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Le dernier assaut (10 août 1792)

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Danton dictateur - Pour sauver la France

Par son entrée au ministère, Danton est devenu comme il l'avait calculé, le grand bénéficiaire du 10 Août. Entouré de collègues très médiocres, depuis Roland jusqu'à Lebrun-Tondu, il se voit le maître du Conseil exécutif. Une bande de cyniques l'entourent: Camilles Desmoulins, « le procureur de la Lanterne », tour à tour sentimental ou féroce, Fabre d'Eglantine, poète obscur, comédien sifflé, constant chevalier d'industrie, Hérault de Séchelles, ancien parlementaire, viveur luxueux que le plaisir dévore. Ils veulent des places, de l'argent.

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La statue de Louis XIV, Place des Victoires, est abattue par la foule - dessin de Prieur - Musée Carnavalet

On comprend qu'ils se soient attachés a Danton qui ne se gênait pas pour s’écrier en public « Cette garce de Révolution est ratée les patriotes n'y ont rien gagné ! » Voilà les patriotes au pouvoir; ils vont rattraper le temps perdu.

Danton n'a pas seulement la justice dans les mains, il a le maniement de mille affaires, il a aussi les fonds secrets. Ce n'est pas sans raison qu'on a appelé Danton le « Mirabeau de la canaille». Il lui ressemble étrangement, et d'abord par les vices. Tous deux sont d'effrénés jouisseurs, et pour jouir, tous deux se sont vendus.

Mirabeau avait plus de tenue, Danton a plus de débraillé, mais on retrouve chez l'un comme chez l'autre la même sorte d'âme fissurée, à la fois active et paresseuse, débordant de sanie et d'éclairs. Seulement chez le bourgeois de Champagne, si jovial d'apparence, si plein de faconde, apparaît un manque d'équilibre, un détraquement que n'a pas connu l'aristocrate provençal.

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Camille Desmoulins - dessin aux trois crayons par J.-B. Suvée - collection particulière

Danton est un neurasthénique et presqu'un demi-fou. A deux ans d'intervalle, l'un et l'autre échouent et de pareille manière, parce qu'il n'ont pu inspirer confiance à personne. Tous deux tombent victimes de leur immoralité. Danton a le coffre, les bras d'un lutteur. Son muffle léonin, comme la « hure » de Mirabeau, est couturé par la petite vérole. Sous un large front, ses yeux petits et vifs s'ombragent d'épais sourcils. Il a le nez aplati par un accident de jeunesse, mais, pour laid qu'il soit, il plaît par son entrain, sa gaieté, un certain charme vulgaire. Fils d'un homme de loi d'Arcis-sur-Aube, après de bonnes études il est devenu clerc de procureur à Paris, puis, avec la dot de sa femme, fille d'un cafetier, a acheté une charge d'avocat aux conseils du Roi. Il plaide un peu, vit à l'aise, fêtant ses amas, faisant de la popularité dans le quartier Saint-Sulpice où il s'est logé. Quand arrive juillet 1789, Danton, qui a prédit l'avalanche, s'y jette aussitôt. Tout le porte à la politique, son gros tempérament, sa facilité de parole, son goût de l'intrigue, son affiliation à la maçonnerie. Dès lors il est un des principaux agitateurs de Paris. Il domine sa section comme il domine son club des Cordeliers, tout en jouant un rôle aux Jacobins.

Le pouvoir qu'il a attrapé par l'incohérence des Girondins, il entend le porter à une véritable dictature. Eux s'appuient sur la province; lui s'appuie sur Paris. Dans un moment si tendu, Paris, croit-il, doit prévaloir.

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Fabre d'Eglantine - par Chabrapières - collection particulière

La Commune insurrectionnelle s'est complétée par la nomination de trois nouveaux délégués par section. Dans cette fournée entrent Robespierre, Chaumette, Billaud-Varenne, Pache, Laclos. Ainsi renforcée, elle peut défier les efforts de la Législative si celle-ci tentait de revenir à un état de choses normal. Elle met sur pied le tribunal extraordinaire voté par l'Assemblée et fait débarrasser le Carrousel pour y dresser, en permanence, la guillotine.

Ici, ce n'est pas Danton qui la pousse, mais Robespierre, et davantage encore Marat, qui chaque jour demande un plus grand nombre de têtes. Le 19 août, ce tribunal de sang entre en fonctions. Le 21 aux flambeaux, un pauvre diable de royaliste, maître d'écriture, passe sous le couperet. Les jours suivants, six autres condamnés subissent le même sort parmi lesquels le loyal Laporte et le journaliste royaliste Durozoy.

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Premières exécutions à la guillotine, Place du Carrousel - gravure du temps

L'Assemblée, de son côté, a mis en accusation, mais renvoyé devant la Haute Cour d'Orléans Barnave, Charles de Lameth et les anciens ministres Duportail, Duport-Dutertre, Bertrand de Moleville, Tarbé et Montmorin. Garde-manger de l'ogre, il servira pour la frairie de Septembre.

A la nouvelle de l'emprisonnement de la famille royale, La Fayette a fait arrêter les commissaires délégués à son armée et a voulu marcher sur Paris. Mais ses troupes l'abandonnent. Il passe alors la frontière avec quelques officiers, Latour-Maubourg et Alexandre de Lameth. Appréhendé aux avant-postes autrichiens, il va, de geôle en geôle, gagner la citadelle d'Olmütz, où il pourra pendant cinq ans méditer sur les aléas de cette liberté, qu'il a tant servie, dont il a souffert, et qui l'enivrera toujours.

L'Assemblée défère son commandement a Dumouriez, Kellermann remplace Lückner.

Le moment du vrai choc est venu. Le 19 août Brunswick, avec 60.000 Prussiens, 20.000

Autrichiens, quelques milliers d'émigrés prend l'offensive. Le 23, Longwy, après une molle résistance, se rend. A Paris, l'émotion est profonde. L'Assemblée décide que la ville une fois reprise sera rasée et elle ordonne des levées nouvelles.

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Danton - esquisse de Boze - collection particulière 

L'épouvante est dans Paris, elle est chez les députés, elle est dans le gouvernement. Les ministres girondins estiment la situation militaire sans espoir et veulent se retirer au-delà de la Loire en emportant le Trésor et le roi. Il y a longtemps que, les yeux sur la carte, Roland y songe et fait des calculs. Les Girondins ont toujours détesté, redouté Paris. Abandonnant à son sort la capitale orageuse où leur influence s'est diluée, perdue, ils comptent recourir aux provinces, c'est-à-dire à la vraie France. Danton s'y oppose. Il faut, gronde-t-il, se maintenir à Paris. Car c'est à Paris qu'il règne, lui, avec son alliée, la Commune; ailleurs il ne serait plus rien.

Bon gré, mal gré, il entraîne l'adhésion de Pétion, de Vergniaud et de Guadet. Puis il propose à l'Assemblée des « mesures de salut public ». Pour appréhender les « traîtres » et réquisitionner les fusils, il faut autoriser la Commune à pratiquer pendant deux jours et deux nuits dans toute les maisons des visites domiciliaires. Trois mille personnes sont arrêtées et entassées dans les prisons.

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Scène de visite domiciliaire - dessin de l'époque - collection particulière

L'Assemblée n'a pas prévu ces excès comprenant enfin le danger d'un pouvoir sauvage et sans contrôle qui la rejette elle-même au néant, par un brusque sursaut elle dissout la Commune. Celle-ci proteste avec violence.

Une délégation conduite par Pétion le 1er septembre présente sa défense à la Législative qui, tremblante, effondrée, n'ose maintenir son décret. Mais la Commune entend se venger. Son comité de surveillance, où domine Marat, s'accorde avec Danton pour assommer l'Assemblée par un coup terrible. Il n'attend qu'un prétexte, et tout de suite l'aperçoit.

Le matin du 2 septembre, le bruit court dans la ville que Verdun, investi à son tour par l'armée de Brunswick, va succomber. Les sections de nouveau crient à la trahison. Sur l'ordre de la Commune, on tire le canon d'alarme, on bat la générale à tous les carrefours. Les citoyens disponibles doivent se rendre armés au Champ-de-Mars, prêts à partir pour Verdun. Une députation de la Commune vient annoncer ces dispositions à l'Assemblée. Vergniaud la félicite. « Vous avez chanté la liberté, conclut-il, il faut la défendre. Il faut piocher la fosse de nos ennemis ou chaque pas qu'ils font en avant pioche la nôtre. »

Danton monte alors à la tribune. Son masque, renversé en arrière, fascine. Sa voix est un tonnerre, son discours un pas de charge. «Tout s'émeut, s'écrie-t-il, tout s'ébranle, tout brûle de combattre ! Vous savez que Verdun n'est pas encore au pouvoir de l'ennemi; vous savez que la garnison a juré d'immoler le premier qui proposerait de se rendre. Une partie du peuple va courir aux frontières, une autre va creuser des retranchements, et la troisième, avec des piques, défendra l'intérieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Nous demandons que vous concouriez avec nous à diriger ce mouvement sublime du peuple... Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France sera sauvée !»

Ces derniers mots sont salués par une acclamation impétueuse. L'ovation fracasse les voûtes du Manège pour retomber assourdissante, sur tous les députés debout et tremblants de ferveur patriotique. En vérité, c' est un grand moment... Danton en profite. Il fait proposer par son ami Delacroix un décret prononçant «la peine de mort contre ceux qui refuseront de servir personnellement ou de remettre leurs armes, et contre ceux qui, soit directement, soit indirectement, refuseraient d'exécuter ou entraveraient les ordres donnés, les mesures prises par le pouvoir exécutif».

Le décret est voté sans discussion : Danton est par là même investi de la dictature.

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