La psychanalyse source de connaissance anthropologique
La psychanalyse dont la création et lélaboration sont dues avant tout au médecin et psychologue viennois Sigmund Freud dune méthodes de traitement médical est devenue peu à peu une science psychologique. Elle ne sest pas limitée à la vie mentale de lindividu, elle a apporté des ouvertures aussi nouvelles que remarquables concernant les organisations humaines: famille, Etat, peuple. Féconde en dautres domaines encore des sciences humaines, la psychanalyse attire lintérêt de cercles toujours plus étendus. De nos jours, on lentend souvent taxer de " mode ", aussi bien en tant que méthode médicale que comme direction des recherches psychologiques, et à ce titre on ne lui prédit quune existence éphémère. Or seul celui qui ne connaît pas son histoire peut parler de la sorte. Car depuis les découvertes fondamentales qui ont donné ses assises à la psychanalyse, quarante ans se sont écoulés. Et durant cette période, un nombre croissant de collaborateurs rassemblent des matériaux dont laccumulation constitue une grande uvre organiquement structurée. Cependant, lédifice nest nullement terminé: ses artisans apportent tout leur zèle à lagrandir et à réduire ses erreurs de construction. Ainsi la psychanalyse se présente-t-elle comme une science en devenir constant dont les possibilités ne se peuvent encore délimiter, lavenir semble lui appartenir. De sorte quelle na certes rien dune production éphémère, dun courant passager.
Ce mode de développement, propre à une science, cette extension de ses connaissances à des domaines de plus en plus nombreux de la vie de lesprit méritent notre intérêt. Tournons-nous donc vers les débuts de la jeune science. En suivant son progrès, nous obtiendrons des éclaircissements sur la signification et la portée de la pensée psychanalytique.
En 1880, il fut donné au médecin viennois Joseph Breuer de rappeler sous hypnose, chez une jeune fille atteinte dhystérie grave les faits à lorigine de ses symptômes qui semblaient avoir complètement disparu de sa mémoire. Au cours des séances dhypnose, sa patiente revécut des scènes totalement étrangères à sa conscience et qui avaient présidé à lapparition de ses troubles. Une fois quelle avait parlé de ces réminiscences de toute son âme et avec de vives manifestations effectives, il la réveillait. Chaque fois, il la trouvait déchargée dun poids, comme libérée dune pression intime. En poursuivant une cure conséquente. Il amena progressivement cette malade grave près de la guérison. Par la suite, Breuer fit part de cette expérience à son jeune collaborateurs, le Dr Freud, qui poursuivit dans cette voie dabord en commun avec lui, mais bientôt comme son seul maître. Freud ne se borna pas à fonder la véritable méthode de traitement psychanalytique, il ouvrit des horizons nouveaux à toute la psychologie.
La découverte de Breuer avait attiré lattention sur un fait remarquable, et fondamental pour lavenir des recherches: un souvenir pouvait sêtre effacé de la conscience, mais sy trouver remplacé par un symptôme pathologique, une représentation étrangère, etc., sans que le sujet ait de soupçons de cette relation. Si lon parvenait à faire retrouver aux représentations " refoulées " dans linconscient le chemin du retour à la conscience, la formation substitutive devenait superflue, et disparaissait. Or, selon les premières découvertes, néchappaient à la conscience que les contenus psychiques qui se montraient incompatibles, en raison de laffect pénible qui les marquait. Freud admit alors un processus psychique de " défense ". dont lhomme saidait pour se débarrasser de ces représentations et affects indésirables; il le nomma le " refoulement ". mais il reconnut en même temps que les mêmes forces psychiques à lorigine de ce refoulement sopposaient sous forme de résistance au retour à la conscience du matériel refoulé. Lorsque lhypnose se fut révélée incertaine, puisquelle narrivait souvent pas à vaincre la résistance, Freud trouva une voie nouvelle dexploration de linconscient: la méthode des " associations libres ".
Les principe de ce procédé est facile à comprendre. Il est souvent arrivé à chacun de nous quun non, par exemple, lui échappe. Et plus il sefforce de retrouver la trace du terme évadé en sacharnant à y réfléchir, moins il y réussit; ou bien des noms erronés lui viennent à lesprit, comme sils voulaient le railler. Seul le mot en question se dérobe opiniâtrement. Mais quelques heures plus tard, lorsque lattention sest tournée vers dautres objets, le mot auparavant cherché en vain se présente tout à fait spontanément. On parle alors dun " Einfall " (irruption). Il est donc bien clair que le mot qui avait été " oublié " navait pas réellement disparu, mais avait seulement été "refoulé " temporairement; qune résistance psychique sopposait à son retour à la conscience, et que cette résistance croissait avec lattention portée sur le mot en question. Par contre, en sen détournant, le matériel refoulé pouvait retrouver laccès à la conscience. Freud demande alors à ses patients dapporter leurs " Einfälle " sans sefforcer attentivement, cest-à-dire dassocier " librement " en excluant toute représentation volontaire; par cette méthode, il obtint des aperçus toujours plus profonds et bien plus complets de linconscient. la méthode nouvelle, issue de lhypnose, reçut le nom de " psychanalyse ".
Une objection surgit; ne sagit-il pas de phénomènes fortuits ou arbitraires? Au lieu de la représentation qui a émergé, une autre naurait-elle pas tout aussi bien pu apparaître? Le patient qui se soumet à lanalyse objecte lui-même ainsi. Ses associations libres paraissent souvent, à ses propres yeux, dépourvues de sens, et de tout lien psychologique. Mais nous lexhortons à laisser de côté la critique de ses pensées. Sil se conforme à nos indications, sil se conforme à nos indications, et poursuit lenchaînement de ses idées, dont le sens ou le lien intime reste parfaitement de ses idées, dont le sens ou le lien intime reste parfaitement obscur, à un moment quelque survient une association qui conduit directement au " refoulé ". alors les chaînons précédents, apparemment sans signification, acquièrent un contenu compréhensible, et nous renseignent sur des processus psychiques qui sétaient dabord soustraits à notre compréhension. Ainsi nous convainquons-nous du déterminisme de tout processus psychique, si infime soit-il.
La psychanalyse apporte donc la preuve du règne de la causalité dans le domaine psychique, antérieurement conçu comme larène du hasard et de larbitraire. elle découvre régulièrement laction de forces pulsionnelle contraires, qui se disputent la prééminence dans la conscience.
Lexpérience aidant, un art nouveau de linterprétation permit le déchiffrement du sens caché des manifestations nerveuses et dautres productions psychiques. Deux données capitales virent le jour grâce à cette technique. Le matériel refoulé était doté dune force pulsionnelle dont la présence obligea à une modification des notions antérieures. Il ne sagissait pas simplement de souvenirs qui en raison de leur valeur affective avaient dû subir un refoulement, mais daspirations profondes à caractère de désir très net, et qui étaient certainement liées à des réminiscences chargées daffects. les désirs refoulés provenaient du domaine des pulsions sexuelles.
La psychanalyse sest trouvée contrainte délargir considérablement la notion de sexualité, qui initialement ne fut pas lobjet dune attention particulière. Elle reconnut en de nombreux processus psychiques laction de pulsions sexuelles inconscientes. Dou de nouvelles adulte, qui amenèrent à dériver des étapes infantiles bien des manifestations pathologiques de la vie mentale des sujets nerveux. Mais la psychanalyse ne néglige nullement les " instincts du moi " (par exemple linstinct de nutrition, linstinct de conservation); au contraire elle met laccent sur laction conjointe des pulsions du moi et des pulsions sexuelles dans la vie mentale normale et pathologique.
Lêtre humain apporte en naissant une multitude désordonnée de pulsions diverses et antagonistes. Nous désignons les tout premiers mouvements de sa sexualité comme " auto-érotiques ", car ils nexigent pas encore dobjet extérieur ; bien au contraire, il sagit de la stimulation agréable de certaines régions corporelles que nous nommons " zones érogènes ". la zone génitale ne centre pas la sexualité naissante. A un âgge très précoce, nous trouvons un plaisir auto-érotique lié essentiellement à la zone érogène de la bouche dans succion de nourriture, lenfant trouve rassasiement et plaisir. Il obtient celui-ci par la succion du pouce, ou suçotement, à quoi bien des enfants sadonneront durablement. Aucune affirmation de la psychanalyse na soulevé autant de contradictions que lattribution à la succion dune valeur dactivité sexuelle. Et cependant, les faits nous imposent dune valeur dactivité sexuelle. Et cependant, les faits nous imposent cette conception. Car, de ces expressions de la vie pulsionnelle infantile, une gradation insensible nous conduit à des manifestations incontestablement sexuelles, en particulier à la masturbation infantile. La pathologie nous apporte des cas de développement anormal, ou le plaisir de la succion conserve une prédominance dans la vie sexuelle, et inhibe le développement des autres " tendance partielles ". il ne nous est pas possible de développer largement notre argumentation. Nous soulignerons que cette opinion qui, qui parmi dautres, peut au premier abord surprendre nest nullement issue dun jugement préconçu, mais repose exclusivement sur lobservation sans préjugés et lexpérience contrôlée.
Le stade auto-érotique précède celui durant lequel la " libido " se dirige déjà vers un objet. Mais cet objet est lenfant lui-même, qui dans cette phase de son développement instinctuel ne connaît que son propre intérêt, saime exclusivement, et par conséquent surestime naïvement ses pouvoirs; il exige des témoignages damour de toutes sortes, quil reçoit comme un dû. Cest le stade du " narcissisme ". le terme est emprunté à la légende grecque du jeune homme qui tomba amoureux de sa propre image. A cette époque de la vie, lamour de soi de lenfant est conjugué à un égoïsme encore intégralement dépourvu dégards dans le domaine des instincts du moi. Le " je veux, je veux " de lenfant exprime nettement cette situation.
Peu à peu, cependant, la libido se tourne vers dautres objets. La juxtaposition de pulsions opposées donne lieu à des mouvements tendres et hostiles, damour et de haine envers la même personne. Dautres pulsions, destinées à se subordonner un jour à la pulsion sexuelle, se traduisent simultanément par une tendance active et passive. Citons le plaisir à voir et le plaisir à exhiber, le plaisir à lattaque et à la domination, comme son corollaire passif. A cette époque vers cinq ans environ- la curiosité sexuelle de lenfant est vive. La manière dont, à la même période, les besoins damour de lenfant se manifestent à son entourage proche, et dont lattrait réciproque des sexes se fait jour, sont des points que nous nous bornerons à signaler ici, nous y reviendrons par la suite.
Les inhibitions de la vie pulsionnelle, considérées plus tard comme naturelles, font encore défaut au petit enfant. Au cours de la maturation psychique, ladaptation progressive de lenfant à son entourage proche ou lointain repose sur le processus du refoulement, qui frappe une part notable des premiers mouvements instinctuels. Le fonds de linconscient est formé déléments de la sexualité infantile. Linconscient est formé déléments de la sexualité infantile. Linconscient ira saffirmant comme le lieu de ralliement de tous les contenus psychiques intolérables à la conscience en raison de leur nuance de déplaisir. Pour lessentiel le matériel pulsionnel refoulé est soumis à une élaboration qui loriente vers des buts socialement admis ou désirés, ce qui lui permet laccès à la conscience. Une partie de ces énergies pulsionnelles sert par exemple à lédification des grandes digues opposées à la sexualité, que nous connaissons sous forme de pudeur, dégoût, pitié, etc. (processus de la " sublimation ").
La sexualité atteint sa forme définitive à la maturité. La fonction de reproduction conquiert ses droits, la zone génitale se situe au centre de la vie pulsionnelle sexuelle. Sous son hégémonie, les instincts partiels se groupent en un tout. Cest alors seulement que les pulsions sexuelles adoptent une direction unique. Lautre sexe devient lobjet exclusif, lacte sexuel devient but sexuel. Mais les troubles de cette évolution entraînent ces déviations de la norme que nous appelons des perversions.
L " inconscient ", au sens ou nous lexposons ici, est donc cette moitié de notre vie mentale qui reste opaque à la perception consciente. Il ne sagit pas là des représentations qui sont momentanément écartées de notre conscience du fait des limites de notre intelligence, tout en restant accessibles à notre pouvoir dévocation. nous différencions ce domaine, le préconscient, tant du conscient que de linconscient. par contre, nous nous figurons la " résistance ", qui a pour fonction dempêcher le retour des représentations refoulées, inconscientes, comme une barrière entre celui-ci et le préconscient. Freud a introduits ici le terme excellent de " censure ". Ce mot se comprend aisément. Dans un état doté dune censure de presse sévère, toute production littéraire qui ne plaît pas au gouvernement est réprimée. Mais si lon veut cependant exprimer une opinion subversive, on la masquera dune manière quelconque, on lexprimera allusivement ou sous tout autre déguisement. ( Quand Montesquieu voulut critiquer la royauté française avant la révolution, il écrivit les lettres persanes. Selon toutes les apparences, il décrivait des événement se situant en perse, alors quil avait en vue ceux de son propres pays. Cest à ces modes indirects de figuration que notre inconscient a recours pour sexprimer.)
Nous sommes pleinement en droit de parler de fantasmes inconscients. Car notre inconscient déborde de désir insatisfait, et pour leur majorité ajouterons-nous impossibles à satisfaire. Cest cet aspect de la pensée, figurant nos aspirations comme comblées ou capables de nouvelle occasion de nous convaincre de létroitesse du lien entre linconscient et la vie pulsionnelle infantile. Au début de la vie, la pensée de lenfant est totalement régie par ses tendances au plaisir. Son activité est jeu, sa pensée est fantasme. Peu à peu seulement, la pensée sadapte à la réalité, sans que pour autant les possibilités de fantasmer disparaissent complètement à aucun moment de la vie. Par la suite, nous reconnaissons les deux formes fantasmatique et réaliste de la pensée consciente. Mais linconscient, qui représente justement un stade primitif infantile de notre développement, est fait dune pensée détachée de la réalité et liée aux désirs refoulés.
Un regard en arrière sur le développement de la psychanalyse que nous venons desquisser nous révèle toute la portée acquise par la découverte inaugurale de Breuer. Partant dun moyen de fortune qui sétait offert à un médecin pour comprendre et traiter un état nerveux pathologique, il récolta une abondance de connaissances psychologiques et biologiques. La psychanalyse ouvrit à la recherche la voie de linconscient et créa une nouvelle optique des forces pulsionnelles à luvre dans lhomme, concernant en particulier la sexualité. Elle a reconnu que les processus mentaux pathologiques dépassent peu, quantitativement, les phénomènes quon peut également mettre en évidence chez les normaux. Aussi lanalyse a-t-elle acquis la valeur dune psychologie scientifique ayant ses droit sur lensemble de la vie mentale, normale et pathologique.
Parmi les points de vue nouveaux, la psychanalyse permit la compréhension dun phénomène psychique qui avait de tout temps attiré lattention sur lui: le rêve. Il ne sagissait cette fois plus dexpliquer des manifestations pathologiques dintérêt purement médical, mais dune production de la vie mentale normale, dailleurs tout aussi difficile à saisir. Linterprétation psychanalytique des rêves a été une des sources essentielles de notre connaissance de linconscient. on le comprend sans peine. En effet, pendant notre sommeil, notre fonctionnement conscient est largement réduit. Les productions psychiques du sommeil nous instruiront mieux que quoi que ce soit dautre sur les processus psychiques inconscients. Dautres investigateurs du rêve avaient déjà admis que le rêve offre les sentiments sous une forme figurée mais ils navaient pas fait la part des nombreuses énigmes de la psychologie du rêve, ils navaient pas reconnu linconscient et ses lois, enfin ils navaient rien perçu des désirs suscitant le rêve, ni de la fonction du rêve dans lexistence de lhomme.
Freud établit une distinction entre le phénomène exprimable le contenu " manifeste " - dun rêve et le matériel refoulé des désirs et autres représentations qui avaient pu indirectement se faire jour sous cette forme. Il les opposa sous le nom de contenu caché, " latent ", du rêve, au contenu manifeste. Le " contenu manifeste " dun rêve, tel que notre mémoire le regarde au réveil, fait généralement un effet étrange et incompréhensible, déconcertant même; linterprétation est donc une nécessité. La démarche de linterprétation est aujourdhui rigoureusement la même que celle que Freud avait utilisée pour expliquer les symptômes nerveux. On poursuit, à partir de chacun des détails du contenu onirique manifeste, le fil des associations; on exclut les représentations volontaires conscientes, ou les objections. Les représentations inconscientes, ou les objections. Les représentations inconscientes prennent la direction des pensées latentes du rêve. Linterprétation adopte un cheminement inverse de celui du processus psychique qui, par déguisement, avait formé le contenu manifeste à partir des pensées latentes du rêves, cest- à-dire le " travail du rêve ".
Les rêves des enfants offrent naturellement le tableau le plus simple. Ils figurent comme réalisé un désir nom comblé à létat de veille, par exemple un désir de friandises qui leur furent refusées. Dans lenfance, tout désir peut susciter un rêve. Légocentrisme du rêve éclate ici. Dans les rêves dadultes, le désir refoulé ou le souhait qui est renforcé par laction de linconscient provoque le rêve. Presque toujours. Laccomplissement du désir est rendu méconnaissable par le déguisement onirique. Nous rencontrons une fois de plus la résistance que nous avons déjà appris à connaître sous le nom de censure.
Le rêve réunit en un tout un matériel issu de sources très diverses. Dabord des désirs actuels, auxquels la vie réelle du rêveur interdit leur satisfactions, on pourrait dire des rééditions, de désirs infantiles. Ce point prend un aspect particulièrement convaincant dans certains rêves, qui sont communs, à dinfimes variations près, à tous les hommes. On y rangera par exemple les " rêves de nudité ". il nous arrive une fois ou lautre en rêve de nous trouver en société, au restaurant, dans la rue, etc., insuffisamment vêtus. Il est clair quune telle situation ne correspond pas à des désirs conscients. Laffect désagréable dangoisse qui sy attache, et qui colore habituellement ces rêves nous amène déjà à cette conclusion. Or dans le passé du sujet, il y eut une époque ou la nudité nentraînait pas de honte, mais uniquement du plaisir: cest lépoque de la première enfance. Celui qui observe attentivement les enfants ne méconnaîtra pas tout le bonheur que les petits enfants éprouvent dès quils sont débarrassés de la contrainte des vêtements. Ils nont pas de plus grand plaisir que de se montrer nus aux personnes qui leur sont les plus chères. Létat paradisiaque de la nudité sans pudeur est une des bienheureuses libertés de lenfant, dont lhomme adulte garde une nostalgie inconsciente.
Les rêves fréquents de la mort des proches sont comparables. Il nest pas rare que nous rêvions de la mort dune personne aimée, à la vie de laquelle nous tenons consciemment de toutes nos fibres. En rêve nous ressentons cet événement avec tous les sentiments de langoisse, de la terreur et de la douleur. On tendra donc à voir dans ces rêves lexpression dune crainte, et nullement dun désir refoulé. Il nest que trop humain que la théorie psychanalytique, qui assigne à ces rêves aussi un caractère de désir, ait suscité la plus vive opposition. Gardons toute notre objectivité dans cet examen. Si ces rêves de mort ne correspondaient réellement quà une tendre sollicitude. Comment comprendre que le rêveur en garde si souvent un pénible sentiment de culpabilité ? Or ce sentiment peut nous servir dindication. il y eut dans notre vie une période ou nous faisions sans hésitation mourir en fantasmes quiconque barrait notre chemin. Revenons en arrière. Un enfant de deux à cinq ans, jusque-là unique et qui trouve un rival du fait de la naissance dun cadet, y réagit par une hostilité nom déguisée. Une fillette de quatre ans voit donner son bain à son frère âgé de quatre jours. " fais-le donc se noyer ", dit-elle à la nurse. Un bout dhomme de trois ans sestime traité injustement par son père, se fâche violemment et sécrie: " Il faut couper la tête à papa. " Ce mode primitif de réaction persiste dans linconscient, tandis que le conscient, la couche culturelle superficielle de la vie mentale, le nie radicalement. Le refoulement est parfois poussé si loin que nous croyons pouvoir affirmer à bon droit navoir jamais nourri de tels mouvements. Les adultes persistent à souligner inlassablement l " innocence " de lenfant. or si nous considérons la vie pulsionnelle de lenfant aussi objectivement que la psychanalyse le requiert de nous, nous estimerons lenfant aussi peu " innocent " que " méchant ". il en ressortira bien plutôt que lenfant, au début de la vie, est un être dominé par ses instincts, et que ses désirs et ses actions ne peuvent encore se prêter à une échelle morale. Cest à cette époque encore amorale de lenfance que remontent les rêves de mort qui nous occupent.
On sera frappé de ce que les hommes rêvent essentiellement de la mort de leur père, et les femmes de celle de leur mère. Une fois de plus, ce stade primitif du développement nous donne une explication de ces faits bizarres. De quatre à cinq ans, le petit garçon se tourne vers sa mère avec une tendresse marquée, tandis quil oppose à son père une hostilité nettement jalouse. Il déclare quil veut épouser sa mère, désire que son père séloigne, demande quand il mourra. Il témoigne bien plus de tendresse à sa mère, souhaite se trouver seul avec elle, se donne en un spectacle comiquement puéril en se posant en homme devant elle, enfin il se montre à elle, de propos délibéré, dévêtu. Il ne nous est plus permis de mettre en doute que nous ayons devant nous les manifestations de la sexualité infantile. Une fillette du même âge fait une cour assidue à son père, en même temps quelle assaille sa mère de questions: " Quand mourras-tu ? Seras-tu encore vivante dans dix ans ? Vivras-tu encore quand je serai grande ? " quand la mère demande à la petite ce quelle ferait sans elle, la réponse jaillit : " Alors jépouserais papa ! " Un jour elle sexclame : " Papa, il pourrait arriver quune fois je te voie nu ! " " Il pourrait arriver " est certainement nue forme atténuée de " je voudrais ". nous comprenons mieux en apprenant que cette fillette venait davoir un petit frère, et quelle avait constaté avec un vif intérêt la différence des sexes.
Lattitude érotique infantile du garçon envers sa mère et sa position jalouse et hostile à légard de son père trouvent leur expression dans la légende grecque ddipe, dont le héros tue son père lorsque celui-ci se trouve sur son chemin, et prend ensuite sa mère pour épouse. Ce motif, qui se retrouve dans dautres légendes, provient du conflit psychique qui, dans lenfance de tout homme, est dune portée décisive. Si lenfant arrive à transformer son érotisme primitif en une tendresse non sexuelle pour sa mère, et que par ailleurs il endigue lhostilité témoignée à son père, la maîtrise de cette tâche est la meilleure garantie de succès pour les efforts ultérieurs dadaptation, que la vie exige si impérativement. Sil échoue à conquérir sa position dipienne, il est menacé de troubles graves et de maladies nerveuses dans la suite de son développement affectif.
Dans les rêves des adultes, les tendances refoulées de ce type cherchent constamment à sexprimer. un homme ma raconté le rêve suivant : " Je suis assis à la gauche de ma mère dans une carriole rappelant un dog-cart. A droite, à côté de la voiture, mon père reste silencieux, le visage sévère. Il se détourne et séloigne dans la direction opposée à celle de notre parcours. Bientôt il a disparu à nos yeux. Déjà, auparavant, javais proposé à ma mère des allées et venues, comme lorsquon attend quelquun. Elle imprimer un légère secousse aux rênes du cheval, le cheval se met à tirer. A cet instant je lui prends les rênes des mains. Pousse le cheval, et méloigne rapidement avec elle. "
Ce rêve ne trouve aucun point dappui dans la réalité car le rêveur et ses parents nont jamais possédé de voiture. Jamais non plus ne sest déroulée dans la réalité de scène si peu que ce soit comparable. Impossible de découvrir ce qui aurait pu donner au rêveur loccasion de dépeindre une scène de ce genre. Mais rappelons-nous que le contenu manifeste dun rêve ne permet pas de distinguer sa tendance réelle, et laissons-nous guider par les idées qui viennent au rêveur. Dans cet exemple, elles conduisirent rapidement à des fantasmes déviction du père, qui, datant de lenfance, avaient été ranimés par des conflits actuels avec ce dernier. Le père se tait et sen va, ce en quoi nous reconnaissons le mode dexpression allusif et insinuateur du rêve qui ne peut exprimer ouvertement le fantasme de la mort du père. Le fils prend immédiatement après la " disparition " de son père sa place auprès de sa mère, il se saisit des rênes qui sont un symbole de domination. Tout cela nous est maintenant compréhensible. Il se peut quultérieurement nous puissions pénétrer encore plus profondément le sens latent de ce rêve. Mais, dès maintenant, nous distinguons son caractère de désir et son appartenance au thème dipien.
Comparés à ces sources oniriques nous voulons dire aux désirs actuels et infantiles dautres motifs du rêve restent très à larrière-plan. Dans la conception populaire du rêve, à laquelle bien des psychologues se rallient, les sources somatiques dexcitation (réplétion gastrique, vésicale, etc.) possèdent une grande valeur comme instigatrices de rêves. Il ne fait pas de doute que ces sensations corporelles entrent dans le rêves. Il ne fait pas de doute que ces sensations corporelles entrent dans le rêve à titre de matériel récent, sans suffire par elles-mêmes à la susciter. La même " excitation corporelle " provoque ainsi, chez des personnes différentes, ou chez la même personne à des moments différents, des rêves tout à fait distincts. Ce qui doit suffire à nous indiquer que ces stimulations corporelles ont bien un rôle déclenchant dans le rêve, mais que son contenu véritable, latent, est issu dautres sources.
Le processus déjà mentionné sous le nom de " travail du rêve " sert à déjouer la " censure ". cette dernière empêche les pulsions inconscientes de pénétrer dans le conscient , tant que nous sommes à létat de veille. Pendant le sommeil, elle leur donne accès sous condition. La censure réclame dans bien des cas une répression ou un retournement des affects appartenant aux pensées du rêve, et surtout un ample déguisement des pensées oniriques. Le travail du rêve prend donc des chemins très divers, que nous ne pouvons tous citer ici. Il fait par exemple fusionner plusieurs représentations, dotées dune similitude quelque, en une seule qui acquerra des significations multiples. Il revêtira aussi le matériel onirique dune forme qui le rende figurable, comme dans une scène de théâtre. Ainsi labstrait sera remplacé par des images concrètes. Le travail du rêve fait aussi un large usage du mode symbolique de représentation.
Nous connaissons déjà les rapports inextricables de notre inconscient avec la sexualité; nous ne nous étonnerons donc plus des nombreux symboles du rêve la concernant. Les organes et les fonctions de linstinct sexuel sont notifiés par les symboles les plus divers. Beaucoup de ces symboles nous sont connus dailleurs par la vie éveillée; ils appartiennent tout autant au sous-entendu, au folklore et aux représentations de lart plastique. Si nous tirons parti de ces expériences, nous pénétrons encore plus avant dans la signification du rêve dont nous avons discuté. Tous les mouvements exécutés en commun- à pied, en voiture, etc. du rêveur avec une personne de lautre sexe signifient le commerce sexuel. Dès lors seulement, nous repérons dans le rêve laccomplissement des désirs dipiens.
Le rêve qui suit nous donnera un autre exemple dune symbolique simple: une jeune fille fait connaissance en sanatorium dun jeune médecin, et parle de lui avec enthousiasme. Dans la nuit, elle rêve que ce médecin sapproche de son lit et lui enfonce un poignard dans le corps. Laffect dangoisse concomitant nous porte à conclure que le rêve contient un désir qui nest pas agréable. Linconscient de la rêveuse réclame de lhomme la satisfaction de son instinct. Or, dans les rêves de femmes, lattaque par surprise compte parmi les faits les plus banals; on ne peut donc mettre en doute non plus, pour ce rêve-ci, le but poursuivi. La rêveuse fait figure dinnocente victime de lassaut viril. Son rêve est irréprochable. Et pourtant il contient une réalisation de désir, modifiée par langoisse.
Nous avons plutôt effleuré quépuisé une faible part des problèmes liés au rêve. Dautres questions importantes de la psychologie onirique ont également reçu une solution satisfaisante grâce à la psychanalyse; mais nous navons pas à nous en occuper ici. Notre intention nest pas de rendre justice au problème du rêve sous tous ses rapports, en prenant appui sur linterprétation du rêve, mais de montrer la position de la psychanalyse à légard des phénomènes de la vie psychique normale. Nous sommes désormais plus à même de saisir les rapports de certains processus psychologiques de la vie éveillée avec linconscient.
Chez le sujet normal, les effet du refoulement ne se font pas sentir uniquement dans le rêve, mais également pendant la veille. Nous lavons dit au début de ce travail, certains souvenirs (de noms par exemple) sont momentanément pas indisponibles. Dans ces cas, la psychanalyse montre quil sagit dun oubli tendancieux.. il a pour fonction décarter de notre conscience des représentations désagréables et par là " impropres à la conscience ". quun nom de personne, une adresse, un numéro de téléphone, dordinaire connu, nous échappe, il sagit toujours dun refoulement. Rappelons-le les troubles mnésiques des nerveux, selon la découverte de Breuer se rapportent aux circonstances de la formation des symptômes. Loubli des rêves au réveil obéit aux mêmes lois. Souvent nous pouvons percevoir immédiatement comment, à linstant du réveil, le souvenir du rêve se volatilise.
Dautres phénomènes seront groupés sous le nom d "actes manqués ". Nos erreurs de langages, de lecture, décriture, nos confusions dobjets, nos méprises, et de même nos erreurs ne résultent quapparemment du hasard. En réalité, ces processus même minimes obéissent à des lois rigoureuses. Des motifs inconscients de nature opposée interviennent dans la réalisation dun dessein conscient. Lacte manqué donne limpression dune maladresse. Or si nous analysons des exemples de ce type, nous serons surpris de lhabileté et de la pertinence avec lesquelles les tendances inconscientes sassurent une expression.
Une femme est malheureuse en ménage; par égard pour ses enfants, ses parents, etc., elle ne se sépare pas de son mari mais le désir refoulé se trahit en ce quelle signe ses lettres de son nom de jeune fille, désavouant par conséquent le nom acquis par mariage.
Une autre jeune femme reçoit une lettre de ses beaux-parents, qui se plaignent de la rareté de ses missives. Voici sa réponse: " Excusez-moi de vous écrire si rarement ces prochains temps. " Elle voulait dire: ces derniers temps. Sa répugnance à écrire à des gens qui ne lui sont pas sympathiques se fait jour. Lépistolière annonce quelle continuera à peu écrire à lavenir!
Ajoutons quelques exemples de lapsus. Un professeur dit, dans sa leçon inaugurale : " je ne suis pas porté à énoncer les mérites de mon prédécesseur. " Il voulait dire: " apte ". au Reichstag, pendant les débats de novembre 1908, un député de droite, au sujet de certains propos de lEmpereur, expliqua solennellement: " il nous faut dire notre opinion à lEmpereur, sans plier léchine. " Une bruyante hilarité interrompit lorateur, qui corrigea son lapsus par " sans réserve ". Trop tard cependant, car lintention cachée sétait déjà traîtreusement fait jour.
Les erreurs dans le choix dune ligne de tramway, la montée dans une mauvaise direction(ce qui ramène au point de départ !), la perte et le bris dobjets, les blessure quon se fait, de nombreux accidents, et bien dautres événements, majeurs ou mineurs, de la vie quotidienne, trouvent leur place dans cette catégorie. Il suffit que nous tenions compte de la règle psychanalytique fondamentale, cest-à-dire que, partant de lévénement, nous fassions associer librement, sans nous laisser égarer par les résistances qui surgissent.
Il en va de même des actions dues au hasard, que lon revêt volontiers dans la vie quotidienne du manteau de leur apparente insignifiance. Lors dune consultation médicale, un époux, formulant ses griefs, retire son alliance de sa main droite et la laisse tomber et rouler à travers la pièce. Il se révèle bientôt que son état nerveux est lié à des problèmes conjugaux intimes, mais quil narrive pas à la décision de divorcer.
On pourrait multiplier à linfini les exemples de ce genre, mais nous nous limiterons aux précédents. Ajoutons que des cas comme le dernier que nous avons cité (celui de lanneau) sont souvent interprétés, par le public, comme une prémonition. La psychanalyse en donne, par sa référence aux fonctions psychiques inconscientes, une explication mieux fondée, de même elle ramène beaucoup de phénomènes de superstition à des sources inconscientes.
Pour le non-initié, il peut sembler étrange que Freud, après quil eut réussi à élucider le problème des actes manqués et du rêve, se soit intéressé à la psychologie du mot desprit. nous ne donnerons pas ici lensemble de la théorie psychanalytique le concernant. Nous nous bornerons à quelques aperçus sur les rapport du mot desprit et du rêve avec linconscient. cest ce rapport qui attire lattention du créateur de lanalyse.
Le mot desprit, en sécartant des lois rigoureuses de la logique, rétablit une liberté accordée à la petite enfance. Le processus de refoulement, qui sinstalle vers lâge de quatre ans, est momentanément supprimé. Léconomie dénergie psychique ainsi réalisé procure du plaisir : là aussi, dégagés des conventions, nous sommes fugacement ramenés à la liberté de lenfance.
La psychogenèse du mot desprit renvoie au jeu de lenfant avec les mots, donc à létape de son développement intellectuel ou il ne tient pas encore compte de la réalité. Lenfant plus âgé a parfois besoin de faire fi de la raison. Sa joie à plaisanter engendre le goût de dire des absurdités : cest la seconde étape préliminaire du mot desprit. Un troisième degré est celui de la plaisanterie innocente. Qui exclut la critique, en exprimant une pensée plus précise et plus valable. Enfin, le mot desprit délibéré, qui donne issue, entre autre, à des mouvements agressifs ou sexuels, vient à laide de tendance plus marquées en lutte contre le refoulement.
Le mot desprit a en commun avec le rêve de notables moyens techniques de représentation, par exemple la condensation de divers éléments psychiques en un tout, et la représentation par le contraire. De plus, le matériel du mot desprit comme celui du rêve surgit de linconscient. le mot desprit est un " Einfall " et nom le produit dune élaboration psychique consciente. Il est aussi en butte à lopposition de la force inhibitrice que nous avons appris à connaître sous le nom de censure. Mais et cest ce qui le distingue du rêve le mot desprit est un processus social. Celui qui lénonce a besoin dun partenaire, qui reçoit son mot, à qui il puisse le communiquer chez autrui, les refoulements sont brusquement levés, dou le rire. Et tandis que le rêve sert à éviter le déplaisir, le mot desprit apporte un plaisir en tant que tel.
Examinons le chemin parcouru par la psychanalyse. Elle a démontré lexistence, non seulement en pathologie mentale mais aussi dans des manifestations importantes de la vie mentale normale, de la lutte entre forces refoulantes et pulsions refoulées. A côté du riche matériel, coloré par les dispositions innées et le destin de lindividu, la psychanalyse met au jour ce quil y a de typique et de généralement humain dans linconscient. des constatations de ce genre devraient nécessairement se trouver justifiées dans dautres domaines psychologiques encore. Le bref aperçu qui suit est destiné à montrer à grands traits, sans prétendre être complet, toute la diversité des disciplines qui trouvent un intérêt scientifique ou pratique aux résultats de la psychanalyse.
Les adultes comprennent habituellement mal la vie instinctuelle de lenfant, leurs propres refoulements pulsionnels les ayant trop éloignés des comportements infantiles. La psychanalyse nous a apporté des éclaircissements essentiel sur les désirs et les représentations de lenfant, mais surtout sur sa sexualité. Or dans de larges cercles, des opinions erronées persistent en ce qui concerne la vie de lenfant. on saisit aussitôt tout le parti que pédagogie peut tirer de notre science. Ses données peuvent, entre autres, indiquer aux pédagogues que de nombreuses expressions de la vie pulsionnelle infantile sont très vraisemblablement éliminées par des mesures de répression. Ce refoulement serré prépare le terrain aux maladies nerveuses de lenfant. une éducation dorientation psychanalytique évitera ces fautes, elle cherchera à supprimer les inhibitions pathologiques qui sopposent à une sublimation instinctuelle; elle surveillera notamment de près les fantasmes sexuels de lenfant. une éducation ainsi comprise peut avoir une grande valeur pour lavenir, en évitant les maladies nerveuses.
Il nest pas donné à tout individu de trouver sans peine, en grandissant, la voie qui, partant de lenfance et de ses rêves daccomplissement, va jusquà une pensée adaptée à la réalité. Entre le sujet sain, qui a victorieusement parcouru ce trajet, et le névrosé, qui a trébuché, à un degré variable, on trouve un type intermédiaire: lartiste: dans son uvre, laccomplissement du désir a un sens comparable à celui des rêves. Sans pouvoir résoudre tous les problèmes de lart et de lartiste, la psychanalyse jette un regard neuf sur les mouvements inconscients qui président à la création artistique, et sur leffet de luvre dart sur le spectateur. Luvre offre à lartiste une libération, semblable à la " catharsis ", à laquelle il convie les autres car leur vie mentale est régie par les mêmes désirs refoulés. Il est dun intérêt particulier de considérer certains résultats de la psychanalyse, concernant le rapport entre les impression denfance de lartiste et sa création, fût-ce en passant. Sur ces questions on lira avec profit les travaux sur la psychologie de lart que Freud et ses élèves ont publiés en abondance; ils se rapportent autant aux créateurs en poésie et en arts plastiques quà leurs uvres.
Toutefois, la psychanalyse ne sest pas bornée à létude de la vie imaginaire individuelle chez lenfant et ladulte, chez lêtre sain ou malade; elle a aussi poussé des incursions fécondes dans le domaine des fantasmes collectifs. En discutant des rêves " typiques ", nous avons reconnu leur analogie frappante avec le contenu de divers mythes, analogie très poussée, et qui concerne aussi bien le contenu que la forme. Le mythe possède lui aussi à côté de son contenu manifeste un contenu latent dissimulé derrière de nombreux symboles et fondu dans des condensations caractéristiques. Toute une série de thèmes des mythes se retrouve dans les rêves. Les motifs de linceste, de la nudité, dautres encore, sont communs à ces deux formations. On peut donc considérer le mythe comme un rêve collectif: de même que le rêve de lindividu nous ramène aux temps oubliés de son enfance, le contenu du mythe est issu de préhistoire dun peuple. Linvestigation psychanalytique des mythes et des contes a abouti à des conclusions dune grande richesse sur lactivité créatrice inconsciente de lâme populaire. Il est particulièrement remarquable que la psychanalyse nous enrichit quant aux motifs de la formation du mythes. Le besoin dexpliquer les phénomènes naturels énigmatiques, et tout ce quon pourrait y ajouter encore, ne suffit pas à promouvoir ce processus de la psychologie des peuples. Nous y verrons bien plutôt à luvre les mêmes aspirations pulsionnelles que celles que nous avons rencontrées dans le rêve. De tels travaux ont découvert détonnantes analogie entre lenfance de lindividu et la jeunesse des peuples et ces points de vue nouveaux prirent aussitôt une grande signification pour la compréhension de beaucoup dautres productions de lesprit: religion, morale, droit, philosophie, coutumes, usages, etc. toutes ces institutions sont fondées sur le besoin dune transformation des mouvements pulsionnels dont la satisfaction doit rester interdite. Elles sont donc léquivalent des sublimations de lindividu.
Ici encore, la comparaison des représentations humaines primitives et de celles de lenfant sest révélée extrêmement féconde. La psychanalyse nous montre comment chez lenfant les représentations sont à lorigine alimentées par la puissance essentielle de ses propres désirs. Beaucoup de représentations animistes et magiques des peuples primitifs ressemblent de près à ces conceptions infantiles. Les organisations sociales les plus primitives qui nous soient connues reposent entièrement sur la peur de linceste. la psychanalyse nous a appris la signification des vux incestueux, lun des conflits infantiles les plus précoces. Mais un grand intérêt revient à certains parallélismes entre les formes primitives de la religion et la vie psychique de lenfant une découverte qui compte parmi les plus hauts mérites de Freud.
Chez un grand nombre de peuples primitifs, il existe un système social et religieux que lon connaît en ethnologie sous le nom de totémisme. Le " totem " est en général un animal, plus rarement une plante ou un objet inanimé. Bornons-nous ici à sa forme la plus fréquente. Tout animal de ladite espèce jouit auprès du clan dont il est le totem de conditions particulières. On na pas le droit de semparer de lui, de le tuer ni de le chasser. Ce nest que dans des occasions particulièrement solennelles que le totem est tué et mangé par lensemble des membres du clan, acte associé à des cérémonies spéciales (totem-mariage). Tout membre du clan se situe dans une relation particulière au totem. Il se considère comme le descendant du totem, lépargne en général, mais escompte aussi sa bienveillance.
A ce système, que nous tenons pour un stade préliminaire des religions proprement dites, se rattachent dautres institutions, qui sont également très difficiles à saisir pour lhomme civilisé. Un homme qui appartient au totem du " Kangourou " na pas droit à une femme également " Kangourou ". En dautres termes: il ne lui est pas seulement interdit de sallier à une parente par le sang, mais linterdiction sétend à tous les membres du clan, comme si la défense de linceste devait être assurée par damples mesures (loi de l "exogamie "). Les institutions des peuples primitifs donnent véritablement limpression quil nexiste pas pour eux de but plus important que lévitement de linceste.
Pour les ethnologues, tous les phénomènes que nous venons de décrire sont restés incompréhensibles. Ils ne sont pas parvenus à déchiffrer le sens du totémisme et des cérémonies qui sy rattachent, ni non plus la signification de lexogamie. ils naboutissaient quà des contradictions dans leurs tentatives dapprofondissement de ces problèmes délicats. Rien ne permettait lexplication des questions étroitement intriquées du totémisme et de la peur de linceste (exogamie), sinon des points de vue concordants.
La psychanalyse a abordé ces problèmes avec des instruments forgés ailleurs. Elle avait déjà distingué la grande importance, dans la vie de tout enfant, de la solution du problème de l'inceste. de plus, elle sétait familiarisée avec une peur excessive de linceste constatée dans la psychologie des êtres dont elle sétait le plus intensément préoccupée: les névrosés. Freud avait découvert dans lenfance dautres points de concordance avec la vie mentale des peuples primitifs. Il se peut que tous les enfants, en tout cas un très grand nombre dentre eux, établissent dans les premières années de la vie une relation affective particulière avec une espèce animale donnée. Cette relation frappe par sa double face (" ambivalence "). Dune part, lenfant manifeste à légard de cet animal un intérêt tendre et affectueux ; de lautre, le même animal suscite sa haine et sa crainte. Le plus souvent, chez les enfants soumis à nos conditions de vie, ce sont les animaux domestiques de grande taille qui jouent ce rôle- en ville essentiellement les cheveux et les chiens, plus rarement les chats, les poules, ou dautres animaux. Il nest pas rare quun enfant de cinq à sept ans se sente, en fantasme, tout à fait semblable à son animal préféré. Les enfants de tempérament nerveux y ont une propension particulièrement marquée. Un petit garçon, par exemple, ne pouvait être écarté de la basse-cour, ne sintéressait à rien dautre quaux poules, ne voulait rien savoir que des chants et des poésies mettant en scène coqs et poules, imitait les attitudes et les mouvements de ses favoris, et abandonna même temporairement le langage parlé en faveur du cri du coq et du caquetage. Dans ce cas-là lamour pour les volailles occupait le premier plan. Dans dautres, langoisse prédomine largement. Les enfants normaux font aussi des cauchemars ou ils subissent une attaque provenant toujours des mêmes animaux, en général dun chien. Or il est très remarquable quun garçon assailli par un chien en rêve se trouve très souvent en compagnie de sa mère. Il nest pas rare que lenfant parle au chien dans ses rêves, lui demande pardon, lui promette de saméliorer, etc. Ces détails à eux seuls nous font déjà soupçonner que lanimal objet dangoisse ou damour a revêtu la signification des parents. Les faits très divers qui appuient cette conception ne peuvent être exposés ici. Nous nous contenterons de dire quun tel animal joue dans la vie mentale de lenfant le même rôle que le totem dans la vie mentale des primitifs!
En psychologie infantile, nous pourrons faire dériver du totémisme individuel lévolution ultérieure des relations du sujet à ses parents, plus spécialement la genèse de ses sentiments et concepts religieux. A lattitude ambivalente du garçon à légard du totem (père animal) fait suite la victoire des mouvements affectueux sur les tendances hostiles. Laspiration infantile précoce à évincer le père est résolue par une tendance opposée. La puissance du père eut magnifiée, admirée et tenue pour illimitée. Si léducation imprime en lenfant les premières notions de religion, celles-ci utilisent des voies préformées. Lenfant- et lhomme en général- ne peut se forger une idée de Dieu autrement que sous les traits de son père ; toutes les religions recourent à cette comparaison.
Nous navons donné ici quun bref survol des résultats si riches de la recherche psychanalytique dans le domaine de la psychologie des religions. Indiquons que la même recherche est parvenue à expliquer dautres phénomènes jusquici obscurs, comme par exemple le " tabou " des peuples primitifs. La psychologie de lenfant et du névrosé présente des données parfaitement analogues ; notre science, une fois ce fait compris, put également lever le voile qui sétendait sur les phénomènes correspondants de la psychologie des peuples.
Nous avons envisagé de vastes domaines de la recherche moderne. Labondance de nouveautés qui sy est offerte nous a forcés à nous borner à quelques points et à approfondir nos connaissances sur les résultats dus à la psychanalyse. mAis même un coup dil aussi rapide nous permet de reconnaître quels bouleversements la doctrine analytique provoque dans tous les domaines de la vie mentale. Elle a commencé par fonder la stricte légitimité, la prédominance de la causalité, dans le domaine psychique. Elle transpose la loi de la conservation de lénergie même dans la vie mentale, et nous enseigne à distinguer sous mille métamorphoses les mouvements humains primitifs. Les connaissances modernes montrent le développement organique de lindividu récapitulant sous une forme abrégée celui de lespèce. cette loi biogénétique fondamentale, ainsi nommée par Haeckel, peut, grâce à la psychanalyse, être transposée dans le domaine mental. Que lon compare la doctrine freudienne de linconscient conçu comme le " psychisme proprement dit ", celle du refoulement, des rapports de notre vie mentale avec la sexualité infantile, ou sa théorie du rêve, avec les travaux dautres écoles de psychologie. La différence saute aux yeux. Nous voici enfin en possession dune psychologie qui se tient à égale distance des stériles spéculations et des expérimentations de laboratoire étrangères à la vie. La doctrine freudienne est née, comme seule peut lêtre une science naturelle inductive, de lobservation de lhomme vivant. Exempte de tout préjugé, elle sest adressée impartialement à ces phénomènes de la vie mentale qui représentaient auparavant le " continent obscur " de la psychologie. Et libre de toute fausse honte et de toute pruderie, elle a également examiné ces aspects de notre être que la science conformiste tend à éviter comme trop humains.
Lauteur craint fort que maint lecteur de tant dinnovations ici développées se sente plus désorienté quéclairé. Car la psychanalyse exige de quiconque révérait jusquici les spéculations psychologiques traditionnelles une " révolution de la pensée " considérable. Et même celui tend intellectuellement à ce bouleversement se révolte effectivement contre ces nouvelles vues. On ne saurait douter que lorgueil humain ait reçu, de par la doctrine de Freud, un des chocs les plus sévères de ceux que la science actuelle lui a assenés plus dune fois. Loptique copernicienne contraignit lhomme à reconnaître que la terre nétait pas le centre du monde, mais une particule du cosmos tournant autour du soleil. Mais lhomme conservait encore sa position privilégiée dans la nature. Alors vint Darwin, qui lengagea à se considérer comme un chaînon de la série animale, portant en lui tous les signes de son passé phylogénétique. Cependant, il restait à lhomme civilisé sa position favorisée par rapport aux peuples primitifs, quil nommait des " hommes naturels ". Alors Freud le délogea de cette position également : nenseigna-t-il pas que lhomme est anormal dans son enfance, quil parcourt de nombreux stades de développement, par quoi il ressemble radicalement aux plus primitifs parmi les " sauvages " ? ces doctrines ont soulevé de tout temps non seulement les critiques des spécialistes, mais encore une opposition affective et passionnelle. La lutte contre Darwin est encore présente à toutes les mémoires ; la lutte autour de Freud lui ressemble étrangement. On serait presque tenté de dire " à juste titre ", car Freud est le protagoniste de lidée de lévolution dans le domaine psychologique, comme Darwin lest en matière de biologie.
Mais les voix se multiplient qui abordent la psychanalyse sans passion. Notre époque est une période de grands bouleversements.
Les remaniements sociaux sont considérables. La technique se trouve en plein essor. La conception de lart se modifie radicalement. Les doctrines dEinstein nous imposent un travail particulièrement lourd de remaniement de la pensée concernant notre conception de la nature. Cest précisément de cette génération que nous escomptons quelle reconnaisse les découvertes de la psychanalyse, même sil lui faut encore vaincre de nombreuses résistances de la part de la science académique.