Giovanni Segantini. Essai Psychanalytique
La première édition de ce travail a suscité, à coté de jugements approbateurs, bien des critiques. les treize ans qui se sont écoulés depuis lors ont enrichi mon expérience psychologique, mais sans me donner de motif de rétracter les considérations émises dans la première édition . Aussi est-ce pour moi une satisfaction que de pouvoir, après si longtemps, maintenir tout ce qui avait été dit. Par ailleurs, je suis heureux de saisir loccasion qui soffre à moi dintroduire dans l "essai " de 1911 certaines expériences psychanalytiques plus récentes et de les faire servir à une compréhension plus large de lartiste . Ces dernières années, je me suis tout spécialement consacré à létude des états de dépression ; je crois donc pouvoir serrer de plus prés le problème posé par les tendances mélancoliques de Segantini. Ce que je pense pouvoir formuler à ce sujet figure en appendice
Préface à la première édition
Nous possédons , sur la vie et lart de Segantini, une série de brèves esquisses, et un important travail de biographie et de critique dart , du à la plume de Franz Servaes . Ce travail est inclus dans louvrage édité par le gouvernement autrichien à la mémoire de Segantini, et a également paru dans une édition populaire
Sevaes brosse de la personnalité de Segantini, de lartiste et de lhomme , un portrait qui est excellent à tous égards. Aussi notre étude ne prétend-elle pas surpasser les descriptions de cet auteur. Elle situe le problème sur un autre plan : il ne sagit pas décrire une fois de plus le génie de Segantini, mais den apporter une explication psychologique.
Les recherches psychanalytiques de S. Freud et son école jettent une lumière nouvelle sur les phénomènes généraux ou individuels de la vie psychique. Partant de lexploration de linconscient, elles ont également fourni des éclaircissements appréciables sur les lois de la création artistique. Un des récents travaux de S. Freud, intitulé Un souvenir denfance de léonard de Vinci , pour nen mentionner que cet aspect , a ouvert lui aussi des aperçus de valeur sur la personnalité artistique du maître. Par contre , une étude densemble de la vie et des particularités psychologiques dun créateur dans les arts plastiques na pas encore été tentée sous langle psychanalytique dans lintention de déceler dans lélaboration artistique laction de forces instinctuelles inconscientes.
La personnalité puissante et indépendante de Giovanni Segantini émerge dentre les artistes contemporains. Son évolution , sa vie intérieure comme sa vie extérieure , sa vocation dartiste, ses uvres enfin sont marquées au coin dune originalité telle quelles placent la psychologie individuelle devant toute une série de problèmes nom résolus. Le but de notre travail sera détudier ceux-ci à la lumière de la psychanalyse.
On pourra sétonner que ce soit un médecin qui tente danalyser la vie mentale dun artiste selon cette nouvelle méthode. La raison en est lessor pris par linvestigation psychanalytique. Elle sest développée grâce à un procédé dont le but était initialement létude des racines inconscientes détats mentaux pathologiques (états nerveux ou " névroses "). La psychanalyse eut tôt fait de franchir les étroites frontières de ce champ dapplication pour se révéler méthode de recherche féconde dans les domaines les plus divers de la vie mentale ; cependant le cercle de ses adeptes , pour les motifs historiques que nous venons dévoquer, nen est pas moins resté formé essentiellement de médecins . En effet , comparé à dautres observateurs, le médecin qui sest familiarisé avec lanalyse de linconscient chez le névrosé est certainement privilégié. Car il a affaire chez lartiste à un certain nombre de particularités psychologiques qui lui sont bien connue par les névrosés ; il sagit de traits qui touchent à la vie fantasmatique consciente ou inconsciente.
Il existe une différence évidente entre mon propos et lapplication médicale de la psychanalyse. Celui qui met cette méthode en uvre sallie à son patient en vue dun travail commun. Il gagne des aperçus toujours pénétrants de linconscient du malade et attend de pouvoir combler les éventuelles lacunes du matériel à laide des associations didées du patient . Mais les conditions sont bien autres quand on se propose danalyser la vie mentale dun sujet qui ne se trouve plus parmi les vivants . On en est réduit à expliquer les faits disponibles en s'appuyant sur des expériences de valeur éprouvée. Mais le matériel que Segantini nous a légué dans ses uvres ses notes , ses lettres, etc., ou qui a été recueilli par dautres, nest évidemment pas sans lacunes. Je ne me refuse donc pas à lidée que cette analyse ne pourra résoudre toutes les questions. Faudrait-il pour autant renoncer à cet essai ? La riche personnalité de Segantini possède trop de traits attachants et remarquables pour quon se résigne à abandonner ce projet .
Un artiste de génie, un être denvergure tel que Segantini, a droit à ce que nous , ses contemporains , approfondissions ses particularités et en cherchions les raisons . Nous naurons pas tort descompter de nos peines un enrichissement de nos vues densemble de la psychologie de lartiste en général. Cet essai montrera de lui-même dans quelle mesure nous nous approcherons de ce but , en suivant les traces de Freud.
( I )
Lorsque Segantini mourut, le 28 septembre 1899, la mort latteignit en plein travail . Dix jours auparavant , il avait gravi le Schafberg, prés de Pontresina, pour terminer de son sommet le panneau central de son triptyque des Alpes.
Pour lui , sa dernière uvre , projet de grande envergure, était plus quune représentation de la haute montagne destinée à la glorifier. Car dans sa conception , la tache de la peinture ne se limite pas à rendre une image fidèle de la réalité : elle doit prêter une voix aux idées et sentiments les plus intimes de lartiste .Aussi peignit-il la nature généreuse, la mère avec son enfant au sein, et outre lêtre humain , la mère dans le monde animal. Il peignit léveil du jour, léveil de la nature et le développement de lhomme ; il peignit toute vie en son point culminant, et enfin le jour qui tombe , la nature qui se fige, et la fin de lhomme .Aussi sa dernière uvre souligne-t-elle avec plus dinsistance que jamais le lien de toute créature avec la nature et le sort commun qui lui échoit.
Tous ces thèmes , Segantini les avait illustrés auparavant, isolés ou enchevêtrés, avec des variations toujours nouvelles. Cest ainsi quétaient nés ses immortels chefs-duvre : Les Mères , Printemps dans les Alpes , la cueillette en Engadine , Le Retour au pays, et bien dautres encore .Mais il se sentait poussé à réaliser cette uvre qui devait être la dernière . dans cette symphonie de la vie , tout ce qui faisait pour lui le sens et la valeur ultime de lexistence devait trouver une expression commune .
Ce projet du peintre ne nous est pas uniquement livré par son uvre . Il la aussi clairement formulé . A maintes reprise, il troque le pinceau contre la plume, pour défendre sa conception personnelle de la nature de lart . Un an avant sa mort il rédigea une réponse à la question de Tolstoï . "Quest-ce que lart ? " il y souligne expressément limportance de lidée éthique fondamentale de luvre dart . la pratique de lart est pour lui un culte ; celui-ci est destiné à glorifier et transfigurer le travail , lamour , la maternité et la mort. Segantini indique lui-même les sources qui alimentent dun flux toujours nouveau son imagination créatrice.
Certes , dautres artistes que lui y ont puisé leur inspiration . Mais il est caractéristique de la personnalité de Segantini que toutes ces sources convergent en un courant unique, et que des mondes d'idées apparemment distinct soient pour lui inextricablement liés.
Un regard sur la vie de Segantini la révèle dominée par les mêmes forces que son art . A quoi donc son art et sa vie , nous demanderons-nous , ont-ils emprunté cette orientation ? Ce nest ni lexemple ni léducation , nous pouvons laffirmer , qui y ont joué un rôle positif. En effet , à cinq ans Segantini avait déjà perdu ses parents . Le cadre ou se déroula sa jeunesse navait rien qui favoriser son développement intellectuel ou artistique . il grandit sans vraie scolarité, presque en analphabète, et les années quil vécut ballotté entre ses demi-frères et surs, pas plus que celles quil passa en maison de correction, nétaient faites pour laméliorer. Sa jeunesse sans joie fut un combat incessant contre des forces hostiles. Ce nest guère que de son propre fond quil dut tirer son idéal artistique, sa personnalité et sa vision du monde.
Seule la méthode dinvestigation psychanalytique peut venir à bout des énigmes de cette évolution , car elle fonde ses considérations sur la vie pulsionnelle infantile. En mengageant dans cette voie, je me réclamerai dune autorité qui nest rien moins que celle de Segantini lui-même.
Vous me demandez , écrit-il dans une de ses lettres , comment jai pu développer ma pensée et mon art dans ma vie presque sauvage en pleine nature. Jairais grand-peine à vous répondre ; il faudrait peut-être pour trouver une explication descendre aux racines profondes pour étudier et analyser toutes les impressions de lâme jusquaux premiers et plus lointains émois de lenfance. "
Me conformant à cette indication de lartiste, je me trouve vers son enfance.
Lévénement le plus lourd de conséquences de la vie de Segantini fut la mort précoce de sa mère. Il comptait à peine cinq ans lorsquil subit cette perte .
Il est certainement rare quun fils ait cultivé le souvenir de sa mère avec un amour comparable à celui de Segantini . Et cet amour alla croissant avec les années ; la mère devint en effet la figure idéale, la divinité ; cest à son culte que le fils voua son art.
Lorphelin si précoce devait être privé toute sa jeunesse durant de tendres soins. Est-ce cette carence qui fit de lui le peintre de la maternité ? Erigea-t-il en idéal dans son art ce que la réalité lui avait refusé? Si plausible que soit cette explication , son insuffisance se révélera bientôt à nous.
Plus dun enfant est frappé à un âge précoce du même malheur que notre artiste. il comprend à peine la portée de sa perte , sen console bientôt , et ne songe plus à la défunte si ce nest lorsque des adultes en éveillent en lui la mémoire. Ici ou là, les souvenirs, les sentiments enfantins peuvent seffacer moins aisément. Il en va autrement de Segantini. Limage de sa mère ne séteint pas en lui ;nom, son imagination lélabore et la place au cur de sa pensée.
Un moment négatif-la privation de la sollicitude maternelle ne peut à lui seul expliquer une puissance si dominante de l'idéal maternel. Segantini lui-même nous a clairement indiqué ou en chercher les racines. Nous lisons aux premières lignes de son autobiographie :
Je la porte dans ma mémoire, ma mère ; et sil était possible quen ce moment elle apparaisse devant mes yeux , je la reconnaîtrais encore parfaitement, après trente et un ans. Je la revois par les yeux de lesprit , cette haute silhouette à la démarche lasse . Elle était belle ; non comme laurore ou le jour de midi , mais comme un coucher de soleil au printemps . lorsquelle mourut, elle navait pas vingt -neuf ans. "
Ces termes de lhomme mûr ne font aucune allusion à la solitude maternelle. Et cest en vain quà la lecture de sa description de la triste période qui souvrit pour lui avec la mort de sa mère , nous nous attendrions à une comparaison entre le temps heureux quil connut auprès de sa mère et la dure existence qui suivit. Nous ne trouvons rien de tel.
Cest de tout autre chose que parle Segantini : de la beauté, de la stature, des mouvements , du maintien , de la jeunesse de sa mère , dont il garde toujours la vision en lui !
Quon veuille bien se figurer la suppression de deux mots _ " ma mère " _ de cette citation, et quon reprenne le sens de ces lignes . Il ny aurait alors quune explication :cest ainsi quun amoureux parle de celle quil aime , de celle quil a perdue. Cette conception est la seule qui corresponde à la tonalité affective de ces mots.
Dans les termes de ladulte , retentit encore un écho de lérotisme de lenfant. la psychanalyse nous a familiarisés avec cette notion qui veut que les premières manifestations de lérotisme chez le garçon sadressent à sa mère . Ces sentiment amoureux , dont le caractère transparaît clairement dans la petite enfance , cest-à-dire jusquà cinq ans environ, à lobservateur impartial, changent peu à peu daspect au cours de lenfance . Lérotisme primitif de lenfant est purement égoïste. Il tend à la possession illimitée de son objet ; il est jaloux du plaisir que dautres trouvent auprès de la personne aimée. Il favorise autant les expressions de la haine que celles de lamour .En cette époque daffects et de pulsions encore mal contrôlés , vient se lier à lamour du garçon une composante dagressivité et même de cruauté.
Létude de la vie mentale du névrosé a révélé que chez certains être tous ces mouvements sont empreints dune violence particulière. Sous ce rapport, les cas extrêmes dans lenfance sont ceux qui souffriront plus tard de ce quon appelle une " névrose obsessionnelle " ; leur vie instinctuelle est caractérisée par un entrecroisement continuel de sentiments damour et de haine , ce qui engendre de sévères conflits psychiques. On retrouve régulièrement chez eux les signes dun amour exubérant pour leurs parents, alternant rapidement avec des manifestations de haine, qui culminent sous forme de souhaits de mort.
Au cours de la phase suivante de lenfance , se fait sentir chez le sujet sain ou névrosé une atténuation des pulsions, due aux processus du refoulement et de la sublimation. Ainsi se forment les inhibitions, avec toute leur importance sociale, inhibitions capables de limiter la force des pulsions, ou dans certains cas dannuler leur activité, ou enfin de conduire à dautres buts, dits altruistes. Selon les aptitudes intellectuelles du sujet, une partie de lénergie sexuelle sublimée se transformera en activité mentale, scientifique ou artistique. Plus les instincts étaient forts à lorigine, et plus les sublimations devront être intenses et complètes, si lindividu doit se soumettre aux exigences de la culture ambiante.
Les sentiments primitifs à légard des parents, au contraire de la théorie admise jusquici, naissent de la sexualité de lenfant, tout comme dautres manifestations damour ou de haine. Lindividu doit se soumettre aux impératifs culturels prescrivant dhonorer son père et sa mère. Quon y prenne bien garde: le commandement nest pas daimer ses parents, ce qui ninterdirait que les mouvements de haine. Lordre sadresse à part égale à lamour et à la haine. Car tous deux son à lorigine des manifestations de linstinct sexuel. Tous deux se heurtent à linterdit de linceste ; de leur sublimation commune naîtront les sentiments de respect, exempts de résonances sexuelles.
Peut-on penser que la vénération de Segantini pour sa mère, dont la très haute spiritualité donne une empreinte caractéristique à ses uvre, repose en fait sur la sexualité ?
Les expériences dues à la psychanalyse nous permettent de répondre à cette question par laffirmative. Cette expérience acquise en général auprès de névrosés nous oblige à justifier brièvement son application à la personnalité de Segantini. Lorganisation psychique de lartiste et du névrosé ont bien des points communs. Chez tous deux, la vie pulsionnelle est dés lorigine dune force anormale, mais grâce à un refoulement et une sublimation particulièrement intenses. Elle a subi une modification considérable. Lartiste comme le névrosé a un pied en dehors de la réalité, dans un monde imaginaire. Les fantasmes refoulés constitueront chez le névrosé les symptômes de sa maladie. Chez lartiste, ils sexprimeront dans ses uvres; mais pas seulement en elles. Car lartiste présente toujours des traits névrotiques. Il ne parvient pas à la sublimation intégrale de ses pulsions refoulées ; une partie dentre elles se transforme en phénomènes nerveux. Il en est ainsi chez Segantini.
Comme la psychanalyse des névrosés nous lenseigne, le processus de refoulement entraîne, dans les affects du garçon, un déplacement lourd de conséquences. Au niveau conscient, un amour reconnaissant et respectueux pour la mère qui prend soin de lui remplace les penchants érotiques immodérés. Tandis que les désirs incestueux sont puissamment refoulés, la maternité est exaltée.
Chez Segantini, laccentuation compensatoire de la maternité est tout particulièrement marquée, comme on le voit chez les névrosés. Ces manifestations, parmi dautres que nous mentionnerons, permettent de conclure que chez Segantini la libido infantile sest tournée vers sa mère sous forme de mouvements excessifs damour et de haine, mais a été alors lobjet dune sublimation dune force exceptionnelle. A ce que je crois, elle se spiritualise en culte de la maternité, en vénération intime de la nature mère, en amour altruiste et désintéressé, se répandant sur toute créature.
Tout comme chez le névrosé, on retrouve chez Segantini quelques irruptions des instincts refoulés. Lérotisme primitif de lenfance ne sest pas totalement soumis à la sublimation ; il reparaît à loccasion, quoique très atténué. La description que Segantini a donnée de sa mère ne nous permet pas de méconnaître lélément érotique, même sil sest remarquablement épuré. Lart devait le mettre à même de spiritualiser limage de sa mère au tous les sentiments humains. Quelques-unes des uvres de Segantini, parmi les plus belles, nous montrent une mère plongée dans la tendre contemplation de son nouveau-né. A chaque fois, nous sommes saisis de ravissement devant cette silhouette féminine jeune et élancée, à la pose délicatement inclinée, aux traits fins et gracieux.
Ces toiles appartiennent à la trentaine de lartiste, alors quil vivait à Savognin, dans le canton des Grisons. A cette époque, il créa diverses uvres dimagination pure. Deux dentre elles possèdent une histoire particulière, du plus grand intérêt pour nous.
Ainsi que Segantini nous le raconte lui-même, la vue dune rose suscita un jour en lui une sensation dont il ne pouvait se libérer. En effeuillant la fleur, il eut la vision dun jeune et frais visage. Cette vision le poussa à reprendre une ancienne toile, qui représentait une femme phtisique, pour en faire un visage jeune, au teint éclatant.
Cet événement sera plus compréhensible grâce à une seconde description que jemprunte à la biographie de servaes :
" Un jour que Segantini, à ce quil raconte lui-même, faisait lascension de la dernière pointe dune haute montagne, il vit, alors quil nétait plus quà quelques pas du sommet, une grande fleur qui se détachait, nette et pure, sur le ciel dun bleu rayonnant. Cétait une fleur dune extrême beauté, et si lumineuse quil ne se rappelait pas en avoir jamais vu de pareille . Allongé au bord de labîme, il contemplait le miracle, qui dans la solitude complète, en pleine lumière, se dressait contre le ciel. Alors la fleur prit sous ses yeux une taille démesurée, et son imagination la dota gracieuse forme humaine. la haute tige devint branche inclinée, sur laquelle se trouvait assise, pleine de grâce, une jeune femme blonde et fraîche, tenant sur ses genoux un enfant nu ; dans ses mains, lenfant portait une pomme rouge sombre, répondant au vigoureux pistil qui sélevait du cur de la fleur. Segantini peignit cette vision, et la nomma Fleur des Alpes. pLus tard il intitula cette toile Le Fruit de lamour. "
A la beauté dune fleur lartiste associe aussitôt la beauté de sa mère depuis longtemps défunte. Fleur et mère sont alors identiques pour lui . La fleur se métamorphose sous ses yeux en figure de Madone.
Larrière-plan érotique de ce fantasme sera parfaitement clair pour quiconque nignore pas la signification de certains symboles présents ici, et revenant dans tous les fantasmes humains.
Sevaes remarque à juste titre que lenfant dans le Fruit de lamour frappe par sa santé éclatante, contrastant avec la fragilité de la mère. Il est extrêmement intéressant délucider ce trait de cette uvre remarquable.
Lartiste ne se serait-il pas représenté, dans cet enfant débordant de vie, à côté de sa mère ? Ce qui parlerait contre cette hypothèse, cest que Segantini était si faible lors de sa venue au monde quil fallut londoyer. Mais un autre fait nous autorise à maintenir notre conception. Dans sa biographie, Segantini nous dit : " par ma naissance, jai causé chez ma mère une faiblesse qui lemporta cinq ans tard. Pour se rétablir, elle se rendit à Trente, la quatrième année, mais les cures restèrent sans effet. " la jeune femme ne se remit pas et dépérit que lenfant qui lui avait soustrait ses forces prospéra et lui survécut.
Mais cette citation mérite à dautres titres notre attention. Lidée davoir causé la mort dune personne aimée se rencontre très fréquemment chez les névrosés.
Nous lavons déjà dit, la libido infantile du névrosé se signale par dintenses mouvements de haine. Ceux-ci prennent la forme de fantasmes de mort de la personne aimée; ou, si cette mort est un fait réel, celle de sentiments de satisfaction, ou même de plaisir cruel. lorsque plus tard le refoulement dexerce, apparaîtront des sentiments de culpabilité dont le névrosé ne peut se défendre, alors que ses souvenirs conscients ne donnent nul motif à de telles autoaccusations. Il se reproche dêtre la cause de la mort de son père ou de sa mère, même si la faute de son enfance na consisté quen fantasmes et affects interdits. Il y ajoute des tentatives de réparation des torts commis; cest surtout dans la névrose obsessionnelle que ces efforts prennent une grande ampleur. La mémoire de la personne aimée est dès lors cultivée avec un amour exubérant, nimbée dune auréole. Ou bien il y aura un essai de refouler hors du conscient le fait de la mort, pour rendre la vie au mort dans le monde de fantasme.
Pour Segantini aussi, le culte de la mère représentait un contrepoids destiné à compenser les élans infantiles ou cruels ; cest ce que nous montre à lévidence un fait de son enfance quil raconte lui-même.
" La première fois que je pris un crayon pour dessiner, ce fut le jour ou jentendis une femme du voisinage dire au milieu de ses sanglots : " Ah ! si javais au moins son portrait, elle était si belle ! " A ces mots, je vis avec émotion le beau visage dune jeune mère au désespoir. Une des femmes qui se trouvaient là dit en désignant : " Faites faire le portrait par ce garçon, il dessine très bien. " Les beaux yeux pleins de larmes de la jeune mère se tournèrent vers moi. Elle ne dit pas un mot, entre dans la pièce et je ly suivis. Dans un berceau, se trouvait le petit cadavre dune fillette, qui ne devait guère avoir plus dun an ; la mère me donna papier et crayon, et je me mis à louvrage. je travaillai plusieurs heures, la mère voulait une image de son enfant vivante. Jignore ce que valut luvre, mais je me souviens davoir vu la femme pour un instant si heureuse quelle semblait avoir oublié sa peine. Le crayon resta dans la maison de la pauvre mère, et je ne me remis au dessin que bien des années plus tard. Toutefois, ce fut peut-être là le germe de lidée que je pouvais grâce au dessin donner une expression aux sentiments. "
il serait tout simple de rattacher le premier dessin du jeune garçon à un noble mouvement de sympathie, sachant que comme adulte Segantini était particulièrement accessible à ce genre délans. Mais on méconnaîtrait précisément ce quil y a de remarquable dans ces faits.
Segantini avait à cette époque douze ans au plus ; il me semble étonnant que ce garçon soit demeuré, des heures durant, seul auprès dun cadavre, sans éprouver ni angoisse ni horreur. Les réactions psychologiques dangoisse, de peur, de sympathie, ne se développent que peu à peu au cours de lenfance, par sublimation de la composante de cruauté. Si celle-ci était dune intensité exceptionnelle, on la verra sinverser en sentiment de pitié tout spécialement marqué devant la souffrance, et deffroi devant la mort. Ces deux traits étaient particulièrement prononcés chez Segantini à lâge adulte. A lépoque ou il dessina lenfant mort, le processus de sublimation était encore remarquablement peu avancé, dou lon peut conclure quune très forte composante de cruauté sopposa avec succès à une sublimation intégrale, même au-delà de la douzième année.
Dans la scène qui nous est dépeinte, cest lélément de cruauté qui prend plaisir à contempler le cadavre de lenfant, et à voir la douleur de la mère. Tandis que les élans de pitié ont leur part grâce au dessin, exécuté par amour pour la belle jeune mère, et pour atténuer sa douleur.
Par deux fois. Segantini revient sur la beauté de la jeune mère dans son récit, tout comme dans la description quil avait de sa propre mère. Celle qui est devant lui prend immédiatement dans ses fantasmes, par un effet de " transfert ", la place de sa propre mère, et éveille sa vocation dartiste. Cest pour lamour dune mère quil devient artiste. Nous devinons déjà que notre artiste, à linstar du névrosé, tente de réparer à légard dune autre mère la faute commise envers la sienne par ses souhaits de mort ; mais nous en aurons la certitude grâce à une page de son récit. Segantini justifie les heures passées auprès du cadavre par le désir de la femme endeuillée de retrouver vivant par le dessin son enfant mort. Il existait donc un art qui permettait de rappeler les morts à la vie ! plus tard, il put à maintes reprises grâce à son art rendre la vie au souvenir de sa mère. On le comprend maintenant, il sagit là dun acte dexpiation, que ladulte sest imposé en raison des fautes de son enfance. Ce comportement rappelle très nettement celui des obsédés qui sobligent, quoique sous une autre forme, à de nombreux actes expiratoires.
Après ce premier essai tâtonnant, sécoulèrent ou Segantini, pressé par des conditions de vie écrasantes, fut obligé de renoncer au dessin. Enfin il obtint son admission à lacadémie Bréra à Milan. Les premiers tableaux, quil tirait maintenant de son imagination, se rattachement si directement aux plus lointaines tentatives de dessin de son enfance, quil semblait ne sêtre passé quun seul jour depuis lors. Ce quil représentait, cétait la mort, soit la maternité !
Les images de la mort seront analysées dans un chapitre spécial. Pour le moment, penchons-nous sur la première toile exécutée et exposée par Segantini, devenu élève de lacadémie. Cest une tête de Niobé. La représentation de la douleur de la mère devant la mort de ses enfants se révéla si saisissante que luvre fit sensation.
A cette époque, Segantini se trouvait en plein développement physique et psychique. Nous savons que chez lhomme cet âge de la vie ranime tout ce qui dans la seconde enfance avait été jugulé par refoulement et sublimation. Pour lhomme atteignant lâge adulte, il sagit de prendre définitivement position à légard des personnes qui ont de prendre définitivement position à légard des personnes qui ont fait lobjet de ses premières inclinations amoureuses. Il faut quil décide sil va rester fixé à elles, en maintenant ses affects originels, ou sen détacher ses sentiments sur de nouveaux objets. De plus, cest à cette époque se précise dans quelle mesure seffectueront le refoulement et la modification des pulsions.
Cest à moment seulement que les sentiments amoureux de Segantini pour sa mère, morte depuis longtemps, prient toute leur intensité. Une telle fixation de la libido devait fatalement conduire à un puissant refoulement sexuel dont nous reconnaissons les effets dans toute la vie et luvre de Segantini.
Les documents que nous possédons sur cette période de son existence ne nous apprennent rien de relations amoureuses telles que lopinion courante les prête à un jeune artiste. Au contraire, il se montrait réticent et timide à légard des femmes. Il se distinguait de ses contemporains par une grande délicatesse de sentiments, par lévitement de tout terme choquant dans ses propos.
Nous en conclurons que la vie pulsionnelle de Segantini était inhibée, et nous nen voyons pas dautre explication quune fixation libidinale à sa mère.
Ce nest que vers vingt-deux ans que Segantini connut ce quon a coutume dappeler le " premier amour ". Du plus loin de son enfance jusquà cet âge, il avait été totalement dominé par son véritable premier amour, celui quil vouait à sa mère qui à cette époque faisait encore sentir son pouvoir. Nous trouvons chez Segantini une limitation peu ordinaire dans son choix sexuel objectal. Il ne parvenait pas à nouer et rompre des relations, fait courant chez les jeunes gens; mais son choix une fois établi fut définitif. Ce trait, de monogamie, que nous connaissons également chez le névrosé sexprime chez Segantini de façon très remarquable.
A vingt-trois ans, Segantini peignit sa première uvre à contenu érotique, qui, si lon fait abstraction de quelques scènes de la vie champêtre peintes dans les années ultérieures, resta unique en son genre. Segantini chargea son ami Carlo Bugatti de demander à sa sur Béatrice lautorisation de faire son portrait. Il la peignit en costume de grande dame du Moyen Age; sur sa main gauche un faucon, quelle nourrit de la droite. Le tableau a pour titre: LLA Falconiera. Servaes souligne à bon droit quil trahit au premier coup dil les sentiments de son auteur. Et de fait Segantini séprit de son beau modèle, pour lépouser peu après.
Son amour pour Béatrice -Bice pour le cercle de ses intimes- fut fervent et inaltérable, comme celui quil vouait à sa mère. Son mariage resta le moindre rapport avec la conception qui sest établie du mariage dun artiste. Ce qui ne signifie pas seulement que Segantini fut un bon père de famille. Jusquà sa mort il garda un amour passionné à sa compagne. Les lettres quil lui écrivait, quand il leur arrivait dêtre séparé, en font foi. Elles donnent limpression deffusions amoureuses de jeune homme. Par le ton qui les porte, elles rappellent les passages de lautobiographie qui concernent la mère de lartiste.
Segantini nous offre le spectacle peu ordinaire dune vie amoureuse qui sest intégralement jouée dans son mariage conclu précocement. Mais il est claire que les pulsions démesurément puissantes de lartiste ne peuvent tolérer une telle limitation que si elles gardent la possibilité de sépancher, sous forme sublimée, sur des êtres sans nombre. Strictement monogame dans sa vie amoureuse, Segantini devait tourner son amour spiritualisé vers toutes lhumanité, vers la nature entière.
Arrêtons-nous ici. Nous voilà en mesure de soumettre à lanalyse laction de ces forces sur lart et la vie de lhomme mûr. Mais nous ne quitterons pas la période de sa jeunesse sans avoir estimé à sa juste valeur non seulement la signification pour lui de sa mère, mais aussi celle de son père.
( II )
Dans lautobiographie de lartiste, nous trouvons peu de chose sur son père. Nous apprenons quaprès la mort prématurée de la mère de Giovanni, celui-ci quitta avec son garçonnet de cinq ans sa demeure dArco. Il se rendit à Milan chez ses grands enfants dun premier mariage. Comme il ne gagnait pas sa vie à Milan, il partit pour lAmérique avec un de ses fils du premier lit, et laissa Giovanni à sa demi-sur. Lartiste na plus jamais entendu parler de son père. On ne peut manquer dêtre frappé de ce que Segantini, qui perdit ses deux parents à bref intervalle, parle de sa mère avec abondance, est tout abonné à son amour, sans par contre en dire beaucoup plus sur son père que les simples dates indiquées ci-dessus. Et alors quil consacre le meilleur de son art à glorifier lidée de la maternité, alors que chacun de ses uvres dresse un nouveau monument à sa mère, cest en vain quon cherche une expression positive des sentiments qui le liaient à son père. Si dans lune de ses toiles il arrive quon trouve, à côté de la figure de la mère, celle du père, celui-ci noccupe jamais le premier plan.
Il semble donc que le père nait pas exercé dinfluence sur le développement et luvre du fils, comme si ce dernier navait eu quindifférence pour lui. Mais le silence de Segantini est éloquent; on le verra tout à lheure, il tient à la répression dune très violente hostilité à lendroit de son père.
Il est inscrit dans les dispositions bisexuelles de lhomme que les sentiments érotiques du petit garçon sadressent à ses deux parents. Mais une préférence pour sa mère se dessine rapidement. Des affects de jalousie et dhostilité à légard du père en sont la conséquence immédiate. Lorsque la mère de Segantini mourut, le motif de jalousie disparut. Lamour entier du petit garçon aurait dû se reporter naturellement sur son père. Or cest précisément à ce moment là que le père fit ce qui devait tuer lamour que lenfant lui portait, tout en accentuant chez lui les sentiments hostiles: sans comprendre les besoins spirituels de cet enfant doté dune riche vie imaginative, il larracha à son paradis des bords du lac de garde pour le plonger dans la solitude et la misère de la grande ville, le remit à sa demi-sur qui ne pouvait lui consacrer ni temps ni amour, et labandonna.
Cest ainsi que furent tuées en germe chez le jeune Segantini les inclinaisons pour son père; aussi manquent les formations substitutives qui naissent dans des conditions normales par sublimation de lamour pour le père.
Un détachement plus ou moins prononcé à légard de lautorité paternelle est normal à la puberté, mais les effets sen retrouveront dans les manifestations de la piété et de lamour infantiles. La sublimation dun transfert positif durable sur le père se marque dans lorientation globale de la vie, sous forme de besoin dappui à plus fort que soi, de soumission, de fidélité aux usages établis et de refus dautonomie. Il arrive que le fils garde intacte sa relation à ses parents, même après la puberté . Dans ces cas, la tendance conservatrice se montre particulièrement marquée, et la recherche active du progrès très discrète.
Segantini contraste brutalement avec ce dernier type; on pourrait dire quil se situe à lextrême opposé. Il est radicalement dépourvu desprit de soumission et de penchants conservateurs. Il écrivait: " Tout développement, que ce soit sur le plan social, religieux ou autre, a pour buts premiers la négation du passé, le nihilisme, la destruction. " Segantini exprime ici tendances véritablement révolutionnaires. Il se venge de la puissance paternelle, sur laquelle il a dû sappuyer dans sa première enfance; vengeance avant tout de ce que son père lait lassé dans la misère après la mort de sa mère. Mais Segantini ne se contente pas de nier ce qui est: en renversant le passé, il entend ouvrir la voie à quelque chose de nouveau et de meilleur. Ce nest pas seulement chez lui exigence théorique, il a agi conformément à cette conception bien avant de lavoir verbalement formulée.
Nous pouvons donc établir chez Segantini une signification purement négative du père. Et tout comme son amour pour sa mère déferle sous forme sublimée sur toute la nature, de même sa haine, qui visait originellement le père, se répand sur tout ce qui entrave sa volonté. Certes, les pulsions agressives qui se dirigent contre la vie de ladversaire sont modérées par la sublimation. Elles fournissent à Segantini lénergie quil emploie à saffirmer et à sopposer à toutes les formes de puissance. La vie de Segantini est, dés son enfance, une vivante protestation contre toute autorité qui s'arrogerait le droit de toucher à sa personnalité.
Or si vivement que cette énergie soppose à la puissance de son père, on ne peut méconnaître que cest précisément en elle que Segantini sidentifie à ce dernier. Car pour le garçon, le père est tout naturellement un modèle, par la supériorité de sa taille et de sa force, par son énergie et son savoir. La rivalité avec le père doit susciter tout particulièrement le désir de légaler dans tous ses attributs. Elle donne un vigoureux élan aux fantasmes de grandeur de lenfant.
La révolte contre la puissance du père et laspiration à lautonomie, à lindépendance, à la majorité, sexpriment chez le jeune Segantini avec une intensité inhabituelle. Les traits de son homme et sa carrière comme artiste .
Il est émouvant de lire, dans lautobiographie de lartiste, comment à six ans il passait ses journées seul, enfermé du matin au soir dans une pièce étroite et nue. Il supporta son sort pendant un certain temps, aussi longtemps que ce cadre monotone offrit encore quelque attrait et quelque stimulant à son imagination. Mais le texte poursuit: " Un matin, alors que je regardais par la fenêtre comme hébété, lesprit vide, le bavardage de quelques voisines parvint à mes oreilles : elle parlaient de quelquun, qui encore jeune, avait quitté Milan à pied et était arrivé en France, ou il avait accompli de grandes actions Ce fut pour moi une révélation. On pouvait donc quitter ce palier, au loin Je connaissais la route, mon père me lavait montrée, au cours dune promenade sur la place du château. " Cest par là, avait-il, sous cette voûte, que les troupes françaises et piémontaises victorieuses ont fait leur entrée. Cest Napoléon Ier qui avait fait construire larc de triomphe et la route; et la route, disait mon père, traversait les montagnes et conduisait tout droit en France. " Et lidée de parvenir en France par cette route ne me quittait plus. "
Les propos des femmes rappellent au petit garçon un récit de son père qui lavait impressionné, ou il était précisément question de la France et des hauts faits dun homme. Il nen a pas fallu davantage pour éveiller les désirs infantiles de grandeur ; mais son énergie impulsive exige une action immédiate. Lenfant de six ans senfuit, se munit dun morceau de pain, passe sous larc de triomphe et sengage sur la route de Napoléon.
Il ny avait pas si longtemps, quun beau jour, son père avait quitté Milan sans entrer dans de longues explications. Lenfant limite. mais il ne se contente pas du fantasme dimitation de leur père de tous les garçons; il veut devenir cet homme dont la grandeur force ladmiration du père lui-même.
La suite de la vie denfant de lartiste, comme il la raconte lui-même, est riche en péripéties remarquables, si riche quun doute nous prend: tout sest-il véritablement produit comme il le décrit ? la fantaisie débordante de lenfant et de ladulte naurait-elle pas, sans avoir inventé, modifié les faits de telle sorte que sa propre critique naurait plus été capable par la suite de distinguer les événements vraiment vécus ?
Le bien-fondé de cette hypothèse se confirme lorsquon connaît certains fantasmes produits par tant dindividus, dune manière si étonnamment semblable que nous y reconnaissons un phénomène typique et très généralement humain. Les mêmes idées se retrouvent dans les fantasmes collectifs, cest-à-dire dans les mythes des peuples et des époques les plus divers. Dans une étude antérieure, jai pu prouver que les mythes, par leur forme et leur contenu, concordent largement avec les fantasmes infantiles de lindividu. Rank, dans un travail quil a consacré uniquement à ce thème, a traité du Mythe de la naissance du héros. Tout peuple pare la naissance et lenfance de ses héros dévénement miraculeux, qui coïncident exactement avec les fantasmes infantiles. La vie denfant de Segantini, telle quil la décrite lui-même, rappelle de manière frappante ces légende des héros.
Les légendes de Moïse, Sargon, Cyrus, Romulus et Rémus, etc., saccordent toutes sur point : le fils issu de parents nobles doit être écarté pour un motif quelconque. Mais il sauvé de manière miraculeuse, arraché aux eaux ou trouvé par hasard par des étrangers de basse extraction, élevé comme leur fils, et se voit contraint à dhumbles travaux. Dés sa jeunesse, dans avec les enfants de son âge, par exemple il trahit des qualités particulières, qui le distinguent de son entourage, et révèlent quil sera appelé à de plus hautes destinées. Devenu adulte, il apprend le secret de ses origines, se venge de ses oppresseurs, accomplit des actions héroïques et parvient enfin aux honneurs qui lui sont dus.
Mais continuons à écouter Segantini parler de son enfance.
Le petit garçon courut droit devant lui, jusquà la tombée de la nuit; il saffaissa alors, épuisé, au bord de la route et sendormit. Il ne se rendit pas compte quune averse le transperçait. Il se réveilla lorsque des paysans, qui passaient par là, se mirent à le secouer pour le faire revenir à lui, le prirent sur leur chariot et le ramenèrent chez eux. Il se rendormit pendant le trajet et ne séveille que dans la maison de ses sauveurs. Une fois quon leut séché et réchauffé, on commença à linterroger sur son histoire. " Ici, nous dit lautobiographie, je me rappelle avoir raconté, avec dabondantes péripéties, lhistoire dun accident qui métait arrivé et était profondément gravé en moi. Un jour-je pouvais avoir trois ou quatre ans je métais aventuré sur un étroit pont de bois, qui conduisait de la route à une teinture en passant sur un torrent de montagne canalisé, dont la force actionnait plusieurs moulins. " sur le pont, continue le récit, Segantini avait rencontré un garçon plus grand que lui, qui dun mouvement imprudent le fit tomber. Un soldat sétait élancé et lavait sauvé de leau, alors quil était déjà entraîné vers un moulin.
Et voici la fin du récit: quand les paysans entendirent le petit Segantini affirmer quil ne voulait à aucun prix retourner chez sa sur, ils lui répondirent : " Nous te garderons chez nous, pauvre orphelin; il te faut du soleil. Mais nous ne sommes pas riches; aussi, si tu veux rester ici et thabituer à notre vie, il te faudra te rendre utile ou de lautre ! " " Le lendemain, la femme coupa mes longs cheveux, qui tombaient en boucles abondantes jusque sur mes épaules. Une femme qui y assistait sexclama: vu de profil, il ressemble à un fils du roi de France
" Ce jour-là, je devins gardien de cochons ; je ne devais pas avoir sept ans. "
Ce nest que pour quelques semaines que le petit garçon put rester dans son nouveau cadre, ou il était lobjet de bien plus de soins que chez sa sur à Milan. Cest justement cet épisode que Segantini décrit avec grande exactitude et en sattardant complaisamment sur les détails. Nous retrouvons dans ce récit les trait essentiels du mythe de la naissance du héros, à commencer par le départ de la maison paternelle qui se réalise ici, il est vrai, différemment des légendes ; vient ensuite le sauvetage miraculeux par des paysans compatissants, qui veulent élever le petit garçon chez eux. Dans ce premier récit de sauvetage, Segantini en inclut un second : à trois ans il a été retiré des eaux ! Chez ses parents adoptifs il lui faut remplir lhumble tâche de garder les porcs, comme tant de héros de légendes. Lui dont laspect fait penser à un prince royal !
Il nest pas possible de tracer une délimitation nette entre fiction et vérité dans ces récits denfance de lartiste. Mais pour qui sait à quel point les souvenirs denfance sont remaniés par la vie fantasmatique, les traces de cette élaboration ne passeront pas inaperçues. Je soulignerai un seul point : Segantini se souvient se souvient dune remarque entendue à six ans sur sa ressemblance avec le fils du roi de France. Il est peu vraisemblable quil ait gardé en mémoire des termes remontant à cette époque. Mais le contenu est identique à celui des plus typiques fantaisies de filiation que lon rencontre chez les garçons. Le père, modèle en tous points de la force et de la grandeur, est volontiers élevé par lenfant au rang de roi ou dempereur; on retrouve assez souvent dans les rêves des adultes le père sous figure dun roi. Chez le garçon, les pulsions hostiles à légard du père sexpriment dans des fantasmes ou il détrône son père, se hausse lui-même au rang de fils dun roi imaginaire, et ne prête à son père réel que le rôle de père adoptif. Etre prince fait partie des fantasmes infantiles de grandeur les plus courants. Il est très probable que le petit Segantini a intriqué ces fantasmes avec ce quil savait du roi de France : sa représentation, grâce à son caractère de désir, a pris dans sa mémoire la valeur dun événement authentiquement vécu.
Tout lémouvant récit de lenfance de Segantini ressemble à un mythe individuel. Des sujet dun orgueil démesuré auréolent couramment leur enfance de ces formations mythiques. Ici, ce large recouvrement avec les légendes de la naissance du héros nous montre que Segantini tire ses créations du tréfonds de lâme humaine.
Nous lavons déjà dit, Segantini fut obligé peu après de quitter son asile pour retourner chez sa sur. Nous sommes peu renseignés sur les années suivantes. Tout ce que nous savons, cest que Segantini fut ballotté entre ses demi-frères et surs. Il fut recueilli pour un temps par un de ses demi-frères, qui tenait une charcuteries dans le val Sugana, puis par sa sur, qui dans lintervalle avait épousé un cabaretier. Cest dans ce milieu que lenfant eut à vivre; sa fantaisie lemportait vers des mondes lointains, certes, et à plusieurs reprises il fit même des fugues, profondément convaincu que le bonheur viendrait au-devant de lui comme dans les contes. En définitives, comme personne ne se sentait de taille à venir à bout dun pareil fugueur et bon à rien, on se débarrassa de lui en le plaçant dans une maison de correction à Milan. On ly occupa au métier de savetier.
La discipline de létablissement ne parvint pas non plus à briser la volonté de lenfant, qui navait que douze ans. Il se rebelle contre lautorité religieuse, comme contre autre. La première fois quil dut aller communier, il sy refusa obstinément. Il expia la peine des arrêts qui furent prononcés à cette occasion, et senfuit. Il fut repris, rendu à linstitution ou il resta cette fois jusquà quinze ans.
Ses supérieurs durent se résigner à adapter leurs méthodes éducatives à sa personnalité. Ils obtinrent ainsi de meilleurs résultats. Enfin, il imposa son vu longtemps réprimé: il fut adressé comme élève à un peintre.
Le débutant de quinze ans faisait maintenant face à un nouveau maître, que lon décrit comme un brave homme, quoique trop infatué de ses médiocres talents. Pas plus que ses prédécesseurs, il ne put imposer ses principes à son élève, qui était conscient de ses dons. Cest pourquoi Segantini ne prolongea pas ce séjour. Il prit lénergique décision de se séparer de son maître, entra à lécole des Beaux-Arts de Bréra et tenta à grand-peine de gagner sa vie.
Toutes les manières lui furent bonnes pour acquérir le maigre salaire qui ne lui permettait pas toujours de calmer sa faim.
Mais la supériorité de ses dons et la trempe de sa personnalité lui valurent rapidement la considération de ses camarades. Il fut bientôt le chef de ceux des élèves qui se dressaient contre lécole et la tradition, ce qui lui attira lantipathie de ses maîtres. Après un premier succès du jeune révolutionnaire à lexposition de Milan, on assigna à la toile quil présenta la fois suivante un emplacement très peu favorable. Toute limpulsive de Segantini fit irruption. Une scène éclata, que nous raconte Servaes : " Il alla, décrocha sa toile, et la mit en pièces. Mais cela ne lui suffit pas; rencontrant son professeur en rue, et le soupçonnant dêtre du tort subi, il le prit violemment à partie, et il avait tant de peine à se maîtriser quil sagrippa à un réverbère, le secouant si vivement que les vitres se mirent à cliqueter. "
Dés lors il fut impossible à Segantini de rester à lécole plus longtemps, et ce jeune homme de vingt ans, intolérant à toute autorité, franchit hardiment le seuil de lautonomie. En lutte permanente avec la misère matérielle, il poursuivit sa voie avec une énergie inflexible.
Il a résumé en termes éloquents le destin de sa jeunesse : " Jai eu de grand combats à livrer au corps ou le sort avait logé mon âme. A six ans ce fut labandon et lisolement de lorphelin privé damour, rejeté par tous comme un chien enragé. Dans de pareilles conditions, je ne pouvais que devenir sauvage, et je répondais en être agité et bouillonnant aux lois en vigueur. "
Lexpression peut-être la plus vive de lopposition du jeune Segantini à toute soumission devait se traduire peu après dans une action que Servaes, soucieux de ménagements, a passée sous silence. Segantini qui était citoyen autrichien se déroba au service militaire.
Que les suites possibles de ce geste ne laient apparemment pas retenu, cest bien la preuve de lemprise sur lui de son besoin dindépendance. Son châtiment fut dêtre longtemps privé de mettre le pied sur le sol de son pays. Il a cruellement souffert de cette punition. A sa mort, il était près de réaliser son vu le plus cher : revoir le pays bien aimé.
Cette action semble mal saccorder à un caractère doté dune sensibilité éthique aussi vive que celui de Segantini. Lanalyse de son inconscient nous permettra de la comprendre. Cétait sa mère quil aimait en le sol natal; mais dans les autorités de son pays, cetait son père quil haïssait.
( III )
Mère, partie et nature forment, à lhorizon intellectuel de Segantini, non moins que dans sa vie affective, une indissoluble unité. Grâce à leurs liens intrinsèques, ces notions fusionnent en ce que nous nommons habituellement un " complexe affectif ".
La force peu ordinaire de ce complexe sexplique par lhistoire de lenfance de Segantini. Lorsquil perdit sa mère, il fut obligé de quitter aussi son pays et la nature. dun seul coup, il se trouvait dépouillé de tous ses biens les plus précieux; dans son souvenir, ils restèrent dés lors inséparablement unis.
Son père larracha au cadre quil aimait; la grande ville ou lenfant demeura seul navait rien à donner à son âme. Dés lors il se ferma à son père et à la ville. Puisquils le privaient damour, il détourna deux ses sentiments pour toujours. Lexubérance de son amour pour sa mère, pour son pays et la nature ne pouvait que saccentuer encore du fait de ce contraste.
A lépoque la plus misérable de sa jeunesse, Segantini profitait de tous ses loisirs pour sévader hors de la ville, vers la nature quaux dires de ses amis il chérissait dun amour passionné. lorsquil parvint à trouver en Bice un substitut de sa mère, il ne put supporter Milan plus longtemps. Une force le ramenait à la nature; il éprouvait aussi le besoin dun substitut à la partie précocement perdue. Aussi se rendit-il avec sa jeune femme à Pusiano dans la Brianza, cest-à-dire la région située entre les deux bras méridionaux du lac de Côme. Il sy fit le peintre de son cadre rustique.
A cette époque, Segantini était encore bien éloigné des sommets de son art. Comme Servaes le remarque très justement, son art ne se mouvait que dans détroites. Il peignait des scènes de la vie campagnarde, encore inféodées à la peinture de genre; quelques-unes dentre elles trahissaient aussi quil ne sétait pas encore complètement émancipé de linfluence de lécole. Cest lorsquil peignait les points communs à lhomme et à lanimal quil approchait plus de ses uvres ultérieures. Toutes ces scènes étaient peu animées: bergers rêveurs, bergère qui récite silencieusement lAve Maria, mère endeuillée qui se penche sur un berceau vide. Et toutes ces toiles se maintenaient dans les teintes sombres. Segantini peignait à cette époque la lumière terne des intérieurs, la clarté voilée des nuits de lune, lobscur ciel dorage, et, avec une prédilection toute particulière, les pâles rayons du soleil couchant.
Les uvres de cette période sont souvent dotées dune tonalité affective propre. Lhomme y prend soin des animaux avec bonté et compassion. Cest avec une tendresse maternelle que la bergère de la petite toile Le Nouveau-né tient dans ses bras un agneau nouveau-né; le berger de la Tonte des moutons se penche avec une douce tendresse vers lanimal quil dépouille de sa laine.
Cest alors que fut composée, dans sa première manière, une uvre dont le peintre devait reprendre le sujet pour en parfaire lélaboration: Ave Maria a trasbordo. Une paix lassée baigne ce tableau. Lhomme dans sa barque retomber les rames; la femme, son enfant dans les bras, semble sommeiller. Le troupeau de moutons qui remplit lembarcation se presse vers le côté occupé par le spectateur, mais le dos des animaux ne forme quune surface presque immobile. La lumière du soleil couchant, la paix du soir enveloppent tout.
Cette uvre réunit tous les traits caractéristiques de la période de la Brianza, elle en est peut-être la meilleur toile: cest Segantini tout entier. Dés lors, une transformation apparut chez le peintre. Il cessa de faire bon marché de la technique pure, et de tenir le contenu affectif pour la seule réalité dans luvre dart .
Servaes prête à lartiste, à cette époque, un don de soi sans contrainte. Sa production était abondante. Il cédait largement à un besoin dexpression artistique de ses affects (sentimenti).
Dans ses notes autobiographiques, Segantini écrit : " La nature était devenue pour moi instrument dont les sons vibraient à tout ce quexprimait mon cur. Et celui-ci les paisibles harmonies des couchers de soleil et la vie intime de la nature. Aussi mon esprit était-il abreuvé dune profonde mélancolie, dont les échos remplissaient mon âme dune douceur infinie. "
Nous soulignerons, dans la vie psychologique de Segantini à cette époque, deux manifestations: la tendance à la mélancolie, et lamour fait de sympathie, de bonté compatissante envers toute créature. Cette remarque est dautant plus nécessaire quune remarquable transformation se dessinera chez Segantini sur ces deux points.
Nous nous rappelons que les pulsions sexuelles de lartiste furent sévèrement limitées dans sa jeunesse. Or, nous lavons dit, si les éléments masculins-actifs des pulsions sont refoulés à un haut degré, on observe généralement un renforcement de la composante adverse. Une certaine passivité se fait sentir dans toute la vie psychique, rappelant sur plus dun point le comportement psycho-sexuel de la femme. Labandon à la souffrance est préféré à lagression énergique. Cest là lorigine des troubles mélancoliques si fréquents chez les névrosés qui recèlent régulièrement, même si parfois inconsciemment, un plaisir à côté dun tourment. Cette " douce mélancolie ", Segantini en parle non comme dun mal, mais comme dune riche source dinspiration artistique. Les toiles de cette période expriment symboliquement la tendance à la passivité et la mélancolie par leur repos et latténuation de leur lumière. Le coucher du soleil, alors si souvent représenté par Segantini, révèle des pensées de mort, constantes dans la mélancolie, en même temps quil indique le thème crucial de tous ses fantasmes: sa mère. " Elle était belle comme un coucher de soleil au printemps ", devait-il écrire delle quelques années plus tard. Des fantasmes de mort visant autrefois la mère, puis se retournant contre le fils lui-même, trouvaient leurs sublimation dans les uvres de cette période.
Nous avons déjà fait dériver lamour compatissant pour la nature, la " sympathie " pour tous les êtres, du refoulement des pulsions agressives. Les souffrances personnelles et la sympathie constituaient donc à cette époque le but des pulsions sublimées.
Une importante transformation survint dans la vie psychique de lartiste. La mélancolie lassée ne fut plus lhumeur dominante; elle fit place à un enthousiasme créateur. Cependant, lhumeur sombre devait reprendre plus tard, et surtout dans la dernière période de la vie de Segantini, un rôle prévalent.
Les névrosés nous ont familiarisés avec ce processus. Chez eux aussi, la puberté occasionne une poussée de refoulement la sexualité du névrosé du type féminin. De même, dès latteinte de la maturité sexuelle jusquà la troisième décade de la vie et même au-delà, les névrosés sont enclins à la douleur morale et à labandon passif à la souffrance. Ce nest que progressivement quil surmontent cette étape, et sadonnent fougueusement à une pleine affirmation de la vie et à une activité normale, souvent même excessive.
Cette fois, Segantini au lieu de paralyser comme jusqualors ses tendances agressives par réaction en leur contraire parvenait à les convertir avec bonheur en un puissant élan au travail. En même temps que lactivité masculine saffirmait en lui, sa conception de la nature et le caractère de son art se modifiaient de leur côté.
Quittant la Brianza, Segantini sétablit dabord temporairement à Caglio, plus haut au-dessus du lac de Côme. Cest là quil donna son premier tableau de grand format, Alla stonga ( A la barrière): un vaste paysage dans une lumière de fin daprès-midi; disséminés, prés ou loin du spectateur, des groupes de vaches prés de la clôture.
Entre ces groupes, des paysans vaquant à leur travaux. Ce nétait plus cette fois une peinture de genre empruntée à la vie pastorale, mais un essai audacieux dembrasser la totalité de la nature par lart.
Peu après Segantini envisagea avec sa femme de se fixer en permanence en une localité de haute montagne. Après mainte randonnée, il jeta son dévolu sur le village de Savognin dans les Alpes des Grisons(1886). Cette région encore intacte lui semblait convenir mieux que toute autre à lexpression de son sentiment de la nature. Le paisible village de montagne, dont le nom était pratiquement inconnu du monde extérieur, devint sa nouvelle partie. Il y adopta avec femme et enfants la vie des montagnards.
Le passage dune contrée des pré-Alpes, comme la Brianza, à la haute vallée de Savognin marque un jalon dans lévolution de Segantini. Ce qui lattirait vers les hauteurs, cétaient surtout les montagnes, qui dans cette nouvelle partie se dressaient toutes proches de lui, comme à la lointaine époque de son enfance . Son désir était encore, comme il lécrit dans une de ses lettres, dapprofondir sans répit sa connaissance de la nature. Sur ces hauteurs, lil de lartiste subissait puissant de la transparence de lair, de la pureté de la lumière du soleil, de lintensité des couleurs. Mais plus que tout, lascension signifiait symboliquement, pour ce travailleur solitaire, une aspiration à lélévation, à la perfection, exprimait la nostalgie de se dépasser continuellement soi-même par un travail acharné, le désir de conquérir en tant quartiste toute la nature, pour régner sur elle comme un roi. " Dans ce pays, dit son autobiographie, je levais plus hardiment les yeux vers le soleil, dont jaimais les rayons, et que jaurais voulu conquérir. "
Le travail des années qui suivirent fut tout autre chose quun " jaillissement sans contrainte ". Ce fut une tension de toutes les forces qui pouvaient satisfaire lagressivité sublimée. De son propre aveu, Segantini était saisi dune excitation qui le rendait insensible à leffort et à la fatigue. Tout en lui naspirait plus quau travail, quil décrivait comme " lincarnation de lesprit dans la matière ", comme un acte créateur.
Quelle différence dans sa conception! Ce même homme qui pendant des années avait renié la vie et lui opposait une mélancolie lassée se sentait maintenant, dun envol hardi de sa pensée, créateur et maître de la nature. Il avait retrouvé le chemin vers soi-même, en revenant aux fantaisies mégalomanes de son enfance.
Lamour tendre et compatissant pour la nature se transforma en brûlante avidité, en violant désir de possession. Segantini le dépeint en termes ardents; nous reproduisons ici un passage de ce texte:
" Je suis un amoureux passionné de la nature. Par un beau ensoleillé de printemps, dans ces montagnes qui sont devenues pour moi une partie jéprouve une inépuisable jubilation ; le sang bat dans mes veines comme lors du premier amour pour la jeune fille adorée.
" Je menvie de cet amour, insatiable vers la terre, et je baise les brins dherbe, les fleurs
" Jai soif, ô terre, et penché sur tes sources immaculées et éternelle, je bois, je bois ton sang, ô terre, qui est le sang de mon sang. "
nous traduirons ces termes en langages scientifique: la vue de la nature change les perceptions de lartiste en une ivresse quil compare lui-même à lexcitation sexuelle. Les pulsions sublimées réclamant impétueusement satisfaction ; leurs exigences ne visent rien moins que la nature tout entière. Dans cet amour ardent pour la nature mère, lamour pour cette mère qui était " le sang de son sang " célèbre sa résurrection.
La première année du séjour à Savognin donna le jour à des uvres qui comptent parmi les meilleures de Segantini. Quelques-unes dentre elle reprennent des motifs appartenant à la période de la Brianza; ce sont précisément ces uvres qui montrent le mieux laccroissement de ses moyens. Il faut citer ici avant tout lAve Maria a trasbordo. Par un trait de génie, Segantini dota son tableau dune réparation spatiale et dun éclairage nouveaux, mais surtout il sessaya pour la première fois à une technique nouvelle, la décomposition des couleurs; nous y reviendrons. Cest à cette période quappartient la délicieuse Fillette tricotant prés dune haie vive. Lorsque, à la Brianza, il avait illustré ce motif pour la première fois, nexistait pour lui quune lumière terne, crépusculaire. Maintenant, tout est inondé de léclat aveuglant du soleil.
Dans cette période de bouleversement, un seul pôle reste intact dans lart de Segantini: le complexe de la mère. Ce qui de ses pensées et de ses affects appartenait à ce domaine semblait ne subir aucun changement. On en verra une preuve dans un trait typique de Segantini: il garda auprès de lui la jeune paysanne quil avait peinte sous le tire de Fillette tricotant. " Baba ", comme on la nommait, neut plus quà se fixer dans la maison. Toutes les années qui suivirent, elle demeura son unique modèle, étant en outre une fidèle compagne pour sa famille et pour lui. Il avait trouvé en elle le type qui lui convenait pour représenter la maternité et le travail. Il néprouvait aucun besoin de changement, et sen tint à ce seul modèle.
Mais lidée de la maternité devait sincarner peu après dans un chef-duvre dun charme puissant: Les deux Mères. Une servante est assise dans létable sur un escabeau; tout en serrant dans ses bras son enfant endormi, elle cède à la somnolence, et sa tête sincline. Tout prés delle, le corps énorme dune vache, un veau nouveau-né à ses pieds. Une lanterne jette une lueur rougeâtre, amortie, sur la femme et lenfant, et sur la croupe de la vache; le reste de la toile est plongé dans le clair-obscur. Sur ce groupe règne un silence solennel.
On ne peut quacquiescer à la fine remarque de Servaes: lartiste, par le calme commun à toutes les figures de ce tableau, souligne fortement lidentité dessence qui rapproche les deux mères. Cet effet est renforcé par un autre moyen, tout aussi simple: la direction des lignes. Servaes dit à ce propos: " Le dos de la vache forme une horizontale, tandis que sa tête sabaisse vers son auge. Là ou cesse le dos de la vache apparaît la tête de la jeune mère, dont le dos reprend la ligne rigoureusement horizontale et labaisse par une douce inclinaison. Un peu au-dessus, limage est coupée, ce qui permet de voir nettement, sans pourtant en avoir plus quun sentiment obscur, que le bord de la toile est parallèle au dos de lanimal. La solennité discrète de cette structure prend inconsciemment pour le spectateur une valeur affective. Cest ainsi que, dune main légère, lartiste modèle nos impressions. "
Aux environs de 1890, Segantini arrive au prix dun labeur soutenu à amener à la perfection quil désirait la technique de la décomposition des couleurs. Le prestigieux tableau La Cueillette(appelé dans sa forme initiale La Glèbe) fut le premier fruit de ce travail. Cette fois, le peintre avait réussi à représenter la clarté transparente de lair et la vibration des couleurs à ces altitudes, comme jamais personne ny était parvenu avant lui, ni ne la fait après lui. Au premier plan de la toile, il dessina merveilleusement lhomme avec ses fidèles compagnons, les animaux domestiques. Il exécuta les moindres détails du paysage avec cet amour qui nappartient quà lui. La longue chaîne des Alpes à larrière-plan rayonne dans une interminable alternance de roc et de neige. Sur le tout sétend le bleu vibrant dun ciel dune lumineuse clarté.
Segantini parvint par une voie tout à fait autonome à cet état de perfection de la technique divisionniste. Le même problème préoccupait à lépoque les peintres de tous pays; on y proposait de multiples solutions. Indépendant de tous ces essais, Segantini poursuivait son chemin avec une calme assurance, jusquà ce quil atteignît son but.
Ce qui lui traça la voie, ce ne fut pas seulement son talent exceptionnel. La recherche de la lumière et de la couleur prenait sa source dans le tréfonds de sa vie pulsionnelle. Cest de lumière et de couleur que ses yeux étaient avides; cest vers leur perfection à toutes deux que, pressé par un besoin intime, il dirigeait ses plus hautes aspirations. Dés ses débuts comme élève des Beaux-Arts, il sétait posé le problème de léclairage pictural, et y avait apporté une solution personnelle. Il est vrai que par la suite, dans les périodes de dépression, il sétait adonné à la peinture des tons sombres. Lorsque lattrait des hauteurs sexerça sur lui et quil désira dominer la nature, son besoin de triompher sexprima par une nostalgie de la lumière rayonnante du soleil, qui là-haut brille de tout son éclat.
Segantini nous a déjà appris lui-même quels sentiments la vue de tant de beauté suscitait en lui. Il contemplait la nature avec des yeux damoureux; elle lenivrait de félicité. Il nest donc plus besoin dune preuve de la manifestation ici dune ample sublimation des pulsions sexuelles que nous appelons voyeuristes. Ces pulsion sont destinées à éveiller la libido par la vue des qualités physiques de lobjet sexuel, que nous avons coutume dappeler plus simplement ses " attraits ". La sublimation de la pulsion à voir contribue largement à former linhibition sexuelle que nous désignons sous le terme de pudeur; de plus, cette pulsion se prête dans une large mesure à la sublimation artistique et esthétique.
Malgré son intensité notable, la pulsion à voir était chez Segantini très à distance de la sexualité comme telle. Il nest que très exceptionnel que nous trouvions dans ses uvres une figure nue. Tel le tableau appartenant à la dernière époque: La Source du mal . Une forme féminine nue, qui se reflète dans leau, représente une allégorie de la vanité. Ici cest un but éthique que lartiste poursuit par le nu. Il enveloppe dun voile transparent la dea pagana, déesse païenne de la sensualité. Ces deux uvres, cest typique, ne sont pas les plus puissantes du maître. Une force bien différente émane de la dea christiana, la bonne mère avec son enfant ; comme on le voit, notre peintre put insuffler toute lintensité de ses sentiments dans cette toile. La sensualité grossière fait radicalement défaut dans les uvres de Segantini. Lorsquil représente des scènes érotiques, il les peint avec délicatesse, profondeur et chasteté.
Cest vers la nature que se tourne son plaisir visuel sublimé ; la couleur et la lumière lui offraient une source de bonheur extasié.
Segantini nous raconte un souvenir denfance: la vue dun peinte en bâtiment qui maniait pinceaux et couleurs le remplit dune ardente curiosité. Fasciné, le petit garçon dévorait des yeux le barbouillage de louvrier. Il découvrait dans les taches de couleur des figures fantastiques, animales et humaines; les visions se succédaient, toujours nouvelles. Dautres descriptions de son enfance montrent avec quelle avidité il captait et conservait les impressions optiques. On notera la grande vivacité. Visuelle de ses descriptions ; chaque scène de son autobiographie nous fait limpression dun tableau, Segantini nétait pas seulement un observateur amoureux de la nature: ce que son il puisait dans les formes et couleurs était élaboré par sa fantaisie artistique et retrouvait une unité.
Lui-même ne perdit jamais de vue lélément érotique quil vivait au travers de lobservation et de la création artistique. Il écrivit un jour, pour expliquer pourquoi il ne traçait jamais desquisse est comme un jeune homme qui, à la vue dune belle femme, veut la posséder sur lherbe, veut savourer aussitôt létreinte, couvrir yeux et lèvres de baisers, et tremble de tout son être du bonheur des enlacements.
Eh bien ! il a ainsi son esquisse Au contraire, ce qui me tente, cest de laisser mûrir lamour et de caresser mes idées en pensée, de les couver en moi; quoique rendu presque fou par mon désir de les voir prendre forme, je me mortifie et me contente de leur préparer une place accueillante; entre-temps, je continue à les contempler avec les yeux de lesprit, sous cet éclairage-ci, dans cette position-là, en modifiant les rapport sensibles. "
Il est remarquable de voir que le peintre, qui dédaignait les esquisse préliminaires, revenait à plusieurs reprises à son thème, le tableau achevé, pour y apporter telle variante, en dégager de nouveaux aspects. Il était à tel point dominé par le complexe qui orientait luvre quil gardait limpression de navoir pas encore donné dexpression à tous les élans les plus subtils de son âme.
( IV )
De toute la force de ses pulsions, Segantini avait acquis la maîtrise de la lumière et de la couleur. Cest alors que commencèrent à se mêler à la joie de la victoire des humeurs sombres, se rapprochant plus ou moins de celles qui lavaient assailli souvent dans la Brianza. Il nest pas possible de distinguer nettement les motifs intimes de ce nouveau bouleversement. Mais il est permis de formuler quelques suppositions en sappuyant sur un ensemble dexpériences habituelles.
Loscillation entre deux extrêmes peut se comprendre si lon se reporte à la vie instinctuelle du névrosé. Les pulsions en conflit ne peuvent parvenir à un équilibre harmonieux. Lune dentre elles a-t-elle pris la haute main dans la conscience, alors la pulsion contraire refoulée dans linconscient ne cesse de se faire entendre. Elle accède à la conscience sous le masque de formations névrotiques substitutives. Si par exemple lactivité virile domine, et tente de simposer avec limpulsivité typique des pulsions névrotiques, alors la composante refoulée est incitée à attirer lattention de la conscience. Et lhumeur victorieuse se mêle de tristesse.
Chez Segantini un autre élément vient sajouter: de toutes ses forces, il avait poussé sa technique picturale jusquà la perfection, avait arraché à la nature les secrets de la couleur et de la lumière.
Une fois atteint le but tant désiré, la tension tombe brutalement. Les pulsions dont la sublimation avait permis ce genre de réalisation se voient brusquement dépouillées de tous leurs buts. Elles réclament un objectif nouveau, une expansion nouvelle; car le succès ne les a rendues que plus exigeantes. Si cette revendication nobtient pas immédiatement justice, un mouvement dhumeur se manifeste. Lhomme se sent appauvri- appauvri despoirs- et la joie du triomphe fait place à labattement mélancolique.
Heure sombre, tel est le titre de la première toile que Segantini a brossée dans cette atmosphère. Elle contraste vivement avec les uvres précédentes. Pour la première fois, nous retrouvons le crépuscule. " Devant un petit chaudron dou la fumée séchappe et sous lequel rougeoie un feu, une jeune paysanne est assise sur un sol pierreux, à la lumière du soir; elle frissonne, plongée dans de sombres pensées. En face delle, une vache tachée, qui mugit à cou tendu " (Servaes).
Latmosphère qui plane sur ce tableau évoque une solitude désolée. Mais avec une admirable maîtrise, lartiste trace des lignes pour tisser des liens étroits entre humain, et le paysage.
Aussi émane-t-il de cette uvre une note consolatrice: lhomme nest pas abandonné sil se sent ne faire quun avec la nature; telle était la profession de foi de lartiste, qui ne connaissait pas un Dieu personnel, paternel et tutélaire.
Peu après lexécution de ce tableau, il fut pris à nouveau dun désir de solitude. On vit alors combien chaque uvre de lartiste naissait des profondeurs de sa vie affective. La solitude qui convenait à son humeur, il lobtint bien au-dessus de Segantini, dans le petit village de Tusagn. Il y habita un chalet pendant lété de lannée 1893. Il sy trouvait entouré dune riche flore alpine; il aurait pu sadonner là à une véritable orgie de lumière et de couleur; tout au contraire, il monta encore, marchant plusieurs heures, pour atteindre un haut pâturage, ou cen était fait de la luxuriance des herbages et des fleurs. Il peignit cette solitude, ou paissait un petit troupeau de brebis. " Auprès delles, un berger mélancolique, encore presque enfant et pourtant faible et las comme un vieillard. Le visage hâlé par le soleil sest incliné en avant sous le poids de la somnolence; les mains reposent sur les genoux, inertes et molles. Le paysage continue à sélever, accentuant toujours les teintes noirâtres et grisaille "
(Servaes). Le tableau porte le titre de pâturage alpestre. Il évoque par tous ses traits la mélancolie de lépoque de la Brianza. Dans le douloureux abandon du pâturage alpestre, Segantini découvre une seul consolation. Là ou la nature naccorde plus guère à ses créatures que quelques touffes dune herbe desséchée, la maternité se révèle à lui dans toutes sa grandeur. Au premier plan du tableau il pose une brebis, qui allaite deux agneaux. Lamour de la mère-le symbole nous le dit- est pour la bête comme pour lhomme le plus sûr refuge dans labandon.
De 1890à 1893, plusieurs uvres dotées du nom de Tableaux du Nirvana virent le jour. Comme si souvent, Segantini représente des variations sur le même thème. La première conception (intitulée lEnfer des voluptueuses, actuellement au musée de Liverpool) et la dernière (qui a pour titre Les Mauvaises Mères, à la Galerie dart moderne de Vienne) appartiennent, picturalement, aux créations les plus significatives de lartiste.Mais LEnfer des voluptueuses, surtout, suscita par son contenu une vive opposition. Car luvre ne fut pas comprise et tous les efforts pour en donner une interprétation complète resteront vains.
Cela à une période ou le talent de Segantini avait reçu depuis longtemps lestime qui lui revenait de droit. Un tableau qui demande à être interprété ? Cela ne sétait encore jamais vu chez lui. Ses uvres antérieures quon pense par exemple aux tableaux de lamour maternel parlaient un langage simple et clair à tout cur humain. Lénigme de ces tableaux na pas encore été complètement déchiffrée jusquici. La psychanalyse réussira-t-elle à en dévoiler le mystère ?
Nous savons que Segantini sest inspiré, pour LEnfer des voluptueuses, de la mythologie bouddhique. Il y avait trouvait la doctrine selon laquelle les femmes qui se sont livrées à la vie des sens au lieu d accepter leur vocation maternelle sont condamnées après la mort à planer au-dessus de champs de neige déserts. Lartiste peignit donc une vaste étendue de neige, ou rien ne repose le regard, ayant au premier plan une chaîne de montagnes sombres, et une autre étincelante de blancheur dans le fond du tableau. Errant sur cette plaine désolée, des corps féminins, semblant des spectres ou des cadavres, flottent immobiles.
La conception ultérieure de cette peinture (Les Mauvaises Mères) pose au premier plan une forme flottante, dont la chevelure sest prise aux rameaux dun arbuste. " Toute linflexion de son corps est comme une lamentation baignée de larmes; les étendus évoquent le désespoir sans recours, les cheveux épars pris aux branches sont comme la douleur dune suicidée; et le visage dune pâleur mortelle, à la bouche tordue et aux yeux enfoncés, est comme la torture du repentir . Mais lon est ému à la vue de la petite tête quêteuse de lenfant abandonné tourmenté par la soif, qui se penche vers le sein nu et glacé de sa mère, desséché par le manque damour " (Servaes) . La figure de lenfant sest ajoutée à la composition précédente. Au lieu de plusieurs femmes, le premier plan nen présente quune. Dans le lointain, on perçoit un cortège dautres pénitentes errant à la dérive sur létendue enneigée.
Comme le note Servaes, la mère non aimante et lenfant abandonné forment dans ce tableau un vif contraste avec la brebis et ses agneaux dans le pâturage alpestre. Ce dernier tableau et les Mauvaises Mères ont tous deux été brossés à Tusagn. Segantini désirait, il la écrit plus tard, punir les Mauvaises mères par Lenfer des voluptueuses, car selon lui leur vie avait enfreint le principe primordial de la nature. nous ne saurions douter que cette intention le hantait au cours de ce travail. Par contre, on peut démontrer que les motifs les plus profonds et les plus personnels qui inspirèrent cette uvre échappaient au conscient de lartiste.
Toutes les productions de la vie imaginative de lhomme, quelles soient normales ou pathologiques, permettent de distinguer, ainsi que Freud la montré, un contenu latent derrière le contenu visible (" manifeste "). Le conscient nappréhende que ce dernier, tandis que le contenu latent lui reste voilé. Et pourtant cest celui qui recèle la teneur véritable, significative, dune formation fantasmatique.
Sans lui, la part manifeste nest en général pas compréhensible. Cest à laide de la psychanalyse que lon parvient aux sources cachées des créations imaginaires; elle découvre les pulsions refoulées, dont laccès à la conscience nest toléré que lorsquun déguisement considérable les a rendues méconnaissables.
Les uvres fantastiques et mystiques de Segantini nont pas été parfaitement saisies jusquà aujourdhui, car na été envisagé que leurs contenu manifeste. Cest à la psychanalyse quincombe la tâche danalyser les désirs refoulés qui ont trouvé leur expression dans des symboles dinterprétation ardue.
Il doit sagir de désirs profondément refoulés, bien faits pour choquer la conscience; sinon Segantini en aurait donné une représentation claire et concise, ce qui a toujours été sa manière. Il aurait pu sans détours, et même mieux, atteindre son but qui était de punir les mauvaises mères. Car ces toiles, malaisés à déchiffrer, manquent leur propos, celui de toucher le cur de ces femmes.
Nous lavons déjà vu, Segantini avait intensément refoulé la composante de cruauté de sa vie instinctuelle. Les tendances agressives et cruelles à légard de sa mère avaient été les premiers à subir une conversion en sentiments contraires. Dans toutes ses uvres, Segantini était apparu comme un être bon, doux et compatissant. Et le voilà, venu de lau-delà , peignant de cruels châtiments! Et celles qui les subissaient étaient des mères ! Nous assistons à lémergence des anciennes pulsions hostiles, des souhaits de mort de lenfant à lencontre de sa propre mère. Lenfer des voluptueuses montre, il est vrai, plusieurs silhouettes flottantes, et le spectateur na pas limpression que le peintre ait entendu désigner plus spécialement lune dentre elles. Tout change dans la version ultérieure. Cette fois il fixe notre regard tout entier sur une seule pécheresse, dans sa solitude désespérée, et sur lenfant abandonné. Segantini navait-il pas été comme lui abandonné? Lisolement qui suivit la mort de sa mère avait éveillé en lui les premiers tourments de l'angoisse. Derrière le désir de punir les mauvaises mères en général, transparaît maintenant le désir inconscient de punir sa propre mère et se venger delle.
Toute langoisse et la mélancolie que Segantini a éprouvées lui-même à se sentir délaissé, il projeta sur la mère coupable. Le mythe bouddhique, qui frappait des tourments de la solitude les mauvaises mères, avait éveillé en son âme des pensées voisines. Nulle autre peine naurait pu faire sentir aussi clairement à ces mères ce quendure un enfant livré à labandon !
Le garçon qui sagrippe à sa mère avec toute la passion de lérotisme enfantin, guettant chacun de ses pas dun il jaloux, se juge abandonné delle quand elle se détourne de lui, ne fût-ce quun instant. Il est pris de sentiments dangoisse, de jalousie à légard de ses rivaux, et de pensées hostiles pour sa mère. Tout lamour quelle pourra lui témoigner ne saurait empêcher quelle reste pour lui une mauvaise mère, car elle ne lui donne jamais à sa suffisance. Linconscient du névrosé adulte exige encore de tirer vengeance de sa mère, comme nous lenseigne la psychanalyse; car elle a témoigné en son temps plus damour à son père quà lui-même. Par certains symptômes de sa névrose, le fils exerce des représailles sur sa mère à cause de cette faute. Cest aux mêmes représailles infligées à sa propre mère quest destiné LEnfer des voluptueuses de Segantini.
On comprend aisément que les mères non aimantes soient exilées en guise de châtiment dans des étendues neigeuses et désertes. Par contre, il reste à expliquer pourquoi selon la conception bouddhique les mauvaises mères flottent au-dessus de champs de neige. Une explication apparemment toute trouvée serait que ces femmes aux formes planantes sont condamnées à la privation perpétuelle de repos; et cest précisément le mouvement interminablement monotone au-dessus de létendue déserte qui intensifierait limpression dune peine éternelle.
Mais le mythe aurait pu recouvrir à dautres symboles pour exprimer cette idée: par exemple une errance sans fin dans des déserts de sable. Lanalyse rigoureuse dun mythe comme de toute autre création imaginaire nous enseigne la causalité stricte de tout symbole. Il a fallu de même à Segantini un motif particulier pour quil ait emprunté au mythe cette représentation-là; par ailleurs sa fantaisie créatrice navait nullement besoin de tels appuis. Force nous est donc de chercher un rapport plus profond entre la faute de la mère et la nature du châtiment.
Une uvre de notre artiste, contemporaine des Tableaux du Nirvana, nous livre la clé de ce problème. Cest la Dea pagana déjà citée. Segantini a figuré la déesse de lamour sensuel suspendue dans les airs. La tête reposant sur son bras, elle semble goûter le délicat plaisir dêtre emportée doucement à la dérive, tandis que la Dea Christina au visage de madone calmement assise se plonge dans la contemplation heureuse de son enfant.
Nous voici confrontés à un fait qui semble étrange au premier abord: le même mouvement incarne dans lune des toiles de notre artiste le plaisir le plus vif, dans lautre le pire des tourments. Pour un psychanalyste, ce paradoxe est courant et compréhensible. Il sait que le flottement, comme dans le rêve, est ressenti comme une source soit de plaisir extrême, soit dangoisse.
Bien des gens se rappellent nettement avoir éprouvé les plus anciennes expériences sensuelles de leur enfance en planant dans les airs, ce qui se produit en se balançant, en sautant de haut, et à loccasion dautres mouvements que lenfant exécute par jeu. Il sagit là dexpressions de l "auto-érotisme infantile " ; cest dire que des sensations de plaisir sont engendrées par les excitations corporelles, sans exiger la présence dun partenaire comme pour lactivité sexuelle normale de ladulte. Bien des enfants sont insatiables dactivités de ce genre. Au plaisir sassocie volontiers un sentiment de tension anxieuse. Les recherches de Freud nous ont enseigné que cette angoisse dérive du refoulement des pulsions.
Cest le rêve qui donnera asile aux pulsions refoulées. A une époque ou lauto-érotisme a depuis longtemps subi une contrainte massive, chez la plupart ou peut-être la totalité des adultes, des rêves surviennent ou le rêveur vole au travers des airs, tombe dans un abîme, ou exécute quelque mouvement de ce genre. La tonalité affective de ces rêves oscille, selon le degré du refoulement, entre le plaisir et langoisse, ou naît de leur mélange. Nous voyons donc le plaisir le plus vif passer sans transition au tourment le plus aigu.
La symbolique du rêve est par excellence celle de linconscient, ce qui explique quelle soit commune à toutes les créations de limaginaire, à luvre dun artiste tout comme au mythe dun peuple. Nous voilà à même de comprendre chez Segantini la symbolique du vol.
La Dea pagana se livre sans retenue au doux plaisir de flotter dans lair. Les mauvaises mères ont suivi lexemple de cette déesse " païenne ", au lieu de se conformer à lidéal de la maternité, celui de la Dea Christina . On sait que Segantini lance inconsciemment ce reproche à sa propre mère. Il lui cire encore: " Tu as tenu à mon père par un amour sensuel, mais à moi tu ne mas rien donné ! " Ce sont ces désirs refoulés de vengeance quil satisfait par lâpre fantaisie qui sous-tend cette uvre. Le plaisir sensuel le plus vif qui sincarne dans le vol se transforme pour les mères pour sa mère- en une atroce angoisse, dont elles subiront les souffrances après la mort dans lEnfer des voluptueuses. Cest pour elles un pénible châtiment que être livrées à ce mouvement sans fin. Ne sait-on pas que dans le rêve, les quelques secondes au cours desquelles nous croyons tomber dans labîme nous semblent durer une éternité ! pendant la période ou il peignit ces toiles symboliques et mystiques, on put noter chez Segantini un intense repli sur soi. Sa fuite dans la solitude révélait une tendance à se détourner du monde ambiant. Son art acquit une dimension visionnaire et fantastique. Mais plus lhomme se détache de la réalité, plus il substitue laccomplissement fantasmatique de ses désirs refoulés au réel, et moins il sera compris par autrui. Ce quil exprimera risque de ne pas faire vibrer en nous daffects voisins des siens. Il en fut ainsi pour Segantini cette fois-là.
Cest la communication par le symbole que choisit celui qui ne peut formuler librement ses pensées, mais voudrait toutefois ne pas les taire complètement. La symbolique indique en même temps ce quelle voile ; cest tantôt lautre des tendances qui domine. Le langage obscur des Tableaux du Nirvana révèle que les plus profonds complexes de Segantini cherchaient à sexprimer dune manière ou de lautre, que lartiste céda à leur pression, mais que finalement la puissance du refoulement fut assez efficace pour voiler le sens profond de luvre.
Segantini envoya de par le monde la première de ces toiles, lEnfer des voluptueuses, sans se soucier de savoir si elle allait ou non être comprise. Nous voyons précisément ici à quel point il méconnaissait le réel et restait fixé uniquement à ses complexes. A ce sujet il est encore plus remarquable de noter que Segantini, en représentant des corps de femmes planant, se heurta à la réalité, aux lois naturelles. Pour reprendre les termes de Servaes, " il a figuré les voluptueuses comme étendues dans les airs, comme si elles reposaient sur divan invisible; et pour des êtres fantomatiques, il les a peintes trop pesantes, top matérielles ". Mais il y a plus. Lui qui jusque-là avait toujours fait grand cas des conseils et critiques de son ami Vittore Grubicy semporta cette fois violemment contre son avis et il ne lui pardonna jamais complètement.
La limitation à un complexe déterminé de représentations et léloignement de la réalité ont toujours pour conséquence une irritabilité accrue. Nous le constatons chaque jour chez le sujet sain, mais avec plus dévidence encore chez le névrosé. Chez Segantini, cette irritabilité se traduit une fois de plus à loccasion dun événement mémorable.
Il exposa LEnfer des voluptueuses en 1891 à Berlin. Le tableau possédait sans aucun doute une valeur artistique exceptionnelle, malgré les objections que lon pouvait élever à bon droit contre cette figuration. Le jury ne lestima pas digne de la plus haute distinction, mais attribua à Segantini une " mention honorable ", bien destinée à le blesser. A dautres moments, le maître se serait dégagé de ce jugement par un sourire ou un haussement dépaules. Mais cette uvre avait pour lui une signification particulière: quiconque lattaquait atteignait Segantini au point le plus sensible. Toute limpulsivité de ses instincts fit une irruption effrénée dans la réponse quil fit tenir à ses juges.
Il en parle lui-même dans une lettre à Vittore Grubicy, qui est si caractéristique que nous la reproduisons :
" Cher Vittore,
" Jai reçu ta carte et ten remercie vivement. Je nai pas balancé un seul instant à refuser la " mention élogieuse ". Au moment même ou jen ai reçu la nouvelle cétait le 29-, jai envoyé à Berlin le télégramme suivant :
" Berlin. A la direction et au jury de lExposition internationale.
" Dans aucune des expositions du monde, ou jai exposé dès le premier jour jusquà aujourdhui, ne sest trouvé une commission qui jugé nécessaire de moffenser, hors ce jury de Berlin. Je ne demande quune seule chose de notre complaisance, cest que vous me rayez publiquement de la liste de vos lauréats.
"Giovanni Segantini. "
" Nota bene: jai envoyé ce télégramme avec réponse payée, mais ces nont pas même jugé à propos de me répondre. Cest à en devenir fou.
Adieu.
" Ton G.S. "
On la dit, Segantini termina la dernière version du Nirvana en 1893. Peu après sinstaura un processus qui manifestait la même tendance que le bouleversement déjà décrit, à la fin de la période de la Brianza. Une lettre à Vittore Grubicy, datée du 21 décembre 1893, révèle clairement le passage d'une humeur dépressive à la joie de vivre et de travailler. Lartiste fait allusion à une lettre précédente, et sexplique: " Celles de mes lignes que tu qualifies de mélancoliques mont été dictées par une de ces phases morales qui ressemblent à un heurt du tibia contre une arête vive, et nous arrachent un cri ! Et comme jai lhabitude de nécrire que ce que jéprouve, ce fut le pur cri de mon âme. " Puis, après une remarque sur ses projets de travail, il continue: " Oui, la vraie vie nest quun rêve unique. Le rêve de sapprocher graduellement dun idéal qui tout en étant le plus éloigné possible est élevé, élevé jusquà lévanouissement de la matière. "
Le trait le plus accusé de la constitution psychique de lartiste était sans doute une capacité tout à fait exceptionnelle de sublimation.
Cest pourquoi il reprit son élan en ce sens, pour reconquérir la maîtrise de ses pulsions refoulées, tout comme il y était parvenu sept ans plus tôt. Mais là encore il devait rencontrer une limite, quil ne put franchir impunément. Il ne parvint plus dés lors à dominer ces pulsion en permanence .A partir de 1891 environ, année de la création de LEnfer des voluptueuses, ces tendances ne cessèrent de le harceler; et les années qui sécoulèrent jusquà sa mort prématurée furent remplies dune lutte intime qui entraîna de fréquents changements dhumeur. Lui qui se trouvait alors dans la force de lâge et au sommet de son activité créatrice était la proie doscillations dhumeur névrotiques, qui avaient pour sens une négation de la vie. Il avait beau les surmonter à chaque fois, la victoire coûtait un sacrifice considérable dénergie psychique ; et trop souvent ce ne fut quau prix dénormes efforts quil put contenir la mélancolie menaçante.
Dés cette époque, Segantini chercha plus que jamais refuge dans le monde des fantasmes; navait-il pas appris lui-même que la vie dans la sphère imaginaire était la plus digne de ses aspirations ? A côté des représentations déjà commentées des Mauvaises mères, il produisit entre 1891 et 1894 plusieurs autres uvres dimagination, qui nappartient pas au domaine pictural.
Nous y rangerons dabord le projet dun drame musical, dont Segantini parle une lettre à son ami Vittore. Il est extrêmement intéressant de trouver dans cette esquisse un passage qui dénote les mêmes tendances à la cruauté que celles que jai analysées dans les Tableaux du Nirvana. Il sagit de la description dun incendie; lartiste trouve des accents si puissants que la supposition qui nous vient immédiatement à lesprit, cest quune voix se fait entendre ici du tréfonds de son inconscient. Voici ce passage: " Une femme fuit devant lincendie, à demi vêtue, les cheveux épars sur les épaules, tenant suspendus à son cou deux enfants dont lun est grièvement brûlé. Lorsque la femme le constate, elle se met à pousser des cris affreux, tombe à genoux devant un oratoire qui se dresse au bord du chemin pour y gémir et prier, en élevant deux enfants vers limage sainte. Puis elle les repose à terre. Lenfant brûlé était mort !
Elle le contemple comme égarée, pousse par deux fois des clameurs de douleur, se lève, tend un poing menaçant vers le ciel et retombe en arrière. "
On peut être certain que Segantini a élaboré ici une réminiscence de sa petite enfance, à forte charge affective. Un premier-né de ses parents était mort dans un incendie. Jignore si Giovanni assista à cet événement, mais il a certainement été témoin de la douleur de sa mère au sujet de lenfant mort. On ne se trompera guère en supposant que cette impression subie à un âge tendre a éveillé chez le petit garçon des sentiments de cruauté qui satisfaisaient des tendances sadiques. Je rappellerai que le premier essai de dessin de Segantini fut lié à la mort dun enfant et à la douleur dune mère. On comprendra maintenant dans toute son étendue la puissance de cet événement sur son être intime; il faisait vibrer la réminiscence refoulée dune situation gratifiante de lenfance. Et la production de la maturité se retrouvait maintenant sous la domination de ces désirs infantiles refoulés; cest sous leur influence que lartiste créa le tableau des Mauvaises mères et esquissa le projet dun drame musical.
Dautres créations de sa vie imaginative de cette époque sont destinées à surcompenser lélément de cruauté péniblement refoulé. Tel le Rêveur dun travailleur, uvre dimagination à caractère utopique. Le rêveur voit dabord des images symbolisant la lutte des classes. Cest alors quil est précipité du haut de son poste dobservation, mais que sans toucher le sol il reste suspendu dans les airs, continuant à planer jusquà ce quil atteigne une contrée dont les habitants jouissent des plus heureuses conditions sociales. Dans cette utopique, le poète réalise ses idéaux socialistes qui inversent radicalement ses dispositions originelles à la cruauté et à légoïsme.
Il faut noter, dans cette fantaisie proche du rêve, la sensation de planer; dans ce cas, cest un temps de plaisir total. mentionnons encore la description fantasmatique dune communauté idéale dartistes. Toutes ces productions montrent à quel point Segantini tendait alors à senfermer dans des rêveries didéaux élevés et lointains. Mais il ne se maintenait pas toujours au second plan autant que les rêves utopiques. Bien au contraire. Jai déjà fait observer que les créations imaginaires issues des tendances refoulées, agressives ou dominatrices, viennent élever lindividu bien au-dessus de son entourage, et le mettent au centre du monde. Cest ce genre de fantasmes de grandeur que Segantini porta en lui, sa vie durant. Mais à cette époque, ils réclamaient plus que jamais de sexprimer.
Dans les fantasmes de filiation remontant à sa jeunesse, il sétait donné pour père un roi, sélevant ainsi lui-même. Maintenant, il glorifiait sa mère comme figure idéale divine. Jai tenté de nexpliquer dabord des toiles comme le fruit de lamour et Dea Christina quau travers du " complexe maternel ", jen ai fait une expression de lérotisme sublimé et des pulsions " sadiques " sur-compensées qui dans la première enfance sadressaient à sa mère. Mais il ne faut pas oublier que lapothéose de la mère élève du même coup le fils. Jai déjà attiré lattention sur le fait que lenfant, dans ces tableaux, est identique à lartiste. Mais Segantini nen est pas resté à se présenter lui-même comme le Christ enfant; peu après la Dea Christina (1895), il peignit un Autoportrait, qui a tous les caractères dune image du Christ. Les yeux rêveurs évoquent la souffrance et la mélancolie. Leur regard se tourne avec nostalgie vers de lointains idéaux.
Il ny a aucune contradiction à ce que Segantini, qui sétait radicalement détaché des dogmes religieux, qui niait lexistence dun Dieu personnel, se soit peint en Christ. Ce qui le poussait à sidentifier ainsi, cétaient son éthique, sa déification de lamour maternel et sa souffrance. Nous voyons ici, comme dans tant dautres cas, les sentiments de grandeur émerger du tréfonds dune mélancolie atteignant à la négation de la vie.
Mais Segantini ne fut pas un rêveur oisif. Bien au contraire, le travail laida à sublimer, comme autrefois, une bonne part de ses pulsions refoulées. Il vint même une période ou il sadonna au travail avec excès. Lorsquil quitta Savognin en 1894 pour se transporter à Maloja, dans la Haute Engadine, il entre dans la dernière période de sa vie, ou il devint pour reprendre les termes de Servaes un fanatique du travail.
( V )
Huit ans sétaient écoulés depuis que Segantini était monté à Savognin. Il y était arrivé en quêteur. Au contact immédiat et permanent de la nature, il avait acquis la maîtrise de la maturité. Il entendait à nouveau lappel des sommets, tout comme autrefois, alors quil avait secoué de ses épaules la mélancolie de la période de la Brianza. Il avait trente six ans lorsquil passa en Haute Engadine. Il senhardit à pénétrer au cur de la haute montagne ; car, ayant une conscience assurée de ses possibilités, il pouvait maintenant se proposer les tâches les plus hautes. Il conçut un amour fervent pour la vallée ou il devait passer les cinq dernière années de sa vie. Il vouait aux montagnes de cette contrée une vénération religieuse. Ainsi écrivait-il à un ami: " Certains matins, lorsque je contemple longuement ces montagnes, avant de prendre mes pinceaux, je me sens poussé à me jeter à genoux devant elles, comme devant des autels dressés sous le ciel. "
Segantini ne devait pas manquer de senraciner immédiatement, et de ne faire plus quun avec le pays, la nature, les sommets et les habitants. Il était heureux du scintillement des névés et des glaciers, du bleu étincelant du ciel et de léclat du soleil, si particuliers à lEngadine ; il éprouvait un ravissement devant la richesse de la flore quun bref été fait sépanouir ici dans une féerie de couleurs unique.
Ses yeux étaient avides de toute cette splendeur de lEngadine. De plus son humeur, son caractère saccordaient à ce pays plus quà tout autre, vivant depuis des siècles dans un monde fermé, ont conservé en propre leur langue, leurs coutumes, leur style architectural. Il a fallu un dur travail et une énergie indomptable pour faire de cette haute vallée un lieu habitable pour lhomme. Cest avec ces hommes, avec ce pays que Segantini se sentait une parenté profonde.
Il commença par peindre à Maloja une uvre encore écrasée par une humeur douloureuse et sombre. Mais lélément mystique et visionnaire y fait défaut. Avec une vérité émouvante, lartiste a représenté un fait de vie quotidienne ; la mélancolie du temps révolu séteint dans les résonances dune élégie. Une famille ramène chez elle les dépouilles de son fils. Une affliction sans bornes pèse sur la scène ; elle unit le père, qui, la tête penchée, conduit le cheval par la bride, les deux femmes qui se sont assises sur le cercueil ; le cheval harassé qui traîne sa charge par le pays, et le chien qui se faufile tristement derrière le cortège. Tel est le retour au pays, une des uvres les plus attachantes de lartiste.
Nous retrouvons ici la lumière du soir, comme dans toutes les images de la mort. Mais Segantini y a découvert de nouveaux aspects. Les teintes du ciel vespéral, aux nuages délicats, sont dune merveilleuse beauté; elle semblent verser la consolation sur lhumeur endeuillée qui domine le cortège.
Vint alors une série de chefs-duvre, qui se distinguent autant par la profondeur de leur conception que par leur perfection technique. Nous en citerons quelques-uns; ils montrent de la manière la plus nette les oscillations dhumeur auxquelles leur auteur était soumis. Citons L Amour à la source de la vie . Un jeune couple savance vers la source de la vie, qui est par un ange. La toile appartient à la série symbolique; mais en contraste avec les uvres
Antérieures du même genre, elle échappe à langoisse et à laffliction. Elle rayonne de clarté et de luminosité.
Une humeur plus paisible et plus gaie émane de Printemps alpestre (1897). Segantini lui-même y voyait la meilleure de ses toiles. Elle est tout entière dans les teintes les plus claires et les plus lumineuses.
La Fenaison est plus grave. Nous voyons des femmes à leur dur travail des champs; elles nous rappellent Les Glaneuses de Millet.
Le ciel se couvre de sombre nuages dorage; ils se poursuivent comme des silhouettes fantomatiques.
Dans Les Consolations de la foi le thème de la mort reparaît. Des parents se tiennent devant la tombe de leur enfant, dans un petit cimetière enfoui sous la neige. Dans leur maintien à tous deux, Segantini a indiqué avec une grande délicatesse comment le réconfort leur vient de la foi. Mais, à côté de son contenu réaliste, le tableau offre des traits visionnaires.
" Sur la croix tombale voisine apparaît la vision du