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La dictature de l’Incorruptible

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Les armées de la République - Coalition européenne

La France de la Révolution n'est pas seulement dans ce Paris secoué de tant de fièvres, dans cette Assemblée où les factions se dévorent, ces clubs où les pires excitations sont maîtresses Loin des intrigues, des sacrilèges, loin de l'échafaud, il faut la voir aux armées, devant la frontière. Tout ce qui est sain, vibrant, généreux dans la jeunesse française est ici, baigné du souffle qui naît d'un total sacrifice. Ici il n'y a, dans l'extrême pauvreté de vie, qu'entrain, fierté, amour de la patrie, énergie tendue à se rompre et qui ne se rompt jamais.

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La fête de l'Etre suprême au Champ de Mars - par Naudet - Musée Carnavalet

Les soldats de l'An II n'ont sur le dos que des haillons, ils manquent souvent de pain, mais l'esprit de leur pays est en eux, la même foi les emporte, ils ne font qu'un avec leurs chefs, leurs frères d'armes et leurs drapeaux. Ils sont grands, car ils ne pensent pas à eux-mêmes, ne vivent que pour la France, ne luttent que pour elle. Ils sont purs, car ils veulent la liberté et le bonheur de tous les hommes. Ils sont gais, car un alcool divin les grise ; ils souffrent, ils meurent en riant, les yeux refusés à la nuit, mais ouverts sur une aube éternelle.

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Dévouement à la Patrie - gravure allégorique - d'après Talamona

Des siècles d'histoire sont derrière eux, ils ne le savent pas bien peut-être: mais ils sentent leurs veines chaudes de la vieille gloire française. Ils vont la porter si haut, et d'un tel élan, qu'ils rejoindront ses sommets, entreront tête levée dans ses fastes. Ces paysans, ces ouvriers, ces menus bourgeois devenus des héros vont se placer pour l'avenir aux côtés de saint Louis, de Jeanne d'Arc et de Bayard.

Contre toute l'Europe avec ses capitaines,

Avec ses fantassins couvrant au loin les plaines,

Avec ses cavaliers,

Tout entière debout comme une hydre vivante,

Ils chantaient, ils allaient, l’âme sans épouvante

Et les pieds sans souliers...

Eux, dans l’emportement de leurs luttes épiques,

Ivres, ils savouraient tous les bruits héroïques,

Le fer heurtant le fer

La Marseillaise ailée et volant dans les balles,

Les tambours, les obus, les bombes, les cymbales,

Et ton rire, o Kléber

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Joseph Viala - gravure d'après Sablet

Il y a encore les enfants. Ah, ceux-là... A quatorze ans, le petit hussard Bara, nul n'est allé si loin dans le dévouement. entouré par les Vendéens, se fait tuer pour avoir refusé de crier « Vive le roi! ». Le petit garde national Viala treize ans est percé de baïonnettes sur les bords de la Durance où, avec d'autres soldats, il essaie d'empêcher les royalistes, en marche sur Avignon, de franchir un pont. Le petit tambour de Wattignies, dédaigneux de la mitraille, se poste sur la place de l'église à Doulers, bat la charge derrière les Autrichiens et ne consent à tomber que lorsque l'ennemi, pris de panique, commence à s'égailler.

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Joseph Bara - gravure en couleurs d'après Gamerey

Dans tous les rangs des armées, des adolescents pour s'engager mentent sur leur âge et, courant à l'ennemi, se battent en lions, arrachent des drapeaux, sauvent des blessés et meurent sans un soupir, la face extasiée. Héroïsme plus touchant encore que l'héroïsme des hommes, parce qu'il n'est qu'un jaillissement de l'être, un élan d'amour; il rachète, il efface l'horreur des haines, des corruptions, des hécatombes. En vérité il dessouille la France.

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Mort du représentant Fabre de l'Hérault - gravure du temps

Tout régime qui n'a pas d'armée sûre, formée d'après ses principes, est tôt ou tard condamné. La monarchie en a fait l'épreuve. La République, elle, a l'armée de son esprit et de sa politique. Au Comité de Salut public, à Carnot, à ses seconds Prieur de la Côte d'Or et Lindet, comme aussi aux représentants envoyés aux frontières, en revient l'impérissable honneur. Au prix d'un travail assidu, d'un constant effort, ils ont forgé de toutes pièces un instrument sans pareil. L'armée française, à la fin de 1793, est le prolongement immédiat de la République, elle est la Révolution en armes, debout sur tous les seuils du territoire et défiant l'ennemi.

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Le Conventionnel J.B. Milhaud, représentant en mission - par Louis David - Musée du Louvre

Carnot a fait de son bureau au pavillon de l'Egalité le quartier-général des armées révolutionnaires. C'est lui qui, secondé par son service topographique, dresse les plans de campagne, c'est lui qui de fait, et souvent sut les propositions des représentants en mission, nomme les chefs: Jourdan, Kléber, Hoche, Marceau, vingt autres car chez ces jeunes gens, hier encore perdus dans le rang, les talents abondent. Quoi qu'on ait dit, sans difficulté il ratifiera la promotion de Bonaparte. Ombrageux, jaloux de son autorité, mais impartial, sensible moins à ses sympathies qu'à l'utilité militaire, il tient « ses généraux» bien en main, les admoneste, au besoin les rassure. «Un revers n'est pas un crime, déclare-t-il, quand on a tout fait pour mériter la victoire. Ce n'est point par les événements que nous jugeons les hommes, mais par leurs efforts et leur courage. Nous aimons qu'on ne désespère pas du salut de la patrie. »

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Liberté française - Esclavage anglais - gravure satirique de Gillray, comparant la maigre chère révolutionnaire à l'abondance anglaise

Les commissaires de la Convention, pour la plupart ont rendu d'admirables services. L'ex-chirurgien Levasseur, fervent Jacobin, par les mesures qu'il prend, a raison de l'inertie d'Houchard, décide de la victoire de Hondschoote. Delbrel sauve Cambrai. Saint-Just et Le Bas ont grande part aux succès de l'armée du Rhin. Merlin de Thionville et Rewbell prolongent la résistance de Mayence, Soubrany, ancien officier de dragons, conduit les colonnes à l'assaut, le jeune Goujon, aussi humain que désintéressé, court au feu avec un beau courage.

Lacoste et Baudot se battent en enfants perdus sur les contreforts des Vosges et ne cessent d'épauler Hoche dans sa marche vers le Rhin. Fabre (de l'Hérault), en mission dans les Pyrénées, se fait tuer sur un canon qu'il défendait contre les Espagnols. Merlin de Douai anime la défense de Nantes attaquée par les Vendéens, Gasparin et Robespierre jeune à Toulon donnent la volée à Bonaparte. Et tant d'autres, Féraud, Garrau, Mallarmé, Choudieu...

La France ne se fait jamais une idée juste de l'Europe. Et l'Europe ne se fait jamais une idée juste de la France. Il en fut, il en sera toujours ainsi. Quelques esprits d'élite peuvent parfois comprendre l'étranger, non pas les peuples ni même les gouvernements.

Pitt disait à Narbonne, l'ancien ministre de Louis XVI réfugié à Londres :

- Pour le salut de l'Europe nous devons être décidés à une longue guerre, à une guerre irrémissible jusqu'à l'extinction du fléau...

- Je ne sais aujourd'hui de la France qu'une chose, répond Narbonne qui raisonne un peu mieux qu'un émigré, c'est que l'excès du péril peut la rendre indomptable et que sous la tyrannie intérieure qu'elle subit, au nom de la liberté, elle est passionnée pour l'indépendance de son territoire...

A la menace de la guerre et de l'invasion, j 'ai vu accourir sous le drapeau tricolore des milliers de volontaires... Il en sortira du pavé des rues comme il en est venu des châteaux. Personne ne vous livrera le secret et la force de la France. Ce secret et cette force sont partout.

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Prise de Toulon par l'armée française - d'après Nodet

Les coalisés n'ont pas changé. Ils ne sont pas unis par une politique, un sentiment, mais par des convoitises. L'Angleterre veut Dunkerque, nos dernières colonies et la destruction de notre marine dont elle a vu la renaissance sous Louis XVI avec surprise et colère. L'Autriche veut l'Alsace, la Lorraine, plus la Flandre et l'Artois jusqu'à la ligne de la Somme. La Savoie réclame la rive gauche du Rhône, l'Espagne la Gascogne et le comté de Foix. Le comte de Provence a beau s'élever contre ces projets de dépècement. Les puissances ne regardent plus ce quémandeur qu'avec indifférence. Son frère le comte d'Artois est éconduit tour à tour par les Russes, les Anglais et les Autrichiens. Il répugne à s'aller battre en Vendée.

Trompés par un entourage navrant, fait surtout de niais ou de pleutres, ces deux princes ignorent tout de la France nouvelle, des intérêts en cause, des mouvements de l'opinion. A leur image les émigrés vivent de rognures et d'illusions. Les gouvernements européens demeurent très inquiets devant cette grande chose obscure qu'ils n'ont pu encore juguler. Si la propagande française s'est amortie, si leur censure arrête livres et journaux, ils ne peuvent empêcher le cours insinuant des idées. Or les idées mères de la Révolution sont bien dangereuses. Qu'est-ce, sinon la liberté pour tous les peuples, l'égalité pour tous les hommes? Dans les pays qui supportent des charges trop lourdes, des injustices indurées, que troublent des mécontentements et des jalousies, l'idée révolutionnaire se faufile comme une espérance en dépit des contraintes et des persécutions.

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Billet de Bonaparte au général Carteaux pendant le siège de Toulon - Musée de l'Armée

C'est une cause de faiblesse pour la coalition. Il en est une autre : l'impuissance ou la médiocrité des chefs d'Etat coalisés. La grande Catherine, lasse du règne, de la convoitise et de la luxure, sent l'âge de plus en plus l'appesantir. Elle désespère parfois de la victoire européenne. Ainsi écrit-elle à Grimm en février 1794: «Si la France sort de ceci, elle aura plus de vigueur que jamais, elle sera obéissante comme un agneau, mais il lui faut un homme supérieur, habile, courageux, au-dessus de ses contemporains et peut-être du siècle même, est-il né, ne l'est-il pas ? » C'est la question qui se pose toujours dans les grandes heures de trouble. Or l'homme supérieur est né et, sans qu'on s'en doute, il va bientôt sortir de l'ombre...

Que pourra lui opposer le camp des couronnes ? François d'Autriche est roide, froid, vaniteux, d'esprit mou, de cœur avare, marié à une bigote, tiraillé entre des ministres gourmés et cabaleurs. Son chancelier Thugut hait la France qui l'a jadis acheté et mène contre elle une politique de couleuvre. Frédéric-Guillaume de Prusse, l'indécision faite roi, qui change au gré de sa vanité comme de ses scrupules, balance entre le profit et les principes, entre l'équarrissage polonais et la déconfiture de la République.

Ses conseillers songent à la paix. Le roi de Sardaigne est à peine lucide. Le roi de Naples, multipliant les supplices, inaugure une Terreur rivale de celle de Paris. Le grotesque roi d'Espagne Charles IV laisse le pouvoir à l'amant de sa femme, Godoy, ruffian qui s'est fait duc, qui se fera prince et prétendra même à mieux. Sans oser encore se dépêtrer du conflit, ils craignent de tirer les marrons du feu pour la seule Angleterre. Jamais l'Europe n'a eu de si pauvres gouvernants, tous semblent frappés d'ataxie ou de sénilité.

Cependant la coalition a trouvé un pivot, William Pitt. Se maintenant au pouvoir par l'union des intérêts plus encore que des sentiments britanniques, il n'est qu'un oligarque de talent, mais sans génie, incapable de s'élever au-dessus des quelques idées qui jusqu'ici l'ont soutenu dans son duel contre la France. Son point de vue étant toujours égoïste, étroitement insulaire, s'il est le caissier de l'Europe, il ne sera jamais vraiment son chef.

Ainsi constituée et dirigée, la coalition ne sait pas trouver le chemin de Paris et cet An II, de décembre 1793 à juillet 1794, voit la Convention remporter une série de succès qui s'achèvent par une grande victoire.

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