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Adler, ou la compensation de l'infériorité

Alfred Adler est né en 1870 dans un faubourg de Vienne. Sa famille était d'origine juive-hongroise. Il eut une enfance maladive et fut atteint de rachitisme qui l'aurait empêché de marcher jusqu'à l'âge de quatre ans. C'est à cette particularité que ses détracteurs vont attribuer ses conceptions «déviantes» de la psychanalyse.

A sa mort, son frère aîné déclara : «Etant petit, Alfred était déjà partout excessivement populaire. C'était toujours la même chose: tout le monde semblait l'aimer. Cependant, je n'en ai jamais compris la raison, car je le trouvais querelleur et ambitieux. Nous n'avons jamais pu nous entendre.»

Il fit des études de médecine et aurait été particulièrement brillant en biologie et en anatomie. En 1895 il quitta l'université et commença à travailler à l'hôpital et à la polyclinique de Vienne. En 1898, il s'installa en pratique libérale dans la Pratergasse, quartier petit-bourgeois ou étaient installés de nombreux juifs.

Son premier ouvrage, intitulé : Manuel d'hygiène pour la profession de tailleur, contenait en fait des considérations politiques qui en faisaient un pamphlet. Adler en effet était très influencé par le marxisme et s 'intégra au groupe socialiste de Vienne.

C'est en 1902, comme nous l'avons écrit dans l'introduction du chapitre précédent, qu'il entra dans la Société psychologique du mercredi. Sa conception «nietzschéenne» de la psychologie avait été, en fait, très marquée par Janet dont le «sentiment d'incomplétude» peut être mis en relation avec son «complexe d'infériorité». C'est en 1905 qu’Adler écrit l'étude sur l'infériorité des organes.

Même les disciples d'Adler sont amenés à rapporter l'insistance mise sur le défaut organique de sa propre enfance, ce qui, bien entendu, ne frappe pas ipso facto de nullité sa théorie. Comme l'écrit un de ses biographes et apologistes, Lewin Way, «Adler continuait à concéder que les activités de l'enfant sont liées à la recherche du plaisir, il faisait en réalité remonter les mauvaises habitudes enfantines à un défaut organique plutôt qu'à une origine érotique».

On peut donc considérer que, dès la publication de ce livre, l'importance de la sexualité infantile, fondement de l’œuvre de Freud, est battue en brèche. Ce n 'est cependant qu'en 1911 qu’Adler va se séparer de Freud. Nous donnons à lire ici, d'une part, un extrait de «Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique», où Freud parle de la défection d'Adler et des motifs qui font que sa théorie s’écarte de la psychanalyse, d'autre part un texte d'Adler où il développe sa propre conception de la névrose.

Notons que la défection d'Adler, celle de Jung et celle de Rank vont avoir une influence fondamentale sur l’œuvre de Freud elle-même, qu’il ne faut jamais oublier de lire en fonction de l'époque à laquelle elle a été conçue et des réponses et des objections parfois explicites, mais le plus souvent implicites, qu'elle formule à l'encontre de ces trois «dissidents».

Le lecteur trouvera à la fin du présent ouvrage la liste des principales publications d'Adler. Mort en 1937, Adler continue à avoir des disciples groupés en associations. Il existe une association adlérienne en France, il en existe également à l'étranger. Toutefois ces groupes sont relativement peu nombreux et leur influence reste limitée.

La théorie d'Adler a été dès le début un « système », et c'est ce que la psychanalyse avait toujours soigneusement évité. Elle nous offre en même temps un excellent exemple « d’élaboration secondaire », dans le genre de celle que la pensée éveillée effectue sur les matériaux fournis par les rêves.

Dans le cas d'Adler, les matériaux des rêves sont remplacés par ceux fournis par les études psychanalytiques, envisagés principalement du point de vue du Moi, ramenés aux catégories inhérentes au Moi, traduits et utilisés conformément à ces catégories et, exactement comme dans la formation de rêve, mal compris.

Aussi la théorie d'Adler est-elle moins caractérisée par ce qu'elle affirme que par ce qu'elle nie et elle se compose de trois éléments, d'une valeur très inégale: de bonnes contributions à la psychologie du Moi, de traductions superflues, mais, à la rigueur, admissibles, des faits analytiques dans un nouveau jargon et de déformations et d'interprétations arbitraires de ces faits, lorsqu'ils ne s'accordent pas avec les prémisses du Moi.

Pour ce qui est des éléments de la première de ces catégories, la psychanalyse n'a jamais songé à les méconnaître, bien qu'elle n'ait pas cru devoir leur prêter une attention particulière: il lui importait davantage de montrer que des éléments libidineux étaient inhérents à toutes les aspirations du Moi.

La théorie d'Adler, au contraire, insiste davantage sur les éléments égoïstes inhérents aux impulsions libidineuses, point de vue qui pourrait être fécond, si Adler ne l'utilisait pas à chaque instant pour nier l'impulsion libidineuse, au profit des éléments impulsifs du Moi. Ce faisant, il procède comme tous nos malades et comme notre pensée consciente en général, c'est-à-dire en ayant recours à ce que Jones appelle la rationalisation, afin de dissimuler le mobile inconscient.

Sous ce rapport, Adler est conséquent au point de déclarer que l'intention de se poser devant la femme en maître, d'être en haut, constitue le principal ressort de l'acte sexuel. J'ignore s'il a osé exprimer ces énormités dans ses livres.

La psychanalyse a reconnu de bonne heure que tout symptôme névrotique n'existait qu'à la faveur d'un compromis. Il doit, de ce fait, satisfaire d'une façon quelconque aux exigences du Moi en butte à ses tendances refoulées, présenter un avantage, offrir une possibilité d'utilisation efficace, faute de quoi il subirait le sort de l'impulsion primitive refoulée.

Le terme « maladie profitable » exprime assez bien cette situation; on serait, en outre, autorisé à faire une distinction entre le profit pour ainsi dire primaire dont le malade bénéficie lors de l'apparition du symptôme, et un profit « secondaire » qui résulte de ce que le symptôme, s'il veut s'affirmer, est obligé de se combiner à d'autres intentions du Moi, de prendre appui sur elles. Que la diminution de ce profit ou sa disparition, à la suite d'un changement réel, constitue un des mécanismes par lesquels le malade guérit de son symptôme, c'est là encore un fait depuis longtemps familier à la psychanalyse.

Or, la théorie d'Adler met un accent particulier sur ces détails faciles à établir et à constater, sans s'apercevoir le moins du monde que, dans un nombre de cas incalculable, le Moi fait de la nécessité une vertu en se complaisant, à cause de l'utilité qui s'y rattache, au symptôme, souvent des plus indésirables, qui s'est imposé à lui, comme lorsqu'il accepte l'angoisse comme moyen de sécurité.

Le Moi joue dans ces cas le même rôle ridicule que le clown de cirque qui, par ses gestes, cherche à persuader l'assistance que tous les changements qui se produisent dans le manège sont des effets de sa volonté et de ses commandements. Seulement, il ne réussit à convaincre que la partie enfantine de l'assistance.

Quant au deuxième élément constitutif de la théorie adlérienne, la psychanalyse ne peut qu'y souscrire comme étant son bien propre. Il ne s'agit, en effet, pas d'autre chose que de données psychanalytiques que, pendant les dix années de travail commun, l'auteur avait puisées aux sources accessibles à tout le monde et qu'il voudrait faire accepter comme ses découvertes personnelles, à la faveur d'un simple changement de terminologie.

Je suis tout disposé à admettre que le mot « garantie » est meilleur que celui de « moyen de sûreté » que j'employais moi-même, mais je ne trouve pas que cette substitution d'un mot à un autre implique un changement de signification. On retrouverait, de même, dans les affirmations d'Adler, une foule de choses depuis longtemps connues, si à la place des mots «fictif» et «fiction», avec le verbe formé de la même racine, on remettait les mots plus anciennement employés, en rapport avec « fantaisie »(«imagination »).

La psychanalyse aurait le droit d'insister sur cette identité, alors même que nous ne saurions pas que l'auteur a, pendant de nombreuses années, puisé dans ses matériaux et participé au travail commun.

Des déformations de faits analytiques

C'est par sa troisième partie, par les nouvelles interprétations et les déformations des faits analytiques gênants, que la théorie adlérienne, en tant que « psychologie individuelle », se sépare définitivement de la psychanalyse. L'idée sur laquelle repose le système d'Adler est que c'est la tendance de l'individu à s'affirmer, que c'est sa « volonté de puissance », qui, dans la conduite de la vie, dans le caractère et dans la névrose, s'expriment impérieusement sous la forme de la « protestation masculine ».

Or, cette protestation, à laquelle Adler attribue le rôle de moteur principal, n'est au fond pas autre chose que les tendances refoulées qu'Adler détache de leur mécanisme psychologique, en les sexualisant, ce qui ne cadre guère avec sa prétention d'avoir dépouillé la sexualité du rôle que la psychanalyse lui assigne dans la vie psychique. La protestation masculine existe certainement, mais pour en faire le moteur du devenir psychique, il faut traiter l'observation comme un simple tremplin qu'on abandonne pour s'élever plus haut. Prenons, à titre d'exemple, une des principales modalités du désir infantile, celle qui résulte de l'observation par l'enfant de rapports sexuels entre adultes.

L'analyse des personnes qui se sont trouvées plus tard dans la nécessité de venir solliciter des soins médicaux, révèle qu'à ce moment-là deux désirs s'étaient emparés du jeune spectateur: le désir (s'il s'agit d'un garçon) de se trouver à la place de l'homme jouant le rôle actif, et le désir opposé de s'identifier avec la femme réduite à un rôle passif.

Ces deux désirs épuisent les possibilités de plaisir, en rapport avec la situation. Seul le premier se laisse subordonner à la situation virile, à supposer que cette notion ait, en général, un sens quelconque. Le deuxième, dont le sort n'intéresse pas Adler ou qu'il ignore, est cependant celui qui est appelé à jouer un rôle beaucoup plus important dans la future névrose éventuelle.

Adler enferme le Moi dans un égoïsme tellement farouche, le rejette dans un isolement tellement jaloux qu'il croit ne devoir tenir compte que des impulsions qui lui conviennent et auxquelles il acquiesce; aussi la névrose, dans laquelle les impulsions s'opposent au Moi, dépasse-t-elle l'horizon de notre auteur.

Le côté biologique de la théorie d’Adler

Mais où Adler s'écarte le plus gravement de la réalité révélée par l'observation et se rend coupable de la plus grave confusion d'idées, c'est lorsqu'il essaie, conformément à l'une des règles fondamentales de la psychanalyse, de rattacher le principe même de la théorie à la vie psychique de l'enfant. Il confond, en cette occasion, de la façon la plus inextricable et la plus inexcusable, les sens biologique, social et psychologique des mots «masculin» et «féminin ».

Et il est impossible d'admettre, et au besoin l'observation s'y opposerait, que l'enfant, de sexe masculin ou féminin, fasse reposer toute sa conception de la vie sur la dépréciation de la femme et se donne pour ligne directrice le désir: «je veux devenir un homme au sens plein du mot. » Au début, l'enfant n'a pas la moindre idée des différences sexuelles ; il est plutôt convaincu que les deux sexes possèdent le même organe génital (mâle); ses premières méditations sexuelles ne portent en aucune façon sur les différences sexuelles, et l'idée de l'infériorité sociale de la femme lui est totalement étrangère.

Nombreuses sont les femmes dans la névrose desquelles le désir d'être un homme ne joue aucun rôle. Quant à la protestation virile, elle se laisse ramener facilement aux troubles apportés dans le narcissisme primitif par la menace de castration, autrement dit par les premiers obstacles qui s'opposent à l'activité sexuelle. Toutes les discussions sur la psychogénie des névroses prendront fin le jour où on se sera décidé à les transporter sur le terrain des névroses infantiles. [...]

Je n'insisterai pas davantage sur le côté biologique de la théorie d'Adler et je ne chercherai pas à examiner si c'est l'infériorité organique objective ou le sentiment subjectif de cette infériorité (impossible de se prononcer sur cette question) qui forme la base du système adlérien. Disons seulement que, dans la manière de voir d'Adler, la névrose n'apparaît que comme un effet secondaire d'une dégénérescence générale, alors que l'observation nous enseigne qu'il existe un nombre incalculable de gens laids, difformes, contrefaits, présentant la plus profonde misère physiologique et qui ne songent pas à réagir à leurs défauts et défectuosités par des névroses.

Je laisse également de côté l'intéressant expédient qui consiste à confondre le sentiment d'infériorité avec le sentiment d'infantilisme. Cet expédient nous montre sous quel avatar le facteur «infantilisme », qui joue un si grand rôle dans l'analyse, reparaît dans la psychologie individuelle. Mais je tiens, en revanche, à dire que toutes les acquisitions psychologiques de la psychanalyse s'évanouissent chez Adler.

Dans le Tempérament nerveux, l'inconscient apparaît encore comme une curiosité psychologique, sans aucun rapport avec l'ensemble du système. Il a déclaré plus tard, logique avec lui-même, que peu lui importait de savoir si une représentation est consciente ou inconsciente. Pour ce qui est du refoulement, il n'y a jamais rien compris.

Dans le compte rendu qu'il fit d'une communication à la société de Vienne (février 1911) nous lisons: « Dans un cas, l'auteur montre que le malade n'a ni refoulé sa libido, contre laquelle il cherchait constamment à se préserver, ni etc.)»

Quelque temps après, il argumenta ainsi au cours d'une discussion qui eut lieu à Vienne: «Si vous demandez d'où vient le refoulement, on vous répond qu'il est un effet de la civilisation; et si vous demandez d'où vient la civilisation, on vous répond qu'elle est un produit du refoulement. Vous le voyez: on ne saurait mieux jongler avec les mots. »

En appliquant à ce dilemme une partie seulement de l'ingéniosité qu'il avait mise à défendre son «tempérament nerveux » Adler aurait sûrement trouvé le moyen d'en sortir. Il se serait aperçu que, d'une part, la civilisation repose sur les refoulements opérés par des générations antérieures et que, d'autre part, à chaque nouvelle génération incombe la tâche de maintenir et de conserver cette civilisation, en s'imposant les mêmes refoulement.

Je connais le cas d'un enfant qui se croyait mystifié et se mettait à crier, parce qu'à sa question: « D'où viennent les œufs? », on lui répondait: «Des poules» et que lorsqu'il demandait d'où venaient les poules, on lui répondait: « Des œufs ». Et, cependant, on était loin de jongler avec les mots, et ce qu'on disait à l'enfant était parfaitement exact.

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