La France déchirée
(1)Marat au Tribunal Révolutionnaire. La Gironde fait tête
Quel est alors le gouvernement de la France? Le ministère ne compte plus; il est aux ordres du Comité de Salut public. La Gironde, quoique son influence ait bien diminué, que la plupart de ses bastions soient perdus, ne renonce pas au combat contre les Montagnards. Le 12 avril, Pétion attaque de front Robespierre. Guadet à son tour réclame un décret d'accusation contre Marat, président des Jacobins.
Marat assassiné - par David - Musée de Versailles
Danton tente de s'y opposer, par un mot qui revêt un sens prophétique :
- N'entamez pas la Convention !
L'Assemblée, entraînée par la Gironde, décrète l'arrestation de Marat et son jugement par le Tribunal révolutionnaire, institué le 10 mars sous la pression de Danton. Ainsi cest la Gironde qui, la première, ouvre lère des proscriptions. Et elle l'ouvre sans avoir la force d'exécuter son dessein. Contre elle, elle a Paris, la Commune, les clubs, les sections, le Tribunal révolutionnaire et son jury. Elle croit avoir avec elle la majorité de la Convention. Mais cette majorité, au moindre mouvement du peuple, la trahira.
Marat comparait le 24 avril devant le Tribunal révolutionnaire. Un ancien procureur au Châtelet, Fouquier-Tinville, petit parent de Camille Desmoulins, a été nommé accusateur public. L'homme dont le nom prendra un son si dramatique a quarante-sept ans. Au dire de Mercier, il a « un front étroit et plissé, des yeux chatoyants, ronds et petits, un visage plein et grêlé, un peu verdâtre ».
Sa voix forte monte parfois au registre aigu. Probe et de murs ordinaires, il travaille avec méthode, sans passion ni dégoût, en fonctionnaire appliqué. Il va pourvoir aux besoins de l'échafaud comme un maire aux besoins de sa commune. Il obéit à ses chefs, quels qu'ils soient, aujourd'hui Danton, demain Robespierre, prêt à envoyer, selon l'exigence du jour, celui-ci ou celui-là à la guillotine. Peu à peu une certaine fièvre le gagnera, une sorte de plaisir même, surtout quand il s'agira de faire de la place dans les prisons, de « liquider des dossiers ». Chaque jour il se rend aux Comités de Sûreté générale et de Salut public et reçoit leurs ordres. Il ne les discute jamais, montre seulement, en bon procureur, quelque rétivité quand on le laisse par trop manquer de pièces. Dans ce cas, il en fabrique lui-même. On est sûr avec lui de mourir avec un minimum de formes légales. En temps de révolution telle apparence n'est pas sans prix.
Prestation de serment à la Constitution de 1793, dans une commune des environs de Paris - lavis de Derozier - collection particulière
Il ménage à Marat, qu'une foule de sans-culottes a accompagné au Palais de justice, un acquittement ostentatoire. Couronné de feuilles de chêne, porté sur les épaules de ses adorateurs, il est ramené à son banc de la Convention aux cris de « Vive la liberté et Marat ! » Les tribunes bondissent d'enthousiasme à la vue du proconsul de la haine. Sa face verdâtre luit d'orgueil.
La Gironde a beau feindre le dédain, elle reconnaît que son échec est grave. Marat aux Jacobins se vante de lui « avoir mis la corde au cou». Elle essaie pourtant de combattre encore. Pétion publie une Lettre aux Parisiens qui fait appel aux citoyens aisés et tranquilles brimés par une poignée de factieux. Quelques sections s'émeuvent. Mais les Montagnards ont empoigné Paris. La Commune multiplie les visites domiciliaires et les arrestations. Robespierre dirige la lutte. Il s'en prend aux «culottes dorées», demande que les riches soient chassés des sections, veut que le «droit de propriété soit subordonné à l'intérêt commun», entre ainsi de plain-pied dans la voie de la révolution sociale. Délibérément il change son fusil d'épaule et, pour rassembler la meute autour de la Gironde, donne d'une voix qui retentira loin...
La Gironde,. dominante encore au Comité de constitution, a présenté, par la voix de son rapporteur Condorcet, un projet de Constitution destiné à remplacer celle de 1791, à présent caduque. Son texte est sans équilibre, incohérent, fumeux. Mais il donne l'occasion de joutes répétées entre Montagnards et Girondins, où ceux-ci, avec une folle imprudence, laissent paraître leur haine de Paris, leur volonté de lui ôter sa prépondérance abusive. Il faudrait tenir bien des cartes en main pour engager pareille partie. Ils n'en ont guère et pourtant ils l'engagent. Ils suivent point par point un plan naïf arrêté chez Valazé.
Fouquier Tinville - miniature du temps - collection particulière
Le plus animé d'entre eux, Guadet, le 18 mai monte à la tribune et demande à la Convention la cassation de la Commune, qui sera remplacée par les présidents des sections. Les suppléants de l'Assemblée se réuniront à Bourges, prêts à exercer le pouvoir si la Convention était mise hors d'état d'agir par une révolte de Paris. Barère, au nom du Comité de Salut public, s'oppose au projet. Puisque la Commune semble préparer une insurrection, mieux vaut, prétend-il, enquêter sur ses actes. L'Assemblée l'approuve et nomme à cet effet une Commission de douze membres.
Ce Comité des Douze - on l'appellera ainsi - est composé de Girondins de deuxième ordre. Ils décident l'arrestation d'Hébert, le rédacteur du Père Duchêne, de Dobsen, président de la section de la Cité, et d'un jeune extrémiste du club des Cordeliers, Varlet, qui pousse depuis longtemps à l'émeute prolétarienne. La garde de la Convention est renforcée pour parer à un coup de main.
En fait les Girondins marchent à la dictature. Mais leurs mesures, trop lentes, ne font que provoquer une résistance furieuse. La Commune se solidarise avec Hébert; elle vient le réclamer à la Convention. Isnard qui préside lui répond avec une incroyable violence : « Si, par une de ces insurrections toujours renaissantes, il arrivait qu'on portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare, au nom de la France entière, Paris serait anéanti; bientôt on chercherait sur les bords de la Seine si Paris a existé. »
Brunswick ne disait pas mieux. La droite applaudit cette diatribe insensée. Danton saisit la balle : «Paris n'a jamais cessé de bien mériter de la Patrie.» Pourtant l'arrestation d'Hébert est maintenue. Le même soir Robespierre, aux Jacobins, donne son mot d'ordre à la révolte
«Quand toutes les lois sont violées, quand le despotisme est à son comble, quand on foule aux pieds la bonne foi et la pudeur, le peuple doit s'insurger !...»