Contribution à la psychanalyse des névroses de guerre
Au cours de la guerre, la neurologie classique sest de plus en plus orientée vers des points de vue psychologiques en ce qui concerne les névroses traumatiques. Malgré ce rapprochement relevé par Ferenczi, elle reste à lécart de nos conceptions à deux égards. Elle sen tient presque exclusivement à la réaction au traumatisme des pulsions du moi et aux expressions manifestes de la névrose. Il mappartient donc de faire valoir linconscient et la sexualité à côté de ces facteurs indiscutables.
A la psychanalyse des temps de paix étayant létiologie sexuelle des névroses, on opposait souvent les névroses traumatiques. De même, on entend dire maintenant que la constitution des névroses de guerre infirme nos conceptions. La frayeur, le souci dune répétition de la situation dangereuse, le désire dune pension et une disposition très peu précisée devraient, semble-t-il, suffire comme cause morbides; linsignifiance de létiologie sexuelle serait justement démontrée par le nombre considérable de névroses écloses pendant la guerre.
Mes observations davant-guerre de névroses traumatiques avaient pu me convaincre du fait que la signification de la sexualité était ici la même que pour dautres névroses, mais je ne disposais pas dun nombre suffisamment élevé de cas bien connus pour une publication. Je fais allusion au cas dune jeune fille qui fut victime dun petit accident de la voie publique en une période ou elle se trouvait aux prises avec un conflit érotique grave. A lanalyse, il apparut que cet incident avait en quelque sorte servi de prétexte au déclenchement de la névrose. Les symptômes étaient en relation avec le conflit; la valeur traumatique de laccident sen trouvait réduite dautant. De même limpuissance de certains revendicateurs à la suite daccidents montrait que ce trouble, déclenché par laccident, trouvait sa vraie origine dans des résistances anciennes et inconscientes à la sexualité.
Lexamen de névrosés de guerre a pleinement confirmé mes suppositions antérieures. De plus, je fus frappé en revoyant chez ces névrosés certains symptômes auxquels mavaient accoutumé non seulement les névroses traumatiques en temps de paix, mais également deux formes morbides non traumatiques. Je fais allusion au complexe symptomatique que nous avons pu observer si fréquemment pendant la guerre: tremblement, céphalées, angoisse, humeur dépressive et sentiments dinsuffisance. si de tels symptômes ne prennent pas le même relief quen temps de guerre, il existe cependant deux types de névrosés qui présentent les mêmes symptômes: lhomme impuissant et la femme frigide. Une telle similitude des manifestations extérieures pourrait plaider en faveur dune ressemblance des processus intérieurs.
Mes expériences recoupent entièrement celles que Ferenczi a exposées. Leffet fréquent du traumatisme sur la sexualité est de déclencher une modification régressive qui va dans le sens du narcissisme. Je remarque que nous parvenons à cette même conception sans avoir pris aucun contact à ce sujet ; mais le traumatisme nagit en ce sens que pour une partie des combattants. Ainsi, il nous est impossible de ne pas supposer une prédisposition individuelle quil nous est possible de préciser mieux quon ne le faisait jusque-là.
Quelques exemples introduiront à une vue plus claire du problème.
Un soldat en campagne dès le début de la guerre est blessé le 12 août 19914. Il quitte secrètement linfirmerie avant sa guérison complète et rejoint le front ou il est atteint bientôt dune deuxième, puis dune troisième blessure. De retour à nouveau, il est enseveli sous les décombres dus à une grenade et demeure sans conscience pendant deux jours. Après ce quatrième traumatisme, il présente bien les effets dus à la commotion, mais aucun tableau névrotique: il nest ni angoissé, ni déprimé, ni excité. Un autre soldat tombe dans un fossé au cours dun combat nocturne sans se blesser, mais il est bientôt affecté dune névrose de tremblement de la pire espèce et offre limage de la déchéance psychique. Comment expliquer de telles différences?
Lanamnèse de ces sujets ou mieux, une analyse approfondie nous permet de comprendre pourquoi lun reste intact au cours des incidents corporels et psychologiques les plus pénibles, alors que lautre réagit par une névrose gravissime à des excitations relativement minimes. Régulièrement, on découvre quil sagissait, dès avant, disons de sujets labiles pour employer un terme général, en particulier en ce qui concernait leur sexualité. Il sagissait soit dhommes inaptes à remplir leurs devoirs dans la vie pratique, soit de sujets susceptible dy parvenir mais en prenant peu dinitiatives, en montrant peu dénergie prospective. Leur activité sexuelle était diminuée été limités dans leur puissance sexuelle. Leur attitude à légard des femmes était plus ou moins troublée par une fixation partielle de la libido au stade narcissique du développement. Leur capacité fonctionnelle sociale et sexuelle dépendait de certaines concessions à leur narcissisme.
La guerre confronte de tels hommes avec des conditions tout à fait différentes et des exigences extraordinaires. Ils sont censés se sacrifier à tout moment et sans condition à la communauté. Cest là renoncer à tous les privilèges narcissiques. Le sujet sain parvient à une répression aussi entière de son narcissisme. De même quil aime sur le mode transférentiel, de même il est capable de se sacrifier pour la communauté. Il nen va pas de même des sujets prédisposés à la névrose.
Mais en campagne, il leur est demandé non seulement de subir des situations dangereuses cest-à-dire dêtre purement passifs mais autre chose qui a trop peu attiré lattention. je veux mentionner les agressions que le soldat doit être prêt à accomplir à tout instant. Il sagit dêtre disposé non seulement à mourir mais également à tuer.
Un autre facteur qui joue sur la sexualité labile des sujet prédisposés à la névrose, cest la communauté masculine presque exclusive. La sexualité des sujets normaux ne sen trouve pas atteinte; il en est autrement des hommes à traits narcissique plus marqués. Connaissant les relations entre le narcissisme et lhomosexualité, nous pouvons le comprendre.
Lattitude auparavant déjà instable vis-à-vis de la femme sen trouve ébranlée. Si cette labilité est marquée il nest même pas besoin du traumatisme de guerre pour déclencher la névrose. Ainsi, je pus observer un homme atteint dune crise convulsive sur le chemin de retour dune permission, qui à linfirmerie présentait une anxiété et une dépression graves. Cet homme était déjà connu pour ses façons douces, peu viriles, dans sa vie conjugales et pour sa tendance à être jaloux. Au cours de sa permission, il démissionna complètement sexuellement auprès de sa femme. Ses craintes dune infidélité de celle-ci saccrurent et peu après son départ il fit sa crise. Les sujets à pulsions hétérosexuelles aussi labiles ont besoin dun appui. Ils le trouvent surtout auprès de leur femme dont leur libido est totalement dépendante; dautres se défendent de leur insécurité sur le plan sexuel en essayant de se prouver leur puissance auprès de prostituées successives. En temps de guerre, leur équilibre instable nécessite le même appui; ils ne sont militairement utilisables que sous certaines conditions. Serrés dans le rang, ils peuvent se maintenir debout accotés à leurs camarades. Une situation modifiée, un événement négligeable pour une constitution plus robuste , les fait basculer et rend totalement passifs ces hommes déjà peu actifs auparavant. Leur passivité se manifeste dès lors dans le domaine des pulsions du moi comme dans celui des pulsions sexuelles. Leur narcissisme apparaît au grand jour. Leur capacité de transfert libidinal satrophie de même que la capacité de soffrir au profit de la communauté. Au contraire nous nous trouvons devant un malade nécessitant les soins et les égards dautrui et qui flotte narcissiquement dans une anxiété permanente pour sa vie et sa santé. Lindiscrétion des symptômes (tremblements convulsifs, crises) a aussi une valeur narcissique. Nombreux sont ceux qui sadonnent à leurs maux de façon tout à fait féminine passive. Par leurs symptômes, ils revient sans arrêt la situation déclenchante de la névrose et en appellent à la participation des autres.
Rappelons chez ces patients la peur de tuer a une signification analogue à celle de mourir. Pour une part, cest ce qui permet de comprendre les symptômes. Le cas dun homme qui connut de nouveau en campagne le même état névrotique que six ans auparavant est particulièrement instructif. A lépoque il avait été affecté dune trémulation convulsive du bras à la suite dun rêve ou il tuait quelquun; en engagement rappela le symptôme. Les crises motrices hystériques apparaissent non seulement à la suite de situations dangereuses de frayeur, etc., mais non moins fréquemment elles expriment un acte agressif non accompli. Ainsi elles suivent souvent un échange avec un supérieur; limpulsion violente trouve là son exutoire moteur.
Leffondrement, labattement total, lobsession de la mort dans certaines névroses de guerre sexpliquent également par un effet particulier du traumatisme. Ces sujets prédisposés nont pu se maintenir jusquau traumatisme que par lillusion narcissique de leur immortalité et de leur invulnérabilité. Cette croyance est brusquement entamées par les effets dune explosion, dune blessure ou dun autre événement de cette sorte. Lassurance narcissique cède au sentiment dimpuissance et la névrose se fait jour.
Le degré que peut atteindre la régression est démontré par certains cas de la littérature ou les patients déjà névrosé auparavant succomba à un tel état deffroi à la suite de lexplosion dune mine ; il se comportait comme un enfant effrayé. Pendant des semaines, il ne répondit que par les deux mots de " mine, pouf ", expression tirée du langage enfantin de sa deuxième année.
Mais envisageons un cas qui semble faire exception à la règle supposée depuis le début, celui dun homme auparavant en bonne santé, pleinement apte sur les plans professionnel et sexuel, victime dune névrose grave. Il souffrait dune astasie grave et dune grande irritabilité. Une explosion lavait propulsé, larrière-train contre le mur de la tranchée; il avait donc été traumatisé et déjà traité pour " hystérie traumatique " par plusieurs neurologues. Un examen minutieux mapporta la conviction quil sagissait dune affection de la moelle (vraisemblablement dune hématomyélie).
Lanamnèse mapprenait quà la suite du traumatisme, le patient ne retenait plus ni ses urines ni ses selles. Il demeura cependant à son poste en considérant ses troubles comme les conséquences de sa frayeur. Pendant la même période, il nota labsence de toute sensation génitale. Il chercha une explication bénigne, ne soupçonnant nullement quil sagissait dune impuissance organique. Au cours dune permission il dut constater que son insensibilité sexuelle était invincible. La névrose sensuivit non en tant queffet de lexplosion, mais en réaction à une impuissance traumatique organique. Dailleurs, cette névrose se distinguait des névroses traumatiques habituelles par une humeur euphorique, par moments véritablement maniaque.
Cette différence mérite dêtre retenue et expliquée. Dautres sujets atteints sur le plan organique ont un tel état dhumeur, qui ne peut que nous surprendre. Jai souvent été saisi par latmosphère de gaieté des infirmerie damputés. au début de la guerre, un événement singulier attira mon attention sur leuphorie des grands blessés. Jeus affaire en même temps à quatre soldats dont lil droit avait été gravement atteint par les éclats de la même grenade. Ils avaient déjà subi ensemble lénucléation bulbaire. Ils nétaient nullement déprimés et montraient un état de joie insouciante. Lorsque, toujours ensemble, ils obtinrent chacun leur il artificiel, il se produisit une scène étrange. Ils se mirent à sauter, à danser comme des enfants qui sadonnent à une ivresse de gaieté croissante. Il y a là indiscutablement une régression au narcissisme. Mais elle est de nature plus partielle. Ces patients refoulent leur sentiment de dévalorisation du fait de leur infirmité, en particulier aux yeux du sexe opposé. Lamour du dehors qui vient à leur manquer, ils le remplacent en saimant eux-mêmes. Lendroit blessé est doté dune signification de zone érogène qui ne lui revenait pas antérieurement.
Les données que jai rapportées montrent clairement que les névroses de guerre restent incompréhensibles si lon ne tient pas compte de la sexualité. Cette conception est confirmée par les troubles mentaux observés durant la guerre, troubles qui manifestent comme dordinaire plus bruyamment leur contenu latent que les névroses. Les troubles mentaux apparus en campagne ne sont que rarement délirants. Mais sil y a un délire, il a un contenu sexuel manifeste. Dans les cas que jobservai, il sagissait soit de délire de jalousie, soit de délire de persécution homosexuelle par des camarades, soit dun syndrome paranoïde éclatant lorsque, après un service prolongé, le soldat se révélait impuissant avec sa femme pendant sa permission. Une symbolisation transparente et dautres signes indiquaient la signification de la composante homosexuelle dans la constitution de ce délire. Un autre sujet avait lidée délirante dêtre devenu syphilitique du fait de ses camarades durant son sommeil. Lorigine du délire reposait là encore sur une homosexualité insuffisamment refoulée.
Je retiendrai dans ce contexte une autre observation curieuse. Cétait en 1915. Dans un service chirurgical un homme était traité pour une blessure du pénis. Lopération, faite par un chirurgien connu, réussit très bien. Deux ans plus tard, le même patient vint dans mon service psychiatrique. Cet homme auparavant sans problèmes présentait un état paranoïde. Ses réponses mapprirent que, depuis sa blessure, il souffrait dune insensibilité génitale totale. Ici encore, la psychose est en relation étroite avec la cessation de la virilité génitale.
Les causes habituellement invoquées expliquent aussi mal le désir dune rente que les symptômes névrotiques de certains blessés de guerre. Ce désir est en relation avec des modifications libidinales. Il peut sembler que le malade lutte pour le dédommagement dune rigidité du poignet, dun doigt perdu, de difficultés névrotiques. Nous ne considérons pas dhabitude que le névrosé perçoit intimement ses modifications libidinales. Il a le sentiment marqué dune perte énorme. Et il a raison dans la mesure ou il est effectivement touché dans ses capacités de transfert libidinal, cest-à-dire au fondement même du sentiment de soi. Avant la guerre un blessé par accident me raconta quil sétait entendu avec son assurance pour un certain dédommagement. Immédiatement la pensée le traversa que cette somme ne couvrirait pas, de loin, le dommage subi. A partir de là, la somme ne couvrirait pas, de loin, le dommage subi. A partir de là, la somme quil aurait dû, à son avis, exiger crût jusquau grotesque. La pension ne dédommage que de la limitation objectivement démontrée et non de ce qui compte le plus pour le patient; il ne peut être dédommagé pour son appauvrissement en amour objectal. Cest encore le narcissisme qui explique le comportement des malades. Là ou auparavant existait une capacité à se donner (dans tous les sens du mot), il ny a plus quune convoitise narcissique. La zone génitale a perdu sa primauté. Lérotisme anal est renforcé. Il est évident que la pension détat favorise le développement de ces traits de caractère; mais elle ne le peut que si le blessé avait déjà tendance à réagir narcissiquement à une blessure de son intégrité, venue du dehors.
Abordons la question de la thérapie et en particulier de la psychanalyse!
Au début de la guerre, on ne soccupait des névrosés que pour les envoyer, éventuellement, dans une maison de repos sans les traiter plus avant. La fréquence des affections névrotiques nécessita dautres mesures. La vieille méthode de l "Ueberrumpelung " fut exhumée. Ce fut la période du procédé actif dont le plus connu fut celui de Kaufmann. Ces méthodes pouvaient donner le change par la rapidité avec laquelle elles amélioraient de nombreux patients, mais elles nont pas tenu leurs promesses quant à la durée de leurs succès et se sont accompagnées de manifestations peu souhaitables. Cest pourquoi les autorités médicales militaires sintéressèrent vivement à adjoindre aux méthodes trop " actives " des actions effectives mais plus douces.
La psychanalyse peut-elle sinsérer dans la lacune existante? Théoriquement nous sommes en droit de le supposer car de toutes ces méthodes, la psychanalyse seule est causale. Mais nous avons également des expériences pratiques. Je me réfère à larticle de Simmel (à sa contribution ici même). Cest pourquoi je ne ferai que mentionner brièvement ma propre expérience thérapeutique. Pour nous autres psychanalystes, une attitude de prudence simposait puisque les congrès et la littérature davant-guerre nous avaient montré clairement le refus opposé à nos conceptions et à nos aspirations. Lorsquen 1916 jeus un service de névrosés et de malades mentaux, je mabstins de tout traitement par la force, de même que lhypnose et des autres moyens de suggestion. Je laissai les patients réagir à létat éveillé et cherchai par une sorte de psychanalyse simplifiée à faire comprendre aux patients lorigine et le contenu de leur souffrance. Jobtins chez eux le sentiments dêtre compris, une détente et une amélioration. Par la suite, le service prit le caractère dun poste dobservation exclusive. Cest pourquoi je ne fus pas en mesure de rassembler plus de quelques observations thérapeutiques isolées.
Lobjection consistant à considérer la psychanalyse comme une méthode trop lente dans ses effets nest pas valable à la lumière des observations précédentes. Il fut avéré récemment que les patients traités par Kaufmann rechutaient souvent lorsquils étaient soustraits à linfluence du médecin ou exposés aux dangers du front. Seule lexpérience permettra de savoir si la psychanalyse a un effet plus durable. Je voudrais enfin rapporter une donnée, instructive à cet égard, concernant le traitement dun névrosé en clientèle privée. Il me fut possible de réduire en quelques semaines une phobie grave des attaques aériennes chez un garçon de douze ans. La guérison se maintint une fois que le patient fut revenu dans sa partie; il sy trouvait à nouveau quotidiennement exposé au danger au danger des mêmes attaques et supportait cette situation comme un sujet normal. Ce résultat justifie peut-être dattendre de la psychanalyse de combler la lacune concernant la solidité des effets obtenus. Puisque la psychanalyse nous permet la conception la plus en profondeur de la structure des névroses de guerre, il est vraisemblable que cest aussi à elle quil appartiendra doccuper la première place en tant que thérapeutique des névroses de guerre.