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Robespierre et les Factions

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Robespierre contre Danton - Danton arrêté

Maintenant, il s'agit d'abattre Danton. Au Comité de Sûreté générale, Vadier et Amar sont ses ennemis les plus actifs. Vouland murmure à sa vue « Nous viderons ce gros turbot farci. » David le hait : il a été jadis son obligé. Au Comité de Salut public Billaud-Varenne, sombre, attend l'occasion. Et Collot d'Herbois, depuis que Danton a désapprouvé les massacres de Lyon Va répétant : «Nous trouverons bien le moyen de le conduire à l'échafaud, avec ceux qui pensent comme lui. »

Les Dantonistes pourraient se défendre s'ils étaient dirigés. Mais, par son incohérence, Danton a perdu toute autorité. Au hasard de ses intérêts ou de sa crainte, il se dresse, puis biaise, oscille, s'affaisse.

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Un comité révolutionnaire sous la Terreur - d'après Fragonard fils

Plus que lui encore ses amis sont maladroits. En voyant tomber les Hébertistes, ils ont cru la partie gagnée. Bourdon de l'Oise s'acharne contre Bouchotte, le ministre de la Guerre et les agents du gouvernement. Thuriot, Lacroix, Merlin de Thionville agitent la Montagne. Enfin Desmoulins, emporté par sa vanité d'auteur, remet à son éditeur Desenne un brûlant numéro du Vieux Cordelier.

Ce numéro VII que Desenne n'osera pas imprimer, mais qui court sous le manteau, va précipiter le destin des Dantonistes. Dans son factum, intitulé Le Pour et le Contre, ou Conversation de deux vieux Cordeliers, Camille flétrit la faiblesse de la Convention à l'égard des Comités. il invoque avec feu la Liberté pour lui inséparable de l'Humanité et de la Justice, il apostrophe tour à tour Collot d'Herbois et Barère, Vadier, Vouland et Amar, asperge de son mépris David et Héron. Pour Robespierre, il le persifle, note ses contradictions, se venge en mots amers de sa protection. Ce qui est plus grave encore, il s'élève contre sa politique extérieure en célébrant l'équité des tribunaux anglais. Pareille offensive centre les Comités semble sonner le ralliement de tous ceux qui ne veulent plus de la guerre étrangère et de la Terreur.

Saint-Just et les Comités tiennent à en finir avec Danton. Robespierre leur résiste quelques jours. Billaud-Varenne réclamant sa proie, on l'entend s'écrier furieux: « Vous voulez donc perdre les meilleurs patriotes ? » Mais on le presse, et les jours passent, et les imprudences des Dantonistes, leurs attaques ne cessent pas.

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Comité révolutionnaire - d'après J-B. Huet

De son côte, Danton rejette les avertissements qui lui viennent de partout. A Sèvres Thibaudeau lui dit :

- Ton insouciance m'étonne, je ne conçois rien à ton apathie. Tu ne vois donc pas que Robespierre conspire ta perte?

- Si je croyais, réplique Danton, qu'il en eût seulement la pensée' je lui mangerais les entrailles.

Westermann lui proposant de prendre les devants et d'anéantir les Comités par un coup de mai, il gronde: « Plutôt être guillotiné que guillotineur ! » il ne veut plus qu'on tue. Lui-même a trop aidé à tuer, hélas! Alors, qu'il fuie... Mais Danton fuir ! Allons donc! Et il lance ce mot noble et sincère : «On n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers.»

Il pense sans doute qu'aucun mouvement contre un pouvoir si concentré n'est désormais possible. L'échec de l'insurrection hébertiste l'a démontré. Et puis il croit que nul ne sera assez hardi pour toucher à sa tète.

- Voyez-la, dit-il, ne tient-elle pas bien sur mes épaules?

- Défiez-vous de Saint-Just, lui répète-t-on.

- Bah, Saint-Just, il n'osera pas!

Oublie-t-il donc ce que peut la haine? Saint-Just en ce moment prépare un rapport pour obtenir son arrestation et celle de ses complices. Cédant à ses instances, Robespierre lui a fourni des notes, nourries et minutieuses, de quoi établir un réquisitoire serré sur la moralité comme sur les avatars successifs de Danton.

Par surprise, le soir du 10 germinal (30 mars) les Comités sont convoqués en séance plénière au pavillon de l'Egalité. Saint-Just, tirant un cahier de sa poche, lit son rapport, soigneusement rédigé, explicite, écrasant. Il conclut à l'arrestation de Danton, Lacroix, Desmoulins, Philippeaux, comme complices de Chabot et de Fabre d’Eglantine. Quelques protestations s'élèvent, celle de Robert Lindet, celle de Ruhl, fidèle à Danton. Carnot dit : « Songez-y bien, une tête comme celle-ci en entraîne beaucoup d'autres! »

Robespierre lui-même parait incertain. Mais Billaud-Varenne, Barère, Collot d'Herbois se relaient pour emporter la décision. Billaud tremblant de passion contenue, Barère vert de peur, Collot rouge de colère et peut-être de vin. Vadier insiste pour l'arrestation immédiate.

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Camille Desmoulins - buste par Martin de Grenoble - Musée Carnavalet

Une voix crie à Robespierre : « S'il n'est pas guillotiné, nous le serons ! » Saint-Just, voyant qu'on tergiverse, fait mine de jeter son rapport au feu. On l'en empêche. Et Robespierre cède. il cède, plein d'appréhension sans doute et de regrets. On ne vote même pas. Billaud - Varenne signe le mandat d'arrêt griffonné par Barère sur une enveloppe, puis Vadier, puis Carnot et Le Bas, puis Saint-Just et Couthon. Robespierre signe, d'une écriture furtive, l’avant-dernier. Ruhl et Lindet refusent. Et Ruhl fait prévenir Danton.

Assis au coin du feu dans l'aigre nuit printanière, il attendait les événements. Pas un instant, il n'a songé à s'échapper. Il ne se couche pas. A l'aube, des gendarmes viennent; il se laisse arrêter sans résistance. Déjà Philippeaux, Desmoulins et Lacroix sont à la prison du Luxembourg.

Quand Paris apprend la nouvelle, il est stupéfait. Mais s'il bavarde, il ne remue pas. A onze heures, sous la présidence de Tallien, la Convention se réunit. Legendre monte à la tribune et l'ancien boucher, osant louer Danton, demande que les députés arrêtés soient appelés à la barre pour se défendre. L'Assemblée semble émue. Si Tallien faisait aussitôt procéder au vote, les Dantonistes seraient sauvés. Mais sans raison il traîne et les chefs des Comités ont le temps d'accourir. Robespierre prend la parole. Danton, il ne l'a livré, on l'a vu, qu'à contre-coeur. Maintenant, ayant franchi ce pas, il pèse de son autorité si forte pour rabattre la pierre du caveau ouvert sur ses anciens amis.

«Il s'agit de savoir si quelques ambitieux l'emporteront sur la patrie... Legendre croit sans doute qu'au nom de Danton est attaché un privilège. Nous ne voulons point de privilèges, nous ne voulons point d'idoles. Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole, pourrie depuis longtemps !... Quiconque tremble en ce moment est coupable !... »

Legendre s'excuse et se tapit. Saint-Just vient alors lire à la tribune son réquisitoire. On l'écoute en silence. « Tenant son manuscrit d'une main, immobile, écrit Barras, il ne fait qu'un seul geste, levant le bras droit et le laissant retomber d'un air inexorable et sans appel, comme le couperet même de la guillotine. » Après avoir abattu la faction des faux patriotes, il faut, dit-il, abattre celle des modérés. Il passe vite sur Fabre d'Eglantine et Camille Desmoulins, pour s'acharner sur Danton. Le trouble passé du tribun remonte au jour. Royaliste secret, Danton n'a cessé de trahir la Révolution en paraissant la servir. « Les jours du crime sont passés, conclut Saint-Just, que tout ce qui fut criminel périsse ! On ne fait point des républiques avec des ménagements, mais avec la rigueur farouche, inflexible, envers tous ceux qui ont trahi... »

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Lucile Desmoulins - par Boilly - Musée Carnavalet

Plus fort que la Montagne, le Centre et la Droite applaudissent. Le décret d'accusation est voté à l'unanimité. «Il faut convenir, murmure Robespierre, que Danton a des amis bien lâches. »Le soir, les Jacobins acclament Couthon et Saint-Just. A la prison du Luxembourg, si Desmoulins fait piètre contenance, Danton, lui, plaisante. Rencontrant dans un couloir Thomas Payne, l'économiste américain entraîné dans la chute des Girondins, il lui lance en anglais : « On m'envoie à l'échafaud, eh bien, j'irai gaiement ! » Cependant à Lacroix Il chuchote « Il faut tâcher d'émouvoir le peuple. » Il espère encore. Mais dans ce moment sa femme et Lucile Desmoulins renonçaient à supplier Robespierre.

Transféré à la Conciergerie avec ses coaccusés, le colosse garde la même attitude, sans cesse parlant, criant à travers les grilles : " C'est à pareil jour que j'ai fait instituer le Tribunal révolutionnaire, ce n'était pas pour qu'il fût le fléau de l'humanité, c'était pour prévenir le renouvellement des massacres de Septembre !

- Je laisse tout dans un gâchis épouvantable, il n'y en a pas un qui s'entende au gouvernement... Robespierre est un Néron, il n'a jamais parlé à Camille avec tant d'amitié que la veille de son arrestation.

- Dans les révolutions, l'autorité reste aux plus scélérats !... "

Hérault de Séchelles, arrêté depuis le 26 ventôse, semble ne songer qu'aux femmes. Desmoulins écrit des lettres tristes et littéraires à sa Lucile. Fabre d'Eglantine se soucie surtout de sa comédie en vers, l'Orange de Malte dont le manuscrit est demeuré au Comité. Chabot prend du poison sans pouvoir se tuer.

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