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La France déchirée

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Le 31 mai - Une nouvelle émeute - A vos pièces !

L’émeute, montée soigneusement le 29 et le 30 à l'Evêché, où les délégués des sections révolutionnaires se sont réunis et ont nommé un comité secret pourvu de pleins pouvoirs, éclate le matin du 31 mai. C'est une répétition fidèle du 10 Août. Les barrières ont été fermées, le tocsin sonne. Comme au 10 Août, Robespierre et Danton ne bougent point, ne se montrent pas. Mais Marat, lui, agit dès le début. Pache joue le même rôle hypocrite qu'avait joué Pétion. Les nouvelles répandues dans la ville ont, comme lors de la chute de la royauté, porté au rouge l'exaltation des patriotes. L'armée du Nord est repoussée, les Vendéens remportent de nouveaux succès. Le Jura s'est soulevé, Bordeaux, Marseille, Lyon, villes acquises aux Girondins, sont rebelles à la République.

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Les Conventionnels sortant des Tuileries se heurtent à Hanriot et à ses canons, le 2 juin 1792 - gravure de l'époque

Conduit par Dobsen, le Comité de l’évêché vient à l'Hôtel de ville annuler les pouvoirs de la municipalité. Mais aussitôt il la réintègre dans ses fonctions. Par ce « baptême », il prétend souder la Commune à l'insurrection. Hanriot, chef du bataillon de la section des Sans-culottes, est nommé commandant général de la force armée de Paris. Il a vingt-huit ans. Ancien laquais, passé mouchard et gabelou, adopté pour grand homme dans le quartier Saint-Marceau, brute affreuse à voix de cuivre, en dépit de sa bêtise et de son ivrognerie invétérée sans avoir jamais servi, est fait général, dans l'emploi tenu jadis par La Fayette ! La Commune ordonne ensuite l'arrestation de Roland et des deux ministres Clavière et Lebrun. La plupart des Girondins se sont cachés pendant la nuit. A la première clarté du jour, ils reviennent à la Convention. Ils y trouvent Danton, déjà à son banc.

- Vois-tu, dit Louvet à Guadet, quel horrible espoir brille sur cette figure hideuse?

- Sans doute, répond Guadet, toujours porté aux souvenirs antiques : c'est aujourd'hui que Clodius exile Cicéron.

Danton affecte le calme, la confiance. Il dit au ministre de l'Intérieur Garat « qu'il y aura quelques presses brisées ».

- Ah, Danton, je crains bien qu'on ne  veuille briser autre chose que des presses !

- Eh bien, réplique Danton avec indifférence, il faut y veiller.

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Le "Général" Hanriot - croquis de Gabriel - Musée Carnavalet

La séance commence. Débat vain et creux. La Commune alors envoie son ultimatum : une armée de sans-culottes sera créée, le prix du pain sera abaissé, les Douze seront mis en accusation et aussi les vingt-deux députés dénoncés par les sections. Des commissaires seront envoyés dans les villes rebelles avec pleins pouvoirs... Tous les suspects seront jugés... et Lâchant Programme les Girondins, la Plaine se prépare à se joindre aux Montagnards. La salle est envahie et des pétitionnaires se mêlent aux députés. Dans le tumulte, Vergniaud propose à la Convention d'aller se mettre sous la protection de la force armée. On ne l'écoute pas. Après Barère, Robespierre à la tribune réclame la suppression immédiate des Douze. Vergniaud interrompt sa phrase filandreuse :

- Concluez donc ! crie-t-il.

Alors Robespierre, le bras tendu, enfle la voix: Oui, je vais conclure, et contre vous. Contre vous qui après la révolution du 10 Août avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite, contre vous qui n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris, contre vous qui avez voulu sauver le tyran, contre vous qui avez conspiré avec Dumouriez... Ma conclusion, c'est un décret d accusation contre tous les complices de Dumouriez et tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires.

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Distribution d'assignats aux membres d'une section - dessin attribué à Béricourt - B.N. Estampes

Ainsi le cobra, longtemps lové, se dresse et tue... Cette soudaine attaque atterre les Girondins qui n'osent y répondre. La Convention, vacillante et découragée, vote la suppression des Douze. Elle ne veut pas aller plus loin. Sacrifier les Girondins, elle ne s'y résigne pas encore. Mais pour eux déjà la partie est perdue...

Leur succès n'a pas satisfait les extrémistes, Marat et le Comité insurrectionnel décident un nouvel assaut.

La journée du 1er juin est calme. La Convention tient une brève séance. Le soir même, Marat, après avoir exhorté les membres de la Commune, monte au beffroi de l'Hôtel de ville et sonne lui-même le tocsin. Bientôt le rappel bat dans les rues. Roland et Lebrun ont fui pour éviter l'arrestation. Mme Roland est écrouée à l'Abbaye. Les principaux Girondins réunis chez l'un des leurs, Meilhan, perdent le temps en paroles. Louvet soutient qu'il faut quitter Paris pour soulever les départements. Vergniaud, Brissot, Gensonné, Valazé s'y opposent. Timides devant l'action ils n'osent se rendre à la séance de nuit de l'Assemblée, qui commence à neuf heures. Une délégation de la Commune vient à la barre demander la proscription non plus de vingt-deux, mais de vingt-sept députés. La pétition est renvoyée au Comité de Salut public. Pendant la nuit, Hanriot rassemble ses troupes qu'il gorge de victuailles et de vin. Au jour, quatre-vingt mille à quatre-vingt-dix mille gardes nationaux entourent le château, tenant l'Assemblée sous leurs batteries. Le 2 juin étant un dimanche, la population, plus curieuse d'ailleurs qu'agressive, se masse aux abords des Tuileries pour assister au spectacle que les émeutiers lui ont promis.

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Hérault de Séchelles - dessin anonyme - B.N. Estampes

Peu de députés dans les travées. A peine une poignée de Girondins. Mais les Montagnards sont tous à leur poste. Après quelques instants de débats, une députation du Comité insurrectionnel fait son entrée. Elle vient chercher ses victimes et somme l'Assemblée de les lui livrer. La Convention ne s'y décide pas encore. Le Montagnard Mallarmé, qui préside, obtient le renvoi au Comité de Salut public.

La salle est maintenant gardée militairement par les soldats d'Hanriot. Les députés qui veulent sortir en sont empêchés, malmenés. Un officier distribue des assignats de cinq livres aux sectionnaires pour exciter leur zèle.

L'Assemblée indignée somme Hanriot de venir s'expliquer sur le déploiement de forces dont il la menace. A l'huissier qui vient lui notifier cet ordre, Hanriot répond :

- Dis à ton f... président que je me f... de lui et de son Assemblée. Si dans une heure elle ne m'a pas livré les vingt-deux, je la ferai foudroyer.

Toujours fertile en idées, Barère propose alors à la Convention, pour voiler l'insupportable affront et secouer la tyrannie du comité révolutionnaire, de sortir en corps

- Pour prouver que nous sommes libres, dit-il, allons délibérer au milieu de la force armée qui sans doute nous protégera.

Il pense ainsi intimider Hanriot et faire rentrer dans le devoir les gardes nationaux. On s'y résout...

Hérault de Séchelles, l'ami de Danton, qui a remplacé à la présidence Mallarmé épuisé, se couvre en signe de deuil et quitte le bureau. Se rangent derrière lui la majorité des députés. Une partie des Montagnards eux-mêmes suivent. D'autres sont arrêtés par les hurlements des tribunes. Des femmes bondissent dans la salle et saisissent plusieurs députés au collet.

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Altercation entre Hérault de Séchelles et Hanriot - gravure d'après Harriet

Précédée de ses huissiers, la Convention descend le grand escalier des Tuileries et débouche du pavillon de l'Horloge sur le Carrousel. Partout des baïonnettes, des chevaux, des canons. Les batteries sont pointées contre le palais. Hérault de Séchelles, grand, beau, avantageux, va vers l'état-major empanaché de tricolore qui entoure Hanriot. Il s'arrête et l'Assemblée derrière lui. L'ancien magistrat, d'une voix pompeuse, lit le décret ordonnant la retraite. des soldats. Le «général» ne répondant pas, il l'interpelle :

- Hanriot, je te somme d'obéir !

Hanriot le toisant, grogne :

- Je ne connais que ma consigne.

- Que demande le peuple? dit Hérault. La Convention n'est occupée que de son bonheur...

Hanriot se rapproche de lui et, les yeux dans les yeux, lui soufflant son ignoble haleine au visage :

- Hérault, nous savons que tu es un bon patriote, que tu es de la Montagne; réponds-tu sur ta tête que les vingt-deux membres seront livrés ?

- Non, répond Hérault.

- Le peuple ne s'est pas levé pour écouter des phrases, mais pour donner des ordres.

Hérault se hausse et crie :

- Au nom de la nation et de la loi, j'ordonne aux soldats d'arrêter ce rebelle. ..

- Vous n'avez point d'ordres à donner. Retournez à votre poste et livrez les députés que le peuple demande.

Un seul homme, dans Cet instant décisif, pourrait intervenir, c'est Danton. Au fond, le coup d'Etat dépasse ses vues; il en tire un présage sinistre pour la Révolution, qui sait? pour lui-même. D'un coup de gueule lancé aux troupes, il pourrait épargner à l'Assemblée cette humiliation et sauver ses collègues girondins. Mais il n'interviendra pas. Tout à l'heure, il est allé serrer la main d'Hanriot et lui a dit en riant : « N'aie pas peur, va toujours ton train... »

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Un numéro de "L'Ami du peuple" taché du sang de Marat - B.N. Estampes

Le forcené n'avait pas besoin de cet avis. Comme les députés se pressent autour de leur président et que certains crient : « On veut des victimes? Qu'on nous livre tous ! »

Il enfonce son chapeau d'un coup de poing sur sa tête et, le sabre à la main, hurle d'une voix qu'on entend jusqu'à l'extrémité du Carrousel

- Canonniers, à vos pièces

Les cavaliers qui l'entourent mettent sabre au clair; les artilleurs préparent leurs mèches, une haie de baïonnettes cerne l'Assemblée. Hérault sans doute tiendrait bon, mais il y a trop de couards autour de lui; plusieurs députés lui prennent le bras, l'entraînent. Derrière lui, la Convention repasse sous la voûte de l'Horloge et gagne le jardin des Tuileries. Veut-elle intéresser à sa cause les troupes qui garnissent les allées, le peuple qui remplit le quai? Cherche-t-elle seulement à fuir? Quelques postes de sans-culottes l'accueillent par des quolibets et des menaces:

« Vive la Montagne! A la guillotine Brissot, Guadet, Vergniaud! Purgez la Convention! Tirez le mauvais sang! »

Désemparés, lamentables, les députés vont jusqu'au pont tournant. Il est fermé. Marat les rejoint en courant. Venu de la salle des séances, il est accompagné d'une bande de vauriens qui l'acclament :

- Au nom du peuple, crie-t-il à Hérault de Séchelles, je vous somme de retourner à vos postes que vous avez lâchement abandonnés

Les députés montagnards sont les premiers à obéir. La droite est bien obligée de les suivre. Défaite, la mort dans l'âme, la Convention rentre au château.

Quand elle a repris séance, le cul-de-jatte Couthon dit « d'une voix douce», affreusement ironique:

- Vous voilà rassurés sur votre liberté, vous avez marché vers le peuple; partout, vous l'avez trouvé bon, généreux, mais indigné contre les conspirateurs qui veulent l'asservir... Je vous demande non pas quant à présent le décret d'accusation contre les vingt-deux membres dénoncés, mais que la Convention décrète qu'ils seront en état d'arrestation chez eux, ainsi que les Douze et les ministres Clavière et Lebrun.

On murmure, on proteste, Vergniaud crie de son banc :

- Donnez un verre de sang à Couthon, il a soif !

Mais la Montagne applaudit Couthon. Et la foule applaudit la Montagne. La Plaine alors se tait. Hérault de Séchelles met aux voix le décret dicté par la gauche. Il est voté par la Montagne seule. La majorité laisse faire. A dix heures du soir, la séance est levée. La Convention vient de s'amputer de vingt-neuf de ses membres, plus les deux ministres. La droite est décapitée, la Gironde disparaît.

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Assassinat de Marat par Charlotte Corday - dessin de l'époque - Musée Lambinet

Par la tyrannie des pires éléments révolutionnaires, en attendant le couperet qui déjà brille dans l'ombre, ils disparaissent de la scène de Paris le soir du 2 juin 1793, les Vergniaud, les Isnard, les Guadet, les Brissot, esprits brillants, mais incertains, orateurs pleins de flamme, mais qu'ont perdus leur fureur de paraître, et ce manque de caractère qui devient crime chez l'homme public. II n'est guère dans l'histoire de faillite plus totale que la leur. Ils ont voulu la guerre étrangère et n'ont pas su la conduire, ils ont voulu sauver le roi et l'ont précipité au billot, ils ont voulu lutter contre l'anarchie et ont déchaîné son torrent. Aux grandes heures, constamment divisés, ils ont parlé sans agir. En tant qu'individus, ils valaient mieux que les Montagnards, comme parti, ils leur étaient bien inférieurs et méritaient d'être broyés. L'Histoire, plus souvent qu'on ne croit, a sa justice...

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