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Le 9 Thermidor (27 Juillet 1794)

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L'abattoir - Aigreur de Robespierre - Que fera la Plaine ?

Le Comité de Salut Public tente de se rapprocher de l’Incorruptible

Dès ce moment, blessé dans son amour-propre, aigri par l'opposition rencontrée parmi ses collègues quand il a demandé des têtes, Robespierre n'assiste plus aux séances régulières du Comité de Salut public. Il veut montrer qu'il s'est moralement séparé de lui. Déjà il pense, en prononçant un grand discours à la Convention sur la situation politique, à en faire éliminer ses ennemis.

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Robespierre - peinture anonyme - Musée Carnavalet

A ce moment, la Terreur redouble. Une sorte de vertige mortel a saisi les hommes responsables. Comités, bureau de police, accusateur public, jurés, juges du Tribunal révolutionnaire sont les rouages aveugles d'une machine qui depuis la loi du 22 prairial tourne toujours plus vite, toujours plus fort et qui, s'ils ne lui fournissent assez de victimes, les dévorera à leur place.

En vain la foule des victimes s'amoncelle au bas de l'échafaud. Sur toute l'étendue du territoire les têtes tombent « comme des ardoises par temps d'orage », selon le mot de Fouquier-Tinville. Aristocrates, bourgeois, artisans, écrivains, prêtres, soldats, courtisanes, paysans, la Révolution frappe en démente tous ceux qu'elle soupçonne d'inimitié ou de tiédeur. Depuis les guerres de religion on n'a jamais en France autant tué.

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Dévouement paternel - Loizerolles répond à l'appel du nom de son fils - dessin attribué à Swebach et Desfontaines - Musée Carnavalet

L'accusateur public n'est plus qu'un bourreau en chef. Il s'attelle à sa tâche avec un zèle redoublé. Jamais il ne demande un sursis, n'accorde un répit. Il réclame de nouveaux employés pour mieux activer la besogne : « Nous voulons que cela marche » répète-t-il. Et ça marche ! De moins en moins on acquitte. De son propre mouvement il grossit, il corse les fournées. «Il nous faut du sang, le peuple veut du sang. » Il saute sur les dénonciations; elles sont innombrables. Jalousies, rivalités de profession ou de famille, haines privées se joignent ici aux rancunes politiques. Femmes qui accusent leurs maris, enfants leurs pères, ouvriers leurs patrons, domestiques leurs maîtres, tous ce qu'un peuple démoralisé recèle de sanie s'étale au jour. On en tient grand compte. Une tyrannie qu'elle soit démagogique ou dictatoriale, ne peut se soutenir que par la délation.

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Carte de sûreté - collection Lenôtre

Les prisons sont peuplées de « moutons ». On y mène une vie curieuse. Les détenus sont entassés dans des pièces souvent étroites et obscures; aristocrates, prêtres, étrangers, gens de peu sont confondus. On n'y pleure pas toujours. Souvent on s'y égaie, on y chante, on y noue des intrigues galantes, on s'y invite à dîner, à souper, grâce aux provisions envoyées du dehors. On correspond avec ses amis par mille moyens ingénieux, qui vont du collier du chien à l'aile d'un pigeon. Le règne d'Herman sur l'administration pénitentiaire a fort gêné ces pratiques; il institue des réfectoires, fait cesser les visites, favorise les délateurs. Mais il ne réussit pas à abattre les âmes. Jeunes ou vieux, hommes ou femmes, riches ou pauvres, tous voient la mort comme la voient les soldats. La vie, pour soi-même comme pour les autres, ne compte plus. C'est une des explications profondes de la Terreur.

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André Chénier - par Suvée - collection de Pange

Sur les charrettes qui vont vers l'échafaud, on n'entend guère de plaintes. Certains, certaines, par lassitude ou par mépris, devant le Tribunal révolutionnaire provoquent leur condamnation par des mots de bravade. La guillotine est entrée dans le décor des jours. On va vers elle comme à une fin normale. Quelques-uns avec héroïsme, la plupart avec indifférence, beaucoup avec bonne grâce et frivolité. L'une des plus illustres victimes, et des dernières, André Chénier sera exécuté le 7 thermidor, avec Roucher, le poète des mois. Son frère Marie-Joseph, membre de la Convention, semble avoir fait peu de chose pour le sauver. En attendant la charrette, il griffonne un dernier poème plein d'une haine immortelle:

Mourir sans vider mon carquois,

Sans percer, sans fouler, sans traîner dans leur fange

Ces bourreaux, barbouilleurs de lois ! ...

Dans l'escalier de la Conciergerie, il frappe son grand front presque chauve et on l'entend dire ce mot navrant: « J'avais pourtant quelque chose là ! »

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Le "Corridor germinal" ou Corridor des Hommes - par Hubert Robert - Musée Carnavalet

Robespierre à cette heure paraît frappé de mélancolie. Si maigre, si bilieux, il maigrit, jaunit encore. Sans doute est-il pris, comme le fut Danton, d'une lassitude proche du découragement. A la vérité les meneurs successifs de la Révolution sont épuisés tour à tour par leur lutte contre des forces obscures qu'ils sont impuissants à maîtriser. Saouls de paroles, ils aspirent au silence. L'existence de Robespierre Si remplie hier encore s'est dégorgée tout à coup. Pour éviter ses collègues du Comité, il ne paraît presque plus à la Convention. Mais il continue d'aller le soir aux Jacobins. Le club est son refuge, il y parle, entouré de l'atmosphère adorante qui doit le réconforter, lui rendre foi dans son destin.

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Sieyes - gravure du temps

La victoire de Jourdan à Fleurus l'invite aux actions décisives. Le péril national a jusqu'ici servi, soutenu, cautionné le gouvernement révolutionnaire. A présent que l'invasion est écartée, semble-t-il sans retour, s'annoncent des jours bien différents. Plus de prétexte pour un régime extrême; la France tranquillisée en supportera-t-elle longtemps les excès ? Grave souci pour le pouvoir civil. Robespierre par essence est anti-militaire. Il méprise le bruit et le pouvoir des armes. Il n'aime pas la canonnade, il n'aime pas l'assaut, il n'aime pas ces chefs ceinturés de tricolore qui bondissent à l'ennemi, à la tête de leurs troupes, le chapeau levé au bout du sabre et chantant la Marseillaise. Enfin il n'aime pas la victoire. Elle dérange ses calculs, elle le diminue, l'efface. Certes il est patriote à sa manière, mais cette manière n'est point active. Il n'est pas comme Saint-Just un patriote de combat, comme Danton un patriote de tribune, il ne peut être qu'un patriote de cabinet.

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Boissy d'Anglas - par David - collection particulière

Pareille infériorité, qu'il doit sentir, l'exaspère. Comment balancer avec des discours, des décrets, des fêtes civiques la dévorante gloire de l'épée qui, chez un peuple fier, maîtrise tout? Quand il ne dort pas, dans la petite chambre des Duplay, si ordonnée, si proprette qu'elle paraît une chambre de jeune fille, il doit voir se profiler sur le mur la silhouette d'un soldat lauré qui étrangle la Révolution. Il affecte de croire que le Comité de Salut public veut l'éliminer. Ses collègues n'y songent pas. Ils l'avoueront plus tard: Robespierre est pour les sans-culottes l'incarnation de la démocratie. Se séparer de lui, c'est se rendre suspect de vouloir renverser la République. Au surplus il leur inspire un sincère respect. Mais, loin de s'adoucir, Maximilien poursuit avec ténacité ses adversaires. Il fouaille Barère aux Jacobins, fait chasser du club Dubois-Crancé, y attaque Fouché qui quelques jours plus tard (26 messidor) est exclu à son tour. Inquiets, les conspirateurs de la Convention, à qui se mêlent maintenant la plupart des membres du Comité de Sûreté générale, cherchent alors à se ménager des intelligences chez les modérés du centre.

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Durand de Maillane - dessin anonyme - B.N. Estampes

La Plaine, comme on les appelle, forme la grande majorité de l'Assemblée. Depuis longtemps, soucieuse avant tout d'exister, elle vote en masse pour le parti le plus menaçant. Elle a ainsi acquiescé à toutes les proscriptions, celle des Girondins, celle des Hébertistes, celle de Danton, aux mesures les plus arbitraires, aux lois de Ventôse comme à la loi de Prairial, elle a soutenu le gouvernement des Comités. Plusieurs centaines de députés d'origine provinciale et bourgeoise, probes et modestes, mesurés et prudents, qui, le cou souple, le cœur mou, suivent le vainqueur, quel qu'il soit, et quelle que soit sa doctrine. Ennemis de la violence, ils y aident toujours. Les Montagnards les nomment «les crapauds du Marais». Ils sont en général républicains, mais avant tout conservateurs de l'ordre établi. Leur tactique, plus ou moins consciente, est de laisser s'exterminer les groupes extrêmes, comme s'ils espéraient qu'un jour leur nombre leur vaudra une revanche. Parmi eux se trouvent des hommes remarquables par l'intelligence et le talent. Sieyès, qui peut-être fut le moteur principal de la Constituante, s'est tapi dans une espèce de surdité. Comme lui, Cambacérès, politique sagace, fuit le regard de Robespierre. Pour ne pas lui donner d'ombrage, ils ne sont jamais candidats à rien. Boissy d'Anglas, ex-Girondin, qui n'a pas voté la mort du roi et qui ne manque, on le verra, d'esprit ni de dignité, s'est fait, à propos de l’Etre Suprême, le thuriféraire de Maximilien qu'il a comparé à Orphée. Féraud, lui, est hostile, mais n'ose le déclarer. Durand-Maillane, sage et austère antijacobin, écrit à l'Incorruptible pour louer son désintéressement et son indépendance. Avec beaucoup d'autres, ils subissent son ascendant.

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Robespierre - croquis de Gros - Musée Carnavalet

Les conjurés antirobespierristes, voyant en eux 'les arbitres de la situation, cherchent à les gagner en agitant le spectre de la spoliation agraire à laquelle conduisent les lois de Ventôse. Ils n'y réussissent pas. La Plaine repousse leurs avances. Elle méprise ces anciens clients d'Hébert, ces anciens clients de Danton, ces spéculateurs tarés, avides de jouir, ces proconsuls d'hier contre qui crient trop de crimes. Elle leur préfère encore Robespierre, d'autant que les amis de celle-ci les entreprennent à leur tour et protestent de sa bonne foi, de ses intentions bienveillantes, de sa réelle modération. Cette lutte sourde se poursuit durant tout messidor. A la fin le Comité de Salut public penche vers un rapatriement formel avec le Triumvirat et il y entraîne bon gré, malgré, le Comité de Sûreté générale. Le 4 thermidor (22 juillet), Barère fait instituer quatre commissions populaires qui doivent «trier» les suspects. Gage éclatant de bonne volonté: l'exécution intégrale des décrets de Ventôse pour appliquer le programme social de Saint-Just. Le lendemain se tiendra une autre séance plénière. Robespierre y est spécialement prié; on espère qu'ainsi amadoué, il ne refusera pas d'y venir. Il y vient. Cette séance, ouverte à dix heures du matin, est restée longtemps mystérieuse; elle s'éclaire aujourd'hui. On peut se représenter Maximilien, assis à la table verte, entre ses collègues, froid, sec, impassible. A ses côtés Saint-Just, plus distant que jamais et Couthon, qui, le visage paisible, caresse sa petite levrette, couchée sur ses genoux...

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"Un Sans-Culotte, instrument des crimes de la Révolution, dansant au milieu des horreurs, tandis que l'Humanité pleure près d'un cénotaphe" - gravure allégorique antirévolutionnaire

Brisant le silence, Saint-Just prend la parole. Il s'élève contre les machinations entreprises pour changer la forme du gouvernement. Ce gouvernement doit être maintenu comme indispensable, en raison de l'attitude des «nouveaux Indulgents». Il proteste contre les projets de tyrannie imputée à Robespierre; celui-ci ne dispose d'aucun des moyens nécessaires à une dictature : ni l'armée, ni les finances ni l'administration. David appuie Saint-Just. Maximilien parle ensuite, en accusateur impérieux. Il désigne encore une fois ses principaux adversaires Vadier, Amar, Jagot, Billaud-Varenne et Collot d'Herbois. Billaud proteste : « Nous sommes tes amis, nous avons toujours marché ensemble !» Barère multiplie les efforts pour prévenir une crise. Saint-Just alors demande la concentration du pouvoir, afin d'éviter l'anarchie. « Il faut, déclare-t-il, confier le salut de la Patrie, à une destinée particulière. » Il pense visiblement à Robespierre quand il ajoute «qu'il suffit de trouver un homme pur, populaire, dévoué et sans ambition, qui n'accaparera pas le gouvernement, mais le dirigera au mieux des intérêts de la République ».

Les membres des deux Comités comprennent la proposition, mais ils ne la relèvent pas. Robespierre ressent profondément leur réserve. Pourtant leur désir de conciliation, presque de soumission, n'est pas douteux. Ils en offrent de nouveaux gages en chargeant Saint-Just de présenter à la Convention un grand rapport sur la situation politique. Le jeune tribun accepte; il « développera le plan ourdi pour saper le gouvernement révolutionnaire». Billaud et Collot lui demandent de ne pas parler de l'Etre Suprême. Il y consent. Sans observation il signe - et c'est de sa part une concession - l'arrêté ordonnant le départ pour l'armée du Nord de quatre nouvelles compagnies de canonniers. Les canonniers parisiens sont à bon droit regardés comme les plus fidèles tenants de l'Incorruptible. Saint-Just semble marquer ainsi sa confiance et sa volonté d'union. On se sépare dans une atmosphère éclaircie. Seul Robespierre, qui s'éloigne sans un mot, ne s'est pas laissé détendre, n'a pas désarmé.

En sortant de la séance, Barère se vante d'avoir ramené la concorde. Avec lui d'autres, tels Billaud et Collot imaginent les difficultés aplanies, la crise évitée. Mais les membres du Comité de Sûreté générale menacés nommément par Robespierre ne se font pas d'illusion. Ils se voient pousser à la mort, d'autant mieux qu'ils sentent que le Comité de Salut public les sacrifiera au besoin. Epouvantés, ils resserrent leur alliance avec les chefs de la Montagne. De leur côté ceux-ci adjurent de nouveau Boissy d'Anglas, Durand-Maillane, chefs de la Plaine. Ils continuent de résister. Certes ils sont tourmentés par l'idée du bouleversement social qui doit sortir des lois de Ventôse et de Prairial. Leur nature même, leur attachement d'origine à une tradition bourgeoise les soulèvent contre la perspective d'une secousse dernière où s'abîmerait la propriété. Mais quelles garanties un Tallien, un Fouché, un Barras, un Fréron et leur bande de massacreurs et de filous peuvent-ils leur apporter d'un gouvernement stable, honnête, humain, où la France enfin pourrait se retrouver? Ils hésitent, ne se décident pas. Tout ce qu'on parvient, à force d'instances, à leur arracher, c'est cette pleutrerie : « Soyez les plus forts, nous serons avec vous. »

Les conjurés seront-ils les plus forts? Depuis plusieurs semaines, ils ne couchent plus dans leurs lits. Portant sous leurs vêtements poignard et pistolets, ils gagnent chaque soir des gîtes imprévus, sans revenir deux fois dans la même maison. Beaucoup d'autres les imitent, car l'appréhension gagne de proche en proche. Fouché abrite sous sa redingote des listes vraies ou fausses qu'il montre en cachette comme le dernier état des proscriptions exigées par Robespierre. A l'un, à l'autre, il murmure : « Vous êtes sur la liste ! Vous êtes sur la liste ainsi que moi, j en suis sur »Et chaque jour il ajoute de nouveaux noms.

Nul à l'Assemblée ne sait plus où il va, s'il est un abri pour sa tête, s'il vivra demain. Fouché attise partout la peur, flamme basse qui consume les cœurs, mais souvent pousse à d'imprévus courages. Il excite les plus hardis, assiège les douteux. Il voudrait faire révoquer «la bourrique à Robespierre », Hanriot, maître des troupes parisiennes. Le Comité de Salut public n'ose pas. Dans les coulisses des Tuileries on déclame à haute voix contre le tyran, pour baisser le ton dès que paraît un de ses séides. Collot d'Herbois s'oublie parfois jusqu'à évoquer Guillaume Tell et Fouché, célèbre Brutus. De tous peut-être Cambon se montre le plus résolu.

Robespierre n'ignore pas grand-chose des projets de ses adversaires. La crise ultime va venir, il l'a prévue, il la veut. Quand sa route sera débarrassée des fripons et des assassins, il sait où il ira. Dans les concessions de ses adversaires il ne voit qu'hypocrisie. La réforme morale et sociale à laquelle il s'est attaché ne sera pas réalisée avec le concours de ceux qui ont voulu le déchirer dans l'esprit public. Tous ces jours-ci, retiré chez Duplay, il écrit assidûment, ne voit presque personne. Le discours qu'il prépare, et dont n'avertit ni Saint-Just ni Couthon - car il juge qu'ils ne l'ont pas soutenu avec assez d'élan - sera son testament philosophique et politique. C'est là-dessus qu'il veut être jugé par la postérité. Entre ses adversaires et lui, entre ces corrompus qui méditent l'étouffement de la démocratie et lui, l'Incorruptible, dont la seule pensée s'attache à la régénération des hommes, l'Assemblée choisira.

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