Le dernier assaut (10 août 1792)
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Valmy (20 Septembre 1792)Cependant les Prussiens entament profondément la France. Verdun a succombé le 2 septembre. Thionville est investi. Si Dumouriez ne peut contenir l'ennemi dans les défilés de l'Argonne, rien, semble-t-il, ne s'opposera à sa marche sur Paris.
Dans la ville, dans les provinces, l'élan patriotique croit avec le péril. Chaque jour des volontaires partent pour le front afin de grossir l'armée. Cette armée, reçue par Dumouriez en plein désarroi, a été reprise en main par ce diable d'homme. De nouveaux bataillons renforcent les anciens régiments. Leurs cadres, constitués souvent par des vétérans revenus sous les armes, sont solides. Si l'intendance est digne d'éloges, le matériel, les munitions font défaut. Mais ces troupes qui, s'échelonnant dans les gorges et les forêts de l'Argonne, ne comptent pas plus de 23.000 hommes, sont pleines de confiance et d'élan; un même espoir les anime, du général en chef au dernier tambour.
Le canon de Valmy - aquarelle de Colin de Béricourt - collection particulière
Contre elles s'avance lentement Brunswick avec l'armée prussienne, soutenu sur ses flancs et ses arrières par les deux armées autrichiennes de Clerfayt et de Hohenlohe. Forces bien exercées, bien pourvues, elles sont, à n'en pas douter, les meilleures de l'Europe. Cependant, les longues marches dans un pays ingrat, sous une pluie sans fin les ont fatiguées.
Davantage encore la dysenterie causée par l'abus des raisins et des fruits verts; elle brise leurs muscles et abat leur moral. Tandis qu'elles croyaient être reçues à bras ouverts par les Lorrains, elles trouvent partout une hostilité décidée.
Sans vouloir entendre les pressants conseils de retraite sur la Marne du ministre Servan, mais se jugeant trop faible pour garder à lui seul ce qu'il nomme «les Thermopyles de la France », Dumouriez appelle à son aide Beurnonville et Kellermann. En attendant, il se trouve dans la situation la plus critique. Ses positions tournées par les Autrichiens de Clerfayt, il a laissé découvrir la route de Paris. Dumouriez a commis ici de sérieuses imprudences; il le voit sans en être affecté. Il se retire adroitement sur Sainte-Menehould et, ayant maîtrisé un commencement de panique, établit son camp sur une série de hauteurs entre l'Aisne et un marais. L'ennemi le suit, prêt à engager le combat.
Dumouriez - dessin anonyme - B.N. Estampes
Kellermann est arrivé, après maints retards. Vieux soldat de la guerre de Sept ans, supportant mal un chef, il vient occuper, au mépris de ses ordres, une position dangereuse sur la colline où s'élève le moulin de Valmy. Le 20 septembre au matin, dans la brume, les Prussiens commencent de le canonner. Dumouriez le fait épauler par Beurnonville sur sa droite et Chazot sur sa gauche. Mais l'artillerie adverse met le désordre dans les premiers rangs. Brunswick commande d'attaquer la colline et sous la pluie, en trois colonnes, son infanterie marche à l'assaut. Kellermann, alors, parcourt ses lignes. Levant son chapeau à plumes tricolores au bout de son épée, il s'écrie : « Vive la Nation. Le visage illuminé, ses soldats lui répondent. Et de leurs rangs, conquérante, ailée, terrible, jaillit la Marseillaise
Allons, enfants de la Patrie, Le jour de gloire est arrivé...
Poème étrange, comme n'en ont pas encore inventé les hommes. Il durcit les curs, hérisse le poil, abolit tout sentiment de la chair. Qu'on l'entende, et l'on pâlit. Qu'on le chante, et il transporte dans ces régions quasi divines où l'on meurt avec ivresse pour son sol, ses tombes et ses berceaux.
Valmy, le 20 septembre 1792 - lithographie de Bellangé
Un frisson parcourt les Prussiens: cette armée, qu'ils croyaient prête à tourner le dos, attend leur attaque dans la confiance et la joie... Ils montent pourtant, franchissent un à un les plis du terrain d'où surgit le tertre de Valmy. Les boulets de Dumouriez, sur la gauche, couchent des files entières. Brunswick, sa lunette aux yeux, hoche la tête: «Il y a bien du monde là-haut !... » Et il fait sonner le rappel.
Un peu plus tard il essaie de renouveler l'assaut. Mais la pluie redouble. Il propose la retraite au roi de Prusse qui, de mauvais gré, très déçu, est bien obligé de se ranger à son avis Valmy n'est qu'un combat à faibles effectifs. Il n'a pas coûté cinq cents morts. Mais que les soldats du Grand Frédéric aient reculé devant ceux où l'Europe ne voyait qu'un ramassis de brigands, est pour la France révolutionnaire une éclatante victoire morale. Goethe déjà célèbre et qui suit en amateur l'armée de Brunswick, dit à ceux qui l'entourent ces mots illustres : «ce lieu et de ce jour date une époque nouvelle dans l'histoire du monde; vous pourrez dire que vous y étiez! »
Kellermann - gravure de Villeneuve
Vont suivre vingt ans de guerre, vingt ans de deuil mais d'héroïsme, vingt ans où le monde européen, rendu à la fusion par le choc de Quatre-vingt-neuf, ne cessera plus de bouillonner, à la recherche de formes nouvelles qui partout, tôt ou tard, consacreront le réveil des instincts nationaux.
Après quelques jours d'hésitations, de négociations avec Dumouriez, le 1er octobre les Prussiens commencent leur retraite. Elle pouvait s'achever en catastrophe si Dumouriez l'avait voulu. Il ne le veut pas. Il leur ouvre les passages de l'Argonne et, Verdun et Longwy évacués les reconduit mollement vers la frontière. Pour lui cette campagne est finie ; il ne songe déjà plus qu'à entreprendre la conquête de la Belgique. Quelles que soient ses erreurs de stratégie ou de politique, il n'en a pas moins, avec Kellermann, sauvé la Révolution.
Triomphe pour les Girondins qui ont voulu la guerre et qui pourtant se sont montrés si veules aux moments critiques. Mais surtout triomphe pour Danton. Pendant ces semaines périlleuses il a été l'âme de la résistance, le véritable .chef du salut public. Derrière ses pâles collègues, Servan, Lebrun, c'est lui qui a tout compris, tout soutenu, tout dirigé. Il a ranimé les courages, raclé les magasins, fait sortir du sol des milliers de volontaires qu'il a jetés bondissants sur les chemins de l'Est. Contre les enragés de la Commune, il a épaulé Dumouriez, l'a aidé à tirer cet admirable parti d'un épisodique fait d'armes. L'agitateur, tiré de la boue et des crimes par la grandeur du péril, n'a plus alors vraiment regardé que la Patrie...
Ordre du jour de Valmy adressé Kellermann à la Convention - Archives Nationales
Quand le fils de Philippe-Egalité, le jeune duc de Chartres qui sert en qualité de lieutenant-général à l'armée de Kellermann, vient à Paris pour annoncer le succès de Valmy, il va d'abord chez Servan, malade et qui garde la chambre. Autour de lui sont assemblés les autres ministres. Le prince en profite pour se plaindre qu'on lui ait ôté son poste pour l'envoyer à Strasbourg. Servan l'éconduit. Comme il sort mécontent, un personnage inconnu le prend par le bras et lui dit : « Servan est un imbécile, venez me voir demain, j 'arrangerai votre affaire. »
- Qui êtes-vous?
- Danton, ministre de la Justice.
Le lendemain, le duc se rend à la Chancellerie. Il a dix-neuf ans. Un grand garçon assez lourd, aux joues « pâles et pendantes, aux yeux sans expression ». Danton l'accueille avec une étrange familiarité
- Vous ne pouvez rester à l'armée de Kellermann. Vous irez avec votre frère à l'armée de Dumouriez. Cela vous va-t-il?
Chartres, enchanté, remercie. Comme il se retire, Danton le retient.
- Un conseil vous parlez trop, vous êtes à Paris depuis vingt-quatre heures et plusieurs fois vous avez blâmé l'affaire de Septembre. Prenez garde ! ...
- Mais c'est un massacre, peut-on s'empêcher de trouver qu'il est horrible?
- Savez-vous qui l'a fait? C'est moi...
Le jeune homme tressaille.
- Oui, c'est moi, frémissez à votre aise mais taisez-vous. Vous êtes trop jeune pour comprendre de telles choses. On a les yeux sur vous. Vous avez un avenir, réservez-le. Popularisez-vous à l'armée. Enfermez-vous dans votre métier de soldat sans vous mêler de politique. Cela est essentiel pour vous, pour les vôtres, même pour nous. Allez maintenant, général, rejoignez Dumouriez et battez les Autrichiens.
La trouée de Grandpré - gravure satirique du temps sur la retraite de l'armée prussienne
L'idée foncière de Danton éclate ici il ne croit pas à la durée de la République. Il pense que tôt ou tard on reviendra à la royauté, mais à une royauté constitutionnelle qui respectera les « conquêtes de la Révolution ». Cette royauté, il est bien probable que ce sont les Orléans qui l'établiront. Les Orléans à qui, dès le début de sa vie politique, par l'argent, par les services, il s'est lié. Ils régneront parce qu'ils ont combattu sous le drapeau tricolore. Eux seuls peuvent réconcilier la Monarchie et la Révolution.
Vue d'avenir : Danton prévoit Louis-Philippe.
La Législative se sépare le 21 septembre. Ce jour-là tombe dans l'Histoire, qui l'a capricieusement jugée, une assemblée de transition, sans doctrine, qui a trahi son serment envers la Constitution qu'elle devait appliquer, le roi qu'elle pouvait défendre et qu'elle a livré, qui a abandonné la France aux pires éléments de subversion et qui, éperdue devant le danger du dehors, n'en a triomphé que par l'audace d'un capitaine heureux. La Constituante a eu ses grands hommes et ses grandes heures. La Législative n'a connu que le vent des paroles et le conflit des individus. Elue pour cicatriser des plaies, elle les a ouvertes au plus profond du cur français. Au lieu d'arrêter la Révolution, elle a frayé la voie à une Révolution nouvelle. Venue pour réconcilier, elle s'est faite la nourrice de la Terreur.