Débuts et développement de lamour objectal
Les recherches fondamentales de Freud nous ont appris à considérer la relation à lobjet sexuel. Nos hypothèses sur lontogenèse de lamour objectal nont pas jusquici pu rendre compte des faits dans toute leur ampleur. Les états morbides que nous groupons avec Freud sous le nom de " névroses narcissiques " nous confrontent à un certain nombre de manifestations psychosexuelles auxquelles il nous faut adapter notre théorie. Cest la tâche que jentreprendrai ici.
Considérer la relation dun sujet avec son objet damour du point de vue de lhistoire de cette relation, ce nest pas négliger les interrelations psychologiques multiples que nous avons examinées précédemment. Au contraire, elles sen trouveront éclairées. De même que nous avons eu à tenir compte daspects importants des relations avec lobjet, telle lambivalence de la vie pulsionnelle humaine, de même il est exclu que nous isolions ces problèmes. Au contraire, de même une étude condensée de la théorie des phases de lorganisation de la libido nous permettra de mieux connaître ce qui nous fait défaut pour une histoire du développement de lamour objectal. La phase sadique-anale nous a permis de distinguer deux sources de plaisirs: la plus primitive dexonération et de destruction, la plus tardive de rétention et de domination. Nous avons été conduits empiriquement à supposer une gradation à lintérieur de cette phase sadique-anale jusque-là considérée comme un tout. Nous pensions alors que le mélancolique régresse à la plus profonde de ces étapes mais ne sen tient pas là ; sa libido tend vers une étape encore plus primitive, cannibalique, ou lincorporation devient le but pulsionnel.
Lobjet damour auquel on renonça, qui a été perdu, est identifié par linconscient avec les fèces, le produit le plus important qui soit exonéré corporellement. Il est réincorporé par le mécanisme que nous nommons introjection. Mais cette régression ne permet pas au mélancolique déchapper à son ambivalence, le conflit sen trouve accru et suscite la nostalgie dune étape encore antérieure dont le but sexuel est la succion, que nous avons dû considérer comme préambivalente. Après avoir été ainsi amenés à distinguer deux stades à lintérieur de la phase orale, nous discernâmes deux étapes de la phase génitale, tardive; la plus récente seulement nous apparut comme non ambivalente (postambivalente).
Lhypothèse de deux étapes à lintérieur de chacune des trois grandes phases nous semble rendre compte des modifications que nous avons reconnues empiriquement en ce qui concerne le but sexuel. Elle facilite également la corrélation génétique entre certains sexuel. Elle facilite également la corrélation génétique entre certains états morbides et les étapes de lorganisation de la libido. Nous nignorons par les grandes lacunes qui subsistent à cet égard. Ainsi, les états paranoïaques nous échappent encore à cet égard, nous y reviendrons par la suite.
Nos aperçus sur le développement de lamour objectal sont encore plus inachevés. Nous connaissions trois stades du développement de la relation à lobjet tout comme nous distinguions trois étapes de lorganisation de la libido. Nous devons à Freud les premières révélations fondamentales. Il distingua un état auto-érotique ou anobjectal qui se situe dans la toute petite enfance, un stade narcissique ou le sujet est aussi son propre objet damour, et un troisième stade damour objectal proprement dit. Mon projet est détudier jusquà quel point nous sommes en mesure de compléter cette partie de la théorie de la sexualité.
La contribution que je pense pouvoir apporter pour combler les lacunes de notre connaissance est née dun aspect particulier de lempirisme psychanalytique, lexpérience des névroses " narcissiques " et de certaines névroses de niveau objectal, qui sen rapprochent.
Les affections maniaco-dépressives, dont lanalyse a servi de base à la partie initiale de ce travail, peuvent contribuer à la solution des questions qui nous préoccuperont dorénavant. Il ses trouve que jeus en traitement en même temps que ces malades deux patientes dont je décrirai brièvement létat névrotique. Le tableau clinique est très différent de celui des malades mélancoliques. La raison qui me fait les mettre en parallèle apparaîtra incessamment.
La première, que je nommerai " Mlle X ", offrait un tableau pathologique complexe dont je ne soulignerai que les traits principaux. En premier lieu, une mythomanie marquée depuis lage de six ans, et des impulsions cleptomanes graves, datant de la même période. La patiente souffrait daccès de désespoir qui pouvaient être déclenchés par un incident minime et sexprimer par des larmes interminables. Ces pleurs compulsionnels étaient principalement déterminés dune part par le complexe de castration et concernaient alors le " dommage " en virilité avec son cortège, par exemple jalousie du frère puîné, préféré, etc. La moindre dévalorisation réelle ou supposée provoquait un flot de larmes. Une question du maître décole ou des événements de cet ordre avaient, en tant que mise en doute de ses capacités, la valeur dun rappel de sa blessure féminine. Au cours des règles qui stimulaient de façon privilégiée le complexe de castration, les pleurs ne sinterrompaient plus. Dautre part, ce larmes concernaient la relation de la patiente à son père. Elle pleurait le père perdu, non pas la perte réelle causée par son décès, mais la perte au sens psychologique à laquelle se rattachaient les symptômes les plus précoces de sa névrose.
Enfant, elle avaient beaucoup aimé son père. Daprès les données de son analyse, cet amour fut brusquement interrompu au cours du deuxième semestre de sa sixième année. Convalescente, elle partageait alors la chambre de ses parents et elle eut loccasion dobserver et leur commerce sexuel et le corps de son père. Son voyeurisme saccrut beaucoup, jusquà ce quil succombât à un refoulement intense. En plus des effets habituelles, connus du psychanalyste, je soulignerai une particularité. La patiente se plaignait davoir perdu tout sentiment de contact personnel avec son père, dêtre incapable de seule représenter par la pensée. Elle ne prenait conscience ni de sa tendresse ni de sa sensualité à légard du père. Une surabondance de manifestations névrotiques permit de constater son intérêt exclusif compulsionnel pour une seule partie du corps de son père, son pénis. Le père navait plus eu pour cette patiente lexistence dun être total, il nen restait quune seule partie. Celle-ci était lobjet de sa compulsion à voir (guetter les contours des organes génitaux à travers les vêtements du père). De plus, elle sidentifiait inconsciemment tantôt avec le père, tantôt avec ses organes génitaux, qui en étaient devenus le représentant. Les tendances cleptomanes relevaient pour une grande part de sa tendance active à châtrer le père. Le but inconscient de ses vols, dont certains indices montraient le lien avec la personne du père, était soit de dérober le pénis envié soit sidentifier à lui. Ainsi, elle avait pris une seringue à lavement dans la chambre à coucher paternel. Dautres formes de castration consistaient à dérober largent (vermögen puissance) de la bourse du père, à voler porte plume, crayons et autres symboles de virilité, comme nous le voyons dans dautres cas de cleptomanie.
Ce complexe de castration se révéla être une source essentielle de son état. Si la cleptomanie signifiait : " Je me saisis par la ruse ou de force de ce qui ne mest pas donné " (ou ma été pris),lune des raisons principales des mensonges pourrait être exprimée comme suit : " Je possède la partie corporelle que je désire, je suis comme mon père. " il est parfaitement intéressant dapprendre que le fait de raconter des mensonges fantastiques lui procurait une excitation sexuelle et limpression quil lui poussait au bas-ventre quelque chose qui se gonflait ; cette sensation se doublait dune impression de force physique de même que ses mensonges lui donnaient un sentiment de puissance psychique et de domination.
Les relations de la patiente avec les autres personnes de son entourage ressemblaient à celle quelle entretenait avec son père. Elle nétablissait pas de vrai contact. Le mensonge fut pendant des années son seul mode de relation avec lentourage.
Cet état ne correspondait donc en rien à un amour objectal vrai et achevé, nous pensons quil en était issu par voie régressive. Mais une certaine relation aux objets était maintenue avec ténacité. Une analyse plus poussée de la cleptomanie dans ce cas et dans dautres nous renseigne sur le caractère de cet amour objectal particulier et imparfait. Rêves et rêveries de la patiente représentaient souvent la castration par morsure. Le but de ce fantasme, ce nétait pas lincorporation de lobjet damour dans sa totalité, mais la dévoration dune partie avec laquelle la patiente sidentifiait ensuite. Cette incorporation partielle semble être aussi le fait des autres cleptomanes.
Une autre patiente, que jappellerai " Mlle Y. ", souffrait dune névrose grave: des vomissement hystériques en constituaient le symptôme le plus apparent. La détermination par le complexe de castration était également évidente ici. Sa cleptomanie était issue dune tendance infantile invincible à arracher avec ses mains tout ce qui pouvait lêtre, en particulier fleurs et cheveux. Cette impulsion elle-même était une transformation de la pulsion à arracher avec les dents " tout ce qui dépassait ". De telles imaginations apparaissaient encore à lâge adulte. Dès quelle faisait la connaissance dun homme, elle avait la représentation obsédante de lui arracher le pénis avec ses dents. Les vomissements névrotiques étaient étroitement liés à ces pulsions sadiques-orales. Dans sa vie fantasmatique également, son père avait perdu toute signification dêtre humain. Lintérêt libidinal était polarisé sur le pénis. Lorsque le père fut mort, elle nen éprouva nul deuil, elle non plus. Par contre, elle conçut le fantasme darracher le pénis du mort avec ses dents afin de le conserver. Au cours de rêveries diurnes, elle imaginait souvent un coït avec un pénis " sans homme à lui attaché ".
La ressemblance de ces patientes est parfaite lorsquon apprend que leur mère est également représentée par une seule partie de son corps, par les seins indiscutablement identifiés à un pénis féminin ou, en leur place, par les fesses. La relation à lérotisme oral (plaisir de mordre) était très claire et pourrait être argumentée par de nombreux exemples; quun seul suffise. La patiente X. rêva : " Je dévore un morceau de viande, je le déchire à belles dents et je lavale. tout à coup, je maperçois quil sagit du dos dune pelisse qui appartient à Mme N. "
Le " dos " est facilement compréhensible comme un déplacement davant en arrière. Lusage symbolique si fréquent de la fourrure pour faire allusion au sexe féminin va dans le même sens. Mme N. porte effectivement souvent dans les rêves de la patiente avec une signification maternelle.
Le " déplacement en arrière " existe chez les deux patientes. Toutes deux éprouvent un dégoût de leur mère et chacune, par certains symptômes, identifiait sa mère avec le summum du dégoût, les fèces. Ainsi, dans leurs fantasmes, la mère était représentée par une partie détachée du corps (pénis-fèces).
Dans les deux cas, il y eut une régression marquée de la libido au narcissisme, mais en aucun cas une régression totale; simplement, leur amour objectal navait atteint quun développement insuffisant avant que lanalyse nentraînât une modification, ou bien était revenu régressivement à cet état dinachèvement. il doit sagir là dun stade de passage entre le narcissisme et lamour objectal. Une expérience que je fis avec ces patientes, puis avec dautres, allait dans le même sens. La position libidinale ambivalente à légard de lobjet était indubitable, marquée dune forte tendance à lendommager; et pourtant cette tendance destructrice était déjà limitée. A cette étape, le but sexuel doit avoir été de dérober à lobjet une partie de son corps, cest-à-dire de toucher à son intégrité sans attenter à son existence. On peut penser à un enfant qui arracher la patte dune mouche, mais la laisse senvoler. nous voulons insister une fois de plus sur le plaisir de mordre caractéristique de cette forme de relation dobjet que nous ignorions jusquici.
Les patients maniaco-dépressifs dont jai parlé précédemment révèlent les mêmes processus psychologiques. Mais les manifestations claires de cet ordre napparaissaient quau décours de symptômes pathologiques graves. Tant que ces derniers persistaient, la tendance cannibalique destructive de lobjet était facile à voir. En cours de convalescence, lun des patients avait le fantasme de trancher avec ses dents le nez, le lobule de loreille, les seins dune jeune fille qui lintéressait. il jouait parfois avec lidée de trancher ainsi le doigt de son père. Lorsquil crut un jour que je ne voulais pas poursuivre son traitement, il lui vint en éclair la même représentation à mon endroit. La section dun doigt à coup de dents obéissait à une série de déterminations parmi lesquelles la signification de la castration est évidente. Ce qui nous retient surtout, ici, cest lexpression de lambivalence dans ce fantasme. Cétait mutiler par morsure le médecin comme substitut paternel. Mais cet aspect dhostilité envers lobjet ne doit pas nous faire négliger la tendance amicale à conserver lobjet, sauf pour une partie, et simultanément le désir de faire de cette partie sa propriété inaliénable. Nous pouvons à bon droit parler ici dune impulsion à lincorporation partielle de lobjet. a propos dune jeune fille (quil identifiait à sa mère) le patient me dit un jour quil avait envie de la " dévorer bouchée par bouchée ". Un incident de lanalyse montra à quel point cette représentation lui était proche à ce stade de la cure. Il me parlait dun de ses supérieurs qui, pour son inconscient représentait et son père et sa mère et vis-à-vis duquel il était fort ambivalent. Comme souvent la libre association le conduisit à une fantasmatisation figurée, parfois brusquement interrompue par un blocage affectif soudain. Il en fut ainsi lorsquil mentretint de son supérieur. Pour expliquer larrêt de ses association, le patient ajouta spontanément : " Maintenant (dans la situation fantasmée) il me faut dabord lui arracher sa barbe avec mes dents ; je ne pourrai progresser autrement. " daprès limpression ainsi traduite par le patient, il ny avait pas déchappatoire devant de tels fantasmes. Ils sont indiscutablement marqués dun cannibalisme partiel. Le cannibalisme total sans aucune restriction nest possible que sur la base dun narcissisme illimité. A cette étape, seule la convoitise du sujet compte. Les intérêts de lobjet ne le retiennent absolument pas; sa destruction est poursuivre sans scrupules.
Le stade du cannibalisme partiel porte des traces encore claires de son origine, le cannibalisme total, mais il en diffère de façon décisive par lapparition des égards pour lobjet. cette protection partielle de lobjet peut être considérée comme le tout début de lamour objectal au sens étroit, car elle représente un commencement de dépassement du narcissisme. Ajoutons quà cette étape de son développement, le sujet est encore très loin de reconnaître un autrui et de l "aimer " physiquement ou psychiquement dans sa totalité ! la convoitise, cest de prendre possession dune partie de lobjet pour se lincorporer ; néanmoins, il existe un renoncement au but narcissique pur du cannibalisme total.
Cette élucidation de certains aspects du développement précoce nous fournit de nouveaux instruments et certes les confirmations par lobservation directe de lenfant ne sauraient manquer.
Lorsque comme précédemment on a franchi une distance sur une route inconnue, on se réjouit de trouver la trace dun chemin que dautres parcoururent. Cette trace existe.
Il y a quelques années deux auteurs, dont les observations méritent la confiance et qui ont travaillé indépendamment lun de lautre, ont contribué à notre connaissance du délire de persécution des paranoïaques. J.H.W. Van Ophuijsen et A. Stärcke découvrirent dans leurs psychanalyses que le " persécuteur " peut être ramené à la représentation inconsciente du scybale intestinal du patient ; ce scybale est inconsciemment identifié avec le pénis du " persécuteur ", cest-à-dire avec la personne du même sexe aimée à lorigine. dans la paranoïa, le persécuteur est donc représenté par une partie de son corps que le patient ressent comme en lui : il voudrait se délivrer de ce corps étranger, mais nest pas en mesure de le faire.
Javoue navoir pas reconnu en son temps toute la signification de cette découverte. Elle était isolée, elle ne cadrait pas aisément avec ce que nous savions, bien que Ferenczi eût déjà reconnu les relations entre la paranoïa et lérotisme anal. Désormais, la découverte des auteurs hollandais sinscrit dans un ensemble et sa signification prend toute sa valeur.
La perte de la relation libidinale avec son objet et les objets en général, ce quil vit subjectivement comme " fin du monde ", le paranoïaque essaie de la compenser au mieux. Comme nous le supposons depuis lanalyse du cas Schreber par Freud, sa démarche consiste à reconstruire lobjet perdu. Il nous est actuellement dune partie de lobjet qui subit ainsi un sort comparable à lobjet du mélancolique, introjecté par incorporation, en totalité. Pas plus que ce dernier le paranoïaque néchappe au conflit lié à lambivalence. il espère aussi se défaire de la part incorporée et, conformément au niveau du développement psychosexuel ou il se situe, ce nest possible que par voie anale. Pour le paranoïaque, lobjet damour est représenté par les fèces quil ne peut expulser. La partie de lobjet damour quil a introjectée se refuse à le quitter de même que lobjet introjecté en totalité par le mélancolique exerce sur lui sa tyrannie.
Nous concevons finalement que le mélancolique sincorpore en totalité lobjet damour auquel il a renoncé, tandis que le paranoïaque nen introjecte quune partie. Cette dernière introjection pourrait seffectuer selon deux possibilités. Elle peut être conçue comme se faisant oralement, mais aussi comme ayant lieu par voie anale. En attendant une vision plus précise, nous pouvons formuler prudemment lhypothèse que la libido des paranoïaques régresse à la plus précoce des étapes sadiques-anales en ce qui concerne le but sexuel; en ce qui concerne lobjet, elle rejoint régressivement létape de lintrojection partielle sans que nous puissions affirmer quelle seffectue par voie anale ou par voie orale. Nous rencontrons des constellations analogue au décours des mélancolies. Reste à comprendre pourquoi le mélancolique ne produit pas un délire au sens paranoïaque. Ce contraste devrait, pour une part, être en rapport avec les effets différents des introjections, totale et partielle, orale ou anale. Cest dune meilleure connaissance de la participation du moi dans les deux maladies que nous pouvons attendre plus de clarté.
Je voudrais insister sur un aspect concernant la partie introjectée. Il sagit de léquivalence pénis-seins; secondairement dautres parties corporelles acquièrent la même valeur. Il en est ainsi du doigt, du pied, des cheveux, des excréments et des fesses. Jai déjà illustré ce point.
Si nous admettons " lamour partiel " que nous avons décrit comme une étape du développement de lamour objectal, nous parvenons à dautres éclaircissements. Une particularité des perversions sexuelles sur laquelle Sachs a encore insisté récemment sexplique mieux : leur polarisation sur certaines parties du corps de lobjet, dont le choix nous frappa souvent par son étrangeté. Cest le cas des fétichistes, pour lesquels un être souvent que la breloque de cette partie unique de son corps à lattrait invincible. Lorsque je tentai, il y a plusieurs années, dapprofondir psychanalytiquement un cas de fétichisme du pied et du corset, Freud me suggéra lintroduction de la notion de refoulement partiel pour rendre compte des phénomènes en cause. Ce mécanisme qui dévalorise la presque totalité de lobjet, au profit dune de ses parties, nous semble résulter de la régression libidinale au stade de lamour partiel que nous postulons. De ce fait, il cesse dêtre une curiosité isolée dans le cadre dune forme morbide et sinsère dans une série de phénomènes psychologiques apparentés. Il nest pas dans mon intention de considérer ici les symptômes du fétichisme. Soulignons simplement que les parties du corps de lobjet damour qui sollicitent le fétichiste sont les mêmes que les objets de " lamour partiel ".
Lobservation clinique nous avait familiarisés avec un stade du développement de lamour ou lobjet est traité avec plus dégards. dans les névroses, cest en tant que phénomène régressif que nous le rencontrons dans la sexualité des obsédés. A cette étape, le sujet nest pas encore apte à aimer au sens plein du terme. La libido nest pas non plus attachée à une partie de lobjet. la tendance à lincorporation dune partie est abandonnée : à sa place, nous trouvons le désir de domination et dappropriation. si la libido demeurée à cette étape est loin du but définitif du développement, le fait que lappropriation soit en quelque sorte externalisée constitue un pas fondamental. Désormais, la possession ne se confond plus avec lincorporation par dévoration, elle est située en dehors du corps. Ainsi lexistence de lobjet est reconnue et assurée ; cest là une adaptation essentielle du sujet au monde extérieur. Cette modification est de la plus grande importance pratique. Socialement parlant ce nest quà partir de là quune possession commune est possible tandis que la dévoration ne lassurait quà un seul, exclusivement.
Différentes langues gardent lempreinte de cette position libidinale envers lobjet. par exemple, en allemand : besiitzen, en latin: possidere. On est assis sur bien, on reste avec lui dans un rapport corporel étroit. Cest un fait dobservation courante chez lenfant. nous le voyons emporter dans son lit son objet préféré et se coucher sur lui. Chez les animaux (chiens) nous constatons quils abritent leur bien en le couvrant de leur corps. Je pus lobserver chez mon chien : dès quun étrange était présent dans la maison, il cherchait sa muselière - objet personnel- et se couchait sur elle.
Vraisemblablement, létude psychanalytique de la névrose obsessionnelle pourra nous aider à concevoir cette phase du développement de lamour objectal. Le relief que prennent chez ces patients les représentations actives et passives de castration, leur attitude particulière à légard de la possession nous permettent dappréhender le lien avec le stade de lamour partiel.
La psychanalyse nous a appris que linconscient de lhomme adulte est marqué des traces multiples issues des stades précoces de sa psychosexualité. Il en est ainsi des rêves de sujets normaux. Lamour partiel laisse aussi de telles traces dans notre inconscient.
Comme exemple, je prendrai les rêves bien connus de chute dune dent. Tout psychanalyste en connaît la signification symbolique multiple. La dent qui tombe symbolise la castration, par ailleurs, elle représente une personne proche du rêveur, dont la mort souhaitée est réalisée par le rêve. Un proche est donc identifié à une partie du corps en voie dexpulsion. nous constatons la ressemblance avec la psychologie du délire de persécution et lambivalence qui sexprime dans lidentification dune personne avec une partie de notre corps.
Indiscutablement, cest là un grand témoignage damour que de mettre sur le même plan une autre personne et une partie de son propre corps narcissiquement très prisée. En allemand, nous connaissons lexpression " mon cur " adressée à une personne aimée. Dune mère, nous disons quelle traite son enfant comme " " la prunelle de ses yeux ". lidentification avec une dent, si fréquente dans le rêve, dit allusivement que lon ne se défait pas volontiers de cette partie de soi, mais quil est possible de sen passer, en raison de sa multiplicité. Le rêveur est parfois frappé de lindolence de cette chute ou de cette extraction ; la perte de la personne à laquelle il est fait allusion ne serait donc par si douloureuse ! noublions pas que la castration symbolique est sous-tendue par un désir inconscient concernant la perte de cette partie du corps qui centre habituellement le narcissisme humain. La valeur hostile est particulièrement nette lorsque les parties du corps identifiées à la personne sont les excréments.
Lamour partiel a donc également laissé des traces dans la vie psychique des sujets normaux. Lobjet des sentiments amoureux et ambivalents est représenté par une de ses parties introjectée par le sujet.
Les patientes X. et Y. évoquées ci-dessus parvinrent peu à peu à un développement normal de lamour objectal sous linfluence de leur traitement. Elles franchirent un stade qui peut être considéré comme la continuation immédiate de celui que je viens de décrire.
La patiente X. auparavant était envahie par une représentation qui se répétait sous des formes variées dans ses rêves et ses symptômes. Il sagissait du fantasme de lappropriation du pénis de son père; il est à remarquer quelle sidentifiait in toto avec cette partie du corps. En cours damélioration, alors que les impulsions cleptomanes étaient pratiquement dépassées, ses productions fantasmées prirent un caractère différent ; je réfère en particulier à un de ses rêves ou le corps de son père était dépourvu de poils pubiens. Au cours de rêves précédents, cette toison avait eu une signification génitale. Maintenant, elle rêvait de son père comme dun homme entier à lexception dune seule partie de son corps. Le contraste avec les manifestations névrotiques antérieures est remarquable. Du temps ou elle sintéressait compulsionnellement à la région génitale de son père, cet intérêt amoureux était exclusif de tout le reste de sa personne. Lobjet actuellement refoulé était justement celui qui avait exercé un pouvoir obsédant conscient.
De rêves semblables surviennent chez dautres sujets. Une mes patientes, très ambivalente à mon égard, exprima son transfert dans un rêve ou japparaissais sans organes génitaux. La tendance hostile (castratrice) est facile à reconnaître. Mais jétais également affecté dune valeur paternelle, et comme son père elle pouvait maimer, mais non me désirer sexuellement. En tant que substitut paternel, le médecin ne pouvait être aimé quen excluant son aspect sexuel : ainsi la censure du rêve maintenait la barrière de linceste.
Il semble bien que lacceptation érotique de lobjet sous réserve dexclusion des organes génitaux soit lexpression typique de linterdit de linceste dans lhystérie. dès la première édition des Trois Essais sur la théorie sexuelle, Freud souligna le fait que chez lhystérique le but sexuel normal (génital) est refusé et que des désirs " pervers " prennent sa place. Lhypothèse dun stade damour objectal excluant les organes génitaux corrobore la constatation de Freud. Le refus de la zone génitale sétend tant au corps du sujet quà celui de lobjet. deux symptômes particulièrement fréquents et pratiquement très important, limpuissance de lhomme et la frigidité de la femme, sexpliquent pour une grande part par cet état de fait. Du fait de sa zone génitale, le névrosé ne peut pas aimer entièrement lobjet.
Lanalyse des névrosés nous a conduits à considérer ces inhibitions libidinales des deux sexes comme les effets du complexe de castration : chez lhomme, il sagit de la peur pour son sexe et de leffroi devant le défaut dun organe correspondant du corps féminin; de même chez la femme, il sagit de la douleur toujours actuelle du vol de son organe et de son désir son sexe dun amour narcissique privilégié. Cest pourquoi tout être aimé chez lobjet avant son sexe. Au niveau de lorganisation " phallique " décrite par Freud, cette dernière étape nest visiblement pas atteinte. Ce nest quà létape génitale proprement dite en sera ainsi laccès à létape génitale proprement dite quil en sera ainsi. Ainsi laccès à létape supérieure de lorganisation libidinale semble aller de pair avec le dernier acte du développement de lamour objectal.
Le tableau suivant est destiné à faciliter une vue densemble des étapes de lorganisation sexuelle et des stades du développement de lamour objectal. Bien entendu, les données que je réunis ici nont rien de définitif. Je ne tiens nullement à fixer à six le chiffre des stades du développement. Ce tableau doit plutôt être conçu comme litinéraire dun express ou seules quelques grandes stations sont mentionnées; les intervalles ne peuvent être pris en considération dans un tel survol. Enfin, je veux signaler que les stades situés à la même hauteur dans les deux colonnes principales ne sont pas obligatoirement synchrones.
Etapes de lorganisation de la libido
Etapes du développement de lamour objectal
VI Etape génitale définitive
Amour objectal (postambivalent)
V Etape génitale précoce (phallique)
Amour objectal excluant les organes génitaux
IV Etape sadique-anale tardive
Amour partiel
Amour partiel et incorporation
III Etape sadique-anale précoce
Narcissisme. Incorporation totale de lobjet
II Etape orale tardive (cannibalique)
Auto-érotisme (sans objet)
I Etape orale précoce (succion)
Ce tableau fournit un schéma du développement psychosexuel de lhomme dans deux directions; il tient compte des modifications libidinales en ce qui concerne et le but sexuel et son objet. Parmi bien dautres, il est un aspect qui ny figure pas, à savoir la formation des inhibitions pulsionnelles. Cest pourquoi je désire les mentionner brièvement .
Faute de relations objectales proprement dites, nous considérons quil nexiste pas de telles inhibitions au stade le plus précoce, de lauto-érotisme. Au stade du narcissisme à but sexuel cannibalique, la peur apparaît, cest la première inhibition pulsionnelle repérable. Le dépassement du cannibalisme est étroitement lié à la constitution de sentiments de culpabilité. Ils apparaissent comme inhibitions typiques de la troisième étape. Le but sexuel de lincorporation dune partie de lobjet persiste jusquà ce que la pitié et le dégoût détournent la libido de cette voie. Lamour objectal excluant les organes génitaux comporte une inhibition sexprimant par la honte (pudeur). A létape supérieure de lamour objectal proprement dit, nous trouvons les sentiments sociaux en tant que régulateurs de la vie pulsionnelle.
Ces quelques remarques dordre général montrent bien que dautres recherches sont nécessaires pour comprendre la constitution des inhibitions et que la psychanalyse nous permet de les entreprendre. Je ferai état dun moment isolé de ce processus complexe.
Nous avons vu quau stade de " lamour partiel avec incorporation " lobjet damour est représenté par une de ses parties. Le sujet est ambivalent vis-à-vis de cette partie (= pénis, seins, selles, etc.), cest-à-dire partagé entre la convoitise et le refus. Ce nest quaprès le dépassement total de la tendance à lincorporation daprès nous, au quatrième stade quil prend une attitude méprisante à son encontre particulièrement nette en ce qui concerne les fèces.
Pour lenfant, les fèces représentent tout ce quon ne veut pas garder ; cest pourquoi la personne écartée avec répugnance (cas X. Et Y.) est identifiée aux selles. Le dégoût culmine à la simple pensée de porter les matières fécales à la bouche. Dans certains états morbides, nous assistons à une régression prononcée au cours de laquelle la consommation des matières fécales redevient le but sexuel. Dans notre inconscient, en effet, la valeur narcissique initiale des excréments persiste.
Javais essayé précédemment de donner une vue densemble des rapports des différents formes daffections psychonévrotiques, comparativement aux étapes du développement libidinal dans le contexte de notre connaissance actuelle. Cet essai était très imparfait et loin de représenter une élucidation définitive. Les mêmes lacunes persistent dans notre savoir. Nous ne pouvons apporter pour le moment que deux aspects complémentaires. Nous pouvons supposer que chez le mélancolique la capacité damour objectal est très inachevée de sorte que la tendance à lincorporation cannibalique de lobjet simpose en cas dépisode pathologique. La régression libidinale correspond au stade II du schéma ci-dessus.
Dans le cas des états paranoïaques, la régression semble faire halte au stade de lincorporation partielle( III ). Il en va probablement de même de la cleptomanie. Peut-être leur différence tient-elle à celle des buts sexuels inconscients, lincorporation orale dans la cleptomanie, anale dans la paranoïa, de la partie convoitée de lobjet.
Seul un travail psychanalytique conséquent et patient, en particulier sur les formes narcissiques des psychonévroses, nous ouvrira des perspectives plus achevées sur le développement psychosexuel de lhomme. dans lattente de la confirmation de ces hypothèses par un nombre suffisant danalyses approfondies, il me semble utile de contrôler leurs bases actuelles.
En premier lieu, je voudrais mentionner quil sagit de données recueillies empiriquement. Je pense avoir renoncé à toute extrapolation spéculative. Pour le moins, je puis affirmer que je nai jamais tenté daboutir à une théorie achevée ; bien au contraire, jai attiré lattention sur les défauts et les lacunes de mon matériel.
Je voudrais également souligner la simplicité du processus de développement que jai postulé. Il se déroule selon des voies identiques à celles de lévolution organique ; une partie se constitue en un tout, un tout initial se réduit, perd sa signification, ou ne survit que sous une forme rudimentaire.
La comparaison avec les déroulements organo-biologiques peut être étendue. Nous avons depuis longtemps transposé au développement psychique (psychosexuel) la " loi de base biogénétique ". lexpérience quotidienne montre au psychanalyste que le sujet revit psychiquement lévolution de lespèce. notre observation empirique nous permet de discerner une règle particulière du développement psychosexuel : il clopine à la remorque de lévolution organique comme une réédition tardive ou la répétition dun même processus. Le modèle biologique du développement auquel nous nous sommes consacrés ici se déroule au stade embryonnaire précoce tandis que lévolution psychosexuelle qui nous intéresse prend plusieurs années de la vie extra-utérine, de la première année jusquà la puberté. Si nous jetons un regard sur le domaine de lembryologie, le parallélisme de lascension psychosexuelle par étapes que nous observons et du développement organique embryonnaire précoce simpose.
Nous concevons la libido de la première période de la vie extra-utérine comme liée à la bouche, zone érogène. La relation la plus précoce et vitale de lenfant avec le monde extérieur cest celle dabsorber par succion ce qui est approprié est accessible. Au cour du développement embryonnaire, le premier organe constitué à la suite des mitoses initiales est la " bouche primitive " qui se conserve et fonctionne comme telle chez le groupe danimaux inférieurs que sont les clentérés.
Après un temps prolongé les organes sexuels de lenfant (au sens étroit) prennent un rôle directeur dans la sexualité. Jusquà ce stade, lintestin, en particulier ses orifices dentrée de sortie, ont un rôle érogène important. Le système nerveux en reçoit des excitations sexuelles marquées et cette phase est conforme à certaines dispositions de lépoque embryonnaire précoce. Il existe en effet une communication libre entre la partie terminale du conduit intestinal et la partie caudale du tube nerveux (canalis neurentericus). Le cheminement de lexcitation de lintestin au système nerveux est en quelque sorte préétabli organiquement.
Le prototype biologique des phases sadique-orale ( cannibalique) et sadique-anale est particulièrement précis. Freud a déjà fait allusions à cet état de choses. Je le cite : " lorganisation sadique-anale se conçoit bien comme la continuation de la phase orale. Lactivité musculaire violente qui la caractérise est lacte préparatoire à la dévoration, qui constitua alors le but sexuel. Cet acte préparatoire devient un but indépendant. Le fait nouveau par rapport à létape précédente réside en ce que lorgane passif se détache de la zone buccale pour se reformer au niveau de la zone anale. " lauteur évoque, sans plus préciser, le fait du parallélisme biologique. Je voudrais insister sur la conformité des développement psychosexuel et organique.
La " bouche primitive " -susmentionnée- se trouve à lorigine à lextrémité antérieure (céphalique). Les embryons de certaines espèces permettent dobserver la fermeture de lorifice buccal céphalique, et son élargissement dans le sens caudal. Ainsi il se déplace vers la queue en formation et sy fixe comme anus. Cette genèse immédiate de lanus à partir de la bouche primitive nous apparaît comme la préformation biologique du déroulement psychosexuel qui selon la description de Freud saccomplit au cours de la deuxième année de la vie.
A lépoque de la formation de lanus chez lembryon, nous assistons masticateurs précèdent de loin ceux des extrémités. Il y a un lien étroit entre la formation de lanus et celle des instruments de la mastication. Il est à noter ici quau cours de la vie extra-utérine, les masticateurs exécutent précocement des mouvements intentionnels et puissants, bien avant la musculature du tronc et des membres.
Au cours dun quatrième stade de lévolution psychosexuelle, nous avons reconnu la rétention et la maîtrise de lobjet comme but sexuel. Les dispositifs de rétention intestinale de ce qui a été absorbé nous paraissent corrélatifs dans lontogenèse biologique. Il y a là des rétrécissements, des dilatations, des aspirations annelées, des culsde-sac et des lacets, enfin le sphincter terminal à musculature volontaire et involontaire ; au moment du développement de cet appareil si complexe de rétention, lappareil urogénital fait encore défaut.
Cest en deux stades que nous voyons se développer lorganisation génitale de la libido; deux étapes de lamour objectal leur correspondent. Ici encore, lévolution organique fournit les modèles correspondants. Au début les organes génitaux ne sont pas différenciés : ce nest quau bout dun certain temps quils se différencient en organes mâles et femelles. Cela est vrai aussi bien des glandes germinales que des organes servant à la copulation. Dans le domaine psychosexuel nous voyons saccomplir la différenciation progressive correspondante.
Dune expérience psychanalytique plus vaste et approfondie nous attendons des conclusions assurées concernant le développement psychosexuel dont nous avons traité ici. Dans limmédiat, la série des processus biologiques parallèles que jai exposés devrait pouvoir étayer la tentative de présenter une histoire du développement de lamour objectal.