I
Examen de létape prégénitale la plus précoce du développement de la libido
Dés la parution initiale en 1905 des Trois Essais sur la théorie sexuelle, Freud nous a donné de sa conception de la sexualité infantile un tableau densemble qui reste fondamental. Récemment ces considérations ont été complétées, comme en témoigne la troisième édition de cette publication.
Les progrès de lexpérience psychanalytique nous obligent à supposer certains stades de lévolution précoce de la libido infantiles. Freud les désigne comme organisations prégénitales de la libido car ils ne permettent pas de reconnaître une signification prédominante des organes génitaux.
Dans ce texte, je traiterai de létape la plus précoce du développement que nous ayons été amenés à supposer. Je mappuierai sur un matériel étendu dobservations, matériel datant exclusivement dun temps qui précéda lélaboration théorique des stades du développement en question. Aucune opinion préconçue dans le sens de la théorie des organisations prégénitales nest donc en cause dans la collecte du matériel. Il ne me semble pas superflu dinsister sur ce point, puisque aussi bien toute élaboration ultérieure de la théorie de la sexualité peut être accueillie avec les mêmes objections que celles qui se firent jour dès la première parution des Trois Essais sur la théorie sexuelle.
Cependant, je ne peux présenter mes observations et les conclusions qui en résultent sans donner un aperçu des fondements sur la base desquels létude des étapes prégénitales du développement a pu se constituer.
Pour étayer ses déductions à partir des phénomènes précoces de la vie sexuelle des enfants, Freud avait pu sen référer à une autorité médicale qui, bien avant lui, avait abouti à des conclusions nouvelles et audacieuses, mais convaincantes. Ce travail préliminaire si important avait été luvre de Lindner (1879) dans son étude sur le suçotement des enfants. Cet auteur navait pas méconnu le caractère libidinal du suçotement: il attira lattention sur le fait que bien quil fût distinct du besoin de nourriture, lenfant sy adonnait avec une intensité qui absorbait toute son attention. Lindner observa aussi une excitation concomitante qui samplifiait jusquà atteindre une sorte dorgasme et il valorisa lendormissement qui en résultait comme un effet de la satisfaction obtenue. Il insista enfin sur la tendance à la préhension qui se mêle à la succion et reconnut les transitions fluides du suçotement à la masturbation, cest-à-dire à une activité sexuelle indubitable.
Freud reprend les conceptions de Lindner. Il souligne les particularités de lactivité sexuelle infantile, que lexemple de lexpression pulsionnelle primitive de la succion montre avec netteté: dune part que la pulsion ne sadresse pas à un objet étranger, mais est auto-érotique; dautre part que la première manifestation sexuelle nest pas indépendante; quelle prend appui bien plutôt sur une fonction nécessaire à la conservation de la vie, la succion de nourriture, cest-à-dire quelle est la reproduction de lexcitation plaisante que lenfant avait appris à connaître en tétant la nourriture; enfin, que lobtention de plaisir est liée à une zone érogène, la muqueuse des lèvres. La satisfaction du besoin de nourriture et celle de la zone érogène sont indissociables quant à leurs origines. La muqueuse des lèvres doit posséder dailleurs un degré variable dérogénéité, différent dun enfant à lautre, puisque la tendance à sucer apparaît avec une intensité variable.
Freud attribue à la sortie de lintestin une double fonction semblable à celle de lorifice supérieure. Lorifice intestinal ne serait pas uniquement voué à lexcrétion, mais serait au service de la sexualité infantile en tant que zone érogène. Lenfant rechercherait les sensations liées à lexonération intestinale; la rétention du contenu intestinal permettrait de renforcer ces excitations du contenu intestinal permettrait de renforcer ces excitations. Il faudrait admettre une érogénéité variable dindividu à individu pour la zone anale comme pour les lèvres.
Le renforcement volontaire du plaisir lors de la défécation de même que lors de la succion serait léquivalent de la masturbation génitale, par stimulation dune zone érogène, qui apparaît également dès la petite enfance.
A côté des phénomènes auto-érotique de la petite enfance, Freud a décrit certaines composantes pulsionnelles déjà dirigées vers dautres personnes prises comme objet sexuel (plaisir de voir et de montrer, composante cruelle active et passive). Ces " pulsions partielles " non encore groupées en une organisation poursuivraient de façon autonome la recherche dune augmentation du plaisir. Ce nest que plus tardivement que les zones érogènes et les pulsions partielles se subordonnent à la primauté de la zone érogènes et les pulsions partielles se subordonnent à la primauté de la zone génitale; le développement atteindrait son issue normale lorsque la sexualité entre au service de la production.
Freud a récemment appelé stades " prégénitaux " les étapes du développement de la libido qui précèdent la primauté de la zone génitale. Il sagit des stades préliminaires de la sexualité plus tardive " normale "; la libido de lenfant les parcourt en règle générale sans que lentourage saperçoive des modifications en cours. Pour Freud ces transformations relativement imperceptible sont " actives et accessibles à lobservation grossière " dans les cas pathologiques.
La psychanalyse des névrosés a révélé lexistence de deux organisations prégénitales. Lorganisation orale est la plus précoce. Freud considère quelle pourrait sappeler aussi organisation cannibalique. Comme nous lavons vu, lactivité sexuelle nest pas encore à ce stade séparée de la prise des aliments. " le même objet satisfait lune et lautre activité, le but sexuel cest lincorporation de lobjet. " Freud joint une remarque importante pour la compréhension du suçotement: " le suçotement peut être considéré comme le vestige dune phase fictive de lorganisation dont la pathologie impose la reconnaissance, et ou lactivité sexuelle, détachée de lalimentation, abandonne lobjet étranger pour une partie du corps propre. "
Un autre aspect de lorganisation fut déduit de la psychanalyse de la névrose obsessionnelle. Freud en parle : " La deuxième phase prégénitale est celle de lorganisation sadique-anale.
Le contraste qui marque la vie sexuelle saffirme ici. Il ne peut pas encore être considéré comme lopposition entre masculin et féminin, mais entre activité et passivité. La part active, cest la tendance à la domination par la musculature corporelle. La muqueuse intestinale érogène est avant tout lorgane sexuel passif. Les objets correspondant à ces deux aspirations existent mais ne coïncident pas. Par ailleurs, dautres pulsions partielles prennent la forme dactivités auto-érotiques. A cette phase, la polarité sexuelle et lobjet étranger sont reconnaissables. Par contre, leur organisation et la subordination et la subordination à la fonction de reproduction ne sont pas acquises. "
Ce qui précède ma permis desquisser létat actuel de la théorie de la sexualité pour autant quelle nous intéresse ici. Alors que les observations de la littérature psychanalytique concernant lélaboration de lorganisation sadique-anale ont suscité un intérêt particulier je pense aux communications si importantes de Jones létape " orale " précoce na pas encore fait lobjet dun examen approfondi.
Comme le constate Freud. La supposition de ce stade nous est imposée par la pathologie. Cest dire quil sagit de forme du développement qui restent peu accessibles à lobservation directe de lenfant. A cet âge tendre, lenfant ne peut apporter aucun éclaircissement sur sa vie pulsionnelle. Dans des conditions normales, ce développement des premières années se déroule si calmement quaucune manifestation nette ne signale à lobservateur les modifications en cours. Plus tard, lorsque le refoulement a gagné en puissance, lindividu, conformément à la nature des choses, est incapable de nous informer sur ces événement précoces.
Il est vrai que lérotisme normal nous montre clairement que la bouche na pas renoncé à sa signification de zone érogène que pour la conscience. Cette signification persévère dans linconscient et se signale à la conscience par formations substitutives que nous connaissons comme symptômes névrotiques. Nous devons à la psychanalyse de savoir que ces manifestations ont la valeur d "infantilismes "; ils sexpliquent par la persistance de pulsions infantiles dans linconscient, ou bien ils sont lexpression dun retour tardif à des stades dépassés du développement de la libido.
Freud mentionna dès 1905 et précisément en invoquant les manifestations en relation avec la zone buccale le fait que ces " infantilismes " refoulés sont devenus méconnaissables du fait de transformations multiples, quils peuvent être inversés en leur contraire. Les névrosés dont la bouche fut le siège dune érogénéité particulière, se signalant par un suçotement prolongé pendant des années, sont atteints de vomissements nerveux à un âge plus tardif.
Si toutes ces données nous autorisent à postuler un stade " orale " précoce de la libido, elles ne nous fournissent pas un tableau défini une vue immédiate- de cet état archaïque dont la vie pulsionnelle de ladulte normal est si éloignée. Cest pourquoi je voudrais souligner les manifestations de nature psychopathique, relativement inconnues ou bien qui nont pas été prises en considération. Ces manifestations prouvent quil peut exister chez ladulte un arrêt véritable et indéniable à la vie pulsionnelle du nourrisson et que la libido de ces sujets offre un tableau qui correspond jusque dans les détails au stade oral ou cannibalique postulé par Freud. Je rapporterai les manifestations grossières dun tel cas dans la mesure ou elles nous intéressent ici. Elles éclaireront une série de manifestations psychopathiques qui nont pas été jusqualors lobjet dun examen particulier. Enfin il faudra procéder à lexamen dune question soulevée par des publications concernant la psychogenèse de la névrose obsessionnelle. Les investigations de Freud et Jones montrèrent que la défense contre les pulsions sadiques anales donne lieu aux manifestations obsessionnelles. On est tenté de prévoir la formation de symptômes précis, typiques en cas de défense contre une rechute menaçante à lorganisation orale. Certains résultats de la psychanalyse semblent justifier cette prévision. Sur la base des acquisitions concernant lorganisation prégénitale précoce, jentreprendrai de fournir une double contribution à la théorie psychanalytique: en ce qui concerne le problème de la constitution des états de dépression psychique, et le problème du "" choix de la névrose "
II
Le matériel que je vais présenter est tiré de lanalyse dun cas de démence précoce (schzophénie de Bleuler). Le patient noffrait cependant pas le tableau bien connu dune psychose délirante et hallucinatoire, etc., mais la variante de cette maladie que lon désigne du non de démence précoce " simple ". Bleuler a depuis peu mis à part, comme appartenant à la " schizophrenia simplex ", les malades de ce groupes dépourvus des symptômes grossiers mentionnés ci-dessus. Ils présentent, par contre, des troubles associatifs, des modifications de la vie affective et pulsionnelle comme il sen trouve dans les cas typiques de laffection à côté des idées délirantes, etc. lactivité associative de ces patients fonctionne de façon suffisamment ordonnée pour permettre une psychanalyse comme avec un psycho-névrotique. De fait, le travail est même facilité chez ces patients par labsence de certaines inhibions. Une part importante de ce que les névrosés protègent de la prise de conscience et donc nexpriment pas, du fait dun refoulement intense, est toute proche de la conscience chez ces patients et sera, à loccasion, exprimée sans résistance.
Mon patient était issu dune famille ou il y avait eu des cas de démence précoce catatonique. Ses dons intellectuels lui avaient permis de faire une école supérieure. Mais hors de la contrainte permis de faire une école supérieure. Mais, hors de la contrainte scolaire, il ne progressa pas dans ses études universitaires; par contre, certaines particularités qui attiraient lattention dès lécole saccentuèrent. lorsquil entra en traitement, son comportement rappelait, à bien des égards, celui dun enfant niais. Ni la branche quil étudiait ni les événements du monde extérieur ne parvenaient à lintéresser. il samusait de vétilles et de détails mais son attention concernait avant tout sa propre personne de façon très narcissique. Une idée subite, un jeu de mots pouvaient le préoccuper intensément. Son corps le captivait plus nest habituel. Ses sensations génitales et anales revêtaient la plus grande importance. Il sadonnait dailleurs à la masturbation tant anale que génitale. A la puberté, il se divertissait avec des jeux scatologiques, plus tard, il se préoccupa beaucoup de ses excréments; il avait envie de se repaître de son propre sperme. La bouche, zone érogène, occupait une place privilégiée. Comme fréquemment dans de tels cas, le caractère sexuel de certaines manifestations, quun observateur objectif naurait peut-être pas valorisé, était conscient pour lui. Le patient dirigea mon attention sur la signification érogène de la bouche, lorsquun jour il me parla de " pollutions buccales " comme sil sagissait là de quelque chose dévident et de connu. Questionné, il décrivit ce qui se produisait fréquemment chez lui. Séveillant la nuit dun rêve excitant, il remarquait que la salive lui coulait de la bouche. Laissant libre cours à se associations, le patient en arriva à minformer en abondance des autres aspects de la signification érogène de la bouche; je communiquerai ici les faits les plus probants.
De ce quil me dit, il ressortait que, petit garçon, il ne parvint pas à renoncer au plaisir de boire du lait. Il rapporte que, comme écolier, son envie de lait nétait jamais rassasiée, que cette tendance était encore actuelle, mais quen un sens elle sétait modifiée.
Jusquà quinze ans, il navait pas bu le lait dans un récipient, mais disposait dune méthode spéciale pour le sucer. Il buvait en enroulant la langue derrière les dents de la mâchoire supérieure contre le palais et suçait. Le lait ne devait être ni froid ni chaud, mais de la température du corps. Ainsi il avait un sentiment particulièrement agréable. Spontanément, il ajouta: " Cest comme de téter le sein; je suçote ma propre langue comme un mamelon. " A quinze ans, il avait abandonné cette façon de sucer et avait entrepris dabsorber également des boissons froides.
Cependant, le désir de lait nétait pas dépassé pour autant; sa détermination sexuelle apparut souvent par la suite et le patient en parlait comme dune chose évidente. Il séveillait fréquemment avec un besoin sexuel intense; alors il buvait le lait tout prêt dans sa chambre à coucher. Souvent il lui arriva de se lever et de chercher du lait à la cuisine. Lorsquil nen trouvait pas, il mettait un point final à son excitation en se masturbant: autrement, il se satisfaisait en buvant. Il éprouvait lui-même le désir de téter du lait comme son aspiration la plus profonde et la plus originelle. La masturbation génitale, malgré la puissance qu elle exerçait sur lui, lui apparaissait comme surajoutée.
Les faits que jai mentionnés concernant ce cas parlent deux-mêmes. La signification sexuelle de la succion du lait, le rôle de zone érogène de la bouche ne font aucun doute. Le comportement nocturne décrit par le patient est visiblement une prolongation de celui que les enfants à prédisposition névrotique présentent au cours des deux premières années. De tels enfants shabituent difficilement à un sommeil nocturne ininterrompu. Ils séveillent une ou plusieurs fois et manifestent par leurs cris, ou les autres expressions dont ils sont capables, quils désirent le sein ou le biberon. La tétée apporte alors rapidement un état de satisfaction et de calme; dautres fois, lenfant pourra se procurer une satisfaction substitutive en excitant la bouche ou une zone érogène la zone génitale, par exemple par lintroduction dun doigt donnant lieu à une excitation masturbatoire adéquate.
Le comportement de notre patient coïncide parfaitement avec celui du nourrisson. Puisquen tant quadulte il éprouve comme la plus intense la satisfaction qui revêt un caractère dincorporation, il montre clairement que sa libido a subi une forte fixation au stade prégénital oral ou cannibalique le plus précoce. La succion sert à la fois de méthode dalimentation et de plaisir sexuel; la signification première est réduite en faveur de la seconde. Rappelons à cet égard les " pollutions buccales ". dhabitude, nous considérons la salivation comme un signe dappétit alimentaire. Chez ce patient pourtant, la zone buccale était à tel point au service de la sexualité quelle accompagnait lapparition onirique du besoin sexuel. Ainsi, la libido montrait sa tendance à emprunter la voie de la zone érogène de prédilection de la petite enfance.
Il est intéressant de voir ce quil en fut du développement ultérieur de la libido du patient au cours de la psychanalyse.
Ses associations glissaient sans effort de la tétée de lait à des modes dalimentation plus tardifs dans lhistoire du développement. Le patient apporta une réminiscence complétée daperçus nouveaux. Petit garçon, lidée daimer quelquun équivalait à labsorption dune bonne chose. Depuis son enfance, il avait des " représentations cannibaliques ". il fut possible de les reconduire jusquà la quatrième année. A cette époque, il fut possible de confirmer la justesse de la précision chronologique. Il eut une nurse quil aimait beaucoup. Elle fut le centre des fantasmes cannibaliques. Bien plus tard encore, le patient souhaitait lentamer et lavaler " avec peau, cheveux et vêtements ". la psychanalyse parvint à aller encore au-delà.
Une association mapprit que le goût de la viande lui rappelait celui du lait; que tous deux étaient " gras et sucrés ". De même que pour le lait, il pouvait éprouver un brusque désir de viande. Que cétait comme sil cherchait à remplacer la chair humaine. De là la voie associative menait au fantasme de mordre le sein féminin. Larticulation de la chair et du lait révélée ici. Jajouterai que, alors quil était nourrisson, notre patient avait mené une vie riche en événements marquants. Diverses circonstances avaient nécessité des changements de nourrice pour préserver un allaitement prolongé. Ces événements devaient tirer à conséquence chez un tel enfant. Ils devaient faciliter la fixation à une période précoce du développement de la libido, cest à- dire la régression ultérieure.
Pour terminer, ajoutons que le patient éprouvait une grande jouissance à salimenter! Ses tendances à se suralimenter en témoignent. Cet appétit nétait pas éprouvé comme ayant le même caractère sexuel; il apparaissait aussi comme surajouté. Mais cette manifestation montre la tendance du patient à stimuler ses zones érogènes. Lorsque sa libido trouvait de nouvelles sources de satisfaction, les précédentes ne se réduisaient pas pour autant. Cette particularité caractérise aussi lévolution ultérieure de la vie pulsionnelle du patient. Elle permet de saisir que sa libido nacquit jamais une tendance univoque. Tant quil ne parvint à aucune position affective normale vis-à-vis dautres personnes, ni à aucun choix objectal, les différentes zones érogènes conservèrent leur ancienne signification. Parmi elles, cependant, cétait la zone buccale dont lexcitation fut éprouvée avec le plus de plaisir et dont il parle avec le plus de chaleur.
Les particularités du cas peuvent se résumer de la façon suivante:
- La signification de la zone orale prime sur les autres zones érogènes. Le plaisir de téter prévaut. La succion du lait donne lieu à un état de satisfaction.
- La fonction sexuelle et la fonction nutritive sont intriquées dans lacte de succion.
- Vis-à-vis de lobjet qui a attiré les fantasmes de désir, il existe un désir dincorporation (qualifié par le patient lui-même de mouvement cannibalique).
Ce sont les indices que Freud fut amené à considérer comme correspondant au stade le plus précoce du développement de la libido. Cet accord parfait ne surprend pas celui qui a reconnu, grâce à sa pratique analytique, à quel point les théories de Freud sont issues de lobservation immédiate, et à quel point elles sont loin dêtre des spéculations éthérées.
Un adulte dont la libido correspond à la description que nous venons de fournir séloigne de façon considérable de la norme. Le caractère grossier des manifestations dun tel cas nous permet daborder des phénomènes apparentés, que nous pouvons rencontrer chez dautres personnes, sous une forme moins marquée ou plus dissimulée.
III
Les variations chronologiques du sevrage sont considérables. Si elles sexpliquent, pour une part, par des raisons extérieures, il n en reste pas moins que, pour une autre part, elles ne sexpliquent que par les différences individuelles des enfants. Cest ainsi que le passage de la nourriture sucée à la nourriture bue apparaît plus ou moins tard.
Les raisons extérieures sont dordre ethnologique, social et familial. Chez divers peuples pauvres, les enfants ne sont sevrés quà quatre ou cinq ans. Dans une population donnée, le sevrage est chronologiquement variable selon la région. Dans les classes populaires, il nest pas rare de voir un enfant de quelques années obtenir de temps en temps le sein lorsquun enfant plus jeune est en période dallaitement. certaines mères névrotiques diffèrent le sevrage de leurs enfants, car lallaitement leur procure des jouissances corporelles. Il sagit plus particulièrement de femmes frigides génitalement chez lesquelles la poitrine a acquis une signification excessive comme zone érogène.
Mais nous retiendrons plus particulièrement ici le cas ou lenfant aborde le sevrage avec des difficultés qui lui sont propres. Ces résistances peuvent apparaître lorsque lenfant doit passer du sein de la mère ou de la nourrice au biberon. On observe alors des comportements très différents. Certains enfants sy accoutument en quelques jours. Dautres, qui trouvaient difficilement lénergie de téter le sein, préfèrent bientôt le biberon car la nourrice sen écoule facilement. Enfin certains enfants se dérobent à ce changement avec entêtement. Cela se précise encore davantage lorsquon pense les faire renoncer complètement à lalimentation sucée. Souvent les enfants à prédisposition névrotique réagissent à lessai de sevrage par une prise de nourriture si réduite quils obligent les mères à leur céder. De telles difficultés peuvent marquer certains cas jusquà lâge scolaire. Je pense à une enfant de neuf ans quil fut impossible de décider à prendre son petit déjeuner à la table familiale. Pour lui éviter daller à lécole à jeun, la mère lui apportait au lit, tous les matins, un biberon de lait chaud. Les autres repas étaient pris en famille par la petite récalcitrante. Gött rapporte le cas dun garçon quil fallut sevrer à lâge de treize ans. Tout cela nous évoque lobservation que jai rapportée plus en détail.
Un comportement de ce genre ne peut sexpliquer que par le maintien tenace du plaisir de la zone érogène des lèvres que la succion procure à lenfant. lexpérience nous enseigne que les personnes qui conservent ce plaisir infantile ont une inhibition grave du développement de leur sexualité. Dans une certaine mesure les pulsions alimentaires et sexuelles demeurent intriquées. Leur libido ne trouve pas normalement la voie de ce qui vit, de lobjet humain, mais cherche en premier lieu sa satisfaction à loccasion de labsorption daliments par succion. La place que ce plaisir peut tenir tardivement sobserve chez les personnes qui, adultes, éprouvent lenvie de sucer le sein de la femme. Ce mode dactivité sexuelle les excite plus que lacte normal. Lun de mes patients mexpliqua le conflit émotionnel ou le mettait ce genre dactivité amoureuse. Il craignait à la fois lapparition du lait et éprouvait de la contrariété et de la déception quil ny en eût pas. Dans ce cas lintérêt sexuel pris à téter est nettement prédominant ; lautre signification ne subsiste que sous la forme dune attente curieuse de larrivée du lait.
La tendance de lenfant sevré à sucer en léchant (" suçotement ") des matières sucrées est bien connue. Un désir compulsionnel de sucrerie nest pas rare chez les névrosés masculins dont la libido est fortement refoulée. Ils trouvent un plaisir tout particulier à ce suçotement prolongé. Deux cas nets me permirent de constater que cétait lauto-érotisme infantile qui fondait cette jouissance, qui écartait les mouvements actifs de la libido et apportait un tel bien être aux patients. Je mentionnerai la prédilection de lun de ces patients pour les sucreries sucées au lit, après quoi il sendormait satisfait. Ici on reconnaît clairement combien ce comportement relève de celui du nourrisson. Lactivité amoureuse normale était totalement refoulée. Lautre patient présentait des traits infantiles multiples. Sa libido naboutissait à aucune activité virile: il utilisait dautant plus toutes les sources auto-érotiques de plaisir. Le matin, se rendant à ses activités, il avait coutume dexécuter un jeu caractéristique. Il faisait semblant dêtre encore un tout petit garçon et disait en prenant congé de sa femme: " le petit garçon va à lécole maintenant. " en chemin, il sachetait des sucreries et prenait plaisir à les ingérer paisiblement. Le patient parlait de ces enfantillages avec un ton chaleureux alors que la génitalité au sens de virilité nétait investie que dun intérêt réduit. Au cours de la psychanalyse, de nombreux indices permirent dinférer avec certitude que lintérêt qui sattache à la fonction sexuelle normale les activités auto-érotiques. Le fait que laccentuation libidinale concerne le léchage de sucreries permet de reconnaître précisément labsence de séparation des fonctions nutritive et sexuelle.
Si ce cas, brièvement esquissé, montre la fixation à la jouissance infantile de téter, un autre exemple pourra démontrer la régression ultérieure à cette source de plaisir.
Une jeune fille névrotique, masturbatrice depuis de longues années, est " éclairée " par une lecture sur la faute et le dommage que cela constitue. Prise de peur, elle se déprime. Elle supprime la masturbation. Au cours de cette période dabstinence et de dépression, elle est souvent saisie dune violente envie de sucreries. Elle les achète et les consomme dans le plus grand secret avec une impression de plaisir et de satisfaction dont lintensité létonne. cette patiente, qui a de tous temps éprouvé le plus vif dégoût de la relation avec lhomme, par cet interdit sévère de se masturber, a écarté sa sexualité génitale. Nous comprenons alors que sa libido emprunte une voie régressive et sempare de la zone buccale. Ajoutons que la psychanalyse a découvert bien des raisons de croire à lexistence de désirs refoulés concernant la succion du sexe masculin. Depuis quil nous apparaît que labsorption par succion buccale des substances avait pour certains la valeur dun acte sexuel, dautres manifestations fréquentes chez les névrosés sen trouvent éclairées.
IV
Bien des névrosés souffrent de fringales anormales. Ce symptôme apparaît souvent chez la femme et tout neurologue connaît ces patientes assaillies en plein rue par la faim et réduites au transport préventif daliments. la faim qui les ronge les éveille la nuit, et elles placent des provisions auprès de leur lit. Cette faim névrotique est sans rapport avec la vacuité gastrique, son apparition à intervalles irréguliers et par crises à cortège symptomatique pénible nappartient pas au besoin normal de nourriture. Mentionnons en particulier les sentiments dangoisse.
Les patients accusent eux-mêmes leurs " accès de faim de loup ".
Ils perçoivent la différence avec la faim normale, mais ils ont cependant tendance à confondre les deux. Ils opposent la résistance la plus véhémente lorsque la psychanalyse révèle le rapport entre la fringale et la libido refoulée. Certains indices, cependant, trahissent la voie empruntée; ainsi la fréquence des accès de faim chez les femmes frigides. Lun de mes patients qui présentait un remarquable symptôme de faim névrotique mavisa que sa faim concernait jusquà ses bourses.
Certains mouvements libidinaux, que la conscience nadmet pas, se dérobent particulièrement bien derrière la sensation de faim comme derrière un masque. Il est possible de savouer à soi et aux autres une faim, même démesurée. Personne, y compris le patient même, ne soupçonne dou le symptôme névrotique tire sa puissance. Cette faim peut devenir telle que toute lexistence du malade doit être adaptée et subordonnée au besoin alimentaire. Cette domination que la faim névrotique exerce sur les malades permet dappréhender, a posteriori, la violence des pulsions refoulées qui trouvent là leur expression. A titre dexemple, je rapporterai quelques faits de ma pratique qui peuvent paraître monstrueux.
Une patiente très atteinte avait une fringale dès qu elle séloignait quelque peu de son appartement. Elle ne quittait jamais sa maison sans provisions. Celles-ci épuisées, elle recherchait une pâtisserie ou un autre lieu pour calmer sa faim. Mais cest de quelle était assaillie le plus violemment. Au cours des années, elle arriva à prendre deux ou trois grands repas chaque nuit. Bien quelle ne se contentât pas de son dîner et mangeât abondamment avant le coucher, une faim dévorante la tirait régulièrement du sommeil. La conséquence fut, bien entendu, une prise de poids considérable. De nuit, la patiente absorbait surtout des légumes pour éviter de grossir. Pendant le traitement analytique, elle habitait dans une pension.
Elle y avait amoncelé quantités de conserves. Tous les soirs, elle préparait les repas à prendre de nuit. Couchée vers dix heures, elle se réveillait par exemple à une, trois et cinq heures. Chaque fois, elle absorbait un bon repas. Très tôt, dès six - sept heures, elle se précipitait dans la cuisine pour quérir son petit déjeuner. Le comportement de la patiente rappelait vivement celui des petits enfants " gâtés " qui séveillent et ne se calment que lorsque leur mère leur donne à boire. De plus, elle était enfant unique. Le comportement de tels patients avides de nourriture et tourmentés sils ne sont satisfaits rappelle de façon surprenante celui des morphinomanes et de certains buveurs. En ce qui concerne ces états, la psychanalyse a pu montrer que le poison enivrant procure au malade une satisfaction substitutive des activités libidinales qui lui échappent. La boulimie compulsionnelle de certains névrosés a la même valeur.
Le dernier cas que jai rapporté diffère des précédents en ce que la patiente ne désirait pas du lait ou dautres aliments à sucer, mais une alimentation solide répétée. Lensemble de son comportement ne séclaire que si nous reconnaissons le plaisir conscient ou inconscient que la nourriture lui procurait. Bien quelle ne pût jamais bénéficier dun sommeil ininterrompu, elle opposa la plus extrême résistance à lanalyse de ses fringales et au sevrage des repas nocturnes. Ce nest pas seulement la prise daliments qui était importante, lachat des provisions, la préparation des repas lui procuraient un plaisir préliminaire.
V
Les névrosés dont la sexualité est réduite au point dêtre liée à la succion ou à lalimentation ne semblent pas, selon mon expérience, avoir une tendance à sucer leur pouce. Par contre, les névrosés adultes demeurés francs suceurs de pouce ne présentent pas une accentuation libidinale de lalimentation. fréquemment ils ont un dégoût de la nourriture, du lait et de la viande, des nausées et une tendance à vomir.
Il peut paraître étrange mais je le crois véridique de considérer ces suceurs de pouce comme relevant dun évolué du développement de la libido par rapport au groupe des névrosés qui nous ont retenus jusqualors. Leur libido sest autonomisée par rapport au besoin alimentaire dans la mesure ou elle nest plus liée à la succion des aliments. Bien entendu, la zone buccale a conservé son rôle primordial et ils demeurent loin dun transfert libidinal aux objets. Au contraire, ils offrent dans la vie réelle les signes dun refus net de la sexualité. La bouche joue un grand rôle dans leurs représentations fantasmatiques (fellatio, cunnilingus) accompagnées fréquemment mais non toujours du sentiment négatif du dégoût et de la répulsion.
Lopiniâtreté avec laquelle ces névrosés maintiennent pratiquement la stimulation auto-érotique de la muqueuse des lèvres et au minimum dans leur activité fantasmatique lutilisation érotique de la bouche séclaire, si nous considérons le comportement du petit enfant. Il suffit de nous rappeler lintensité avec laquelle dès les premiers jours lenfant sadonne au plaisir du suçotement . son empressement à porter les mains à la bouche, sa façon de happer ses propres doigts, son abandon, enfin sa succion rythmée et leffet calmant de cette conduite nous montrent lintensité de ces pulsions précoces. Cette emprise se révèle aussi dans le fait que certains adultes lui sont encore soumis.
Mais ces névrosés présentent dautres ressemblances avec le nourrisson. Mon expérience mapprend que les névrosés nayant pas dépassé le suçotement sadonnent de façon marquée à lexcitation auto-érotique dautres zones, en particulier de leur sexe. Chez lenfant, aussi, nous trouvons à côté du suçotement la tendance à se saisir dune partie du corps et à la tirailler rythmiquement. Il est habituel que lautre main cherche la région génitale pour lexciter par des mouvements du même genre.
Le suçotement du pouce des adultes, pour insolite quil nous paraisse, sexplique mieux encore si nous rappelons que la bouche de ladulte normal na pas perdu le rôle de zone érogène. Le baiser nous apparaît comme lexpression normale de la libido. Bien entendu, ici, la zone érogène est au service de lamour objectal. De plus, le baiser napparaît pas comme but sexuel, il ne représente quun acte préparatoire. Mais, ici, encore, les frontières sont floues. Certains formes de baisers peuvent réaliser le but essentiel de laspiration sexuelle. Il ne faut pas sous-estimer la fréquence des cas ou les lèvres assument la fonction génitale.
Je voudrais à nouveau donner des précisions issues de deux de mes cas de psychanalyse: elles montrent clairement le destin de la propension infantile à sucer et se complètent à bien des égards.
Un homme dâge moyen souffrait dune névrose dévolution chronique linsomnie constituait son symptôme le plus gênant. Lessai de retrouver les causes psychosexuelles de ce trouble nous permit dapprendre les faits suivants sur le destin de sa libido, ou, ce qui revient au même, sur le développement de sa névrose.
Le patient eut une tendance marquée à sucer son pouce dès la plus tendre enfance. Plus grand, devant la persistance de cette habitude, tous les moyens de la chambre denfants furent utilisés et lenfant cessa effectivement de sucer son doigt enduit dun liquide amer. Mais le résultat nétait quapparent. En réalité, le petit utilisait un coin de son oreiller ou de sa couverture pour sy endormir en suçant ou en mâchant. Ses éducateurs durent intervenir à lencontre de cette nouvelle habitude, mais leffet fut une résignation préludant à un plaisir de substitution. Bientôt, on décela les traces de ses dents sur le montant de bois du lit. Il avait pris lhabitude de ronger le bois.
Au cours de la prépuberté, ce besoin dexcitations plaisantes de la bouche avant lendormissement se renforça et devint la condition du sommeil. Parmi les somnifères auto-érotiques, la masturbation joua son rôle pendant des années. Après la puberté, vers la vingtième année, un combat serré se joua ou de vieux interdits de lenfance rentrèrent en vigueur. A plusieurs reprises le patient réussit à se déshabituer de la masturbation mais ce succès lui coûtait de longues périodes dinsomnie. aussi lui prescrivit-on des somnifères: il sy accoutuma bientôt au point quils devinrent lenjeu dune nouvelle lutte qui se renouvela par la suite alternant avec la lutte contre la masturbation. Enfin, en traitement avec moi, et se sentant un peu amélioré, il renonça deux soirs de suite au somnifère. Le jour suivant, il se présenta de mauvaise humeur. Alors quil était allongé comme dhabitude et rapportait le déroulement de la nuit précédente, je remarquerai quil suçait son pouce au lieu de me parler. Sa résistance neût pu se manifester plus clairement. Cette résistance qui dans le transfert sadressait au médecin après avoir concerné les parents et les éducateurs disait à peu prés: " si vous minterdisez de mâcher mon draps, de me masturber, de prendre des somnifères, je retourne à mes satisfaction les plus anciennes. Vous voyez bien que vous narriverez à rien avec moi! " le fait quil suçait son pouce, en présence du médecin, est le signe évident dune opposition précise.
Si cette observation permet de reconnaître avec une rare précision les relations du suçotement du pouce et de la sexualité, le fragment suivant dune autre psychanalyse montrera les manifestations compliquées qui sont issues du plaisir infantile de sucer.
Parmi les névrosés il en existe chez lesquels le goût à sucer fut marqué de tous et dautres, assez nombreux, qui à lâge adulte ont tendance à se servir de la bouche de façon perverse. Ils luttent contre de telles actions et finissent par présenter des symptômes nerveux qui se déroulent dans le domaine buccal. Le patient dont je parlerai maintenant appartient à ce groupe.
Ce patient de dix-sept ans, qui me fut envoyé par son médecin de famille, se montra très taciturne et fermé à la première consultation. Alors que je nobtins de lui que de courtes réponses, je remarquerai les mouvements de sa bouche. Tantôt il se mordait la lèvre supérieure ou inférieure, tantôt il les léchait avec sa langue. Souvent il aspirait ses joues, puis il serrait les mâchoires jusquà rendre visible le relief des masséters. Par intervalles, le patient ouvrait largement la bouche, puis la refermait; dautres fois, on pouvait le voir se sucer les dents ou les gencives.
Lorsque le traitement parvint à lever, de temps à autre, linhibition verbale, il révéla quantité dévénements liés à la cavité buccale ayant un caractère plaisant. Une tendance invincible à sucer apparut plus spécialement. Quil fût seul ou en compagnie, occupé ou non, il exécutait en permanence des mouvements de succion.
Une anomalie de la position des dents lui avait valu un appareil vers lâge de treize ans. La pression de cet appareil était douloureuse; mais le patient tut ses difficultés et réagit à lexcitation par une succion de la portion douloureuse de la mâchoire. Il utilisait la langue pour caresser et chatouiller son palais, ce quil éprouvait voluptueusement. Le malade nimaginait pas la nature sexuelle de cette façon de faire. Il paraît justifié, dans un tel cas, de parler de masturbation orale.
Certains symptômes étaient étroitement liés à lérogénéité de la cavité buccale. Indiscutablement, le caractère forcé de sa façon douvrir la bouche toute grande avait cette origine. Car dès que le patient se trouvait avec un homme, il avait le fantasme obsédant de prendre son pénis dans la bouche. Tandis quil sabandonnait en frissonnant à ce fantasme, essayant à demi de sen défendre, il avait ce mouvement saccadé dont le sens ne pouvait laisser aucun doute.
Cest pour nous un fait dobservation courante quun orange trop mis à contribution comme zone érogène ne parvient plus suffisamment à remplir ses autres fonctions. Dans le cas rapporté ici, la bouche se dérobait aux fonctions sans caractère sexuel. En compagnie dautres personnes il était quasi impossible à ce patient de parler ou de manger. Ainsi, il ne pouvait pas, par exemple, converser avec ses collègue dans leur salle commune. Il lui était impossible de consommer en cours de matinée un casse-croûte comme certains le faisaient. Il repartait avec son pain, le midi, sans en avoir pris une bouchée et le jetait dans la rue. Cela pour échapper aux questions qui auraient pu lui être posées à la maison. A cet égard, leffet du traitement fut remarquable. A peine sa position homosexuelle obsessionnelle et angoissée eut-elle cédé et accordé une place à lintérêt pour le sexe féminin, il devint capable de manger et de parler avec ses collègues.
Ces deux cas montrent lemprise du plaisir de sucer à lâge adulte et son influence sur le comportement densemble de lindividu. a côté dune minorité de cas schématiques, il existe bien des personnes qui paient un certain tribut à leur zone buccale sans en arriver à des symptômes névrotiques graves. La discordance entre leur auto-érotisme et leurs intérêts est comblée par des formations de compromis. De tels sujets sont, par exemple, capables et actifs dans leur profession. Ils parviennent à sublimer valablement une partie de leur libido, mais leur auto-érotisme leur dicte des conditions dont dépend laccomplissement de leurs performances. Je traitai un névrosé qui ne pouvait se livrer à un travail intellectuel quaprès sêtre masturbé. Certaines personnes, de même, ne peuvent réfléchir intensément quen mettant un doigt dans la bouche, ou en mâchonnant leurs ongles ou un porte-plume. Dautres se mordent ou se lèchent les lèvres lorsquils sont préoccupés. Leur auto-érotisme ne tolère le travail que sil reçoit une satisfaction en partage. Il en est ainsi lorsque fumer devient une condition pour travailler comme chez bien des hommes, mais les circonstances sont plus complexes dans ce cas.
Il est vraisemblablement impossible de scinder la tendance, lhabitude normale, de lobsession pathologique. Du point de vue pratique, on peut sen tenir à un critère: la façon dont lindividu supporte une privation de lexcitant habituel. La réaction à labsence dune source de plaisir à laquelle il est fixé de façon morbide a un caractère pathologique. Elle sexprime par la formation de symptômes névrotiques.
VI
Indubitablement, la satisfaction des besoins sexuels exerce une influence sur légalité dhumeur de lhomme normal. Mais la bonne santé permet de supporter le manque épisodique, dans certaines limites. Par voie de sublimation, certaines satisfactions substitutives sont acquises. On peut en dire de même dun grand nombre de névrosés. Dautres, cependant, sont intolérants à lextrême à toute réduction du plaisir habituel et cela dautant plus que leur vie pulsionnelle sest moins éloignée du niveau de la petite enfance. Ils ressemblent beaucoup aux enfants gâtés. Leur libido exige sans arrêt les satisfactions habituelles. Ainsi deviennent ils totalement dépendants et réagissent avec le plus vif déplaisir lorsquils doivent renoncer. Ce déplaisir vire au malaise, à la mauvaise humeur.
Cette origine de la dysphorie névrotique nest peut-être pas assez soulignée dhabitude.
La satisfaction auto-érotique a une double signification pour le névrosé: elle sert à prévenir lindisposition et écarter celle qui est déjà installée.
Observation en premier lieu tous ces névrosés qui, dès le matin, ont recours au moyen habituel qui les préserve de se sentir mal; il sagit de gens qui se séparent difficilement du sommeil. Chaque journée, chaque retour à la vie vigile est teinté de déplaisir. Celui-ci durerait et troublerait toute leur journée, sils ne sadonnaient à la satisfaction habituelle à titre prophylactique. A cet égard, les excitations de la zone buccale que nous avons envisagées ont une grande signification. Ce comportement des névrosés ne peut mieux sexpliquer quen revenant à un exemple déjà cité. Je rappelle la petite de neuf ans qui ne pouvait se résoudre à quitter son lit avant davoir reçu son biberon de lait.
Je moccuperai plus attentivement des névrosés qui chassent leur état de malaise par une excitation orale plaisante. Cest à dessein que je ne choisirai pas lalcool ou leffet narcotique vient compliquer le tableau.
Considérons le cas dune jeune patiente cyclothyme que jobservai. le contact avec dautres personnes lui paraissait extraordinairement difficile. Elle se retirait plutôt et sadonnait entièrement à ses tendances auto-érotiques. Lorsquelle était déprimée, elle recourait à différents moyens; en particulier elle sachetait quelque chose à manger et tandis quelle salimentait sa belle humeur lui revenir. Une autre méthode agissant sur son humeur la caractérise: elle se promenait des heures durant en tramway et tirait un vif plaisir du mouvement. Se sentait-elle déprimée, elle passait une grande partie de la journée en tramway et en consommation des victuailles quelle portait avec elle.
Les racines infantiles de ces manifestations me furent enseignées par lanalyse dun jeune homme que je traitai pour des troubles névrotiques de lhumeur. très fixé à sa mère, il ne parvint pas, même plusieurs années après la puberté, à transférer sa libido sur dautres personnes féminines. Pendant un temps, son travail professionnel lui fut une satisfaction substitutive jusquau moment ou des circonstances particulières suscitèrent un conflit intérieur dont, évidemment, il ne prit pas conscience. La fixation à la mère et la tendance à sen détacher entrèrent en lutte, le travail cessa de satisfaire le patient. Une période de mauvaise humeur fut la proche conséquence ou le surprit un événement bizarre. Un jour, il se coucha las de la vie, sans appétit et désireux de dormir. Sa mère lui apporta une tasse de lait. Lorsquil porta la tasse à sa bouche et que ses lèvres touchèrent le liquide, il eut, selon expression, " une sensation faite de chaleur, de douceur et de sucré "; elle le déconcerta et en même temps lui apparut comme une vieille connaissance, simultanément elle exerça sur lui un effet calmant inexplicable. Lanalyse apporta bientôt la solution de cette énigme. Le patient avait été allaité par sa mère pendant toute sa première année et avait tété avec appétit selon le témoignage des parents questionnés par la suite. Au cours des années suivantes, il avait souvent saisi le sein de sa mère et en parlait avec des expressions tendres appartenant à la langue enfantine. Lorsque sa tentative de détachement échoua et quil se sentit indisposé, il se tourna inconsciemment vers la source de plaisir la plus ancienne de sa vie. Le lait que lui tendit sa mère éveilla les traces mnésiques plaisantes les plus anciennes et parvint ainsi à calmer provisoirement son humeur.
Ainsi séclaire un phénomène bien connu du neurologue. Les névrosés déprimés ou irrités sont souvent soulagés pour un temps seulement bien entendu par la prise dun médicament alors même que celui-ci na pas daction suggestive de lordonnance médicale. Mais lexpérience répétée montre que le névrosé peut absorber un petit quelque chose non ordonné médicalement et obtenir un effet calmant. On méconnaît ici un facteur important. Pour tout homme, il y a eu un temps ou labsorption de liquide délivrait de toute irritation. Leffet de " suggestion " de la fiole nest pas seulement le fait du médecin traitant, mais aussi de sa propriété de combler la bouche du patient par quelque chose qui éveille les souvenirs de jouissance les plus anciens.
La tendance de certains à se faire prescrire une diète après lautre en se rapprochant le plus possible dun possible dun régime liquide sexplique pour une part de la même façon. Rappelons ces patients qui adorent se laisser cajoler par une infirmière.
Mais noublions pas le refus alimentaire, si fréquent chez nos patients. Il apparaît sous bien des formes, souvent camouflées, dans le cadre des maladies névrotiques. Je ne rappellerai que le manque dappétit, le dégoût devant la nourriture, la nausée et le vomissement ; il ny a rien à ajouter à ce que nous avons dit précédemment de lorigine de ces symptômes.
Dans les dysphories, la tendance au refus alimentaire est souvent consciente et ouvertement exprimée. Elle est particulièrement marquée dans les cas que nous rangeons parmi les psychoses. Cela justifie que nous attendions de la psychanalyse de ces cas un éclaircissement des causes profondes du refus alimentaire.
VII
Deux symptômes prennent rang parmi les manifestations les plus importantes et les plus importantes et les plus marquantes des manifestations dépressives. Ils ont rapport à la prise de nourriture. Ce sont: le refus alimentaire et la peur de mourir de faim.
Il y a plusieurs années, lors de mon premier essai pour démêler la structure des troubles mentaux dépressifs par le truchement de la psychanalyse, je naccordai pas à ces symptômes lattention quils me paraissent mériter maintenant. Je pense pouvoir fournir une contribution nouvelle à la psychogenèse des états dépressifs, mais je suis conscient de rester loin dune solution globale et définitive du problème.
A observer un déprimé mélancolique, on a rapidement limpression que le malade nie la vie. Il est alors facile de considérer le refus de nourriture comme lexpression dune tendance suicidaire. Cette explication ne peut en soi infirmée. Le psychanalyste ne peut pourtant pas sen contenter car elle est incomplète et partielle. La question se pose: pourquoi ce patient décidé à mourir a-t-il choisi le chemin long et incertain de linanition? de plus, lexpérience analytique préserve daccepter trop facilement une conception qui fait remonter un phénomène psychopathologique à des causes conscientes et logiques.
De même la constitution du second symptôme mentionné la peur de mourir de faim ne sexplique pas facilement. Cette peur se retrouve avec une fréquence particulière dans les états dépressifs de la sénescence. Une conception psychologique simple invoquerait le fait que lhomme qui vieillit est soucieux de son existence à venir. Comme la sénescence comporte un penchant accru aux troubles nerveux et psychiques, le souci en question trouverait son expression selon la disposition de lindividu ou dans une peur morbide ou dans une idée dépressive délirante.
Une telle façon de voir natteint pas lessence de cet état. Elle sen tient strictement à lénoncé de la représentation pathologique à son contenu manifeste. Elle natteint ni les forces en jeu dans la psychose ni la signification profonde des symptômes.
La psychanalyse suit à la trace le contenu latent de la représentation morbide. Dans un article antérieur déjà cité, jai pu montrer que les déprimés sont en deuil de leur capacité perdue à vivre. Linvolution, pendant laquelle les états dépressifs sont les plus fréquents, comporte une dévalorisation de lérotisme génital. Chez les femmes, le sentiment de ne plus être lobjet des vux masculins est particulièrement significatif. Mais la psychanalyse des états dépressifs survenant chez des sujets plus jeunes montre une association similaire. Le malade se défend de la perception consciente de cette modification intérieure. Simultanément, la libido subit une transformation régressive que nous devons considérer comme fondamentale.
Lapprofondissement de la structure des psychoses dépressives ma conduit à supposer que chez ces malades la libido régressait au stade le plus primitif qui nous soit connu, à ce stade que nous avons appris à nommer oral ou cannibalique.
Les traces de cette transformation rétrograde de la libido apparaissent également lorsque linvolution se déroule normalement. Chez les névrosés les indices de ce processus sont indubitables. Mais il sagit en général dune régression moins poussées, selon un cours tranquille et progressif. Les manifestations de ce genre sont si connues du psychanalyste que quelques indications suffiront.
Lâge de linvolution est, pour bien des gens, marqué par une attention plus grande portée à la nourriture. Avec la diminution de la fonction sexuelle (au sens droit), les aliments, leur choix, leur composition sont lobjet dun intérêt accru. Laspect régressif de ces intérêt est dénoncé par la préférence infantile fréquente pour les choses sucrées. Il est remarquable que la fonction intestinale est également lobjet dun intérêt accru. Plus la zone génitale est hors de cause, plus lindividu revient au plaisir de la bouche et de lanus. il nest pas rare de voir augmenter avec lâge la tendance à prendre pour sujet de conversation les intérêts oraux et anaux.
Comme je lai dit, ces manifestations sont fréquentes chez les névrosés. Les représentations concernant labsorption de nourriture prennent un caractère hypocondriaque.
Dans les états dépressifs mélancoliques, la libido semble régresser jusquau stade le plus précoce du développement. Cela veut dire quau niveau inconscient, le mélancolique éprouve vis-à-vis de son objet sexuel un désir dincorporation. inconsciemment, il existe une tendance à avaler lobjet, à le détruire.
Dans un travail antérieur, déjà cité, javais montré certaines concordances remarquables entre la structure de la mélancolie et celle de la névrose obsessionnelle. Javais notamment insisté sur lambivalence des sentiments et la prédominance originelle du sadisme dans la vie affective des patients. Je me vois actuellement contraint dinsister sur une différence qui me semble essentielle. La conception dune libido plutôt hostile vis-à-vis de lobjet du désir et qui tend à lanéantir subsiste bien entendu. Mais, contrairement aux convoitises sadiques de lobsédé, la voie du désir inconscient du mélancolique semble vers la destruction par dévoration de lobjet damour.
Une part des auto-accusations des mélancoliques trahit de telles pulsions pour une oreille avertie et ce bien quelle restent totalement inconscientes pour le patient. Ces reproches ont bien des caractère typiques. Tel malade se déclare être tout bonnement le plus grand criminel de tous les temps, il se veut à lorigine de tous les malheurs, de tous les péchés. Pour qui connaît le mode dexpression des névrosés et des psychotiques le sens profond de ces autoaccusations hyperboliques est facilement compréhensible. Le malade se défend de prendre conscience de représentations précises qui seraient particulièrement effroyables et intolérables. je crois justifié de supposer quil sagit des pulsions cannibaliques.
Dans certains cas, cest une évidence. Ainsi E. kraepelin, dans son psychiatrie, ein Lehrbuch, note parmi dautre exemples: " le malade a précipité le mode entier dans le malheur, mangé ses propres enfants absorbé la source de la grâce. " mais presque toujours, ces accusations subissent une déformation.
Il est une forme didée délirante dépressive ou le fantasme du désir cannibalique sexprime avec précision. Jadis, cette idée délirante était très répandue mais, même maintenant, elle na pas encore disparu. Cest lidée dêtre métamorphosé en un animal sauvage qui dévore les hommes. Cette auto-accusation était répandue dans la vieille psychiatrie quune certaine forme de " possession " était désignée sous le nom de lycanthropie. Cétait le délire de transformation en loup-garou.
Mais, plus fréquemment, les auto-accusations des malades subissent une déformation curieuse. Tandis que le patient désavoue consciemment la qualité de lacte souhaité, il saccuse dune quantité de méfaits quil lui est impossible de commettre.
Si nous admettons que les désirs les plus profondément refoulés du mélancolique sont de nature cannibalique, que ces " péchés " en fin de compte remontent à une nourriture défendue, abhorrée, nous comprenons alors la fréquence du refus alimentaire. Le patient se conduit comme si seule une abstention alimentaire complète pouvait le préserver dexercer ses pulsions refoulées. En même temps, il sapplique la seule sanction correspondant aux impulsions cannibaliques inconscientes: la mort par inanition.
Ainsi, la peur des malades de mourir de faim se comprend aisément. La pulsion à " incorporer ", à dévorer lobjet désiré, se heurte à des résistances internes puissantes. Comme dautres pulsions, le désir cannibalique se transforme en peur névrotique lorsque sa réalisation se heurte à des résistances démesurées. Il est menacé à jamais du destin de linsatisfaction; jamais la zone buccale ne devra connaître cette satiété que désire linconscient. la peur de mourir connaître cette satiété que désire linconscient. la peur de mourir dinanition en découle.
Je ne peux pas quitter le thème des troubles mélancoliques sans insister sur le fait que je nai cherché à expliquer que les désirs inclus dans certains idées délirantes dépressives et les pulsions inconscientes sous-tendant certaines particularités du comportement, mais non les causes de la dépression mélancolique en général. Je navais pas lintention de résoudre un aussi vaste problème au cours de cette investigation.
VIII
Les pulsions cannibaliques inconscientes qui me semblent fonder certains symptômes précis des troubles mentaux dépressifs existent aussi chez ladulte normal. Elles apparaissent occasionnellement dans ses rêves.
Un homme que je connais me fit part du rêve suivant. Il vit devant lui un daliments que sa femme lui avait préparé. La masse contenue dans ce plat avait lair dun légume sur lequel se trouvaient comme si il avaient été cuits ensemble les jambes dun enfant. Au cours du rêve, ces jambes rappelèrent au rêveur celles de son petit garçon. Il séveilla épouvanté et se rendit compte quil avait été sur le point de dévorer en rêve les membres de son propre enfant.
Lhorreur que cet homme ressentait à la seule pensée dune telle action, est semblable à celle que nous inspirent les habitudes des peuplades cannibales. Aujourdhui encore, chez certains peuples, il arrive quun chef tue ou fasse tuer son fils rebelle et le consomme.
Dans les légendes des peuples civilisés, nous rencontrons le dieu qui dévore ses propre enfants. Ce nest pas ici le lieu de préciser des particularités ethnologiques et mythologiques. Je me réfère au riche matériel que Rank a élaboré dans son uvre sur le thème de linceste, particulièrement le chapitre consacré au thème du morcellement.
Les données diverses ici rassemblées nous obligent à accorder toute sa valeur à lhypothèse de Freud dune étape cannibalique du développement de la libido. Cette phase de la vie pulsionnelle individuelle correspond bien au cannibalisme conservé jusquà aujourdhui chez certains peuples, mais qui fut également une étape chez les " peuples civilisés " sur le long chemin de leur développement. Et de même que certaines productions psychiques des sujets sains et malades rappellent ce stade précoce de leur enfance, de même les mythes et les contes populaires conservent les traces du passé le plus lointain.