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La France déchirée

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Le Comité de l’An II - Lazare Carnot

Trois jours avant la mort de Marat, un pas décisif a été fait dans l'organisation du gouvernement révolutionnaire. Le Comité de Salut public s'est reconstitué le 10 juillet. Celui qu'il remplace, Je Comité d'avril nommé après la défection de Dumouriez, s'est montré insuffisant: dirigé de fait par Danton, il n'a su ni mener la guerre ni réprimer la révolte des départements, ni même arrêter le pillage des fournisseurs. Il est tombé de lui-même, de ses compromissions, de ses fautes, après une vive attaque de Saint-Just. Grossi dans l'intervalle, son effectif porté a dix-huit, le nouveau Comité est réduit une fois encore â neuf membres : Barère, Couthon, Hérault de Séchelles, Thuriot, Saint-Just, Robert Lindet, Jean Bon Saint-André, Prieur de la Marne et Gasparin. Danton, non réélu, s'est laissé éliminer sans résistance. Revenu des violences, repu d'ailleurs, il semble ne plus songer qu'à soi, à ses amours nouvelles. Il vient de loin en loin à la Convention, promène sa lune de miel à Choisy, à Sèvres, essayant de tromper par le repos des champs et les baisers de sa femme l'usure, le dégoût qui, depuis la proscription des Girondins, détendent ses ressorts intimes, minent sa vie. Ce n'est plus que par à-coups qu'il se retrouve tribun.

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La Terreur à Lyon - Chevalier présidant le tribunal révolutionnaire arrête par fournées les innocents et les fait jeter au cachot - gravure populaire

Le Comité du 10 juillet n'est guère homogène. Saint-Just domine son aile gauche, démagogique de sentiments et de buts. Couthon, Jean Bon Saint-André, Prieur, Hérault sont avec lui. Au contraire Gasparin, Lindet et Thuriot craignent de pousser la France à bout par trop de rigueur.

Le petit Barère, délié mais subalterne, trotte des uns aux autres suivant son intérêt. Le Comité a une double tâche à remplir soumettre la France et repousser l'Europe. Le fédéralisme a fait long feu en Normandie, mais dans le Midi, il a remporté des succès. Les Marseillais, ayant pris Arles et Avignon, s'avancent jusqu'à Orange et les Nîmois jusqu'à Pont-Saint-Esprit. A Lyon, Chalier, le Marat du lieu, en dépit des menaces réitérées de la Convention, est exécuté le 16 juillet avec plusieurs de ses amis. Précy, commandant des Lyonnais, a fait appel aux Sardes et aux Bernois. Au contraire, en Vendée les rebelles ont subi un échec. Arrivés devant Nantes le z I juin au nombre de 40.000, ils ont atteint la capitale bretonne défendue avec ténacité par la petite armée de Canclaux. Après dix-huit heures de combat, ils doivent se replier. La mort de leur chef Cathelineau, haute figure simple et pieuse, les a désorientés. Pressés d'un côté par Biron, de l'autre par Westermann, ils se dispersent dans l'intérieur du Poitou.

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Arrestation de Chalier le 29 mai 1793 - dessin à la plume - Bibliothèque Nationale

La guerre extérieure maintenant. Dès la fin de mai 1793, notre situation aux frontières s'est aggravée. Cobourg, généralissime de la coalition, dispose dans les plaines de Flandre de 120.000 combattants: Autrichiens, Hanovriens, Anglais, Hollandais, contre l'ancienne armée de Dumouriez, passée sous le commandement de Custine qui n'a pu réunir qu'à grand'peine 30.000 hommes. Démoralisés, ils piétinent au Camp de César, près de Bouchain, tandis que les Alliés attaquent à la fois Condé et Valenciennes.

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Challier - d'après Garneray

Sur la Sarre et la Lauter, les deux armées de la Moselle et du Rhin reculent devant les Austro-Prussiens. Mayence est investie. Kellermann en Savoie résiste avec peine à la poussée de 40.000 Piémontais. Sur les Pyrénées les Espagnols pénètrent en Cerdagne, menacent Perpignan. Ainsi partout l'ennemi, grâce à ses intelligences dans le pays, semble près de juguler la France. Trop mal équipés, trop mal nourris, nos soldats manquent de confiance dans leurs chefs et ces chefs, pour beaucoup improvisés, n'ont guère confiance en eux-mêmes. Les derniers généraux et officiers nobles, hantés par la perspective de la guillotine, résignent leurs commandements.

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L'incendie de Mayence, pendant le siège, 29-30 juin 1793 - d'après Schütz

Le 12 juillet Condé est pris. Le 12 Mayence capitule, après une résistance d'autant plus méritoire que Custine, avant son départ de l'armée du Rhin, a négligé de l'approvisionner. Enfin, le 12 juillet Valenciennes, impitoyablement bombardée par le duc d'York, tombe au grand soulagement des bourgeois dont les vœux secrets allaient aux Alliés. La veille de la chute de Valenciennes, l'« Incorruptible» est appelé à la place laissée vacante par Gasparin démissionnaire. Il se fait un peu prier, puis accepte. A cette date, 27 juillet, il devient le maître du gouvernement. C'est alors que commence la dictature du grand Comité de l'An II.

Installés dans les anciens appartements royaux au pavillon de Flore, maintenant pavillon de l'Egalité, les Neuf (qui deviendront bientôt les Douze par le départ de Thuriot et l'entrée de Carnot, de Prieur de la Côte-d'Or, de Billaud-Varenne et de Collot d'Herbois) réunissent tous les pouvoirs. Plus absolus que ne fut jamais le roi, ils choisissent et révoquent les généraux, leur imposent leurs plans de campagne, nomment les fonctionnaires civils, dirigent la diplomatie et les finances, contrôlent les ministres en attendant de les supprimer. Désormais la Convention n'a plus à se débattre dans la masse d'affaires où elle se noyait. Tout est étudié, émondé, filtré, par le Comité de Salut public.

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Kellermann - d'après Bonneville

Un pouvoir central est né, incomparablement fort tant qu'il ne se divisera pas. Non seulement il prépare les lois, mais il les exécute. Tout part de lui, tout revient à lui. Sans que le partage soit bien précis m constant, les membres du Comité se sont spécialisés dès le début dans certaines attributions. Robespierre veille surtout aux questions d'ensemble, aux mesures de politique générale : à ce titre il incarne le Comité devant l'Assemblée qui n examine que pour la forme les décrets qui lui sont envoyés du pavillon de Flore. Couthon le secondera dès son retour de Lyon. Saint-Just s'occupe de la haute police. et des armées. Billaud-Varenne et Collot d'Herbois ont la correspondance avec les représentants en mission et l'Intérieur, Hérault de Séchelles et Barère les Affaires étrangères. Jean Bon Saint-André la Marine, Carnot, Robert Lindet et Prieur de la Côte-d'Or, la Guerre, les Fabrications et les Subsistances militaires. Néanmoins les décisions principales sont prises d'un commun accord, les responsabilités se mêlent et se superposent. Ces commissaires fiévreux, qui jour et nuit besognent autour de la table verte des Tuileries, vont demeurer longtemps solidaires devant la Convention et devant le pays.

Face à la situation si grave que chaque jour semble aggraver encore, ils s'élèvent d'un même cœur à la hauteur du péril. sans doute se iaissent4ls entraîner à des actions odieuses, mais leur idée constante est le salut de la patrie. Maîtres de la France et dévorés par son amour, ils ne perdront jamais le sens de la grandeur nationale. Ils ont tué la monarchie, mais gardent jalousement son héritage. On se dénonce, on se déchire, mais en même temps on fait front devant les rebelles, devant l'étranger, et avec une ardeur si rude que tous devront bientôt plier les genoux.

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Lazare Carnot - dessin anonyme - Collection Carnot

Lazare Carnot restera sans doute devant l'histoire la plus belle figure du Comité de Salut public. Bourguignon d'origine, ce capitaine du génie, déjà mûr, connu des savants pour un Essai sur les machines, a été envoyé à la Législative puis à la Convention par le Pas-de-Calais. Il a voté la mort du roi. Chargé de mission aux armées, il a parcouru les frontières, vu de près les soldats, mesuré leurs besoins, pénétré leur esprit. De charpente trapue, blanc de peau, les cheveux blonds clairsemés, les yeux couleur d'eau trouble, marqué par la petite vérole, le nez gros, il a assez l'air d'un butor. Il est plein pourtant de savoir et d'esprit, mais ne perd pas le temps en paroles. A l'occasion il se montre caustique, lance des traits perçants. Il unit - chose rare - le courage militaire au courage civique. Son caractère opiniâtre, son dévouement au pays ne se démentiront jamais. Il travaille comme seul avant lui Colvert a travaillé, comme seul après lui travaillera Bonaparte. Devant ses plans, ses états, ses fiches, à sa table, entouré de cartons, cet homme fait pour la marche et l'espace reste le plus souvent assis seize heures par jour.

Entré au Comité le 4 août à la demande de Barère, son influence agit aussitôt. Il laisse à Prieur de la Côte - d'Or, ancien officier du génie comme lui, le domaine du matériel, à Robert Lindet les subsistances et les transports pour diriger lui-même les opérations. Sa formation lui a valu une méthode rigoureuse; pourtant il reste objectif, ouvert aux idées. Avec lui le bureau militaire qu'avait esquissé Saint-Just devient un véritable état-major. Il s'inquiète peu de l'opinion politique de ses collaborateurs : Clarke, Michaud d'Arçon, Montalembert, ne leur demande que de servir. D'accord avec Bouchotte, le ministre de la Guerre, dont il utilise au mieux l'activité brouillonne, il fait renforcer l'armée du Nord, trop chétive, par des prélèvements sur les autres armées et sur l'intérieur, et en donne le commandement à un vieux soldat de fortune, Houchard. Avec Prieur il multiplie les manufactures d'armes, demande à Chaptal, à Fourcroy, à Berthollet, de nouveaux procédés pour munir nos troupes de la poudre et des projectiles nécessaires. Les cloches presque partout sont fondues pour fournir le bronze. Monge préside la fabrication des canons. Chappe expérimente le télégraphe à signaux et les premiers ballons militaires au Petit-Meudon.

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Le peuple de Toulon, révolté contre la Convention, incendie l'Arsenal et accueille l'Escadre anglaise - gravure du temps

Le 23 août, sur le rapport de Barère, la Convention adopte un décret proclamant la levée en masse. Pour la première fois dans les temps modernes, un peuple entier est appelé à la défense de son sol. On en voudra faire plus tard le grand précédent de cette conception monstrueuse de la nation armée qui devait conduire l'Europe au désastre. Mais il existe une différence essentielle entre un peuple qui se dresse pour préserver sa terre de l'invasion et le système absurde de la mobilisation de cinq, six, dix millions d'hommes arrachés à leurs métiers pour être jetés sur un autre peuple pareillement militarisé, choc énorme dont les deux Etats, s'ils ne périssent, restent épuisés pour bien longtemps. Au maximum la réquisition de 1793 n'a fait qu'ajouter environ 300.000 hommes aux 480.000 déjà sous les armes. Les «réquisitionnaires », comme on nommera les nouveaux soldats, seront fondus par l’amalgame avec les vieilles troupes. Plus de régiments, des demi-brigades qui, au nombre de deux cent cinquante environ au début de 1794, formeront le noyau de l'armée française.

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Le Club des Jacobins à Toulon - aquarelle de Nicolle - collection particulière

La situation militaire reste critique. Les Autrichiens commandés par Würmser ont envahi la Basse-Alsace. Si Brunswick les rejoignait, rien ne défendrait la route de Paris. Heureusement Würmser, Alsacien d'origine, est laissé à lui-même et perd du temps à négocier avec Strasbourg. A l'intérieur Lyon continue de résister au bombardement ordonné par Dubois-Crancé. Carteaux au contraire remporte des succès. Avec quelques bataillons empruntés à l'armée des Alpes, il divise les rebelles du sud-est, reprend Avignon, entre à Marseille (25 août). Pourtant il ne peut empêcher que Toulon, notre plus grand port de guerre, ne soit livré aux Anglais par les amiraux Trogoff et Chassegros avec toute l'escadre de la Méditerranée. L'ennemi garde quinze navires et en brûle vingt-quatre. La belle flotte qui a si brillamment mené la guerre d'Amérique sous d'Estaing, Guichen et de Grasse est ainsi détruite.

Bordeaux, manquant de vivres, s'est soumis (19 août). Ysabeau et Tallien, envoyés pour y représenter la Convention, sont presque aussitôt obligés d'en sortir pour se réfugier à La Réole. En Vendée les « bleus » ont été vaincus à Vihiers. Des généraux de hasard, Ronsin, Rossignol, Santerre, flanqués d'un hétéroclite état-major formé d'amis d'Hébert, commandent les troupes républicaines composées pour une part de bataillons parisiens équipés par les sections et qui ne montrent ni valeur ni discipline. Biron a été destitué, en attendant l'échafaud.

Les Vendéens n'ont pas plus de cohésion et d'esprit militaire. D'Elbée s'est fait élire commandant en chef à la place de Cathelineau. Ses bandes disparates vont et viennent, se disloquent et se reforment selon les circonstances, sans appliquer de plan. Encouragés par l'arrivée en renfort de la garnison de Mayence, conduite par le jeune brigadier Kléber et l'entreprenant Merlin de Thionville, généraux et représentants décident d'en finir avec les Vendéens. Ils n'aboutissent qu'à un double échec. Desservi par Ronsin, Kléber est battu à Torfou, tandis que Ronsin et son lieutenant Santerre sont défaits à Coron.

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