J'ai tenté de faire progresser simultanément la psychologie de certaines maladies mentales et la théorie de la sexualité. Mais, à ce deuxième point de vue, je me suis limité à considérer la théorie des étapes prégénitales de l'organisation de la libido. Cette partie de la théorie de la sexualité comprend les transformations qui s'opèrent au cours du développement psychosexuel de l'homme en ce qui concerne le but sexuel.Débuts et développement de lamour objectal
Les recherches fondamentales de Freud nous ont appris à considérer la relation à l'objet sexuel. Nos hypothèses sur l'ontogenèse de l'amour objectal n'ont pas jusqu'ici pu rendre compte des faits dans toute leur ampleur. Les états morbides que nous groupons avec Freud sous le nom de « névroses narcissiques » nous confrontent à un certain nombre de manifestations psychosexuelles auxquelles il nous faut adapter notre théorie. C'est la tâche que j'entreprendrai ici.
Considérer la relation d'un sujet avec son objet d'amour du point de vue de l'histoire de cette relation, ce n'est pas négliger les interrelations psychologiques multiples que nous avons examinées précédemment. Au contraire, elles s'en trouveront éclairées. De même que nous avons eu à tenir compte d'aspects importants des relations avec l'objet, telle l'ambivalence de la vie pulsionnelle humaine, de même il est exclu que nous isolions ces problèmes.
Au contraire, une étude condensée de la théorie des phases de l'organisation de la libido nous permettra de mieux connaître ce qui nous fait défaut pour une histoire du développement de l'amour objectal.
Nous connaissions trois stades du développement de la relation à lobjet, tout comme nous distinguions trois étapes de l'organisation de la libido. Nous devons à Freud les premières révélations fondamentales.
Il distingua un état autoérotique ou anobjectal, qui se situe dans la toute petite enfance, un stade narcissique où le sujet est aussi son propre objet damour, et un troisième stade d'amour objectal proprement dit. Mon projet est d'étudier jusqu'à quel point nous sommes en mesure de compléter cette partie de la théorie de la sexualité.
Il y a quelques. années deux auteurs, dont les observations méritent la confiance et qui ont travaillé indépendamment l'un de l'autre, ont contribué à notre connaissance du délire de persécution des paranoïaques.
Van Ophuijsen et Stärcke découvrirent dans leurs psychanalyses que le « persécuteur » peut être ramené à la représentation du scybale intestinal du patient ; ce symbole est inconsciemment identifié avec le pénis du « persécuteur », c'est-à-dire avec la personne du même sexe aimée à lorigine. Dans la paranoïa, le persécuteur est donc représenté par une partie de son corps que le patient ressent comme en lui il voudrait se délivrer de ce corps étranger, mais n'est pas en mesure de le faire.
J'avoue n'avoir pas reconnu en son temps toute la signification de cette découverte. Elle était isolée, elle ne cadrait pas aisément avec ce que nous savions, bien que Ferenczi eût déjà reconnu les relations entre la paranoïa et l'érotisme anal. Désormais, la découverte des auteurs hollandais s'inscrit dans un ensemble et sa signification prend toute sa valeur.
La perte de la relation libidinale avec son objet et les objets en général, ce qu'il vit subjectivement comme « fin du monde », le paranoïaque essaie de la compenser au mieux. Comme nous le supposons depuis l'analyse du cas Schreber par Freud, sa démarche consiste à reconstruire l'objet perdu. Il nous est actuellement possible de voir cette reconstruction comme une incorporation d'une partie de l'objet qui subit ainsi un sort comparable à l'objet du mélancolique introjecté par incorporation en totalité.
Pas plus que ce dernier, le paranoïaque n 'échappe au conflit lié à l'ambivalence. Il espère aussi se défaire de la part incorporée et, conformément au niveau du développement psychosexuel où il se situe, ce n'est possible que par voie anale. Pour le paranoïaque, lobjet d'amour est représenté par les fèces qu'il ne peut expulser. La partie de l'objet d'amour qu'il a introjectée se refuse à le quitter. de même que l'objet introjecté en totalité par le mélancolique exerce sur lui sa tyrannie.
Nous concevons finalement que le mélancolique s'incorpore en totalité l'objet d'amour auquel il a renoncé tandis que le paranoïaque n'en introjecte qu'une partie. Cette dernière introjection pourrait s'effectuer selon deux possibilités. Elle peut être conçue comme se faisant oralement, mais aussi comme ayant lieu par voie anale. En attendant une vision plus précise, nous pouvons formuler prudemment l'hypothèse que la libido des paranoïaques régresse à la plus précoce des étapes sadiques-anales en ce qui concerne le but sexuel...