Une théorie sexuelle infantile méconnue
Un patient dont lenfance avait été marquée par un conflit violent entre le refoulement et la curiosité sexuelle me communiqua, au cours de sa psychanalyse, deux théories infantiles de la conception. Daprès lune, lhomme prend la femme dans ses bras et lembrasse; à cette occasion sa salive pénètre dans la bouche de la femme et conçoit lenfant. A cette théorie familière au psychanalyste sen superposait une seconde, selon laquelle le mamelon de lhomme sécrétait du lait au cours de lenlacement, lait qui pénétrait le sein féminin.
Je navais jamais rencontré cette conception infantile. Elle nappartient certainement pas aux théories sexuelles primaires que tous les enfants constituent dune façon monotone. Il est dailleurs prouvé quelle survint alors que le patient avait dépassé lâge des théories primaires. Comme les conceptions plus tardive des enfants montrent bien des modalités, au gré des influences extérieures, il peut sembler superflu de sappesantir sur cette théorie sexuelle secondaire. Mais son analyse ma permis une meilleure compréhension des théories initiales habituelles de la conception; cest pourquoi la communication qui suit me paraît justifiée.
La capacité daimer lautre sexe était gênée chez ce patient par une activité fantasmatique très vivace de caractère homosexuel. Il sagissait pour une part de fantasmes homosexuels passifs, concernant des homme plus âgés. Ces derniers représentaient son père, vis-à-vis duquel le patient sidentifiait à sa mère, position qui nous est connue par dautres observations. Le second groupe de fantasmes sexuels avait un caractère actif et sadressait à des garçons, plus tard à de jeunes hommes, de quelques années les puînés du patient. Il se souvient dune représentation quil avait depuis ses jeunes années, celle dintroduire son pénis dans la bouche de petits garçons sans quil fût jamais passé à lacte. la psychanalyse montre clairement que dans ces fantasmes encore il sidentifiait à sa mère. Les garçons ou les jeunes hommes représentaient les jeunes frères du patient. En tant quaîné, il les avait vus téter sa mère, et avait souffert dune vive jalousie; ses frères ne jouissaient-ils pas dun plaisir quil avait eu naguère, mais auquel depuis longtemps il lui avait fallu renoncer ? il réagissait à ce privilège des plus jeunes en sidentifiant à sa mère.
Plus tard il ne connaissait pas de scène plus excitante que celle dune mère allaitant. Dans sa partie, il est habituel de voir les femmes des couches sociales inférieures donner le sein dans la rue. Lexcitation sexuelle extraordinaire liée à cette impression permet de conclure que la succion de lenfant, cest-à-dire lintroduction du mamelon dans la bouche dune autre personne, concrétisait pour le patient le sommet de la satisfaction sexuelle. Pour son inconscient, cette situation était le substitut du coït, situation ou il conférait à la mère allaient le rôle actif. Il sidentifiait à elle dans ses fantasmes homosexuels figurant lintroduction de son membre dans la bouche dun garçon.
Jajoute que dans la langue maternelle du patient, lexpression vulgaire pour désigner le sperme est " lait ". Ce mode dexpression, dailleurs très répandu, avait été entendu par lui de la bouche de ses aînés.
Léquivalence faite entre le mamelon masculin et le pénis jette une lumière sur lune des théories sexuelles que nous rencontrons le plus communément. ; je veux dire la conception selon laquelle la femme recèle en elle un pénis caché mais très grand. Cest dans celui-ci que le pénis plus petit de lhomme doit dintroduire. il me semble que jusque-là nous navons pas pleinement justifié psychologiquement cette conception infantile. Il paraît aisé de la saisir daprès deux sources. Dabord conformément à ce qui se passe à une certaine période ou lenfant imagine un attribut viril au corps féminin. Freud a récemment relié ce processus et létape " phallique " du développement de la libido. On pouvait admettre alors que, logiquement, seul un petit objet pouvait en pénétrer un plus grand et quainsi lenfant arrivait nécessairement à la supposition dun organe féminin plus important. Mais nous devrions savoir que de telles explications rationnelles ne sont généralement que dune valeur psychologique médiocre.
La disproportion entre lorgane masculin et féminin existe, par contre, en ce qui concerne la poitrine. Ajoutons le fait que dans le cas de mon patient, sa langue maternelle désigne le mamelon masculin dun mot qui est la forme diminutive de celui employé pour désigner la poitrine féminine. La représentation de mon patient selon laquelle le petit mamelon masculin envoie une liqueur dans la grosse poitrine féminine nous permet alors de comprendre la théorie typique de la pénétration du petit membre masculin dans un membre féminin plus gros.
Les hommes névrosés qui nous livrent leur représentation dun grand pénis féminin souffrent régulièrement de la crainte davoir un sexe anormalement petit. C était aussi le cas de mon patient. Cette représentation eut un caractère obsédant jusquà ce que lanalyse pût la réduire. Le déplacement des fantasmes de coït, du domaine génitale au sein, représentait un équilibre essentiel pour mon patient, car le petitesse du mamelon masculin par rapport à la poitrine de la femme est une caractéristique commune à tous les hommes. Cette disproportion ne pouvait donc être la représentation de son insuffisance personnelle.
Je crois vraisemblable que les faits que je nai que brièvement mentionnés ici ont une certaine importance dans linvestigation sexuelle de lenfant. A première vue, le sexe masculin est favorisé sur le plan génital ; le sexe féminin quant à la poitrine. Cette dissemblance doit frapper lenfant et nous ne devons pas être étonnés de le voir transférer ses découvertes dune partie du corps à lautre. les théories sexuelles de lenfant doivent comporter une cristallisation de ce processus psychologique. La représentation de la taille importante du pénis attribué à la femme pourrait donc être déterminée pour une part essentielle par léquivalence conférée à cette partie du corps avec le sein.