banner_Fenichel.gif (4136 octets)

La névrose obsessionnelle

C'est par rapport à l'hystérie que Freud a décrit les mécanismes propres â la névrose obsessionnelle, comme c'est par rapport à la sexualité masculine qu'il définit la sexualité féminine. Or, la plupart des hystériques sont des femmes, et la plupart des obsédés sont des hommes - fait qui n'a pas manqué d'attirer l'attention de Freud. Il s'est donc produit, dans le mouvement d'idées qui a conduit à la mise au point de la théorie psychanalytique telle que nous la connaissons aujourd'hui, une sorte de chassé-croisé qu'il n'était peut-être pas inutile de noter...

Lorsqu'en 1896 Freud rédige ses Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense, il souligne que l'aptitude à la conversion est absente de la névrose obsessionnelle. Il suppose alors que, contrairement à ce qui existe dans l'hystérie, où il y a eu séduction passive, le futur obsédé a connu dans sa prime enfance des expériences sexuelles actives, agressives et pratiquées avec plaisir.

En fait, le « substratum de symptômes hystériques » présent dans la névrose obsessionnelle est lié au fait que l'agression sexuelle précoce a été précédée d'une séduction passive exercée par un adulte. Deux expériences infantiles se seraient par conséquent succédées, l'une passive, l'autre active, chez le futur obsédé. En 1913, Ernest Jones rédige un article intitulé « Haine et érotisme anal dans la névrose obsessionnelle ».

La même année, Freud reprend pour l'essentiel les conclusions de ce dernier dans « la Disposition à la névrose obsessionnelle », qui porte, en sous-titre, « Une contribution au problème du choix de la névrose ». Il y conserve l'idée d'un double traumatisme, mais y insiste sur l'importance décisive, pour le choix de la maladie, de la fixation au stade sadique-anal et de la régression à ce stade à partir du stade oedipien génital.

Cette étude est fondamentale pour expliquer le choix de la névrose en fait, de toutes les névroses. Car le choix de la névrose, c 'est a dire l'ensemble des processus aboutissant, chez un individu, à lu constitution de telle névrose plutôt que de telle autre, y est étroitement rapporte aux stades de la libido et aux problèmes de la fixation et de la régression.

D'une façon générale, Freud a relié la névrose à la satisfaction qui en découle pour le sujet. Cela se rattache à ce que nous avons vu du bénéfice économique que représente le symptôme, ce bénéfice étant pour partie à l'origine de la résistance au traitement. Freud distingue le «bénéfice primaire » et le « bénéfice secondaire » de la maladie. Le bénéfice primaire est en relation avec la satisfaction procurée pur h' symptôme et par la « fuite dans la maladie ».

Par « bénéfice secondaire », on entend les satisfactions que l'individu retire de su maladie, en plus de celles résultant de la constitution même de celle-ci; ainsi, dans le cas des névroses de guerre, ne plus retourner au front, obtenir une pension, etc. Il n 'est pas toujours facile de délimiter bénéfice primaire et bénéfice secondaire : par exemple, la pression que le malade peut exercer du fait de sa névrose sur son entourage doit-elle être considérée comme un bénéfice inhérent à lu constitution même de sa maladie, ou comme un bénéfice venant s'y ajouter? Rappelons ce qu'écrivait Félix Deutsch à propos de Dora dans un précédent chapitre : « Après la mort de son père, au début des années trente, elle commença à souffrir de palpitations cardiaques qu'on attribua au fait qu'elle fumait trop; elle y réagit par des crises d'angoisse liées à la peur de mourir. Son entourage se trouva ainsi en état d'alerte permanente et elle en profita pour monter amis et parents les uns contre les autres. »

Si l'Homme aux Rats constitue le cas princeps de névrose obsessionnelle analysé par Freud, son disciple Fénichel, dans les extraits qui vont suivre de son ouvrage didactique la Théorie psychanalytique des névroses, résume et synthétise pour nous les conceptions psychanalytiques des mécanismes propres à la névrose obsessionnelle.

Le phénomène de compulsion est en fait une condensation des forces instinctuelles et contre-instinctuelles. Le tableau clinique manifeste révèle, plus ou moins selon les cas, le premier ou le second aspect. Le premier se manifeste dans les idées de meurtre ou d'inceste plus fréquemment les symptômes révèlent de façon certaine des ordres d’éléments du Surmoi la signification défensive ou punitive est mise. dans ce cas, davantage en valeur que dans la conversion. Le danger dont les personnes tentent de se protéger est moins de l'espèce d'une perte d'amour ou d'une castration que d'une menace interne.

La crainte principale se manifeste plutôt comme une espèce de peur de perdre l'estime de soi-même, et même comme un sentiment d' «annihilation» ; en d'autres termes les sentiments de culpabilité ont une importance plus décisive que le motif de la défense pathogène. Ceci est conforme au fait que les névroses obsessionnelles surviennent, chez les enfants, à une époque plus tardive que l'hystérie, en général pendant la période de latence.

Il est évident que dans certains cas les compulsions traduisent des ordres du Surmoi. Dans un cas de compulsion de lavage, un patient s'entendait commander « Va te laver », simple répétition d'un ordre souvent entendu dans son enfance. Il lui importait peu que cet ordre ne concerne alors que la propreté physique, le patient sentant que si ses parents avaient connu ses pensées sales ils lui auraient ordonné d'aller se laver. Ce commandement était maintenant utilisé comme défense contre de telles pensées.

Les compulsions ressenties comme des menaces sont de la même espèce. Un patient dans ce cas est obsédé par les sombres résultats que pourrait provoquer toute concession faite à la tentation. Par exemple: « si tu fais cela ou oublies cela, tu mourras» ou « si tu fais cela ou oublies cela, ton père mourra ». Il apparaît, par l'analyse de ces cas, que les actions devant être contenues ou évitées ont une signification instinctuelle répréhensible ; elles représentent en régie générale des tendances oedipiennes déformées, il est vrai, de façon caractéristique.

Les menaces de punition impliquent que le danger (castration ou perte d'amour) est imaginé en liaison étroite avec les instincts défendus ou encore qu’elles représentent quelque active autopunition destinée à éloigner (ou à se substituer à) la castration ou à la perte d'amour.

La menace « ou votre père mourra », à laquelle cette interprétation ne convient pas, peut être expliquée comme une soudaine prise de conscience du « signal d'angoisse». Cela veut dire : « ce que vous avez l'intention de faire n'est pas une chose dénuée de mal ; la vérité est que vous voulez tuer votre père et si vous cédez à la tentation, le meurtre de votre père en sera le résultat.

Alors que certains symptômes obsédants constituent des modes déformés de percevoir les exigences instinctuelles et que d'autres expriment les menaces contre-instinctuelles du Surmoi, d'autres symptômes encore montrent la lutte entre ces deux modes. La plupart des symptômes du doute obsessif peuvent être couverts par la formule : « Puis-je être mauvais, ou dois-je être bon ? »

Quelquefois, un symptôme présente deux phases, l'une représentant une impulsion répréhensible, l'autre la défense contre elle. L'Homme aux Rats de Freud par exemple, se sentait obligé d'enlever une pierre de la route, parce qu'elle aurait pu blesser quelqu'un, puis se sentait obligé de la reposer. Quelquefois on peut observer, dans le cours d’une névrose obsessionnelle, la façon dont un symptôme peut changer de signification. Un symptôme qui exprimait la défense peut devenir de plus en plus une expression du retour de l'impulsion originelle.

Un patient pouvait dissiper l'angoisse qui apparaissait après la masturbation en tendant les muscles de ses jambes. Cette tension fut remplacée, par la suite, par un martèlement rythmique de la jambe, et encore plus tard par un autre acte masturbatoire. Un autre patient se sentait plein de remords après des exercices de gymnastique. L 'analyse montra que ces exercices représentaient la masturbation. Alors, ce remords ruminé de façon obsessionnelle, lui fit penser finalement «Masturbe-toi et mine-toi complètement» et il se sentait obligé de se masturber plusieurs fois sans éprouver le moindre plaisir.

Les patients obligés par leurs symptômes de vérifier continuellement s'ils ont, oui ou non, fermé le robinet à gaz, sont sou vent obligés de ce fait de le rouvrir, précipitant ainsi le danger au lieu de le prévenir. Un autre patient passait tout son temps à ranger les objets qui se trouvaient sur sa bibliothèque de peur qu'ils ne tombent sur la tête de quelqu'un, leur donnant ainsi une réelle chance de tomber. Afin de protéger leurs proches contre leurs impulsions hostiles, de nombreux obsédés les gardent et les protègent contre des dangers imaginaires d'une façon si dévote qu'en réalité ils les tourmentent, exprimant leur hostilité en dépit d'eux-mêmes.

Le suprême degré d'un « retour du refoulé » se manifesta chez une patiente observée par Waterman ; elle souffrait d'une telle phobie de la saleté qu'elle restait au lit tout le jour lorsqu'elle avait le sentiment que ses vêtements ou sa chambre étaient sales. Sa peur de la saleté, qui l'empêchait de quitter son lit, faisait qu'il lui arrivait de souiller ce dernier.

Des pensées telles que : « Maintenant que tu t’es ruiné par l’exercice, tu seras traité comme tu le mérites, en te ruinant par la masturbation », indiquent comment expliquer le paradoxe apparaissant dans l’exigence instinctuelle vécue comme si elle était un ordre du Surmoi. Des symptômes de cette espèce représentent un compromis entre les pulsions refoulées et le Surmoi menaçant ; la pulsion s’exprime par le contenu idéique, le Surmoi par la forme de commandement déformant la pulsion originelle.

Une masturbation compulsive dénuée d’agréments représente le maximum de cette espèce de condensation. Un acte apparemment sexuel est exécuté, non pour le plaisir sexuel, mais dans un but de punition et de suppression de la sexualité. Ceci représente fréquemment la fin d'un long développement une compulsion. défense contre la masturbation, est remplacée par un retour du matériel refoulé, par une autre masturbation qui a maintenant un caractère compulsif et punitif. La punition de Midas, résultat d'un pseudo accomplissement de ses désirs est une réaction typique de l'obsession. Certains obsédés mettront fin occasionnellement à un état de doute et de discussions en se masturbant.

000bilan.jpg (4492 octets)