Esquisse dune histoire du développement de la libido fondée sur la psychanalyse des troubles mentaux
Première Partie
LES ETATS MANIACO-DEPRESSIFS ET LES ETAPES PREGENITALES DORGANISATION DE LA LIBIDO
INTRODUCTION
Ma première tentative dexplication psychanalytique de la constitution des affections maniaco-dépressives remonte à plus de dix ans.
Jétais parfaitement conscient de cet essai et de ses résultats, ce que le titre de ma publication exprimait. Il est bon de se rappeler combien la littérature psychanalytique était alors réduite.
Les travaux concernant la folie circulaire étaient particulièrement minces. La pratique privée offrait peu loccasion danalyser de tels états de sorte que lobservateur isolé ne pouvait pas réunir une série de cas permettant des constatations comparables.
Pour insuffisants et lacunaires que furent les résultats de mes premières observations, leur exactitude se vérifia cependant. Le texte de Freud " Deuil et Mélancolie " confirma que la mélancolie entretient avec le sentiment normal du deuil le même rapport que langoisse névrotique avec la peur. On peut considérer actuellement comme solidement établis la parenté psychologique de la mélancolie et de la névrose obsessionnelle en ce qui concerne le détournement de la libido du patient du monde des objets. Par contre, aucune indice ne nous permettait de situer le lieu de la séparation entre les états mélancoliques et obsessionnels, de même la cause spécifique des troubles circulaires restait totalement obscure.
Je cherchai à la saisir, après que Freud eut échafaudé sa théorie des étapes dorganisation prégénitales de la libido. La psychanalyse de la névrose obsessionnelle lui fit postuler une phase prégénitale du développement libidinal, appelée sadique-anale. Peu après, dans la troisième édition des Trois Essais sur la théorie sexuelle, il décrivait et délimitait une phase encore plus précoce, la phase orale ou cannibalique. Un matériel empirique étendu me permit de montrer (1917) que certaines psychonévroses comportent des traces précises de cette étape dorganisation la plus précoce de la libido. Dès lors, jétais conduit à supposer que le tableau morbide de la mélancolie provenait dune régression qui ramenait la libido des patients à ce stade oral précoce. Lensemble des faits restait trop lacunaire pour en apporter la preuve irréfutable.
Presque simultanément, Freud envisagea le problème de la mélancolie sous un autre jour. Il fit un pas décisif dans la découverte du mécanisme de la mélancolie en montrant comment le patient perd son objet damour, et par la suite le reprend en lui par la voie de lintrojection en sorte que les auto-accusations mélancoliques par exemple sadressent en réalité à lobjet perdu.
La régression libidinale à létape orale, le processus dintrojection ont été confirmés par lobservation qui ma montré de plus leur étroite relation. Les analyses qui servent de base à mon texte ne laissent aucun doute à ce sujet. Lintrojection de lobjet damour jen apporterai la preuve détaillée est un processus dincorporation correspondant à la régression de la libido à létape cannibalique.
Souvenons-nous aussi de deux autres progrès de nos connaissances également liés au nom de Freud. En premier lieu il a montré que la perte objectale, précédant la survenue de la maladie, est le moment fondamental chez le mélancolique mais non chez lobsédé.
Si celui-ci a une position des plus ambivalentes à légard de son objet damour, sil craint de le perdre, il ne len retient pas moins. Cette différence entre les deux maladies est dune grande portée comme nous espérons le montrer au cours de ce travail.
Ensuite, et plus récemment, Freud a ouvert des voies plus précises pour la compréhension de lexaltation maniaque. Le progrès de sa démarche par rapport à mes premiers débuts hésitants (1911) apparaîtra par la suite.
Lors du 6° congrès de psychanalyse, en 1920, il devait méchoir de traiter des psychoses maniaco-dépressives. Je dus décliner cette proposition car je ne disposais daucun fait dobservation nouveau. Entre-temps, je pus mener presque à terme la psychanalyse de deux cas graves de maladie circulaire et gagner des aperçus fragmentaires de la genèse dautres cas de cette espèce. Les données recueillies au cours de ces analyses confirment de façon surprenante la structure des affections mélancoliques et maniaques telle que Freud la conçoit. De plus, les considérations de Freud se trouvent complétées par toute une série de données nouvelles.
La discrétion moblige à une certaine retenue dans la communication de mes analyses. Je ne puis pas, en particulier, rendre compte systématiquement de lhistoire de la maladie des deux cas qui furent lobjet dune analyse approfondie et nen mentionnerai que de courts passages. ; pour répondre davance à la mise en doute du diagnostic, jajoute que ces deux patients furent hospitalisés à plusieurs reprises, soumis à lobservation de psychiatres compétents, examinés à titre consultatif par des spécialistes éminents. Le tableau clinique était pour tous si typique, lévolution circulaire était si caractéristique quaucun doute diagnostique ne sétait posé pratiquement.
Je souligne moi-même une certaine limitation de mon matériel dobservation sans lui accorder toutefois une grande importance.
Les patients maniaco-dépressifs que jai pu analyser soigneusement tant par le passé quactuellement appartiennent tous au sexe masculin. Ce nest que temporairement que je pus avoir des patientes en observation psychanalytique, à lexception dun cas encore en cours.
Je nai pas lieu de supposer que lanalyse de telles patientes amènerait à des conclusions radicalement différentes, dautant moins que les patients des deux sexes présentent une bisexualité accusée, ce qui les rapproches indiscutablement les uns des autres.
Lorsque je présentai mon travail au 7° congrès de psychanalyse à Berlin (1922) lactualité du problème traité apparaissait en ce que les conférences dautres participants, qui sétaient attachés à des aspects différents, parvenaient à des résultats semblables. Je pense en particulier à linvestigation remarquable de Roheim qui nous éclaire si bien sur la psychologie du cannibalisme.
Dans la première partie de mon texte, je néluciderai quincomplètement certains problèmes posés par les états maniaco-dépressifs, en particulier la relation du patient à lobjet aime au cours de la dépression, de manie et pendant l " intervalle libre ". dans la deuxième partie, jaborderai ces questions sur une base plus large en me consacrant à lhistoire complète du développement de lamour objectal.
I
MELANCOLIE ET NEVROSE OBSESSIONNELLE
DEUX ETAPES DE LA PHASE SADIQUE-ANALE DU DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO
Lexamen comparé du trouble mélancolique et de la névrose obsessionnelle me semble toujours être un point de départ adéquat. La névrose obsessionnelle est en effet apparentée à la mélancolie et la recherche psychanalytique nous a découvert en partie son secret.
Dès 1911, je soulignais les traits communs du tableau clinique et de la constitution de ces deux états : la fréquence des symptômes obsessionnels dans la mélancolie et les dispositions dépressives des obsédés, jinsistais sur lambivalence marquée de la vie pulsionnelle globale, sexprimant plus particulièrement dans le déséquilibre entre les émotions amoureuses et haineuses, entre les aspirations hétérosexuelles et homosexuelles.
Depuis, ces ressemblances ne mapparaissent plus seulement dans les manifestations accusées des maladies obsessionnelles et mélancoliques, les accalmies de ces affections comportent des points de ressemblance dimportance. en dautres termes, mon investigation de la mélancolie ne sappuie pas sur le tableau morbide achevé, mais sur ce quon appelle " lintervalle libre " qui sinsère entre deux épisodes morbides.
Cliniquement, le déroulement des états maniaco-dépressifs apparaît comme intermittent. Par contre, les états obsessionnels évoluent de façon chronique, non sans comporter une tendance nette aux rémissions. Il est même des cas à poussées aiguës, très proches des accès périodiques de la mélancolie. Lobservation attentive pendant des périodes prolongées nous montre, ici comme ailleurs, des transitions fluctuantes là ou précédemment nous voyons des contrastes abrupts.
Lexamen psychologique approfondi renforce notre conception.
Le sujet prédisposé aux dépressions et aux exaltations périodiques nest pas en " bonne santé " pendant " lintervalle libre ". a linterrogatoire minutieux, on relève que ces patients subissent des modifications mineures dépressives ou hypomaniaques au cours d'un intervalle libre prolongé. Le psychanalyste accordera une valeur particulière au fait que les malades cycliques ont une structure anormale du caractère ; cette structure se recoupe indubitablement avec celle des obsédés. Mes constatations présentes ne me permettent pas de distinguer le caractère des mélancoliques de ce que nous nommons le " caractère obsessionnel ". les mêmes particularités concernant lordre, la propreté, la même tendance à lobstination et à lentêtement alternent avec une tolérance et une bonté excessives, les mêmes anomalies dans la relation avec l'argent et les biens, qui nous sont connues de lanalyse des obsédés, se retrouvent dans " lintervalle " chez nos patients circulaires. Ces ressemblances constituent des indices importants des relations psychologiques étroites de ces deux états avec la même phase prégénitale du développement de la libido. Si nous admettons une telle conformité de la constitution caractérologique des personnes prédisposées à la mélancolie et à la mélancolie et à la névrose obsessionnelle, le fait que cette même forme de caractère puisse déboucher sur deux types de maladie nous devient totalement incompréhensible. Nous concevons, il est vrai, que le mélancolique perd sa relation psychosexuelle à lobjet, tandis que lobsédé réussit en fin de compte à esquiver ce danger. Il nen reste pas moins inexpliqué pourquoi les uns entretiennent des relations objectales beaucoup plus labiles que les autres.
Du point de vue psychanalytique létape de lorganisation de la libido atteinte par un sujet, létape à laquelle il régresse en cas daffection névrotique dépendent de points de fixation qui se sont constitués au cours du développement libidinal. Il en est de même de la relation du sujet avec le monde des objets ; les inhibitions du développement, les processus régressifs sont régulièrement déterminés par des fixations précoces dans le domaine de la libido. Malgré leur relation commune à létape sadique-anale, la névrose obsessionnelle et la mélancolie présentent des contrastes fondamentaux tant en ce qui concerne la phase à laquelle la libido régresse au début de la maladie quen ce qui touche la conduite à légard de lobjet auquel le mélancolique a renoncé, et que lobsédé retient. Si des états pathologiques aussi différents peuvent procéder de létape sadique-anale, celle-ci doit comporter des oppositions internes que nous navons pas su différencier jusqualors. Cest dire linsuffisance de notre connaissance de cette étape du développement de la libido.
Nous avons dautres raisons de soutenir cette conception.
Nous avons reconnu jusquici trois étapes de lorganisation de la libido, chacune marquée par la primauté dune zone érogène définie ; chronologiquement, il sagit des zones orale, anale et génitale les émotions appartenant à lérotisme anal sont étroitement et diversement reliées, à cette étape, avec les pulsions sadiques. Jai déjà souligné combien souvent, depuis la découverte de Freud, lobservation clinique confirme cette relation, mais sans poser le problème de lorigine de cette conjoncture.
La psychanalyse des névrosés nous a appris lusage sadique des fonctions excrétrices ; la psychologie de lenfant la confirmé. Nous savons également est issu de sources pulsionnelles tant sadiques quanales. Mais cette sorte dobservation ne nous explique pas leur interaction.
Nous avançons dun pas lorsque nous considérons une autre donnée psychanalytique bien établie que jai étudiée dans le travail cité. Selon cette donnée, ce nest quà létape génitale du développement de la libido que laptitude pleine et entière à lamour est acquise. La rencontre de manifestations de sadisme, en particulier de mouvements haineux, hostiles, destructeurs de lobjet, et de lérotisme anal contraste donc avec larticulation des tendances objectales aimables et de lérotisme génital.
Mais cela ne fait que nous rapprocher de la solution du problème. Il demeure irrésolu tant que nous ne comprenons pas pourquoi, à une étape définie du développement , les pulsions sadiques ont une affinité particulière avec lérotisme anal, plutôt quavec les érotismes oral ou génital. Lempirisme psychanalytique peut à nouveau nous venir en aide.
Il nous enseigne que :
- Lérotisme anal recèle deux modes de jouissance diamétralement opposés.
- La même opposition existe dans le domaine des pulsions sadiques.
Lexonération du contenu intestinal suscite une excitation voluptueuse de zone anale. Un plaisir contraire sassocie bientôt à cette forme primitive de plaisir, le plaisir de la rétention des fèces; or, notre expérience psychanalytique nous montre avec une indiscutable précision que lors de létape médiane du développement libidinal, la personne convoitée est ressentie comme un bien à posséder et se trouve ainsi sur le même plan que la forme la plus primitive de la propriété, cest-à-dire le contenu corporel, la selle. Alors quau niveau génital " amour " signifie transfert dun sentiment positif sur lobjet et comprend une adaptation psychosexuelle à celui-ci, à la phase précédente lobjet est traité comme un bien.
A cette phase lambivalence émotionnelle est encore très marquée de sorte que la relation positive du sujet à lobjet consiste à se lapproprier, en le retenant, la relation négative le refuse. Ainsi la perte de lobjet qui menace lobsédé et qui est réalisée dans la mélancolie signifie lexpulsion de lobjet, au sens de lexpulsion corporelle des selles.
Je présume que sa pratique permet à tout psychanalyste de confirmer cette identification. Jen ai traité plus précisément dans le travail cité. Je voudrais souligner ici que certains névrosés réagissent analement à chaque perte, que ce soit un deuil ou un dommage matériel. Au gré de leur position inconsciente variable selon lambivalence de leur vie affective ils sont constipés ou diarrhéiques. La perte est donc repoussée ou renforcée grâce au " langage des organes " que nous connaissons bien. La nouvelle de la mort dun proche parent occasionne à certains une sensation intestinale violente comme si lintestin entier allait se propulser au-dehors ou comme si quelque chose se déchirait à lintérieur qui voudrait sévacuer par voie anale.
Sans vouloir négliger la surdétermination dune telle réaction, je ne voudrais considérer ici que la cause qui nous intéresse. Dans ce comportement, nous reconnaissons une forme archaïque du deuil que linconscient a retenue. Elle mérite dêtre située à côté dun rite primitif mentionné par Roheim : les parents du défunt vident leur intestin sur la tombe de celui qui vient dêtre enterré.
Il est à remarquer que notre langue contient des traces précises de lidentification de la perte et de lexonération des selles. Ainsi, en allemand, les fèces animales sont dites " Losung ". la parenté de ce mot avec " los " (détaché) et le " lose " anglais (perdre est facile à reconnaître.
Javais communiqué le cérémonial curieux dune névrosée que cela nous permet de saisir. Une femme qui présentait des traits de caractère anaux particulièrement marqués était généralement incapable de se débarrasser dobjets devenus inutiles. Par intervalles elle éprouvait cependant lenvie den finir. Elle avait inventé une méthode consistant en quelque sorte à se leurrer elle-même. Elle quittait alors son domicile, pour la forêt voisine, en introduisant un coin de lobjet à éliminer, un vêtement par exemple, sous la ceinture de son tablier ; en route, elle le " perdait ". Elle revenait par un autre chemin pour ne pas revoir lobjet. pour renoncer à la possession dun objet, elle devait donc le laisser choir de la face postérieure de son corps.
Mais rien nest aussi éloquent et démonstratif à notre sens que les manifestations enfantines. Dans une famille de Budapest, un petit garçon menaçait sa bonne en disant : " Si tu ma fâche, je te chie jusquà Ofen " (Ofen est un quartier situé sur lautre rive du Danube.) pour lenfant, on se débarrasse dun importun par voie de défécation. Pour nous autres adultes, cette identification originelle : écarter-perdre-déféquer, nous est devenue étrangère, au point que la psychanalyse doit sonder laborieusement les traces de la pensée primitive en encourant une dénégation incrédule. Certaines productions psychologiques cependant, le mythe, le folklore, le langage, permettent de reconnaître laspect inconscient très général de ce mode de penser. Je me contenterai de citer une expression très général de ce mode de penser. Je me contenterai de citer une expression très utilisée dans le langage estudiantin. Lorsquun manquement donne lieu à lexclusion des manifestations officielles dun étudiant par ses camarades, cest-à-dire à une sorte dexcommunication, lexpression utilisée est : " Er gerät in Verchiss " (il est exonéré). Lexpulsion dune personne est manifestement identifiée à lexpulsion corporelle.
La pulsion partielle sadique de la libido infantile nous montre aussi lopposition entre deux tendances au plaisir. Lune aspire à la destruction, lautre à la domination de lobjet ). Nous verrons par la suite que la tendance conservatrice qui épargne lobjet sest constituée par refoulement de la direction pulsionnelle originelle destructrice. Quil nous suffise ici de mentionner le phénomène et de noter dès maintenant que la psychanalyse nous permet de saisir les stades précoces de lamour objectal et ceux qui suivront. Nous ne retiendrons pour le moment que la tendance sadique qui soppose à lexistence de lobjet. la mise à lécart, ou la perte dun objet peut être considérée par linconscient aussi bien comme un comportement sadique de destruction que comme un comportement dexpulsion anale. Souvenons-nous du fait mémorable que les différentes langues conçoivent " perdre " de deux façons correspondant parfaitement à notre expérience psychanalytique.
Rappelons à ce sujet lanalyse, par Freud, du fait de perdre comme tendance inconsciente à écarter : elle se trouve bel et bien confirmée par les langues qui identifient tout simplement perdre et détruire.
Certains modes dexpression nous montrent également à quel point les tendances au rejet anales et sadiques sont liées dans linconscient. dans différentes langues, on observe la tendance à nexprimer quallusivement les actes en rapport avec le sadisme. Ces allusions sont empruntées à des activités dont lexpérience psychanalytique nous a montré les sources érotiques anales et coprophiles. Il suffit de rappeler le relief quelles prirent au cours de la grande guerre récente, dans les bulletins des armées. On y " nettoyait " (saübern) les territoires ennemis et les tranchées. Dans les rapports français il sagissait de nettoyer, dans les rapports anglais de cleaning up ou de mopping up .
Lanalyse des névrosés nous offre les relations multiples et les renforcements réciproques des tendances conservatrices anales et sadiques à retenir et à dominer. Il en est de même des tendances destructrices issues de ces deux sources, cest-à-dire des impulsions à écarter violemment et à détruire lobjet. leur conjugaison est particulièrement nette dans la psychologie de la mélancolie; nous y reviendrons plus précisément par la suite.
Nous ne considérons que brièvement les aspects des manifestations pulsionnelles anales et sadiques dans le caractère obsessionnel.
La recherche exagérée de propreté du caractère obsessionnel sexplique comme formation réactionnelle aux tendances coprophiles, lamour de lordre par des tendances érotiques anales refoulées ou sublimées. Pour juste quelle nous paraisse empiriquement, cette conception reste partielle à certains égards. Elle ne tient pas assez compte de la surdétermination des phénomènes psychiques.
Le besoin obsessionnel dordre et de propreté de nos patients participe aussi de pulsions sadiques sublimées. Dans le travail déjà mentionné, jai tenté de montrer, à laide dexemples, en quoi lordre compulsionnel exprime simultanément le désir de domination du névrosé. Il est fait violence aux choses, elles sont pressées dans un certain système méticuleux. Il nest pas rare que des personnes soient soumises à ce système. Je songe à la compulsion de nettoyage de certaines ménagères. Elles font en sorte quaucun objet ne trouve le repos. La maison entière est sens dessus dessous et les autres doivent se plier à ces agissements maladifs. Cette domination apparaît sans déguisement dans le cas de caractère obsessionnel marqué chez les ménagères compulsionnelles et les bureaucrates névrotiques. Soulignons les aspects sadiques du trait anal de lentêtement et nous reconnaissons les voies de confluence des pulsions anales et sadiques.
Pour expliquer le déroulement psychologique qui préside à lentrée dans la névrose obsessionnelle et dans la mélancolie, il nous faut revenir encore sur les périodes relativement asymptomatiques de la vie du patients. La " rémission " de lobsédé, l" intervalle " du maniaco-dépressif se révèlent des temps de sublimations réussies des pulsions anales et sadiques. Lorsquune occasion particulière réveille le danger de la " perte objectale " au sens précédemment élucidé, les patients des deux groupes ont des réactions violentes. Toute la force de la libido à fixation positive sélève à lencontre de la suprématie menaçante du courant hostile aux objets. Là ou les tendances conservatrices garder et soumettre- prédominent, le conflit avec lobjet damour donne lieu aux manifestations obsessionnelles. Lorsque, par contre, les tendances sadiques-anales qui visent à détruire et à rejeter lobjet lemportent, le sujet aboutit à un état de dépression mélancolique.
Nous ne serons pas étonnés de découvrir des composantes obsessionnelles dans la mélancolie et des modifications dépressives de lhumeur dans la névrose obsessionnelle. Dans ces cas, les tendances destructrices ou conservatrices nont pas su se manifester à elles seules. Mais lune des tendances domine nettement dans le tableau clinique. Nous navons pas encore de lumières sur ces conduites contrastées.
Lexpérience psychanalytique quotidienne, lobservation directe des enfants confirment le point de vue selon lequel les pulsions destructrices et rejetantes de lobjet sont ontogénétiquement les plus anciennes. Le développement psychosexuel normal fait que lindividu acquiert la capacité damour objectal. Le chemin qui mène de lauto-érotisme infantile initial à lamour objectal achevé nécessite une investigation. Mais il semble acquis que la libido de lenfant est dabord sans objet (auto-érotique), quelle trouve son premier objet dans le moi et ne se tourne quultérieurement vers les objets. Cette inclination sera encore longtemps marquée dambivalence et ce nest quà une période relativement tardive de lenfance que le sujet est apte à une attitude parfaitement amicale vis-à-vis des objets.
Si nous comparons le destin de la libido dans la névrose obsessionnelle et dans la mélancolie, il est indubitable que lobsédé, tout incertaine que soit sa relation objectale, ne séloigne pas, régressivement, autant du but final du développement que le mélancolique. Cest la rupture des relations objectales qui inaugure la maladie dépressive.
Lexpérience psychanalytique nous avait imposé lhypothèse dune phase prégénitale, sadique-anale du développement de la libido, elle nous contraint maintenant à postuler deux étapes à lintérieur de cette phase. A létape plus tardive, se situent les tendances conservatrices: retenir-dominer, à létape la plus précoce les aspirations hostiles à lobjet : détruire-perdre. La régression à létape la plus tardive permet à lobsédé de maintenir son rapport avec lobjet. au cours des accalmies, il parvient à une sublimation des pulsions sadiques et anales, en sorte que son comportement à légard du monde des objets peut paraître normal à une observation superficielle. Il nen est pas autrement dans la mélancolie dont la guérison est même affirmée par la psychiatrie clinique. Le maniaco-dépressif réussit des modifications pulsionnelles semblables au cours de périodes asymptomatiques. Mais sil entre en conflit aigu avec son objet damour, il se retire aussitôt de ses relations avec lui. Il devient alors clair que lensemble des sublimations et des formations réactionnelles qui le font ressembler au " caractère obsessionnel " tirent leur origine de létape la plus profonde de la phase sadique-anale du développement.
La distinction de deux étapes sadique-anales, précoce et plus tardive, semble avoir une signification fondamentale. A la frontière de ces deux stades du développement de produit un renversement décisif de la relation de lindividu au monde objectal. Si nous prenions au sens étroit la notion d"amour objectal " nous pourrions dire quil débute précisément à cette frontière car, dorénavant, cest la tendance à la conservation de lobjet qui primera.
Cette frontière entre les deux étapes de lorganisation sadique-anale a plus quun intérêt théorique. Non seulement cette supposition éclaire une période définie du développement psychosexuel de lenfant, mais elle nous permet aussi des vies plus profondes concernant les modifications régressives de la libido dans les psycho-névroses. Il nous apparaîtra par la suite que le processus régressif du mélancolique ne sarrête pas à létape sadique-anale précoce mais tend vers les organisations libidinales encore plus primitives. Tous se passe comme si le franchissement de cette frontière était particulièrement gros de conséquences néfastes. La dissolution des relations objectales semble précipiter une chute de la libido détape en étape.
En accordant une telle signification à la limite entre les deux étapes sadique-anales, nous sommes en accord avec la position médicale antérieure. Cette séparation née de lempirisme psychanalytique coïncide avec la délimitation née de lempirisme psychanalytique coïncide avec la délimitation des névroses par rapport aux psychoses de la médecine clinique. Cependant, nous ne tenterons pas détablir une distinction figée des troubles nerveux et des troubles psychiques. Nous serons bien plutôt enclins à considérer que la libido dun être peut franchir la frontière entre les deux étapes sadiques-anales lorsquun motif idoine apparaît et que certaines fixations de son développement libidinal en offrent la possibilité.
II
PERTE OBJECTALE ET INTROJECTION AU COURS DU DEUIL NORMAL ET DES ETATS PSYCHIQUES ANORMAUX
Notre étude est partie de " lintervalle libre " des états périodiques de dépression et dexaltation. elle peut concerner dorénavant le prélude à la maladie mélancolique proprement dite la perte objectale ainsi que Freud la appelée et les phénomènes dintrojection de lobjet damour perdu qui lui sont liés.
Dans " Deuil et mélancolie " Freud a décrit les traits fondamentaux du processus psychosexuel chez le mélancolique tel que certains traitements de patients dépressifs lavaient révélé à son intuition. Une base casuistique suffisante de sa théorie fait défaut dans la littérature psychanalytique. Le matériel que je communiquerai veut être plus que lillustration de la théorie et jeter les bases dune estimation plus rigoureuse des processus de la maladie mélancolique et du deuil. Nous verrons que jusquici notre connaissance de la psychologie de la mélancolie et du deuil restait limitée.
On voit de temps à autre des cas de dépression mélancolique grave ou la perte et lintrojection de lobjet damour sont reconnaissables même sans psychanalyse. Il est vrai que cette saisie rapide des relations psychologiques nest devenue possible que depuis que Freud a attiré notre attention sur ces aspects fondamentaux. Le Dr Elekes de Klausenburg ma fait part dun exemple particulièrement instructif de sa pratique hospitalière. Il sagissait dune patiente hospitalisée pour dépression mélancolique. Elle saccusait sans arrêt davoir volé. Il nen était rien. Mais il est vrai que son père avec lequel elle vivait et quen célibataire elle avait aimé de toutes ses forces avait été arrêté pour vol. laffection mélancolique survint à la suite de ces faits qui la séparaient de son père et surtout avaient suscité une réaction psychique profonde dans le sens de léloignement du père. Lintrojection suivit immédiatement la perte de la personne aimée. Cest maintenant la patiente elle-même qui a volé et nous ne pouvons que confirmer la conception de Freud, selon lequel les auto-accusations mélancoliques sadressent en réalité à la personne aimée.
Si la perte, de même que lintrojection, de lobjet sont facilement reconnaissables dans certains cas, il est à remarquer cependant quune telle reconnaissance garde un caractère superficiel car elle ne constitue en rien une explication du processus. La relation entre la perte objectale et les tendances à perdre et à détruire de létape sadique-anale précoce ne séclaire que grâce à une psychanalyse faite dans les règles de lart. il en est de même du caractère dincorporation orale de lintrojection. un regard rapide ne découvre pas le conflit ambivalentiel inhérent à la mélancolie. Jespère que les faits que je rapporterai permettront de combler quelque peu cette lacune de notre savoir.
Demblée, je dois souligner que la compréhension profonde du déroulement du deuil normal nous fait défaut, car rien de linvestigation psychanalytique directe de cet état dâme chez le normal ou le névrosé (Je veux dire dans le sens des névroses de transfert) ne nous est connu jusquici. Freud a bien indiqué que le conflit ambivalentiel grave du mélancolique nexiste pas chez lindividu sain. Mais la façon dont seffectue chez le normal le " travail du deuil " nous est mal connue. Une expérience des plus récentes ma fait entrevoir ce que je cherchais depuis longtemps et ma appris que la perte réelle dun objet est également temporairement suivie dune introjection de la personne aimée.
Un de mes analysés eut le malheur que sa femme tombât gravement malade pendant sa cure. Elle attendait son premier enfant. La gravité de la maladie amena à interrompre la grossesse par une césarienne. Mon analysé qui fut appelé durgence arriva alors lopération était achevée. Mais cette intervention ne sauva ni la vie de la mère, ni celle de lenfant né prématurément. Mon analysé revint à Berlin à quelque temps de là. La poursuite de lanalyse et particulièrement un rêve de cette période montrent indubitablement que la perte douloureuse fut suivie dun processus dintrojection de type oral-cannibalique.
Lune des manifestations les plus remarquables de cet analysé fut un dégoût de lalimentation pendant des semaines. Cela était contraire à toutes ses habitudes de vie, mais rappelait par contre le refus de nourriture des mélancoliques. Un jour, cette répugnance se dissipa et le soir le patient fit un repas copieux. La nuit suivante, il rêva assister à lautopsie de sa femme décédée. Le rêve comportait deux scènes contrastées. Dans lune les partie du cadavre se ressoudaient, la morte donnait des signes de vie et le rêveur la cajola dans un état de bonheur extrême. Dans lautre, la vue de lautopsie rappelait au rêveur des animaux immolés dans une boucherie.
Lautopsie à deux reprises figurée dans le rêve se reliait à lopération (sectio Caesarea). Dans une image onirique elle aboutit à la reviviscence de la morte, dans lautre elle donne des associations cannibaliques. Parmi les évocations du patient, il est à retenir que la vue des parties du cadavre sassocie au repas de la veille, en particulier à un plat de viande quil consomma.
Nous voyons donc la même situation onirique aboutir à deux issues différentes qui coexistent comme fréquemment lorsque le rêve veut exprimer un " de même que ". la consommation de la chair de la morte est identifiée à sa résurrection. Linvestigation de Freud nous apprend que lintrojection mélancolique réanime effectivement lobjet perdu : " Il est érigé à nouveau dans le moi." Notre patient endeuillé sétait laissé aller pendant un temps à sa douleur, comme sil ny avait point dissue. Le dégoût alimentaire renferme un jeu avec sa propre mort, comme si la mort de lobjet damour enlevait son charme à la vie. Leffet de choc de la perte est égalisé par le processus inconscient de lintrojection de lobjet perdu. Tandis quil saccomplit, le patient redevient apte à se nourrire comme auparavant et son rêve annonce simultanément la réussite du " travail de deuil ". le deuil contient une consolation : lobjet aimé nest pas perdu car maintenant je le porte en moi et ne le perdrai jamais!
Nous reconnaissons ici le même déroulement psychologique que dans laffection mélancolique. Nous reviendrons par la suite sur le fait que la mélancolie est une forme archaïque du deuil. Lobservation précédente nous permet de voir que le travail de deuil du sujet normal seffectue également sous la forme archaïque dans les couches psychiques profondes.
En cours de rédaction, je découvre quun autre auteur a entrevu le processus de lintrojection dans le deuil normal. Dans son livre du ça, Groddeck interprète le grisonnement dun patient à la suite de la mort de son père comme la tendance inconsciente à se rendre semblable au vieux père, à le reprendre ainsi en lui, et à obtenir sa place auprès de sa mère.
Je me vois contraint à livrer une contribution issue de ma propre vie. Lorsquen 1916 parut le travail déjà cité de Freud, " Deuil et Mélancolie ", je fus saisi dune difficulté inhabituelle à suivre la pensée de lauteur. jétais tenté de rejeter " lintrojection de lobjet aimé ". je soupçonnais que ce " non " était peut-être effectivement déterminé par le fait que la découverte du maître concernait un domaine pour lequel je me passionnais moi-même. Par la suite je dus reconnaître que ce motif proche navait pas une signification exhaustive.
A la fin de lannée précédente (1915) javais été endeuillé par la mort de mon père ; ce deuil se manifestait dune façon que je ne savais pas rapporter alors au processus dintrojection. un grisonnement marqué de ma chevelure en était le signe le plus évident. Il fut suivi par une réapparition de la couleur de mes cheveux au bout de quelques mois. Je mexpliquais ce phénomène par lébranlement que javais subi. Mais je me rallie entièrement à la conception de Groddeck en ce qui concerne la relation profonde entre le deuil et le grisonnement.
Javais vu mon père pour la dernière fois quelques mois avant sa mort. En permission de larmée, je lavais trouvé bien vieilli et affaibli ; je fus marqué surtout par la blancheur presque complète des cheveux et de la barbe plus longue que dhabitude du fait quil était alité. Ma dernière visite à mon père resta particulièrement liée à cette impression. Des circonstances accessoires et dautres manifestations que je ne puis rapporter ici me font attribuer mon grisonnement au processus dinjection.
Le motif essentiel de ma répugnance à légard de la théorie freudienne du processus morbide mélancolique se révéla donc être ma tendance à utiliser ce mécanisme au cours de mon propre deuil.
Si en principe lintrojection du deuil chez le normal (et le névrosé) est conforme à celle du mélancolique, il est nécessaire dapprécier leurs différences essentielles. Chez le sujet normal cette introjection fait suite à une perte réelle (décès) et est avant tout au service de la conservation de la relation avec le défunt ou, ce qui revient au même, de sa compensation. Jamais sa conscience nest débordée comme celle du mélancolique. Lintrojection mélancolique survient sur la base dune perturbation fondamentale de la relation libidinale à lobjet. Elle est lexpression dun conflit ambivalentiel dont le moi ne parvient à se retrancher quen prenant à son compte lhostilité concernant lobjet.
Récemment les dernières recherches de Freud ont attiré notre attention sur limportance beaucoup plus grande que nous ne lavions admise jusque-là de lintrojection dans la psychologie humaine. Je me réfère surtout à une remarque de Freud sur la psychanalyse de lhomosexualité. daprès une conception que lauteur propose sans argument de fait, certains cas dhomosexualité se ramèneraient à lintrojection par le sujet du parent de sexe opposé. Un jeune homme serait ainsi attiré par les hommes parce quil aurait pris sa mère en lui par un mécanisme psychologique dincorporation et réagit aux hommes à sa façon. Dorénavant. Nous connaissons une autre cause de constitution de lhomosexualité. nos analyses dhomosexuels nous apprennent quen règle générale un dépit amoureux détache le fils de sa mère au profit de son père vis-à-vis duquel il sidentifie à sa mère, comme le fait habituellement la fille. Ces deux possibilités me sont apparues chez le même sujet il y a peu de temps au cours dune psychanalyse. Un patient à disposition bisexuelle, mais à ce moment homosexuelle, sétait conduit à deux reprises de façon homosexuelle, une fois lors de sa petite enfance, puis à la puberté. Ce nest que la deuxième fois quil se passa quelque chose qui mérite le nom dintrojection car le moi du patient fut effectivement abordé par lobjet introjecté. Il me semble indispensable de donner un aperçu de cette analyse. Les faits que je rapporterai aident non seulement à comprendre lintrojection, mais aussi certains symptômes de la manie et de la mélancolie.
Ce patient était le deuxième et dernier enfant et avait été très gâté au cours de sa première année. La mère lallaitait encore au cours de sa deuxième année et autorisait cette jouissance à sa demande véhémente au cours de la troisième année ou elle commença seulement à le sevrer. Ce sevrage fut très difficultueux et une série dévénement simultanés privèrent brusquement lenfant du paradis ou il avait vécu. Il avait été lenfant préféré de ses parents, de sa sur, son aînée de trois ans, et de la gouvernante. La sur mourut, la mère se retira dans un deuil prolongé et dune intensité anormal et appartient encore moins à lenfant déjà sevré. La gouvernante quitta la maison. Les parents ne supportèrent plus de vivre dans une maison ou tout leur rappelait lenfant disparu. On déménagea dans un hôtel, plus tard dans une autre maison. Ainsi mon patient avait perdu tout ce qui jusqualors avait été maternel : sa mère lui avait retiré son sein, puis sétait exclue par son deuil. La sur et la gouvernante avaient disparu et la maison même, ce symbole de la mère, nexistait plus. Il nest pas surprenant de voir le garçon se tourner vers son père. Après lentrée dans la nouvelle maison, lenfant sattacha à une voisine aimable et la préférait de façon ostentatoire à sa mère. Ici apparaît le clivage de la libido qui sadresse pour une part au père, pour une part à une femme prise comme substitut maternel. Au cours des années suivantes, le garçon développa un intérêt érotique marqué à légard de garçons plus âgés, proches du père sur le plan physique.
Un retour de sa libido de son père à sa mère se fit à la fin de son enfance lorsque son père sadonna de plus en plus à la boisson. Il était adolescent lorsque son père mourut et il vécut avec sa mère à laquelle il était tendrement attaché. Mais après un court veuvage la mère se remaria et partit pour de long voyages avec son mari. Ainsi, elle repoussa nouveau lamour du fils : quant au beau-père, il excitait son ressentiment.
Il y eut alors une nouvelle vague dérotisme homosexuel mais son attirance concernait un autre type dhommes dont certaines caractéristiques appartenaient à la mère du patient. Le type dhomme élu précocement et celui qui fut choisi par la suite contrastent de la même manière que le père et la mère du patient quant à leurs caractéristiques physiques. Dans ses liaisons. Le patient adoptait lattitude de sa mère à légard des jeunes hommes du deuxième type devenus ses objets libidinaux préférés : il était, selon sa propre description, plein de tendresse, damour et de sollicitude comme une mère. Plusieurs années après, la mère du patient mourut. Il demeura auprès delle pendant sa dernière maladie et tint la mourante dans ses bras. Le bouleversement émotionnel qui sensuivit sexplique en profondeur du fait que cette situation représentait le renversement accompli de létat du patient enfant au sein et dans les bras de sa mère. A peine sa mère morte, il rejoignit la ville voisine ou il résidait. Son humeur nétait nullement celle du deuil, au contraire, elle était dheureuse exaltation. Il mexposa son sentiment primordial davoir sa mère en lui pour toujours et sans limites. Il se subsistait que linquiétude de savoir le corps de sa mère encore visible. Ce nest quaprès lenterrement quil put sadonner à son sentiment de possession illimitée de sa mère.
Sil métait possible de publier dautres aspects de cette psychanalyse, l " incorporation " de la mère serait encore plus évidente, mais les faits rapportés parlent déjà deux-mêmes.
Lintrojection de lobjet damour sest faite lorsque le remariage enleva sa mère au patient. La libido ne put pas se diriger vers le père comme cela avait eu lieu au cours de la quatrième année du patient: le beau-père nétait pas en mesure de la fixer. Le dernier objet damour infantile qui était resté au patient avait été le premier. Il se défendait dêtre atteint par cette lourde perte par la voie de lintrojection.
Le sentiment de bonheur auquel il parvint contraste de façon stupéfiante avec leffet terrible du même processus chez le mélancolique. Cet étonnement cède si nous nous remémorons ce que Freud a dit du processus dintrojection mélancolique. Il suffit de renverser sa constatation que " lombre de lobjet damour perdu est tombée sur le moi ". dans lexemple précédent, ce nest pas lombre, mais léclat rayonnant de la mère aimée qui sest proposé au fils. Sil en fut ainsi, cest que chez lhomme normal aussi la perte réelle de lobjet damour écarte facilement les sentiments hostiles en faveur de la tendresse. Il en est autrement chez le mélancolique ! le conflit dambivalence de la libido est si grave que tout sentiment damour est immédiatement menacé de son inverse. Une quelconque " défaillance ", une déception par lobjet damour favorise quelque jour une vague de haine qui submerge les sentiments damour trop labiles. La perte de linvestissement positif conduit ici à une conséquence majeur : au renoncement à lobjet. dans le cas décrit -non mélancolique la perte réelle fut la première et entraîna une modification libidinale.
LINTROJECTION MELANCOLIQUE.
LES DEUX ETAPES DE LA PHASE ORALE DU DEVELOPPEMENT DE LA LIBIDO
Je ferai précéder dun exemple particulièrement instructif les considérations suivantes sur lintrojection dans la mélancolie.
Le patient en question avait déjà fait plusieurs épisodes mélancoliques lorsque je le vis. Il était en convalescence lorsque nous commençâmes son analyse. Lépisode grave alors achevé avait débuté dans des circonstances très particulières. Le patient était depuis assez longtemps en relation avec une jeune fille à laquelle il se fiança. Pour des raisons que je napprofondirai pas ici, son attachement avait fait place à une forte résistance. Il en arriva à un détachement total de son objet damour et à une dépression marquée, de forme délirante. Lidentification de la fiancée avec la mère devint évidente pendant la psychanalyse. Au cours de la convalescence, il y eut un rapprochement avec la fiancée qui était demeurée attachée au patient. Mais au bout de quelque temps, se manifesta un recul bref dont je pus observer à titre danalyse léclosion et la disparition.
Cette opposition à sa fiancée se manifesta également par " une efflorescence symptomatique passagère ". au cours des jours ou son humeur se modifiait dans le sens de la dépression, le patient était contraint à contracter les muscles de son sphincter anal. Le symptôme se révéla pluridèterminé. Ici nous retiendrons la signification dune rétention force née du contenu intestinal. Nous savons que ce contenu est pour linconscient le prototype de la possession. Cette manifestation. Cette manifestation passagère était donc à comprendre comme la rétention corporelle de ce qui risquait dêtre à nouveau perdu pour lui. Nous ne ferons que mentionner une autre détermination. Cest lattitude homosexuelle passive, vis-à-vis du père dont le patient se sentait menacé chaque fois quil se détournait de sa mère ou de son substitut. Laspect défensif de ce symptôme concerne donc aussi bien la perte de lobjet que la tendance à lhomosexualité.
Avec Freud, nous avons admis quun essai de restitution suit la perte objectale chez le mélancolique. Ce que la paranoïa atteint spécifiquement par voie de projection, la mélancolie y parvient sous une autre forme par voie dintrojection. la formation symptomatique décrite ne résume pas la brève récidive. Après quelques jours, il parla spontanément dun deuxième symptôme qui semblait en quelque sorte avoir relayé le premier. Dans la rue il avait lidée obsédante de manger les déjections éparpillées. Cette obsession se révéla être lexpression de la tendance à réincorporer sous forme de déjections lobjet damour expulsé comme une selle. Nous avons ici la confirmation littérale de notre supposition que linconscient appréhende et valorise la perte objectale comme un processus anal et lintrojection comme un processus oral.
Limpulsion coprophage me semble receler un symbolisme typique de la mélancolie. Daprès mon expérience concordante concernant plusieurs patients, lobjet damour est la cible de certaines impulsions correspondant à létape sadique-anale précoce : les tendances à expulser (anale) et à détruire (assassiner). Le produit de lassassinat- le cadavre- est identifié avec le produit de lexonération, la selle. Cela nous permet de comprendre limpulsion à manger des excréments comme une impulsion cannibalique à dévorer lobjet damour assassiné. Chez un de mes patients, la représentation de manger des excréments était associée à celle de la punition dune faute grave et nous pouvons dire psychologiquement justifiée; il devait ainsi réparer un méfait dont nous verrons lidentité avec lacte dipien. Au congrès de psychanalyse de 1922, Roheim nous a apporté une remarquable contribution à la nécrophagie. Elle nous permet de considérer que la forme archaïque du deuil sexprime par la dévoration de celui qui a été tué.
La signification dexonération et de réincorporation de lobjet damour des symptômes mélancoliques nest pas toujours aussi évidente que dans cet exemple. Une autre observation montrera à quel point ces tendances peuvent être méconnaissables.
Ce patient me dit un jour avoir remarqué chez lui une curieuse tendance lorsquil était en dépression. Au début de cet état, il marchait la tête baissée. Lorsque ses yeux allaient ainsi plus au sol quaux passants, il cherchait compulsionnellement à y voir des boutons de nacre. Sil en trouvait un il lempochait. il justifiait rationnellement ce comportement répétitif en alléguant avoir alors un tel sentiment dinfériorité quil devait être content de trouver ne fût ce quun bouton. Il était incertain dêtre jamais capable de gagner de largent et de pouvoir sacheter la moindre peccadille. Dans cet état misérable, des objets que dautres avait perdus devaient lui paraître très utilisables.
Cette explication était contredite par le mépris avec lequel il traitait dautres objets, en particulier des boutons de provenance autre. les associations libres conduisirent aux déterminations plus profondes de cette tendance originale. Elle mirent en évidence que les boutons de nacre correspondaient à la représentation " brillant et propre " et étaient conçus comme dune valeur particulière. Nous étions arrivés à ses intérêts coprophiles refoulés. Il suffit de songer au beau texte de Ferenczi " Zur Ontogenese des Geldinteresses ". il nous montre comment le plaisir infantile passe dune substance molle et malléable à un matériel dur et grenu, puis à des objets petits et consistants ayant une surface propre et brillante. Pour linconscient, il y a identité de ces objets et des matières fécales.
Les boutons de nacre signifiaient donc les selles. Le ramassage dans la rue nous rappelle les compulsions du cas précédent qui concernaient directement le ramassage et la consommation des excréments. Une autre identité est à souligner. On perd un bouton de la même façon quon laisse tomber une selle. Dans les deux cas, il sagit du ramassage et de la conservation dun objet perdu.
Au cours dune séance suivante, le patient reprit le fil de lanalyse en mapprenant que limpulsion quil avait décrite nétait pas seule présente dans ses états dépressifs. Au cours de sa première dépression, il se trouvait à X. dans la clinique du Pr. Y. Un jour, deux membres de sa famille vinrent le chercher pour une promenade. Il ne sétait pas intéressé au pays et aux monuments quon voulait lui montrer. Au retour, il était par contre tombé en arrêt devant la vitrine dun magasin contenant du " pain de raisin ". il avait vivement désiré sen procurer et avait cédé à la tentation.
Il associa sur un petit magasin de sa ville natale, face au domicile de ses parents, dont la propriétaire était une veuve. Le fils de cette femme était son compagnon de jeu ; le patient se rappela cette mère lui donnant du " pain de raisin ". A cette période, le malade avait déjà vécu lévénement pénible qui devait inaugurer sa maladie: une déception profonde quant à sa mère. La femme den face est opposée à la " mauvaise mère " dans les souvenirs denfance du patient. Le désir impulsif dacheter du " pain de raisin " et de le manger correspond à la nostalgie dune bonté maternelle, pleine de sollicitude. Le choix du " pain de raisin " comme moyen symbolique dexpression sexplique du fait de sa forme oblongue et de sa couleur brune. Nous arrivons ici encore à limpulsion à manger des excréments, matérialisation de la nostalgie de lobjet damour perdu.
Une autre association du patient appartient également au domaine des souvenirs infantiles. Au cours de laménagement dune rue de sa ville natale, on trouva des coquillages dont un côté était maculé de terre adhérente, lautre, au contraire, dun éclat nacré. Nous trouvons un nouveau rapport avec la ville natale du patient indubitablement identifiée à la mère. Les coquillages nacrés dalors sont les précurseurs des boutons de même matière. Les coquillages constituaient dans lanalyse un moyen de représenter lambivalence du fils pour la mère. Le mot nacre " Perlmutter " (perle mère en français), contient la haute estime pour la mère comme " perle " mais le côté brillant, lisse, fait illusion ; lautre versant de la mère est moins beau. La mère " mauvaise " dont la libido doit se retirer est ravalée au rang dexcrément par identification.
Ces exemples suffiront, dons limmédiat, à rendre plus compréhensible psychanalytiquement le déroulement en deux phases du processus mélancolique. Chacune de ces phases nécessite cependant une investigation isolée.
Nous avions déjà expliqué le renoncement à lobjet aimé par fixation libidinale à létape sadique-anale précoce. Si le mélancolique tend à aller au-delà de ce niveau, à celui plus primitif de lorganisation orale, nous devons admettre des points de fixation datant de la période ou sa vie pulsionnelle était dominée par la zone buccale. Les données psychanalytiques se justifient, quelques exemples le prouveront.
Fréquemment, jai trouvé chez les mélancoliques des aspirations perverses marquées ou la bouche était utilisée à la place des organes génitaux. Le cunnilingus pouvait en partie satisfaire ces désirs. Mais en général, il sagissait d(imaginations très animées de sens cannibalique. Les patients se représentent la morsure des parties les plus diverses de leur objet damour (seins, pénis, bras, fesses, etc.). les associations libres me révélèrent souvent limage de la dévoration de la personne aimée ou du " grignotage " de son corps, ou bien le jeu avec des représentations nécrophages; cela soit de façon infantile désinhibée, soit caché par dégoût et effroi. Par ailleurs nous voyons une vive résistance à lusage des dents. Un patient mentretenait de sa " lemme de mâcher " comme du signe particulier de sa dysphorie mélancolique. Il semble que la non-utilisation des dents puisse donner lieu à de véritables maladies des mâchoires. Javais montré, en 1917, que les refus alimentaires mélancoliques graves étaient lautopunition des impulsions cannibaliques. Récemment, au cours dune séance de la British Psychoanalytical Society , le Dr James Glover a mentionné les tendances cannibaliques dun cas de mélancolie périodique et a analysé plus particulièrement leur transformation en impulsion au suicide.
Les symptômes morbides, les rêveries et les rêves des mélancoliques nous offrent des tendances sadiques-orales multiples conscientes ou refoulées. Elles sont la source essentielle de la souffrance psychique dans la mélancolie, surtout lorsquelles se retournent contre le moi propre du patient sous la forme des tendances à lautopunition. Nous notons la différence avec certains états névrotiques, comportant des symptômes reconnaissables comme satisfaction substitutives de la zone orale. Jai décrit de tels cas dans mon travail sur létape la plus précoce de lorganisation prégénitale. Enfin, lérotisme buccal est une source significative de plaisirs pour certaines perversions. Sans négliger la valeur de plaisir masochique des symptômes mélancoliques, nous devons souligner le caractère pénible prévalent de la mélancolie par rapport à dautres affections.
Si lon suit attentivement le cours de la pensée de ces patients, on voit que ce haut degré de déplaisir est lié à létape du développement libidinal à laquelle le mélancolique régresse après la perte de lobjet.
Nous remarquons en effet, chez nos malades, la nostalgie curieuse dune activité orale contrastant avec les fantasmes de morsure et de dévoration déjà décrits.
Un patient me fit part de ses rêveries à une période ou sa dépression satténuait. A cette époque, il avait tendance à se représenter son propre corps comme féminin ; par toutes sortes dartifices, il tendait de se procurer lillusion de seins de femme et aimait simaginer allaitant un nouveau-né. Il jouait le rôle de la mère, mais léchangeait parfois contre celui du nourrisson. La fixation au sein maternel sexprima par toutes sortes de symptômes dans le domaine orale mais aussi par son besoin dappuyer sa tête à quelque chose de doux, au sein maternel. Pendant les séances, il manipulait loreiller. au lieu de le laisser en place et de sy appuyer, il sen recouvrait la tête. les associations mapprirent ainsi que loreiller représentait le sein maternel sapprochant de lui. La scène répétait une situation agréable de la petite enfance. Par la suite, il avait vu son jeune frère dans cette position et il en avait conçu une jalousie intense.
Un mélancolique exprima un souhait du même genre: pendant les périodes les plus graves de sa dépression, il avait le sentiment quune sollicitude maternelle de la part dune femme pourrait le délivrer de son mal jai eu de nombreuses occasions danalyser une telle représentation. Je peux men référer à la description précédente dun cas de ce type. Un jeune homme souffrant dune dépression (non mélancolique) se sentait merveilleusement apaisé par le lait que lui tendait sa mère. lE lait lui apportait des sensations de chaleur, de douceur, de sucre, qui lui rappelaient quelque chose dindéfini, de naguère connu. La nostalgie du sein maternel est ici indubitable.
Les données psychanalytiques nous permettent de penser que le mélancolique cherche à échapper à ses impulsions sadiques-orales. Celles-ci sexpriment cliniquement mais elles sont sous-tendues par le désir dune activité de succion qui donne pleine satisfaction.
Nous sommes ainsi conduits à admettre une bipartition dans le domaine orale comme dans le domaine sadique-anal du développement. A létape primaire, la libido de lenfant est liée à lacte de la succion. Cest un acte dincorporation qui ne porte cependant pas atteinte à lexistence de la personne nourricière. Lenfant ne distingue pas encore son moi dun objet extérieur à lui. Les notions de moi et dobjet ne correspondent pas à cette étape. Lenfant qui boit et le sein (ou la mère) qui nourrit ne se distinguent pas lun de lautre. du côté de lenfant, on ne retrouve aucun mouvement ni de haine, ni damour. létat psychique de lenfant ne comporte pas, à cette étape, de manifestations dambivalence.
La seconde étape se différencie de la précédente par la modification de lactivité orale qui de succion devient manducation. J.H.W. Van Ophuijsen ma autorisé à utiliser une communication privée qui contribue à la compréhension du processus mélancolique, tout comme un autre article de cet auteur explique la relation de la paranoïa avec létape sadique-anale. Lobservation psychanalytique conduit Van Ophuijsen à considérer que certaines manifestations névrotiques proviennent dune régression à lâge de la formation des dents et par ailleurs que le fait de mordre représente la forme primitive de limpulsion sadique. Indubitablement la dentition est le premier instrument avec lequel lenfant peut réaliser des destruction du monde des objets, à une période ou les mains ne sont encore aptes quà saisir et à tenir. Federn a certes considéré à bon droit la constitution du sadisme comme provenant de sensations génitales; mais il ne peut sagir là de manifestations aussi précoces que dans le domaine oral. Les impulsions sadiques proviennent de sources différentes, entre autres excrémentielles. La relation étroite entre le sadique et le système musculaire mérite une attention particulière. Il est hors de doute les énergies les plus considérables de lenfant sexercent au niveau de la mastication. De plus, les dents sont les seuls organes suffisamment durs pour pouvoir endommager les objets du mondes extérieur.
A létape de lactivité buccale de morsure, lobjet est incorporé et subit la destruction. Il nest que regarder un enfant pour mesurer lintensité de son besoin de mordre ou besoin alimentaire et libido sont mêles. Cest le stade des impulsions cannibaliques. Lenfant succombe-t-il aux charmes de lobjet, il risque, ou est aussitôt obligé, de le détruire. A partir de lambivalence règne sur la relation du moi à lobjet.. létape secondaire, sadique-orale, signifie donc, dans le développement libidinal de lenfant, le début du conflit ambivalentiel tandis que la période précédente primaire de succion peut être désignée comme pré-ambivalente. Le stade auquel la libido du mélancolique régresse dès la perte de lobjet recèle le conflit dambivalence sous la forme la plus primitive et par conséquent la plus abrupte et la plus crue. La libido menace lobjet de destruction par dévoration. Ce nest que progressivement que le conflit dambivalence et la relation avec lobjet prennent une forme atténuée. Lambivalence, cependant, caractérise aussi les mouvements libidinaux des étapes suivantes du développement. Nous avons déjà considéré sa signification à létape sadique-anale. Mais les émotions ambivalentes existent également dans la constitution des névroses qui sorganisent au niveau génital. Seul, lhomme normal qui sest relativement le plus éloigné des manifestations infantiles de la sexualité est pour lessentiel non ambivalent. Sa libido a en quelque sorte au monde des objets.
Il devient clair quil faut distinguer deux étapes dans la phase génitale de lorganisation de même que dans les phases prégénitales. Jaboutis ainsi à une conclusion qui coïncide parfaitement avec les considérations de Freud récemment publiées sur une période génitale précoce " phallique ". Nous devrions donc admettre six étapes du développement. Bien entendu, une telle classification ne peut être considérée ni comme définitive ni comme exhaustive. Elle ne fait que survoler lévolution de lorganisation de la libido humaine, pour autant que les données acquises grâce à la psychanalyse nous permettent des aperçus sur ce déroulement prolongé. Je dois souligner que le passage de létape inférieure à létape supérieure au sein de chaque phase est loin davoir une signification accessoire.
Nous connaissons depuis longtemps la signification des changements de zone érogène dominante dans le développement psychosexuel normal et dans la formation du caractère. A chacune des trois périodes, se joue une partie dimportance pour laccès progressif à lamour objectal achevé. Dans le cadre de la période orale, lenfant passe dune position conflictuelle préambivalente à une position ambivalente et hostile à lobjet. le passage de létape sadique-anale la plus primitive à la plus récente représente une démarche dans le sens de la protection de lobjet . enfin, à lintérieur de la période génitale, lambivalence est dépassée, ce qui permet un maximum de disponibilité sexuelle et sociale.
Cependant les modifications des relations de lindividu au monde objectal nont pas été traitées de façon exhaustive; elles feront lobjet dune investigation à venir.
IV
CONTRIBUTION A LA PSYCHOGENESE DE LA MELANCOLIE
Nous avons pu comprendre pourquoi lambivalence de sa vie pulsionnelle apporte au mélancolique des conflits particulièrement sévères qui ébranlent jusque aux tréfonds ses relations avec son objet damour. laliénation par rapport à lobjet qui centre toute la vie affective du patient sétend aux personnes de lentourage proche et lointain et même à toute lhumanité. la libido ne sen tient pas là, elle se retire de tout ce qui intéressait le malade auparavant : sa profession, ses engouements, ses intérêts scientifiques ou autres perdent leur charme. Le tableau clinique de la démence précoce (schizophrénie) comporte le même retrait libidinal de lensemble du monde extérieur, à ceci près que la perte de tous les intérêts est vécue dans lobtusion tandis que le mélancolique se plaint de cette perte, et y relie ses sentiments dinfériorité.
Une investigation approfondie de la vie psychique des mélancoliques nous permet de voir que lêtre qui souffre de la perte de ses intérêts lorsquil est en état de dépression est prédisposé à cette perte par le degré marqué dambivalence de ses sentiments, à ses intérêts intellectuels, etc., avait été fébrile et obstiné et comme pressentant le danger dune brusque rupture. Mais les conséquences de lambivalence vont plus loin encore dans la mélancolie. Après avoir été retiré à lobjet, linvestissement libidinal revient au moi comme nous le savons et simultanément lobjet est introjecté dans le moi. Le moi doit désormais en subir toutes les conséquences : il est exposé sans défense à toutes les impulsions libidinales ambivalentes. Une observation superficielle pourrait faire croire que le mélancolique nest imprégné que dun mépris pénible de lui et dune tendance exclusive à samoindrir. une étude attentive montre que nous pourrions dire linverse ; nous verrons par la suite que cette ambivalence envers le moi contient la possibilité dun changement de létat mélancolique en état maniaque. Pour linstant, nous essayerons de prouver lambivalence envers le moi telle quelle sexprime pendant la phase mélancolique ; ce nest que de cette façon que nous parviendrons à comprendre les symptômes mélancoliques.
La clinique psychiatrique, pour autant que je sache, na pas reconnu cette particularité psychologique de la mélancolie découverte par Freud. Il dit de ces patients quils " sont loin de manifester à leur entourage lhumilité et la soumission qui seules conviendraient à des personnes aussi indignes, ils sont au plus haut degré tyranniques, susceptibles et se conduisent comme les victimes dune grande injustice ". les faits nous obligent à aller au-delà de cette constatation.
Il sagit là manifestations qui bien entendu inégales dun cas à lautre. mais, dune façon très générale, on peut dire que le mélancolique a un sentiment de supériorité qui peut dailleurs être découvert dans lintervalle libre. Ce sentiment concerne sa famille, ses connaissances, ses collègues, voire lhumanité entière. Il devient particulièrement sensible pour le médecin traitant. Une de mes patientes avait toujours une pose avantageuse tant corporelle que mimique en entrant dans mon bureau. Les données de la psychanalyse sont lobjet dun scepticisme démonstratif. Chez un autre patient, ce comportement alternait avec une humilité exagérée; dans cet état dhumeur, il nourrissait le fantasme de tomber à mes genoux, de les saisir et dimplorer mon aide.
Linaccessibilité du mélancolique à toute objection du médecin, en particulier bien entendu si elles concernent ses formations délirantes, est bien connue. Un patients mexpliquait " quil nentendait même pas les mots " quun médecin pouvait lui opposer quant à la vanité de ses auto-accusations. Cest le caractère narcissique du processus de la pensée qui fait dun fantasme une représentation délirante, cest de lui que provient lincorrigibilité du délire. A côté de cette détermination, il en est une autre, caractéristique du comportement du mélancolique : le mépris de ceux qui confrontent leurs idées à létalon de la réalité.
La clinique psychiatrique est très partiale lorsquelle considère les représentations maladives de mélancoliques comme une " micromanie ". En réalité, ce délire contient une surestimation de soi, notamment en ce qui concerne la signification et leffet des pensées, des affects et des actions propres. La représentation dêtre le plus grand malfaiteur, lauteur de tous les méfaits de tous temps, est particulièrement remarquable à cet égard. Toutes les idées délirantes de ce genre renferment, à côté de laccusation adressée à lobjet damour introjecté, la tendance à représenter sa propre haine comme incommensurable et à se voir comme un monstre.
Ainsi, voit-on sopposer dans le tableau de la mélancolie lamour de soi et la haine de soi, la surestimation et la sous-estimation, en dautres termes, les expressions dun narcissisme positif et dun narcissisme négatif qui se font face sans nuance ni médiation . nous sommes en mesures de comprendre de façon générale cette curieuse relation de la libido et du moi. Dou une autre tâche, celle dexpliquer une déviation aussi considérable par rapport à la norme à partire des événements vécus par le patients. Nous devons élucider comment le processus psychique découvert par Freud se déroule dans linconscient du patient et quels destins ont aiguillé sa libido dans cette voie. Cest dire que nous nous trouvons confrontés au problème du choix de la névrose, au " pourquoi " nos patients sont devenus maniaco-dépressifs et non pas hystériques ou obsessionnels. Ce serait sous-estimer la difficulté du problème que de penser lui apporter une solution définitive. Peut-être, cependant, pouvons-nous espérer approcher de ce but lointain.
Il est hors de doute quune déception amoureuse constitue le prélude à la dépression mélancolique. Lanalyse des patients ayant fait plusieurs épisodes dépressifs nous apprend que toute nouvelle maladie sarticule à un vécu de cette sorte. Inutile de souligner quil ne sagit pas seulement dévénements au sens habituel de " lamour malheureux " et que le motif de la " perte de lobjet " na nullement besoin dêtre aussi évident. Seule une analyse approfondie nous dévoile les rapports entre lévénement vécu et lentrée dans la maladie. Nous apprenons alors régulièrement que le motif de la maladie actuelle na pu être pathogène que dans la mesure ou il a été vécu, saisi et valorisé par linconscient du malade comme une répétition de lévénement traumatique initial. La tendance compulsionnelle à la répétition ne mest jamais apparue dans les autres formes de névrose avec la force quelle a dans la maladie maniaco-dépressive. La tendance aux rechutes dans les états maniaques et dépressifs est une preuve précise de la puissance de la compulsion à la répétition chez ces patients.
Le nombre réduit de cas qui servent de base à cette investigation ne me permet pas de faire des constatations générales et définitives sur la psychogenèse des formes circulaires de maladie mentale. Cependant mon matériel me paraît autoriser certaines formulations dont je ne me cache pas le caractère incomplet et temporaire. Je me crois justifié à distinguer une série de facteurs et je dois souligner que seule leur interaction suscite les manifestations spécifiques de la dépression mélancolique. Pris en soi, chacun de ces facteurs peut collaborer à la considération:
- Un facteur constitutionnel
En mappuyant sur lexpérience de la clinique psychiatrique et surtout sur lexpérience psychanalytique, jentends par là non pas une reprise héréditaire de la disposition maniaco-dépressive de la génération précédente; cela nest vrai que pour une minorité de cas. Parmi les patients atteints détats mélancoliques ou maniaques au sens strict que janalysai, il ny en avait pas un dans la famille duquel il y eut un cas semblable de perturbation psychique marquée ; dautres formes de névroses y étaient fréquentes. Je suis plutôt tenté dadmettre quil y a un renforcement constitutionnel de lérotisme oral, comme dans dautres famille lérotisme anal primaire semble suraccentué. Une telle prédisposition permet :
- La fixation privilégiée de la libido
A létape orale du développement
Les sujets ayant cet hypothétique renforcement de leur érotisme oral sont extrêmement exigeants en ce qui concerne les satisfactions de la zone érogène élue et réagissent avec un vif déplaisir à tout renoncement à cet égard. Leur plaisir excessif à sucer se conserve sous bien des forme par la suite. Lalimentation, lactivité masticatrice leur sont une jouissance démesurée. Un de mes patients décrits spontanément son plaisir à ouvrir largement la bouche, dautres la contraction des masticateurs comme un phénomène spécialement plaisant. Les mêmes patients sont exigeants, voire insatiables, quant à léchange de preuves orales damour. lun de mes patients était si impétueux, enfant, quaprès une période de tolérance sa mère lui interdit ces cajoleries en arguant ne point les aimer. Peu après, lil vigilant du gamin surprit de tel échanges avec son père. Ajouté à dautres observations, cela suscita son hostilité marquée. Un autre patient mapprit que penser à son enfance lui donnait un goût fade comme une soupe visqueuse de flocons davoine, mets qui lui avait été peu sympathique. Dans son analyse, cette sensation gustative se révéla être lexpression de sa jalousie de son frère, son puîné à lallaitement duquel il assista alors que lui même devait se contenter de soupes et de bouillies. Cest sa relation intime, perdue pour lui, avec sa mère quil enviait à son frère. Au cours de ses états dépressifs, il éprouvait une nostalgie particulière et difficile à décrire du sein maternel. Lorsque la libido conserve une telle fixation chez un adulte, elle apparaît comme une des conditions les plus importantes pour la constitution dune dépression mélancolique.
- Une blessure grave du narcissisme infantile par déception amoureuse
Nous sommes habitués à entendre nos patients parler des déceptions de leurs désirs amoureux. De telles expériences ne suffisent cependant pas à fonder une maladie mélancolique. Parmi mes analyses de mélancoliques, il sen est trouvé plusieurs présentant la même constellation à cet égard. Le patient jusque-là le préféré de sa mère et sûr de son amour souffrait de sa part dune déception dont il avait de la peine à se remettre. Dautres expériences du même type lui faisaient apparaître le dommage vécu comme irréparable dans la mesure même ou aucune femme propre à accueillir sa libido ne se présentait. De plus, la tentative de se tourner vers le père échouait simultanément ou plus tardivement. Ainsi, lenfant le sentiment dun abandon total: les tendances dépressives précoces sarticulaient à ce sentiments. Une analyse de rêve que je rapporterai par la suite le montrera clairement. Cette déception bilatérale donne lieu aux essais répétés du mélancolique dobtenir lamour dune personne de lautre sexe.
- La survenue de la première grande déception amoureuse avant la maîtrise des désirs dipiens
Daprès des expériences similaires, la grande déception du garçon de la part de la mère agit dautant plus fortement et plus longuement que sa libido na pas suffisamment dépassé le stade narcissique. Les désirs incestueux sont vifs, la révolte contre le père est en plein cours. Mais le refoulement na pas encore maîtrisé les pulsions dipiennes. Si le cours du premier grand amour objectal est surpris par ce traumatisme psychique, les conséquences sont sévères. Du fait que les pulsions sadiques-orales ne sont pas encore éteintes, une association durable sétablit entre le complexe ddipe et létape cannibalique du développement de la libido. Ainsi, sopérera lintrojection des deux objets damour, cest-à-dire de la mère puis du père.
- La répétition de la déception primaire pendant la vie ultérieure
Celle-ci occasionnera la survenue dune dysphorie mélancolique. Si, comme nous devons ladmettre, la psychogenèse de la mélancolie est si étroitement liée aux déceptions de la vie amoureuse précoce ou plus tardive du patient, nous devons nous attendre à bon droit à des émotions hostiles marquées à lencontre de ceux qui ont blessé si malencontreusement les aspirations amoureuses narcissiques. Mais comme les déceptions plus tardives nont que valeur de répétition, la rage quelles déclenchent ne concerne au fond quune personne, celle qui fut la plus aimée de lenfant puis cessa de jouer ce rôle dans sa vie. Depuis que Freud nous a montré que les autoaccusations du mélancolique sadressaient essentiellement à lobjet damour renoncé, nous percevons à travers elles- et particulièrement à travers les formations délirantes- les accusations envers cet objet.
Nous devons songer ici à des données psychologiques particulières qui semblent souligner le contraste entre la mélancolie et les autres névroses. Lambivalence et les pulsions hostiles-cannibaliques des patients masculins que janalysai concernaient surtout leur mère alors que dans les autres états névrotiques cest le père qui est lobjet de ces tendances hostiles. La déception, déjà précisée dans le cadre de lambivalence affective encore très nette de lenfant, la détourné de sa mère à tel point que lhostilité faite de haine et denvie à légard du père est piètre en comparaison. Mes analyses dhommes mélancoliques mont régulièrement montré que leur complexe de castration était surtout en rapport avec leur mère, contrairement à son rapport usuellement accusé avec le père. maIs cette relation se révéla être secondaire, reposant sur une tendance à linversion du complexe ddipe. A lanalyse cette hostilité du mélancolique à légard de sa mère apparaît issue du complexe ddipe. son ambivalence est égale pour les deux parents. La personne du père est également touchée par lintrojection ; dans certains symptômes, par exemple dans certains reproches que le patient se fait, on peut reconnaître ladresse initiale aux deux parents. Cela ne modifie pas ce que nous constations, que la vie psychique du mélancolique se meut surtout autour de sa mère, mais souligne la détermination multiple du processus.
En étudiant précisément par lanalyse les critiques et les reproches que se font les patients et leurs auto-accusations délirantes, on peut distinguer deux formes dexpression de lintrojection :
- Le patient a introjecté lobjet damour premier auprès duquel il a constitué son idéal du moi. Il a ainsi repris à son compte le rôle de conscience, à vrai dire sur un mode pathologique. Bien des manifestations nous prouvent que lautocritique pathologique est exercée par la personne introjectée. Un patient avait coutume de " se sermonner " et par son ton et son expression, il sen tenait strictement aux reproches que sa mère lui avait souvent faits pendants son enfance.
- Le contenu des reproches constitue au fond une critique cruelle de lobjet introjecté. Un patient tenait les propos suivants : " toute mon existence est construite sur limposture. " Ce reproche tirait son origine de certaines réalités de la relation de sa mère à son père
Un autre exemple illustrera la confluence des expressions de lintrojection. Le même patient se déclarait un incapable, inapte à la vie pratique. Lanalyse montra que cétait là une critique sappuyant sur la façon dêtre taciturne et peu active de son père. A lopposé, sa mère lui apparaissait comme un modèle defficacité pratique. Lui-même se sentait semblable à son père. Ainsi, sa critique signifiait le jugement péjoratif de sa mère introjectée au sujet du père introjecté. Exemple instructif qui nous montre la double introjection !
Ce même point de vue nous permet de comprendre une des autoaccusations du patient. Alors quil était hospitalisé au cours dun épisode dépressif, il prétendit avoir infesté létablissement de punaises. De plus en plus inquiet, il se plaignait du poids de sa responsabilité. Il sefforça de convaincre le médecin ; il discernait des punaises dans chaque grain de poussière, dans chaque brindille. Lanalyse de cette idée délirante montra limportance de la signification symbolique des punaises. Dans les rêves et les autres fantasmes, les petits animaux symbolisent de petits enfants. La maison infestée de punaises, cest la maison (familiale du patient) pleine denfants. sa perte en amour maternel était liée à la naissance dune série de puînés. " Sa méchante mère qui avait été si attachée à lui au début avait rempli la maison denfants. " cest une des raisons du reproche introjecté.
Si nous considérons que la maison symbolise aussi la mère, nous reconnaissons le reproche au père pour avoir conçu les enfants. Ici encore, les reproche adressés aux deux parents sont condensés dans lauto-accusation.
Soulignons que tous les reproches faits à lobjet damour ne sexpriment pas sous cette forme introjectée. A côté de cette forme spécifique de la mélancolie, il est dautres expressions qui se retrouvent dans lintervalle libre.
Avant sa première dépression grave, un patient ressentait un intérêt compulsionnel pour les prostituées. Il passait les heures nocturnes à observer les filles dans la rue, sans jamais entrer en relation avec elles. Lanalyse découvrit que cétait la répétition compulsionnelle de certaines observations faites pendant lenfance. la fille correspondait à une représentation dévalorisée de la mère qui, par ses regards et ses gestes, signifiait ses désirs sexuels au père. La comparaison avec la fille est une vengeance du fils déçu. Le reproche sénonce ainsi : " Tu nes que la femelle sensuelle, mais pas la mère aimante ! " Les promenades nocturnes dans les rues étaient une manière pour le patient de se ravaler au niveau de la fille (mère) ; il sagit à nouveau dintrojection.
Un autre patient imaginait sa mère comme une femme peu aimante et cruelle. La relation quil faisait entre le complexe de castration et la femme, cest-à-dire la mère, était particulièrement nette: ainsi, il simaginait le vagin comme la gueule dun crocodile, symbole indubitable de la castration par morsure.
Si lon veut comprendre lhostilité du mélancolique à légard de sa mère, la particularité de son complexe de castration, il faut en revenir aux considérations de Starcke sur le sevrage comme " castration première " (Urkastration). La soif de vengeance fait que le mélancolique exige que sa mère soit châtrée, soit au niveau des seins, soit au niveau du pénis fantasmatique. A cet effet, il choisit le moyen de la morsure. Nous avons déjà mentionné des représentations de cet ordre. Nous insistons une fois de plus sur leur caractère ambivalent. Elles comprennent une incorporation totale ou partielle de la mère, cest-à-dire un acte positif de convoitise, simultanément à la castration ou à lassassinat, cest-à-dire un acte positif de convoitise, simultanément à la castration ou à lassassinat, cest-à-dire à la destruction.
Jusque-là, nous avons étudié le processus dintrojection et un certain nombre de ses conséquences. Nous pouvons nous résumer : chez nos patients, une déception intolérable par lobjet damour donne lieu à la tendance à lexpulser comme un contenu corporel et à le détruire. Lintrojection sensuit, cest-à-dire la récupération par dévoration de lobjet, forme spécifique de lidentification narcissique dans la mélancolie. La vengeance sadique sassouvit alors sous les espèces dune automortification donnant un certain plaisir. Nous pouvons admettre quelle dure jusquà ce que, le temps aidant, il y ait une saturation des besoins sadiques, ce qui éloigne le danger de destruction de lobjet damour. dès lors, lobjet damour peut en quelque sorte quitter sa cachette; le patient peut lui redonner une place dans le monde extérieur.
Il me semble dun grand intérêt psychologique de constater que cette libération de lobjet a également la valeur inconsciente dune évacuation. A lépoque ou sa dépression satténuait, un patient fit un rêve au cours duquel il poussait un bouchon hors de son anus avec un sentiment de délivrance. Cette poussée vers le dehors clôt le déroulement de ce deuil archaïque que nous considérons être la maladie mélancolique. On peut dire à juste titre quau cours de la mélancolie, lobjet damour subit pour ainsi dire le métabolisme psychosexuel du patient.
V
LE MODELE INFANTILE DE LA DEPRESSION MELANCOLIQUE
Si nous avons pi découvrir les causes les plus profondes de la dépression mélancolique dans des impressions de lenfances, la réaction première de lenfant à ces traumatismes devra nous intéresser tout particulièrement. Nous admettons à bon droit quil sagit dune dysphorie dans le sens de la tristesse mais il nous manque en quelque sorte la constatation vivante dun tel état pendant lenfance. certaines circonstances mont permis dans un de mes cas dobservation de recueillir des données particulièrement révélatrices.
A la suite dun épisode dépressif, mon patient se trouvait depuis assez longtemps en intervalle libre et sattachait à une jeune fille lorsque certains événements éveillèrent sa crainte objectivement injustifiée- dêtre menacé dune perte damour. a cette période, il rêva pendant plusieurs nuits de la chute dune dent, symbole transparent pour nous, qui représente à la fois la peur de la castration et de la perte objectale (par exonération corporelle). La même nuit, il fit un autre rêve suivant celui de la dent :
" Jétais avec la femme de Monsieur Z. dune façon quelconque, jétais compromis dans une affaire de vol de livres. Le rêve fut long. Mieux que de son contenu, je me souviens de sa tonalité pénible. "
monsieur Z., une connaissance du patient, est un buveur périodique ; sa femme en souffre, mon patient la appris à nouveau la veille. Cest là le point dattache du rêve. Le vol du livre est le symbole du rapt de la mère enlevée au père qui la tourmente, mais également symbole de la castration du père. Donc un rêve Oedipien simple dont le seul intérêt est que le vol constitue la contrepartie active à la perte de la dent du premier rêve de la même nuit. Pour un patient, nous avons déjà noté que son humeur lui importait plus que son contenu. Il déclara en effet avoir senti à son éveil que cette atmosphère était connue de lui, cétait celle dun certain rêve quil avait fait à plusieurs reprises vers lâge de cinq ans.
Jusque-là, au cours de son analyse, il navait jamais pensé à ce rêve. Mais maintenant, il devenait très précis et simposait par son atmosphère pénible. Le rêve fut rapporté comme suit :
" Je suis devant la maison de mes parents dans ma ville natale. Une série dattelages de transport remontent la rue qui est silencieuse et vide. Chaque voiture est traînée par deux chevaux. A côté des chevaux, un cocher frappant avec son fouet. Les voitures sont closes et leur contenu est invisible. Spectacle insolite : sous le plancher de la voiture, un homme ligoté est suspendu et entraîné par une corde. Cette corde létrangle et il ne peut aspirer un peu dair que momentanément. La vue de cet homme qui ne peut ni mourir ni vivre mébranle. avec effroi, je constate que les deux voitures suivantes offrent le même spectacle."
Lanalyse de ce rêve se heurta à des résistances considérables et absorba tout notre temps durant plusieurs semaines. Cependant, le patient était sous la pression de cette "atmosphère pénible " du rêve quil nomma une fois de façon significative " scène denfer ".
Lanalyse du rêve permit de reconnaître le père dans le cocher, père que le patient a toujours décrit comme dur et le tenant à lécart; sur ce plan superficiel, les chevaux battus réfèrent aux nombreuses corrections reçues. Le patient nous dit quen rêve il tente de sélever contre la raclée des chevaux de même que contre le mauvais traitement des ligotés mais quil se sent trop intimidé. Sa compassion découvre son identification avec le malheureux. Il est clair que le rêveur est représenté au moins par trois fois comme spectateur, comme cheval et comme victime.
Linterprétation de ce rêve sinterrompit alors du fait dun rêve qui attira lattention : il sagissait de la jeune fille dont nous avons déjà parlé et que nous appellerons " E. ". le voici :
" je vois une partie du corps de E. nu, à savoir son ventre ; ses seins et sa région génitale sont recouverts. Le ventre est une surface lisse sans nombril. A lemplacement habituel du nombril, sélève chose comme un organe masculin. Je le touche et demande à E. si cest sensible. Il gonfle un peu. Je me réveille, effrayé. "
ce rêve, dont lanalyse fut reprise en plusieurs temps, montre le corps féminin comme semblable à celui de lhomme. le rêveur seffraie du gonflement du pénis féminin. Mais il y a un autre motif, celui de lintérêt pour la poitrine (le corps avec appendice qui gonfle) de sorte que tout le corps dune femme est ici représenté par la poitrine. Le rêve devient encore plus compréhensible si lon considère que E. représente pour le patient un idéal maternel. Dans ce cas aussi, nous trouvons du mélancolique la nostalgie profonde de létat heureux au sein de la mère. Je nenvisage pas ici les autres détermination du rêve.
Revenons au rêve de son enfance, le patient compare leffet que lui fit cette scène avec la vue pétrifiante de la tête de Méduse. Leffet de panique se trouve aussi bien dans lancien rêve que dans celui que nous venons dinterpréter brièvement.
Une série dimpressions de lenfance, dont la vue dun pendu, mènent aux observations de lenfance déjà analysées auparavant, et qui concernent la vie conjugale des parents. Il est clair que le cocher qui se sert du fouet représente le père en relation avec la mère (" battu " au sens symbolique typique), mais aussitôt le pendu de dévoile comme un homme occupant dans le coÏt la position du succube écrasé (il respire mal). Le renversement de la situation se précise (lhomme en bas !).
Dans les jours suivirent, le patient était dépressif et son état dhumeur rappelait celui du rêve. Sans en avoir parlé auparavant, le patient me dit un jour quil avait limpression dêtre " un garçon de cinq ans qui sétait trompé de chemin ", comme sil devait chercher une protection et nen trouvait point. Puis il taxa d " infernale " sa dépression de même quil avait parlé du rêve comme dune scène denfer. le choix de lexpression ne qualifiait pas seulement lhorreur de sa souffrance, mais également un fait survenu lors du déclenchement de la dernière grande dépression. Celle-ci débuta en effet à la suite de la lecture du livre lEnfer de Barbusse, dont il suffira de dire quil contient lobservation de scène intimes; celles-ci se déroulent dans une chambre et sont observées depuis la pièce adjacente. Cela fournissait une indication quant à la situation qui avait déclenché les grands tourments de lenfance du patient. Un petit incident montrera à quel point le patient subissait alors limpression deffroi infantile. Il entendit ses parents échanger quelques paroles à voix basse. Il en fut effrayé et fit " automatiquement " lessai décarter le souvenir " de quelque chose daffreux ". il remarquait le même hérissement à lévocation du personnage ligoté du rêve. Au cours des jours suivants, lanalyse apporta une série dobservations refoulées. Lémotion satténua, en particulier lhorreur du personnage ligoté samoindrit. ainsi apparut plus précisément une image densemble de la période critique de lenfance. " Jai, dès lenfance, porté le deuil de quelque chose. Jétais toujours sérieux, jamais spontané. Sur mes photos denfant, jai déjà lair réfléchi et triste. "
Sans mappesantir sur tous les détails de lanalyse du rêve, je relève ceux qui suivent : revenant à " la personne ligotée ", le patient dit un jour: " Sa tête était fixée près de son nombril. " il voulait désigner le milieu de la voiture ! une suite dassociations mit en évidence que le patient avait une théorie sexuelle infantile daprès laquelle le pénis supposé de la femme était caché dans le nombril. Lanalyse pouvait revenir au rêve du corps sans nombril, hors duquel poussait un pénis. Dans le rêve le désir est le suivant : " Que ma mère rendre à mon père ce quil lui a fait (par le coït) et à moi (par les coups), quelle se jette sur lui comme il le fait avec elle dhabitude, et quelle utilise son pénis caché pour létrangler, couché sous elle. "
Au cours des jours suivants, le patient rencontra un parent qui avait pour lui une signification paternelle. Il se surprit à imaginer quil pourrait acculer cet homme dans un couloir sombre et létrangler allusion transparente à lacte dipien et à létouffement pendant le coït. Ajoutons quau cours de la dépression précédente, le patient avait fait de sérieux préparatifs dans le dessein de se pendre.
Ce fragment de lanalyse dun rêve nous a permis de reconstruire assez bien létat dhumeur du patient à lâge précoce de cinq ans. Je parlerais volontiers dune dysphorie originelle issue du complexe ddipe du garçon. Le désir de lenfant de faire de sa mère son alliée dans sa lutte contre son père y apparaît de façon impressionnante. La déception davoir été écarté sajoute aux impressions éprouvées dans la chambre des parents. Des plans de vengeance fermentent dans le for intérieur du garçon, plans pourtant condamnés du fait de lambivalence de ses sentiments. Incapable aussi bien dun amour achevé que dune haine sans faille, lenfant conçoit un sentiment de désespoir. Au cours des années suivantes, il renouvelle ses tentatives de réaliser un amour objectal réussi. Chaque échec sur ce chemin entraîne un état dâme qui est une répétition fidèle de la dysphorie originelle. Cest cet état que nous qualifions de mélancolique.
Un exemple de plus montrera comment , même au cours de lintervalle libre, le mélancolique sattend toujours à être déçu, trahi, ou abandonné. Un patient qui sétait marié assez longtemps après une dépression sattendait sans aucune raison valable à linfidélité future de sa femme comme allant de soi. Alors quil était question dun homme habitant le même immeuble et de quelques années son cadet, il associe de suite : cest avec lui que ma femme me trompera. Lanalyse révéla que la mère sétait montrée infidèle au patient en lui " préférant " son frère, son puîné de quelques années, cest-à-dire en lallaitant. dans le complexe ddipe du patient, ce frère occupe la place du père. Diverses manifestations en cours de dépression répétaient fidèlement tout ce qui avait donné sa physionomie à la dysphorie infantile originelle la haine, la rage et la résignation, les sentiments dabandon et labsence despoir.
VI
LA MANIE
Au cours de linvestigation précédente, la phase maniaque de la maladie cyclique est restée dans lombre par rapport à la phase mélancolique. La raison en est, pour une part, le matériel dobservation dont jai disposé. A cela il faut ajouter que la mélancolie devient compréhensible par la voie psychanalytique sans que nous connaissions de plus près le processus psychique de la manie. Cette dernière, par contre, ne nous révélerait pas ses secrets si nous ne disposions de la clé que nous fournit lanalyse de la dépression. Cest pourquoi, vraisemblablement, les recherches de Freud ont apporté des éclaircissement sur les états dépressifs, bien avant de concerner les états maniaques. Jajoute à lavance que, dans ce chapitre, je ne pourrai guère que développer ou compléter les points de vue acquis par Freud.
La clinique psychiatrique a toujours comparé la manie à une ivresse qui écarte toutes les inhibitions a toujours comparé la manie à une ivresse qui écarte toute les inhibitions antérieures. Dans une publication récente (" Psychologie des foules et analyse du moi "), Freud a donné du processus maniaque une explication qui éclaire pour le moins son rapport avec la dépression mélancolique. La relation à lidéal du moi est essentiellement différente dans ces deux états.
Daprès la description de Freud,, lidéal du moi se forme par introjection dans le moi de lenfant des objets de sa libido infantile. Ils en sont dorénavant une partie constitutive. Lidéal du moi reprend les fonctions de critique de la conduite du moi qui font du sujet un être social. Dans notre contexte, nous soulignerons surtout la conscience morale: lidéal du moi avise donc le moi de tout ce quil doit faire ou éviter, comme le firent naguère les éducateurs.
Cette activité critique de lidéal du moi est accrue jusquà une rigidité cruelle dans la mélancolie. Rien de semblable dans la manie. Au contraire, le contentement de soi et un sentiment de soi et un sentiment de force occupent la place des sentiments dinfériorité et de la micromanie. Un patient qui, déprimé, ne soctroyait aucune capacité intellectuelle, ni la moindre connaissance pratique se transforme en inventeur au début de son hypomanie réactionnelle. Ainsi le maniaque secoue la domination de son idéal du moi. Celui-ci na plus à légard du moi une attitude critique, il sest dissous dans le moi. Lopposition entre le moi et lidéal du moi est levée. En ce sens, Freud a pu concevoir lhumeur maniaque comme le triomphe sur lobjet naguère aimé, puis abandonné et introjecté. " Lombre de lobjet " qui était tombée sur le moi sen est retirée. Le sujet respire et sadonne à une véritable orgie de liberté. Nous rappelons ici que nous avons déjà constaté la très forte ambivalence du patient cyclique à légard de son propre moi. Nous pouvons poursuivre la constatation de Freud: le désinvestissement de lidéal du moi permet au narcissisme dentrer dans une phase positive et riche en plaisirs.
Lorsque le moi nest plus assujetti à lobjet incorporé, la libido se tourne avidement vers le monde des objets. Cette modification sexprime de façon exemplaire par la convoitise orale accrue quun patient désignait lui-même comme une " Fress-Sucht " (boulimie). Elle ne sy limite pas: est " avalé " tout ce qui croise le chemin du patient. La convoitise érotique du maniaque est connue. Mais il se saisit tout pareillement des impressions nouvelles auxquelles le mélancolique sest fermé. Si le patient sest senti exclu comme un déshérité du monde des objets au cours de la phase dépressive, le maniaque clame pouvoir sen emparer et de tous. A cet accueil érotisé des impressions nouvelles correspond un rejet tout aussi rapide et aussi plaisant. La logorrhée et la fuite des idées des maniaques nous montrent bien la saisie véhémente et le rejet des impressions nouvelles. Si dans la mélancolie lobjet introjecté était une nourriture incorporée, laborieusement expulsée, ici, tous les objets sont destinés à parcourir au plus vite le trajet du " métabolisme psychosexuel " du patient. Lidentification des pensées exprimées et des excréments est de constatation facile dans les associations des patients.
Freud a souligné et argumenté la parenté psychologique de la mélancolie et du deuil normal,, mais il constate labsence du renversement de la mélancolie en manie dans la vie psychique normale. Je me crois autorisé à désigner un tel homologue dans la vie psychique normale. Il sagit des manifestations que lon peut observer dans des cas de deuil normal et dont je soupçonne la valeur générale sans pouvoir la démontrer jusquà présent. On observe en effet que le sujet en deuil, au fur et à mesure quil réussit à détacher sa libido du défunt, éprouve des désirs sexuels accrus. Sous une forme sublimée, il sagira dun désir dinitiative, dun élargissement des intérêts intellectuels. Laccroissement des désirs libidinaux peut survenir après un temps plus ou moins long à la suite de la perte de lobjet, selon le déroulement individuel du travail du deuil.
Au congrès de psychanalyse (1922), ou jexposai ma conception, Roheim fit part de rites de deuil primitifs qui ne laissent aucun doute sur le fait que le deuil est suivi dune explosion libidinale. Roheim a montré de façon convaincante que le terme du deuil consiste en un assassinat symbolique et une dévoration renouvelée du défunt, mais qui se produit alors avec un plaisir indubitable et démonstratif. La répétition du méfait dipien met un terme au deuil des primitifs.
La manie qui fait suite au deuil pathologique de la mélancolie recèle cette même tendance à une réincorporation et à une réjection de lobjet damour, semblables en tous à celles que Roheim a démontrées dans les rites primitifs de deuil. Ainsi laccroissement des aspirations libidinales précédemment décrit comme la fin du deuil normal apparaît comme une pâle répétition des coutumes archaïques de deuil.
Un de mes patients fit une dépression à un stade avancé de sa psychanalyse et sous une forme bien plus atténuée que les états dépressifs précédents. Il présentait surtout les caractères dun état fut suivi dune petite phase maniaque. A sa suite, peu de jours après le patient mapprit quil avait alors éprouvé le besoin dun excès. " Javais lidée de devoir manger beaucoup de viande, et den manger à en être saturé et idiot. " il se létait représenté comme une ivresse ou une orgie.
Il devient clair ici quau fond la manie est une orgie de type cannibalique. La formulation du patient est une preuve péremptoire en faveur de la conception de Freud daprès laquelle la manie exprime une libération fêtée par le moi. Cette fête est représentée par la dégustation de viande. Sa signification cannibalique ne laissera guère de doute à la suite des considérations qui précèdent.
Comme la mélancolie, la manie réactionnelle exige un certain temps pour se dissiper. Progressivement, les exigences narcissiques du moi diminuent, des quantité plus grandes de libido sont disponibles pour être transférées au monde des objets. Ainsi les deux phases se réduisent jusquà un rapprochement libidinal relatif avec les objets ; son inachèvement a été démontré au chapitre concernant la fixation de la libido à létape sadique-anale.
Nous devons reprendre ici une question qui a déjà été posée quant à la mélancolie. Très heureusement, Freud a envisagé la manie comme une fête du moi. Il la mise en relation avec le repas totémique des primitifs, cest-à-dire avec " le crime originel " de lhumanité, le meurtre la consommation du père primitif. Il me faut souligner que les fantasmes cruels de la manie concernent avant tout la mère. Ce fut frappant chez un de mes patients maniaques qui sidentifiait avec lempereur Néron. Par la suite, il donna comme raison que Néron avait tué sa propre mère et de plus conçu le projet de brûler la ville de Rome symbole maternel. Remarquons, une fois de plus, que ces sentiments pour la mère sont secondaires ; ils sadressent en premier lieu au père, lanalyse le vérifia.
Ainsi lexaltation réactionnelle à la mélancolie sexplique pour une part comme un dépassement jouissif de la relation précédente pénible à lobjet damour introjecté. Mais nous savons quune manie peut survenir sans succéder à une mélancolie. Cet état de fait nous découvrira une partie de sa signification si nous souvenons des données du chapitre précédent. Il y fut démontré que certains traumatismes psychiques de lenfance sont suivis dun état que nous avons appelé " dysphorie originelle ". la manie " pure " qui est souvent périodique mapparaît comme le rejet de cette dysphorie, nom précédé dune psychanalyse démonstrative, je ne puis rien ajouter de plus précis concernant ce déroulement.
Mon propos est issu de la comparaison de la mélancolie avec la névrose obsessionnelle. Revenant à notre point de départ, nous sommes en mesure dexpliquer la différence dévolution à début aigu, intermittent et récidivant des états maniaco-dépressifs correspond à une expulsion plus chronique et rémittente des états obsessionnels tient à la prédominance de la tendance à retenir lobjet.
Au sens ou lentendent Freud et Roheim, nous pouvons dire que nous trouvons dans ces deux formes de malad