Langoisse locomotrice et son aspect constitutionnel
Pour celui qui a étudié la psychogenèse de langoisse locomotrice à laide de la méthode de Freud, certains facteurs fréquemment rencontrés à lorigine de la maladie ont pris la valeur déléments caractéristiques. Il est banal que chez les névrosés qui sont obligés de se faire accompagner en permanence par des personnes déterminées, la fixation incestueuse de la libido se manifeste de façon très pressante. Pur linconscient de ces patients, toute tentative de séloigner de lobjet damour a le sens dune tentative de détachement de la libido. Un fait aussi connu pour le psychanalyste, cest que tous ces patients ont beau souffrir de leur angoisse, ils peuvent grâce à elle dominer leur entourage. Langoisse devant la vie, symboliquement représentée par la rue, et surtout langoisse devant les tentations qui assaillent le malade dès quil quitte lasile protecteur de la maison paternelle déterminent également de façon typique les " topophobies ". Citons encore langoisse de la mort qui pourrait surprendre le patient loin des siens.
Connaissant tous ces déterminants et on pourrait en allonger la liste nous comprendrons mieux lagoraphobie, sans pour autant posséder la solution complète du problème. la question qui reste ouverte est celle de la difficulté au déplacement lui-même que langoisse apporte à un nombre assez important de névrosés.
La fixation de la libido du patient à certaines personnes de son entourage immédiat nest pas en elle-même dune force décisive. Sinon, nous devrions nous attendre à ce quun nombre de névrosés bien plus élevé que ce nest le cas soit atteint dagoraphobie. les autres facteurs psycho-sexuels mentionnés jouent aussi leur rôle dans la genèse dautres affections névrotiques sans engendrer dangoisse locomotrice.
Force nous sera dadmettre, dans la construction sexuelle des névrosés qu en souffrent, un trait préexistant, qui naffecte pas également tous les névrosés, et qui, lors de lentrée en jeu des autres facteurs psycho-sexuels signalés, permet lapparition dagoraphobie et daffections semblables.
La psychanalyse dune agoraphobie sévère ma conduit à une conception, que je vais tenter détayer ici.
Le patient en question, qui est atteint de ce mal depuis lâge de la puberté, cest-à-dire depuis de longues années, ne peut saventurer dans la rue quen compagnie de sa mère, ou de quelques rares autres personnes qui lui sont très proches. Alors que je ne mattendais nullement à de tels éclaircissements, il me fit remarquer que pour lui la marche représentait par elle-même une activité très agréable, pourvu quune compagnie opportune lui permît déviter langoisse.
Il avait limpression de danser lorsquil marchait dans la rue. Comme on le vit par la suite, pour cet homme dune abstinence sexuelle complète la danse représentait un grand plaisir, et ses rêves de pollution étaient souvent des rêves de danse; enfin, il avait donné dans un poème une allégorie de la prostitution sous les traits dune femme dansant avec le premier homme venu.
Il nest pas nécessaire de pousser plus loin lanalyse de la signification érotique de la danse ou ses possibilités en figuration mimée de buts érotiques. Dans ce cas brièvement esquissé, il ne sagit cependant pas du fait banal dun plaisir à la danse, mais de ce que les mouvements de la marche et de la danse offrent au patient le substitut dune satisfaction sexuelle, qui lui est au demeurant interdite en raison dinhibitions névrotiques.
On voit souvent chez les névrosés laction de la marche saccompagner dune excitation sexuelle, et plus spécialement dune excitation génitale. Je dois à mon collègue le Dr Eitingon la communication dun cas particulièrement intéressant, qui semble mériter le terme de " compulsion à la marche ". accomplissait des marches qui lexcitaient jusquà lorgasme.
Le " négatif " de cette perversion étrange au sens ou Freud entend ce terme dans les Trois Essais sur la théorie sexuelle me semble être la névrose que nous connaissons le nom dagoraphobie. une série de cas parmi mes observations pourra confirmer cette conception.
Une patiente qui suit avec moi un traitement psychanalytique est prise, dès quelle séloigne du domicile de ses parents, dune violente excitation faisant aussitôt place à une angoisse qui la paralyse. Cette patiente éprouve aussi un vif plaisir aux mouvements corporels. Autrefois, cétait surtout la marche qui était accompagnée de plaisir. Fait caractéristique, cest lorsque cette malade se trouve chez elle, dans sa chambre, cest-à-dire sans partenaire, quelle a grand plaisir à danser. Danse-t-elle au contraire avec un homme dans un bal, aussitôt elle est prise dune excitation qui se manifeste par de très violentes palpitations, et se transforme en une angoisse associée à limpression dune sorte de paralysie. Sa maladie lui ôte en fait toute possibilité de danser avec un inconnu. Mais ce nest pas la seule interdiction qui la frappe: elle ne peut pas plus marcher aux côtés de qui bon lui semble, car elle retomberait sous lempire de son angoisse. En compagnie de ses proches, il lui est possible deffectuer un trajet, de se déplacer, non sans éprouver un certains degré dangoisse, atténué il est vrai. Seule la compagnie de son père lui permet dêtre délivrée de toute angoisse dans la rue. Ainsi débarrassée de son anxiété, elle pourra prendre plaisir à la marche qui pour son inconscient est un équivalent du plaisir sexuel ( stricto sensu). Elle jouit dune marche en commun avec son père, ce qui représente donc un accomplissement symbolique du désir incestueux, un substitut de lunion véritable. La fixation à son père lui interdit de circuler en compagnie dautres personnes. Toute infraction à cette loi dictée par la névrose aurait le sens dune infidélité à son père.
Signalons que dans les langues les plus diverses, lacte sexuel est désigné par une expression qui signifie la marche en commun de deux personnes (par exemple le coïre latin).
A ce que je crois, cette signification de la marche accomplie ensemble sera elle aussi banale pour les psychanalystes qui ont eu loccasion dexaminer un cas dangoisse locomotrice. Mais je ne me limite pas à signaler le sens symbolique de la marche: jinsiste sur le plaisir tiré de la marche comme telle.
Mappuyant sur les expériences que je viens de retracer brièvement, comme sur dautres du même genre, jen viens à penser quil existerait dès lorigine chez les névrosés atteints dangoisse locomotrice un plaisir constitutionnel excessivement marqué à lactivité motrice; léchec du refoulement de cette tendance sest traduit ultérieurement par des inhibitions névrotiques de la motilité corporelle.
Sadger a particulièrement souligné le sens du plaisir pris aux mouvements. Il indique l "érotisme musculaire " comme une source spéciale de plaisir sexuel, et le rapproche de ce quil appelle l " érotisme cutané " et l " érotisme des muqueuses ". Sadger apporte des témoignages intéressants du plaisir aux mouvements du corps. Je pourrais appuyer ses observations de bien dautres cas analogues, mais je me limiterai ici aux données nécessaires à la compréhension de lagoraphobie.
Chez les névrosés en question, le plaisir à lactivité motrice nest pas totalement refoulé. Les exemples rapidement cités lont montré: les malades éprouveront ce plaisir dans certaines conditions (dictées précisément par la maladie). Depuis que mon attention a été attirée sur la portée de ce facteur constitutionnel, jai passé en revue mes cas dagoraphobie déjà assez nombreux, et été surpris de son importance. Javais déjà assez nombreux, et été surpris de son importance. Javais déjà décelé, dans mes analyses, des faits en ce sens, sans reconnaître leur caractère typique. Dès lors je notai la répétition très régulière de certaines expressions de plaisir aux mouvements; je voudrais ajouter quelques mots à leur propos: il sagit tantôt de manifestations de plaisir aux mouvements, doté spontanément par les malades dune note sexuelle, tantôt dimpulsions agréables aux mouvements, apparemment sans caractère sexuel. Ces phénomènes semblent pouvoir éclairer les symptômes névrotiques que jai cherché à faire dériver dun plaisir à laction motrice qui resterait étranger à la conscience.
Une valeur toute spéciale me paraît sattacher à des observations souvent entendues: ces patients vouent un intérêt particulier au rythme du mouvement. A moins dun obstacle extérieur, leurs mouvements adoptent un rythme donné, qui leur plaît tout spécialement. Lorsquil ne se croient pas observés, les voilà traversant la pièce sur ce rythme, sifflant une mélodie à lavenant.
Bien des patients qui souffrent dangoisse locomotrice trouvent un plaisir extrême à une marche à grand pas, énergique ou rapide. Plus dun névrosé ressent un plaisir à descendre rapidement une montagne; il est alors pris dun désir de miction, accompagné daffects sexuels. Au contraire, une de mes patientes, qui comme adulte devait être atteinte dagoraphobie, souffrait dans son enfance de langoisse des chemins descendants qui ne sexpliquait nullement par la seule crainte de faire une chute dans le vide. A plusieurs reprises, jai noté, chez des névrotiques, langoisse datteindre une allure de marche trop rapide. Il sagit ici du refoulement dimpulsions agréables, qui pourraient les " emporter ". il est typique que le langage établisse ici une comparaison avec labsence de frein dun cheval au galop.
Le plaisir aux mouvements du corps ne se limite naturellement pas chez ces patients aux extrémités inférieures, même si, comme nous lavons dit, la marche est particulièrement plaisante pour eux. Ainsi, jai observé chez un jeune homme souffrant dagoraphobie la tendance à serrer continuellement les poings, à contracter la musculature des bras et surtout à crisper les mâchoires, ce qui entraînait une extrême contraction des muscles masticateurs. Une patiente se sentait obligée de serrer les poings, de faire des inspirations forcées, ou dexécuter de violents mouvements de la partie supérieure du corps. Elle était elle aussi atteinte dagoraphobie. il semble que ce groupe de névrosés éprouve souvent une sensation de raideur générale, ou de rigidité du corps.
A côté de ces signes somatiques, jai constaté très régulièrement chez ces mêmes malades un état psychique que je rattacherais volontiers aux mêmes sources. On est frappé dentendre les deux séries de phénomènes: ils parlent de tension du corps aussi bien que dun état de " tension " psychique.
Le patient qui souffre dangoisse locomotrice se trouve du moins pour les formes sévères dans un état presque permanent de tension psychique. Dès son réveil, le voilà dans lattente anxieuse dêtre obligé deffectuer un trajet au cours de la journée. Et plus le moment de la sortie approche, plus la tension augmente; elle se maintient pendant le parcours. A peine le patient est-il rentré chez lui, quil sangoisse déjà à la perspective de ce que le lendemain apportera.
Bien des sujets décriront cet état en des termes familiers à tout neurologue. Ils parlent de " peur de la peur ".jai été frappé de tout temps par lemphase que ces malades donnent à leur expression, comme sils formulaient quelque chose de particulièrement profond, et livraient au médecin la clé de leur état. Ils ont parfaitement raison. A première vue, les termes " peur de la peur " apparaissent comme une banalité. Mais il néchappe pas à lobservation psychanalytique que cette tension précédant langoisse proprement dite est à tous égards lhomologue du plaisir préliminaire, qui précède la satisfaction terminale.
Bien des névrosés du type qui nous occupe ici avouent que la vie leur serait inconcevable sans cet état dattente anxieuse permanente. Or, en se familiarisant avec le type de sexualité de ces malades, on décèle chez eux un penchant excessif à sattarder au plaisir préliminaire. Cest précisément parmi ceux qui souffrent dagoraphobie quon trouve de nombreux sujets qui en raison de leurs inhibitions névrotiques renoncent totalement au plaisir sexuel normal. Leur auto-érotisme est très prononcé, ce qui explique quils revoient indéfiniment le plaisir terminal. Je citerai une forme de plaisir préliminaire prolongé: les " états de rêve ", auxquels jai consacré autrefois une étude approfondie. Un bon nombre des patients qui ont fait lobjet de ce travail souffrait dagoraphobie! ces états de rêve montrent avec toute la clarté possible la transformation de tendances érotiques en angoisse et autres symptômes névrotiques.
La psychanalyse des " topophobies " nous autorise à juger que nous avons affaire ici à des patients redoutant latteinte de juger que nous avons affaire ici à des patients redoutant latteinte de leurs buts libidinaux. Langoisse les empêche de se détacher deux-mêmes et des objets damour de leur enfance; elle leur barre la voie qui les mènerait à des objets extérieurs. Tout ce qui les éloigne du cercle de ceux à qui ils se sont fixés leur est interdit. Ces patients nont pas le droit de prendre du plaisir aux mouvements, sinon en compagnie desdites personnes. Sils passent outre aux défenses dictées par leur névrose, en sortant sans lescorte qui leur a été prescrite, le plaisir à la motricité se convertit en une angoisse de la motricité. Il est impossible à ces malades de mettre leur plaisir des mouvements au service de lamour objectal, à la manière du sujet normal chez qui les pulsions partielles, indépendantes à lorigine, viennent se subordonner à une tendance centrale.
Nous avons pu ramener langoisse des déplacements autonomes à un facteur inscrit dans la construction sexuelle du sujet, et jusquici insuffisamment pris en considération; la question de lorigine de cette " interdiction " trouve tout naturellement sa solution. La suppression de langoisse grâce à la présence du père ou de la mère suffit à faire reconnaître que cest de la fixation incestueuse que découlent les inhibitions de la motricité. Il va sans dire que toutes mes psychanalyses de topophobies ont pleinement confirmé mes vues en ce sens.
Ces considérations exigent un complément sur un point. Pour faciliter lintelligence du sujet, je nai parlé plus haut que du plaisir aux mouvements actifs et de la conversion de ce plaisir en angoisse. Mais dans la règle, ces mêmes patients sangoissent devant les déplacements, pour peu que ceux-ci les éloignent de certaines personnes. Mon expérience mamène à penser que ces sujets tiraient autrefois une satisfaction particulière des voyages. Il suffit de se pencher sur les rêves de ces patients pour remarquer la fréquence du thème du déplacement en voiture, et plus spécialement en avion aujourdhui. Un certain nombre de névrosés éprouve un plaisir physique tout particulier aux voyages. Je relèverai le goût très caractéristique dun de mes malades pour les longs trajets de chemin de fer; même pour les plus longs parcours, il se tenait éveillé le plus longtemps possible, pour ne rien perdre du plaisir du voyage. Sa raison essentielle de voyager était le plaisir du déplacement. Notons encore que, chez bien des individus, un trajet prolongé en chemin de fer entraîne toujours une pollution dans la nuit suivante.
Les indications spontanées dune patiente mont récemment confirmé que chez les névrosés en question, il se produit un refoulement de ce plaisir passif aux mouvements. Au début, elle naccomplissait le parcours de son domicile à chez moi quen rassemblant toutes ses forces. Sous laction de la psychanalyse, on assista dabord à une diminution dintensité de langoisse. un jour la patiente arriva dhumeur visiblement joyeuse, et mannonce quà sa surprise elle avait trouvé plaisir au trajet. Langoisse avait donc été remplacée par un plaisir extrême au déplacement!
Il y a quelques années, jai obtenu une complète et très belle guérison dans un cas de sévère agoraphobie. La patiente ne pouvait auparavant quitter sa maison quau prix des pires angoisses; mais une fois guérie elle ne trouva pas seulement un plaisir très vif à circuler en chemin de fer, elle se fit inscrire pour un voyage en ballon. Le plaisir de la motricité ne lui était plus proscrit par des interdits névrotiques.
Je crois que cette expérience, qui nous montre langoisse du déplacement se transformer en un plaisir lié aux mêmes activités, vient à lappui de note conception. La possibilité de rattacher langoisse aux mouvements à un plaisir originel intense pris aux déplacements sajoute à dautres résultats de la psychanalyse. Je me bornerai à lexemple de langoisse du contact, que nous avons appris à ramener à des aspirations originellement plaisantes.
Depuis longtemps, nous nous penchons sur le problème ardu des rapports entre les formes cliniques névrotiques et les déterminants individuels. Il semble que le choix soit donné entre plusieurs formes de maladie, mais que lindividu, obéissant à des impulsions inconnues, opte pour une voie déterminée.
Les études les plus récentes (je songe ici aux communications de Freud sur la genèse de la névrose obsessionnelle et à la contribution de Jones sur le même sujet) nous ont fait un pas de plus dans le problème du " choix de la névrose ". Il me semble que lopinion proposée ici dune psychogenèse de langoisse locomotrice peut apporter une modeste contribution à la solution du problème du choix de la névrose.