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Les Thermidoriens

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Les traités de Bâle - Enigme au Temple

Déjà mécontente de ses alliés et observant vis-à-vis de la République un armistice de fait, ses troupes retirées depuis la fin d'octobre sur la rive droite du Rhin, la Prusse se décide à lâcher la coalition quand elle connaît la teneur du traité signé à Pétersbourg entre la Russie et l'Autriche, pour partager entre elles ce qui reste de la Pologne. Pressé par ses ministres, Frédéric-Guillaume envoie un agent secondaire, Harnier, à Paris. Le Comité de Salut public l'entend et lui fait connaître ses vues. Boissy d'Anglas à la tribune les rend publiques, en affirmant pour la France la nécessité «de frontières qui soient pour elle la sécurité et pour l'Europe la garantie de sa bonne foi ». Personne à Paris ne s'y trompe la France veut garder la rive gauche du Rhin.c

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Gravure commémorant la signature à Bâle du traité de paix avec l'Espagne, le 22 juillet 1795 - éventail

Le négociateur prussien Hardenberg arrive à Bâle où il rencontre le plénipotentiaire français Barthélemy. Elève de Vergennes, ancien envoyé de Louis XVI, au fond demeuré royaliste, Barthélemy, s'il n'a rien d'éminent, est un excellent diplomate. Discret, adroit, rompu aux discussions, très estimé à l'étranger, il s'est donné pour tâche de relier la politique de la Révolution à la politique de la monarchie. On doit voir en lui un de ces bons serviteurs qui, sans s'occuper du régime, songent d'abord aux intérêts de la France.

Hardenberg, peu favorable aux négociations, voudraient les traîner en longueur. Il lorgne toujours du côté de l’Angleterre. Barthélemy, épaulé par Merlin de Douai, tient bon. Et le cabinet de Berlin, préoccupé avant tout de l'affaire polonaise, finit par prescrire à son représentant de céder. Le traité est signé le 5 avril. Les troupes de la République continueront d'occuper les territoires prussiens de la rive gauche du Rhin, et évacueront ceux de la rive droite, en attendant la paix générale avec l'Empire. Le traité de Bâle est pour la République un immense succès diplomatique.

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Barthélemy - gravure du temps

Les victoires de la Abandonnée par la Prusse, la Hollande doit traiter. Sieyès part pour la Haye avec Rewbell et lui impose un ultimatum. Un traité est conclu le i6 mai. La France reconnaît et garantit la République batave qui se lie à elle par une alliance perpétuelle contre l'Angleterre. Celle-ci, avec la complicité du Stathouder, s'emparera bientôt du Cap et de Ceylan et ne les rendra jamais. Ainsi trahie par ses maîtres, dépouillée par ses amis, rançonnée par son vainqueur, frégate ayant perdu mâts, vergues et cargaison, la Hollande entre dans le sillage du navire de haut-bord français. Elle le suivra près de vingt ans, jusqu'en 1814.

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Plantation d'un arbre de la Liberté à Amsterdam, le 4 mars 1795 - gravure du temps

De l'Espagne sont venues à plusieurs reprises de vagues ouvertures. Godoÿ; amant de la reine Marie-Louise et par elle maître absolu de la monarchie, désire s'accommoder; mais il ne saurait souscrire aux exigences territoriales du Comité et il insiste pour obtenir que les enfants de Louis XVI lui soient remis. Les pourparlers sont repris en mai à Bâle entre Barthélemy et l'agent espagnol Yriarte. Le Comité de Salut public a envoyé à son représentant des instructions plus conciliantes. De concession en concession, on s'entendrait assez aisément, semble-t-il, n'était la question des jeunes prisonniers du Temple. Mais elle est préjudicielle. Si Madame Royale, étant fille, ne compte guère, son frère est Louis XVII, le chef légitime de la monarchie, il est le Roi.

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Louis XVII - aquarelle anonyme - Archives nationales

Cet enfant, qu'on le veuille ou non, tout pivote autour de lui. Otage de la Révolution, il peut un jour lui servir de rançon. Pas un des chefs des différentes étapes révolutionnaires qui n'ait pensé que, sur le redoutable échiquier, il est la pièce maîtresse, qu'il faut se l'assurer, l'avoir à soi. Pour tous les hommes de l'époque, l'avenir de la République reste plein d'incertitude, alors qu'en face d'elle une fragile tète incarne un principe si fort, si pesant de siècles qu'il doit fatalement ressusciter un jour. Mais qu'est devenu Louis XVII ? Nous abordons ici un mystère que cent cinquante ans de recherches n'ont pu absolument éclaircir, mais sur lequel, par l'exposé objectif des découvertes les plus récentes, une opinion peut aujourd'hui se former.

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Page du cahier d'écolier de Louis XVII - Musée Carnavalet

Après la mort de la reine, le savetier Simon, protégé de Chaumette, est demeuré l'instituteur du petit roi, dont il prend soin à sa façon grossière, mais affectueuse. Or, sous un mauvais prétexte, Simon au début de janvier, est dessaisi de ses fonctions et n'est point remplacé. Après son départ (30 nivôse - 19 janvier 1794), les municipaux continuent d'assurer par roulement la garde du jeune captif Mais à partit du 11 pluviôse (30 janvier) ils ne le voient plus, car, sur l'ordre de la Commune, (c'est-à-dire d'Hébert), il est enfermé dans l'ancienne salle à manger de la famille royale, pièce très obscure où personne n'entrera désormais, même pour les nettoyages les plus nécessaires.

La détention de l'enfant a été ainsi organisée comme si l'on avait voulu empêcher toute constatation de son identité. Nul ne parait s'intéresser à lui à la Convention ni dans les Comités. Mais qu'on y pense assidûment se manifeste avec un singulier éclat en cette aube du 10 thermidor où, tandis que l'Incorruptible attend sa fin dans l'anti-salle du pavillon de Flore, Barras à six heures du matin tient à passer lui-même au Temple, Barras qui prend déjà position de chef de gouvernement s'est-il aperçu dans sa courte visite d'une substitution? Il ne l'a pas dit. Il place auprès du jeune captif un de ses clients, le Martiniquais Laurent, qui continue de le tenir enfermé dans les mêmes atroces conditions. Sans doute l'opinion de Barras est-elle faite sur l'enfant royal, car l'adroit vicomte ne reparaîtra pas à la Tour, en aucune occasion ne s'en souciera plus.

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Endroit où fut enterré Louis XVII au cimetière Sainte-Marguerite

Le 14 fructidor seulement (31 août), au lendemain de l'explosion de la poudrerie de Grenelle, deux membres du Comité de Sûreté générale, André Dumont et Goupilleau de Fontenay, se rendent au Temple et ordonnent de faire nettoyer la chambre du petit reclus devenue un cloaque. De ce jour aussi l'enfant reçoit des soins de propreté. On change son lit envahi par la vermine et il reçoit régulièrement la visite du perruquier Danjou. Cette date du 14 fructidor clôt la période où aurait pu s'opérer la substitution. Cependant, à plusieurs reprises, des représentants, Jourdan, Duhem, puis Lequinio ont réclamé à la Convention l'« expulsion du fœtus capétien », hors du territoire français.

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Allégorie sur la dépréciation des assignats - Musée Carnavalet

Leur motion est renvoyée aux Comités et Cambacérès est chargé du rapport. Montant à la tribune le 3 pluviôse (22 janvier), après des périodes balancées et obscures, il conclut contre la mise en liberté du fils de Louis XVI. De son discours ressort une phrase significative: « Lors même qu'il aura cessé d'exister, on le retrouvera partout et cette chimère servira longtemps à nourrir de coupables espérances. » Qu'a voulu dire Cambacérès? Il ne s'exprimerait pas autrement si l'enfant avait disparu, et Cambacérès a l'habitude de peser ses mots. Fait bizarre entre tant d'autres, Laurent est révoqué de son emploi le 11 germinal (31 mars 1795). Il est remplacé par le citoyen Lasne. Celui-ci et Gomin, adjoint de Laurent depuis quelques mois déjà, montent une garde stricte autour du petit souffreteux qui leur a été confié, quel qu'il soit.

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Trafic sur les assignats, rue Vivienne - gravure du temps

Aucune communication ne lui est permise avec sa sœur. Madame Royale croit même que depuis longtemps son frère a quitté la cour. L'enfant, qui savait lire, écrire, apprenait l'histoire et le calcul, n'a pas un livre, pas une feuille de papier, un morceau de crayon. Il vit dans une oisiveté, une solitude absolues. Au début de floréal le prisonnier tombe malade. Gomin et Lasne en informent le Comité de Sûreté générale qui envoie au Temple le premier praticien de Paris, Desault, médecin en chef de l'Hôtel-Dieu. Ses prescriptions sont anodines, son ordonnance n'indique aucun danger.

On ne sait combien Desault fait de visites au Temple. Mais, le 13 prairial il meurt d'une espèce d' «apoplexie séreuse », qui a paru singulière dès ce moment. Un nouveau médecin, Pelletan, de grande réputation lui aussi, est bientôt appelé à la Tour. Il confirme les prescriptions de son confrère. Subitement l'état de l'enfant s'aggrave dans la nuit du 19 prairial.

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Le docteur Desault, médecin-chef de l'Hôtel-dieu - croquis de Gabriel - Musée Carnavalet

Secoué par de violentes douleurs d'entrailles, le jeune prisonnier meurt à trois heures après-midi, le 20 prairial. Le décès est caché jusqu'au lendemain matin. Le corps est autopsié par Pelletan; le procès verbal manque de précisions et conclut à I' «effet d'un vice scrofuleux existant longtemps ».

Le petit mort n'est identifié par personne qui l'ait connu. Sa soeur, Madame Royale habite l'étage au-dessus ; non seulement on ne lui montre pas, mais on lui cache avec soin le décès. Trois anciens serviteurs, à qui les traits de l'enfant sont familiers, habitent la Tour; on se garde de les appeler. A onze heures du soir, à la lueur d'une chandelle, deux membres de Comité de Sûreté générale, Kervelegan et Bergoeing, qui n'ont jamais vu le captif, accompagnés de l'état-major du corps de garde, défilent devant la pauvre dépouille. Ils déclarent reconnaître le mort et signent...

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Acte de décès de Louis XVII - documant d'époque

Il est pourtant de l'intérêt immédiat de la République - ne serait-ce qu'en vue de la négociation pendante avec Madrid - que le décès du fils de Louis XVI soit constaté sans doute possible. Or il s'entoure d'irrégularités. L'acte de décès même est dressé avec vingt-quatre heures de retard sur les délais prescrits par la loi.

Le cercueil de bois blanc, porté à bras et accompagné par une escouade de soldats, est inhumé au fond de Charonne, au cimetière Sainte-Marguerite, sans marque ni nom. Bien des circonstances font, dès ce moment, penser que le corps qu'il contient n'est pas celui de Louis XVII. Les constatations qui seront faites plus tard établissent aujourd'hui pour tout esprit indépendant la certitude d'une supercherie.

A cette supercherie, connue des principaux membres du Comité de l'an III, s'est-il joint un crime d'Etat ? La République désire vivement conclure la paix espagnole. Il paraît impossible de l'obtenir sans la remise des enfants royaux, tout au moins de Louis XVII. C'est pour l'Espagne une question d'honneur plus encore qu'une affaire dynastique. «Si vous ne vouliez pas nous les livrer et continuiez la guerre, a dit Yriarte à Barthélemy, vous pourriez détruire tous les Espagnols avant d'en trouver un seul qui ne vous les demande ».

Le Comité est ainsi dans un cruel embarras. Il ne saurait montrer le substitué sans que la tromperie se découvre. Et cependant il veut la paix, il la lui faut. Il essaie de l'acheter par des concessions territoriales supplémentaires. Mais Yriarte tient bon, et Barthélemy, qui entend aboutir, insiste à Paris. A ce moment le docteur Pelletan, qui visite l'enfant royal, ne le croit pas en danger, ses ordonnances le prouvent. Mais une aggravation imprévue se produit le soir du 19 prairial dans l'état du malade. Et le 20 il passe brusquement...

Qu'est-ce qu'une faible vie, si inutile et malheureuse, vie d'un enfant inconnu, infirme et sans doute idiot, qui ne pourrait, même avec de bons soins, se poursuivre longtemps, que pèse-t-elle au regard d'une nécessité d'Etat? Qu'elle s'éteigne et tout est aplani. Le Comité de Salut public est délivré d'un accablant souci. Plus d'obstacle à la paix avec l'Espagne. Par la mort officielle de Louis XVII, la couronne passe à l'étranger sur la tête d'un prince décrié. A l'intérieur comme au dehors, la République en reçoit un regain de force qui peut assurer son destin.

La nouvelle du décès est annoncée sans retard à Barthélemy qui continue ses négociations à Bâle avec Yriarte. Le 4 thermidor l'Espagnol se décide à signer. La République rendra Madame Royale à l'Espagne si l'Autriche refuse de l'échanger contre le général Beurnonville et les ambassadeurs Maret et Sémonville qu'elle retient en prison. La République se contente de la cession de Saint-Domingue. Elle accepte la médiation de l'Espagne avec les Etats d'Italie. Paix mesurée, paix sage qui, ne soulevant point de rancoeur, peut servir de base à une alliance qu'on envisage déjà.

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