femme. Ceci est toutefois accidentel. Essentiellement, l'impuissance et la frigidité ne sont pas des retours à la surface du refoulé, mais des manifestations cliniques et des avant-postes de la défense elle-même. Inconsciemment, l'individu croit que l'activité sexuelle est dangereuse et la force de défense qui exige, par conséquent, que l'acte sexuel soit évité est soutenue et assurée par l'interférence physique des réflexes physiologiques. L'impuissance est un trouble physiologique provenant d'une action défensive du Moi qui empêche d'accomplir une activité instinctuelle considérée comme dangereuse. La portion du Moi qui exerce cette action est certainement inconsciente; c'est la région dans laquelle agit l'angoisse de castration et qui a à sa disposition des voies qui ne sont pas soumises au contrôle de la volonté.
Le Moi renonce au plaisir sexuel s'il croit que ce plaisir est lié à un très grand danger. D'une façon générale, le principal danger impliqué est la castration, l'idée inconsciente étant que le pénis pourrait être blessé pendant qu'il est dans le vagin. La peur d'une perte d'affection joue un rôle moindre comme cause d'impuissance. La peur de sa propre excitation peut toutefois compliquer l'angoisse de castration. La raison pour laquelle ces dangers sont représentés comme liés aux relations sexuelles est évidente : la peur était auparavant liée à des puisions sexuelles infantiles; ces pulsions sexuelles infantiles ont été refoulées et ont ainsi été conservées dans l'inconscient; elles se manifestent de nouveau chaque fois que l'excitation sexuelle est ressentie. La persistance des pulsions sexuelles de l'enfance étant l'un des traits caractéristiques de la névrose, les troubles de la puissance se retrouvent toujours comme manifestations accompagnant les névroses.
Le complexe central de la sexualité infantile est le complexe d'Oedipe. Dans les cas les plus simples et les plus typiques, l'impuissance est fondée sur la persistance d'un attachement sensuel inconscient à la mère. Superficiellement, aucun attachement sexuel n'attire complètement, parce que la partenaire n'est jamais la mère; à un niveau plus profond, tout attachement sexuel doit être inhibé, parce que toute partenaire représente la mère.
Mais ceci n'est pas forcément vrai dans tous les cas. Il existe le " complexe ddipe complet ". Un homme ayant une orientation féminine inconsciente peut également éviter d'exercer ses fonctions sexuelles à cause de l'angoisse, et 1' " identification féminine " joue un rôle important dans la psychogenèse des cas d'impuissance les plus réfractaires. Cela ne veut pas dire que 1' " homosexualité refoule l'hétérosexualité ", mais plutôt que les mêmes facteurs qui ont fait de l'homme un homosexuel le rendent impuissant avec les femmes.
Il ne fait pas de doute que le rejet de toutes les autres puisions sexuelles infantiles redoutées, c'est-à-dire les fantasmes prégénitaux, peut aussi déterminer une impuissance.
Il y a tous les degrés de l'impuissance, comme d'innombrables variations de fréquence. Beaucoup d'hommes ne sont pas constamment impuissants, mais n'ont que des échecs occasionnels, ou même seulement une faiblesse d'érection. Cette impuissance relative donne l'occasion d'analyser les craintes inconscientes sous-jacentes en analysant les circonstances dans lesquelles le trouble se produit. On découvre invariablement que ces circonstances tendent soit a faire renaître certaines tendances infantiles, soit à augmenter certaines angoisses infantiles.
Beaucoup d'hommes sont impuissants avec une femme ou un type de femme et pas avec les autres. Souvent, ces hommes isolent la sensualité de la tendresse et sont impuissants avec les femmes qu'ils aiment. Beaucoup d'hommes possèdent un ensemble de critères subjectifs d'amabilité auquel doivent satisfaire leurs partenaires, critères qui sont en fait les conditions qui aident à apaiser l'angoisse inconsciente s'opposant au plaisir sexuel. Ces conditions peuvent dicter par exemple le type corporel de la partenaire ou le comportement attendu de la partenaire; le degré d'exigibilité de ces conditions peut aller de simples préférences à des nécessités absolues sans lesquelles il se produit une impuissance complète.
Le cas suivant donne un exemple typique de conditions de puissance ayant la valeur d'une réassurance contre des craintes infantiles.
Un malade eut son premier échec sexuel alors que lui et sa partenaire étaient au lit, avec une couverture sur eux. Il rejeta immédiatement la faute sur la couverture; et, de fait, il fut toujours, par la suite, puissant lorsquil était étendu sans rien pour le couvrir et impuissant lorsqu'il avait une couverture sur lui. C'était une sorte de claustrophobie. Le malade avait un sentiment de sécurité tant qu'il avait l'impression de pouvoir être contrôlé, et il avait cette impression tant qu'il pouvait réellement voir ce qui se passait. L'analyse fit découvrir que, lorsqu'il était plus jeune, il ne se masturbait que sous une couverture, parce que cette condition était une garantie de ne pas être vu. Sa condition de puissance actuelle pouvait se traduire ainsi : ce que je fais maintenant n'est pas de la masturbation, ce n'est pas ce que je faisais étant enfant, et ce dont je suis toujours inconsciemment effrayé.
Naturellement, on peut ajouter que la sexualité de ce malade n'était qu'un simple besoin narcissique de prouver sa puissance. Son intention était de proclamer : " Vous voyez comme je suis libre ! Il avait des quantités d'amies, mais pas de relations plus profondes ou plus tendres avec l'une d'entre elles. A un niveau plus abyssal, l'idée de ne pas être couvert pendant les relations sexuelles signifiait une possibilité de s'échapper.
Paradoxalement, les conditions de puissance ( semblent être parfois moins une réassurance contre ce qui avait ~t redouté dans l'enfance que le soulignement des faits mêmes qui avaient été si redoutables. L'idée sous-jacente est que la puissance n'est possible que si l'homme peut se prouver qu'il peut maintenant affronter ce qui lui faisait peur auparavant (attitude " contraphobique ")
La forme d'impuissance connue sous le nom d'éjaculation précoce est un trouble plus grave que l'impossibilité d'érection. Dans l'éjaculation précoce, l'intensité et la fréquence du symptôme varient aussi énormément. Une durée relativement courte de l'acte peut ne représenter qu'une forme bénigne du trouble, tandis qu'une ejaculatio ante portas chronique est une grave affection. Dans les cas typiques, Abraham trouvait trois déterminantes fréquentes et mutuellement complémentaires. Une orientation féminine dominante, comme dans les cas de troubles graves de l'érection. Cette orientation est décelable dans la nature de la principale zone érogène le point culminant de l'excitation est ressenti à la racine du pénis et du périnée (ou, plus exactement, dans la zone féminine du tractus prostatique de l'urètre) plutôt qu'au gland ou à la tige du pénis. Cet état peut traduire une bisexualité constitutionnellement accusée mais il peut aussi survenir comme réaction à une inhibition psychogène de la sexualité phallique active. Une orientation sadique, qui est cachée sous une passivité ostensible, et qui a comme but de souiller et de blesser la femme (la mère). Ce sadisme est typiquement prégénital, son mode d'exécution est urétral-anal; c'est un fait que la sexualité prostatique passive des hommes ne peut jamais être isolée des tendances urétrales et anales. Nous verrons plus loin que les cas de neurasthénie chronique sont caractérisés par des essais d'utiliser l'appareil génital pour des fins prégénitales; en fait l'éjaculation précoce est un symptôme fréquent dans des cas de cet ordre. Un érotisme urétral intensifié qui fait que l'individu considère inconsciemment le sperme comme il considérait l'urine étant enfant. Une caractéristique aussi des cas d'éjaculation précoce chronique est un sentiment de culpabilité très fort au sujet de la masturbation, correspondant aux objets prégénitaux et sadiques de cette masturbation. Dans ce symptôme, les malades essaient d'inhiber l'expression de ces pulsions considérées comme répréhensibles, qui y trouvent malgré tout une expression détournée.
Les cas graves d'éjaculation précoce peuvent aussi prendre leur origine dans des conflits de nature orale. Le malade peut être inconsciemment identifié avec une mère nourricière; ses conflits originels au sujet de l'action d'être nourri peuvent s'être transformés en conflits au sujet de l'action de nourrir, qui trouvent une expression déformée dans les troubles de l'éjaculation.
Certaines formes bénignes d'éjaculation précoce sont plutôt liées à l'hystérie et le trouble ne se produit que de temps en temps. L'éjaculation, dans ces cas bénins, ne se produit pas sous forme d'un flot, mais par saccades spasmodiques, et il y a d'autres signes que le développement génital a été achevé. Cette forme génitale d'éjaculation précoce prouve un déplacement de la prohibition de la masturbation, à la défense de toucher, le symptôme exprimant l'idée " Le pénis ne doit pas être touché. " Dans ces cas génitaux, le pronostic est beaucoup plus favorable que dans les cas prégénitaux rattachés à la neurasthénie chronique.
Le trouble qui consiste en une éjaculation retardée a, d'une façon générale, davantage le caractère d'un véritable symptôme de conversion. Il peut exprimer la peur inconsciente des dangers que l'on suppose rattachés à l'éjaculation (castration, mort) ou à des tendances de caractère anal (retenir), ou oral (négation du don) sadique ou masochiste.
On a beaucoup écrit sur la frigidité féminine. On a décrit les satisfactions qui peuvent se cacher dans ce symptôme, fait ressortir le rôle joué par la sexualité clitoridienne, recherché même des causes anatomiques de la frigidité. Mais, en général, il n'y a aucun doute que la frigidité est l'expression d'une inhibition à l'expérience sexuelle complète, dont la source est l'angoisse d'un danger inconsciemment associé à la satisfaction complète des tendances sexuelles - état tout à fait comparable à l'impuissance masculine. La cause générale de la fréquence des cas montrant des degrés différents de frigidité est indéniablement imputable à l'éducation des filles qui réussit à créer l'association entre sexualité et danger .
Ici encore, il apparaît que la satisfaction d'un but sexuel infantile subsistante est perçue comme un danger à éviter, soit comme le danger d'être blessée ou comme le danger de perte d'affection, les deux craintes étant fréquemment perçues comme la peur de la propre excitation du sujet. Comme dans l'impuissance, le degré de gravité de l'affection varie énormément. Il y a des femmes qui n'arrivent pas toujours à l'orgasme vaginal complet, et d'autres qui n'y arrivent jamais, mais qui ressentent l'excitation et peuvent arriver à un orgasme au moyen du clitoris. Il y a des femmes qui peuvent être excitées, mais qui n'atteignent jamais le paroxysme de la jouissance, et d'autres qui, quelquefois, ne peuvent pas être excitées du tout. Enfin, il y a des cas de frigidité complète dont l'érogéneite génitale est complètement bloquée. Dans ces cas " ne, rien ressentir " exprime l'idée Je ne veux rien avoir à faire avec cela ", qui est un cas spécial de la forme générale de défense qui consiste a se détacher de son propre corps. Ce détachement est le même que dans les troubles sensoriels de l'hystérie.
Les buts sexuels infantiles dangereux, qui sont rattachés a la sexualité dans les cas de frigidité, sont plus variés que les buts sexuels infantiles inconscients chez les hommes impuissants, du fait que le développement sexuel des filles est plus compliqué que celui des garçons. Le complexe d'Oedipe est encore, bien entendu, celui qui joue le rôle le plus important; des comparaisons inconscientes entre le partenaire sexuel et le père peuvent troubler la jouissance sexuelle, exactement comme des pensées concernant la mère peuvent rendre les hommes impuissants. Puis il y a, également, " l'identification masculine ". Toutefois l'identification masculine chez les femmes et l'identification féminine chez les hommes ne sont pas simplement analogues. L'envie du pénis et le long attachement prédipien a la mère favorisent davantage le développement de fixations et de troubles de la vie sexuelle. Les tendances de la fixation prédipienne a la mère étant principalement prégénitales, on trouvera souvent des peurs de buts sexuels prégénitaux a l'origine de certaines frigidités. La peur de perdre le contrôle de soi semble être au premier plan. On découvre souvent que la chose terrible qui peut arriver quand on perd son contrôle au paroxysme de l'excitation est inconsciemment représentée comme une perte de contrôle des sphincters, et particulièrement, chez les femmes ayant une envie du pénis et un grand érotisme urétral, comme le fait d'uriner involontairement.
L'identification masculine est liée a un autre point très important dans la frigidité. Beaucoup de femmes frigides ne sont frigides que vaginalement; le clitoris a conservé son excitabilité normale ou plus que normale. Le clitoris étant la première zone érogène dans la génitalité féminine infantile, une frigidité de ce genre peut être considérée comme une forme d'arrêt du développement. Le refus du clitoris de céder sa prééminence a la zone vaginale peut être dû a une angoisse rattachée a la zone vaginale (qui est probablement le facteur décisif); ou il peut être dû a un accroissement particulier de l'èrogènité du clitoris, qui peut être soit constitutionnel, soit acquis pendant la période phallique. Ce tableau est compliqué par le fait que la masturbation clitoridienne, oui est responsable de la fixation de l'excitation au clitoris, sert d'exutoire non seulement aux fantasmes auto-érotiques et masculins, mais aussi a des fantaisies sexuelles nettement féminines.
Comme l'impuissance, la frigidité peut secondairement servir a' exprimer de façon déformée des tendances inconscientes, des tendances masochistes, ou même des pulsions sadiques actives (" revanche sur l'homme "), mais ni le masochisme, ni la haine ne pourraient certainement déterminer seuls la frigidité; seule l'angoisse de ce qui arriverait si on cédait au désir de souffrir ou de haïr peut être décisive. Toutefois, ce qui a été refoulé peut revenir et franchir le réseau des mesures défensives.
Le vaginisme est lié à la frigidité comme la formation réactionnelle au refoulement; non seulement l'excitation sexuelle est inhibée, mais quelque chose de positif est fait pour assurer le maintien de cette inhibition et rendre toutes relations sexuelles physiquement impossibles. Les cas typiques de vaginisme créent des spasmes qui rendent impossible la pénétration du pénis. Les cas de penis captivus ont fait l'objet de maintes anecdotes mais sont rarement décrits dans les ouvrages scientifiques. Les anecdotes sont probablement fondées davantage sur des craintes masculines de castration et des tendances féminines actives de castration que sur des faits réels. Il arrive souvent que le vaginisme ne soit pas de l'inhibition pure, mais plutôt un symptôme positif de conversion; il exprime alors non seulement la tendance d'offrir un obstacle à la sexualité, mais également un désir inconscient déformé. Ce désir peut être de détacher le pénis et de le conserver; autrement dit, le vaginisme peut être une expression de la forme vindicative du complexe féminin de castration, ou un spasme du plancher pelvien peut être l'expression d'une conception anale de l'envie du pénis l'idée de rejeter ou de retenir un pénis anal.
Alors que l'impuissance chez l'homme est manifeste, la frigidité d'une femme peut être cachée. De nombreuses femmes qui ne considèrent pas leur frigidité comme une vertu, mais comme une infirmité, mentent sur leur état. Différentes complications secondaires et réactions névrotiques peuvent résulter du fait que le symptôme est ainsi nié. La chute de l'érection chez les hommes ne peut pas être cachée. Il y a pourtant différentes façons dont une impuissance relative peut être déguisée, si bien que des complications secondaires analogues peuvent se produire chez l'homme aussi. La complication la plus courante de ce genre est un essai de surcompenser l'inhibition sexuelle. Les femmes comme les hommes ont un comportement " hypersexuel " pour camoufler une inhibition originale. Le besoin narcissique de prouver que l'on n'est pas impuissant ou frigide est une cause fréquente de comportement pseudo-sexuel, c'est-à-dire de comportement sexuel qui, principalement, ne provient pas d'un besoin sexuel, mais d'un besoin narcissique.
Les inhibitions des relations sexuelles ne sont pas nécessairement des inhibitions seulement génitales. D'autres fonctions génitales peuvent être également inhibées si elles représentent des tendances considérées comme indésirables. Une résistance psychogène a la grossesse peut certainement avoir une influence défavorable sur le cours de la grossesse et la naissance de l'enfant, probablement en influençant principalement les fonctions musculaires, mais aussi, dans une certaine mesure, les fonctions circulatoires et métaboliques. n'est pas certain qu'il y ait une inhibition psychogène de la procréation, c'est-à-dire qu'il existe une stérilité psychogène. Certains auteurs le croient, et leur opinion est appuyée par les cas de femmes qui, après des années de stérilité, sont devenues enceintes aussitôt après leur décision d'adopter un enfant.