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Les Thermidoriens

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Quiberon

Dès que la nouvelle officielle de la mort de son neveu lui est parvenue, le comte de Provence, réfugié à Vérone, en territoire vénitien, s'est déclaré roi de France. Cette accession passe presque inaperçue dans le pays. Sans doute, au lendemain, des émeutes de Prairial, peut-on penser qu'un grand nombre de Français demeurent monarchistes, de même qu'ils demeurent chrétiens, quelques années de troubles ne suffisant pas à détruire des habitudes millénaires. La masse ne serait pas opposée à une restauration. Pichegru, le général le plus en vue de la République, est prêt à l'abandonner. Certains chefs de la Convention thermidorienne, Lanjuinais, Merlin de Thionville, Boissy d'Anglas, Fréron, peut-être Tallien, par leurs rapports occultes avec les agents royalistes, donnent à croire que si le Prétendant leur offrait des garanties personnelles ils admettraient sa rentrée à Paris.

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Attaque de Quiberon par les troupes républicaines - d'après Swebach et Desfontaines

Mais un retour au système ancien, sans changements radicaux, se heurterait à des difficultés insurmontables. L'armée, et elle compte de plus en plus, par ses services, par sa gloire, est profondément républicaine. Jeunes, ardents, ombrageux, haïssant les prêtres et les émigrés, les soldats méprisent les Bourbons. Les généraux, Hoche comme Marceau, Jourdan comme Kléber, ne se voient d'avenir que dans la République. Il faudrait aussi que la Restauration satisfît ce que Mallet du Pan, le publiciste genevois, appelle la «masse des intérêts ». C'est toute la question des biens nationaux qui surgit. Les domaines du clergé et de la noblesse, vendus à vil prix, éparpillés aux mains des bourgeois et plus encore des paysans, resteront-ils leur propriété ? Certes les Constituants ont été d'avisés politiques quand ils ont lié d'un nœud si fort les couches rurales à la Révolution. Il n'est pas près de se dénouer.

Ne se dénouera pas plus aisément le lien qui unit entre eux les Conventionnels régicides et les attache à une forme quelconque du régime républicain. Plus de trois cents représentants et parmi eux les plus remarquables par l'activité ou le talent, de Sieyès à Fouché, de Cambacérès à Merlin de Douai, de Carnot à Rewbell, ont tout à redouter d'une monarchie même libérale, même constitutionnelle. Car peut-on imaginer que si elle pardonne, elle oublie jamais le 21 Janvier? La Terreur blanche dans le midi donne un avant-goût des excès auxquels se porterait la vengeance des royalistes. Le pouvoir est l'unique sauvegarde des « votants » contre l'exil ou le peloton d'exécution. Les chances d'une restauration de la monarchie étaient donc minces. Elles s 'évanouissent après la «déclaration» de Vérone : sur un ton hautain, le prétendant proclame le retour pur et simple a la monarchie absolue. Le malheur et l'exil excusent bien des fautes; ils ne font pas comprendre chez le comte de Provence, d'intelligence éprouvée, une pareille aberration.

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Le comte de Provence - gravure de Bonneville

Cependant les princes, le Prétendant comme le comte d'Artois, et les tristes têtes qui les entourent, entendent à la première occasion, précipiter les événements. Leur projet favori implique la reprise des guerres de Vendée, coïncidant avec le débarquement sur les côtes de Bretagne d'un corps d'émigrés appuyé de forces anglaises. Le comte de Puisaye, monarchiste constitutionnel bien vu de Pitt, est revêtu de pleins pouvoirs par le comte d'Artois. Il constitue péniblement un corps d'émigrés venus d'Allemagne ou recrutés en Angleterre et soldés par Londres. On comptait sur une quinzaine de mille hommes; on ne les trouve pas. Beaucoup d'émigrés, demeurés Français d'instinct plus qu'ils ne le croient eux-mêmes, sont secrètement hostiles à une coopération avec les Britanniques. Puisaye, qu'ils appellent «l'homme de Pitt », est leur bête noire et ils s'ingénient à le desservir.

En attendant que l'expédition soit prête, les troubles ont recommencé dans l'Ouest. Les traités si libéraux consentis aux chefs vendéens par la Convention n'ont abouti qu'à une trêve illusoire. Sur l'appel de Puisaye, Cadoudal reprend les hostilités et Charette, pour prélude à sa rentrée en campagne, fait massacrer une centaine de Bleus. La Vendée, frémissante, se lève. La Bretagne est prête à lui donner la main. L'hiver semble propice; Hoche n'a avec lui que des troupes dispersées dans le pays.

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Hoche - dessin de Ursule Boze - Musée Lambinet

Le comte d'Artois doit participer à l'expédition; il souhaite que l'Europe l'empêche d'exposer sa vie, mais la grande Catherine l'y pousse, et l'Empereur. Le prince promet de partir, puis réclame des délais, piétine encore. De Vendée, on le supplie « Un petit-fils de saint Louis à notre tête ! » s 'écrient Charette, La Trémoïlle et leurs amis. En Vendée ! Il devrait y être déjà avec ses braves, paysans ou gentilshommes, qui chaque jour pour lui risquent leur peau.

Enfin, le 8 juin 1795, Puisaye embarque ses hommes, 3500 environ, revêtus d'uniformes anglais, sur une escadre commandée par sir John Warren. Deux autres corps doivent les joindre pour porter les premiers effectifs de l'armée royale à dix mille hommes. Pitt a fini par refuser l'appui d'un corps britannique. Sans doute ne croit-il pas à la victoire. Il a raison.

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Lettre de Hoche au Comité de Salut Public, annonçant la reddition des royalisytes à Quiberon - Archives nationales

Le 27 juin, l'avant-garde de l'expédition débarque à Carnac. Aux cris de « Vive le roi ! » quinze mille Chouans accourent à sa rencontre, lui offrant pain, vin, provisions de toute espèce. Puisaye, anxieux depuis le départ, devrait y trouver réconfort, mais il se sent haï ou épié par les officiers émigrés. Hoche commande l'armée des Côtes de l'Ouest. Il rassemble ses troupes et marche sur Auray. Lazare Hoche a passé le temps des aventures politiques. A trente-trois ans, il a atteint la maturité de l'esprit. Mieux encore qu'un Pichegru, qu'un Jourdan, il est le chef militaire chargé de promesses. Grand soldat, homme de cœur et vrai républicain, il doit tout à la Révolution et ne la reniera pas. Cet athlète aux traits accusés, aux chauds yeux bruns, à la bouche généreuse est le fils d'un palefrenier de la vénerie royale. A seize ans il s'engage dans les gardes françaises, est caporal en 1789. La garde nationale soldée de Paris le nomme sergent.

Le 6 Octobre, à Versailles, il est de ceux qui chassent du château les forcenés de l’Oeil-de-Boeuf. 1792 le voit capitaine. Carnot chef de l'armée de la Moselle. Hoche bat Würmser sur les lignes de Wissembourg, débloque Landau, délivre l'Alsace. Desservi par Pichegru, son indépendance d'esprit déplaît à Saint-Just qui le fait emprisonner aux Carmes. Quand la chute du Triumvirat l'a rendu à la liberté, on lui confie le soin de pacifier l'Ouest. Nul plus que lui n'y est propre; avant d'être militaire, il est homme. Il a cru a' la bonne foi des Chouans, a été trompé, mais n'est pas attiédi dans son désir d'une réconciliation française. Après quelques succès initiaux, Puisaye doit s'enfermer dans la presqu'île de Quiberon. Le 20 juillet les Bleus attaquent l'étroite langue de terre. Les royalistes se débandent. Oubliant que pour faire excuser un tel désastre, il n'avait plus qu'à mourir, Puisaye qui s'est pourtant battu en sous-lieutenant, s'enfuit dans une barque. Hoche avance, la mêlée est affreuse. Point de capitulation accordée, ni même demandée. Beaucoup d'émigrés se jettent à la mer démontée, en plein ouragan. Sombreuil rend son sabre à Tallien, venu de Paris pour épauler Hoche. Les prisonniers sont menés en deux longues files à Auray. Hoche souhaite qu'on épargne la plupart, mais la commission militaire de Vannes les condamne tous. Six cent quatre-vingt dix émigrés sont passés par les armes.

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Pacification de la Vendée - d'après Girardet

Les hostilités ont repris en Rhénanie. L'Autriche y a massé deux grosses armées, l'une sous Würmser, l'autre sous Clerfayt, qui font face à l'armée de Sambre-et-Meuse dirigée par Jourdan et à l'armée de Rhin-et-Moselle commandée par Pichegru. Cette fois les troupes républicaines sont très inférieures en nombre aux Autrichiens. Sur l'ordre du Comité, Jourdan prend l'initiative des opérations, il passe le Rhin à Dusseldorf et le remonte sur la rive droite vers Mayence, forçant Clerfayt à se replier. Pichegru, s'il était moins hésitant ou moins avide, aurait l'âme d'un Monck; il est en pourparlers avec le prince de Condé et ne soutient pas Jourdan comme il était prévu. Il laisse ainsi en l'air son collègue et compromet sciemment une opération bien montée et qui devait réussir. Par là, sans discussion possible, il a commencé sa trahison.

Cependant, pour placer l'Europe devant un fait accompli, Merlin de Douai, au nom du Comité de Salut public, invite la Convention à prononcer la réunion à la France de la Belgique, du Luxembourg et du Limbourg. Ces pays formeront neuf nouveaux départements français. Carnot appuie la proposition : « Vous devez à nos armées, dit-il, de conserver à la France le prix glorieux de leur sang. » Nul ne sait mieux que lui leur héroïsme et leurs fatigues. Le décret est voté par acclamations le 9 vendémiaire (1er octobre). Frontière naturelle devenue frontière constitutionnelle et dont la Révolution désormais fait son credo politique, on n'y pourra plus toucher sans détruire en même temps la République.

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Les troupes françaises passent le Rhin près de Dusseldorf - d'après Swebach et Desfontaines

Le Comité espère que cette attitude résolue de l'Assemblée, comme la nouvelle campagne des troupes françaises au-delà du Rhin, engageront l'Autriche à entrer dans la voie des accommodements. Mais, après quelques entretiens, Vienne se refuse à négocier. Sûre de l'appui de la Russie et de l'Angleterre, l'Autriche se croit encore capable de vaincre militairement la France et, quel que soit le régime qui s'y installe, de la dépouiller selon son dessein de toujours. Au reste elle n'ignore pas que les royalistes préparent contre la Convention même une nouvelle attaque intérieure, revanche de Quiberon. Si elle réussit, l'armée sera paralysée et la Révolution s'effondrera. C'est compter sans le hasard, c'est aussi compter sans un homme, dont on ne sait pas encore le nom, mais qui s'approche à grands pas muets pour sauvegarder la République et venger la France.

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