Le dernier assaut (10 août 1792)
(I)
Le manifeste de Brunswick - Veillée darmes - La revue de la garde nationale
Létincelle qui détermine l'explosion, c'est le manifeste du duc de Brunswick daté de Coblentz, le 25 juillet. Cette déclaration imbécile et, pour qui sait l'état des choses, criminelle menace, au nom de la coalition austro-prussienne, la Ville de Paris « d'une exécution militaire et d'une subversion totale, s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage a LL.MM. le Roi et la Reine et à la famille royale ».
Messe aux Tuileries, juillet-août 1792 - par Hubert Robert - Collection Henri Loyer
L'effet du manifeste est prodigieux. Les journaux monarchistes y ont applaudi follement. Une amère, une tragique fureur secoue les quartiers populaires. Les Alliés ont jeté leur gant à la Révolution; la Révolution le relève. « Il faut, s'écrie Robespierre aux Jacobins, que le peuple français soutienne le poids du monde. » Le 3 août, par la voix de Pétion, quarante-sept sections sur quarante-huit réclament de la Législative la déchéance du roi, ( qui a séparé ses intérêts de ceux de la nation », la nomination de nouveaux ministres par l'Assemblée et l'élection d'une Convention nationale. Le parti constitutionnel s'effondre; les extrémistes sont maîtres de Paris.
Des trois chefs de la gauche, Danton, Marat et Robespierre, celui-ci seul pousse ouvertement à l'insurrection. Marat, décontenancé dès qu'il faut agir, se cache dans un souterrain des Cordeliers, ne sort que la nuit. Danton se réserve pour profiter de l'événement, quel qu'il soit. Du 31 juillet au 9 août, il est chez lui à Arcis-sur-Aube, se promène dans ses champs que ses filoutages n'ont cessé d'agrandir.
Pétion et les Girondins, eux, préféreraient éviter l'émeute. D'abord ils ne sont pas assez certains de son succès. Puis, mal informés, ils gardent des espérances du côté de la cour.
Manifeste du Duc de Brunswick - Archives Nationales
L'assaut est préparé pour le 10 août. Les Marseillais se sont fait remettre poudre et balles par la municipalité. La cour le sait. Le commandant par roulement de la garde nationale, le marquis de Mandat, constitutionnel sincère et ferme soldat, doit diriger le peu de forces dont elle dispose. Les Suisses, appelés de leur caserne de Courbevoie, sont neuf cents. La garde nationale, très douteuse, sauf le bataillon des Filles-Saint-Thomas, a placé onze canons aux abords immédiats du palais. La gendarmerie à cheval, composée surtout d'anciennes gardes-françaises, n'est pas plus sûre.
Au total on ne peut compter que sur quinze ou seize cents hommes fidèles. Et ils manquent de munitions.
Marat vainqueur de l'aristocratie est tiré par Diogène du Caveau où il s'était réfugié - gravure allégorique du temps
La façade intérieure des Tuileries, la plus vulnérable, donne sur trois cours, au centre la cour Royale, à droite la cour des Suisses ou des Ecuries, à gauche la cour des Princes. Séparées par des murs ou des bâtiments peu élevés, elles ouvrent toutes sur le Carrousel alors encombre d'une multitude dhôtels et de maisons, où serpentent des rues étroites, tout un quartier enchevêtré, confus, qui ne saère que vers le quai.
Mandat, ayant peu de monde, s'est surtout proposé de défendre les cours où il a posté des Suisses et des grenadiers. Il a pourtant massé des gardes nationaux dans le jardin et placé des canons au Pont-Neuf et à l'Arcade Saint-Jean, derrière l'Hôtel de ville, pour arrêter les émeutiers à leur descente des faubourgs.
Pétion - dessin de Laplace - B.N. Estampes
La journée du 9 passe en préparatifs. Le roi et la reine ne voient paraître que quelques familiers. Aucune dame du palais ne se présente. Marie-Antoinette reçoit une seule visite, celle de l'ambassadrice d'Angleterre, lady Sutherland. Une énorme foule, où les fédérés marseillais se font remarquer par leur jactance, borde jusqu'à la nuit les murs et les grilles du château. Le tambour bat dans les tues illuminées. Les sections regorgent et s'agitent. Suivant le plan établi, chacune d'elles nomme trois commissaires pour remplacer le conseil général de la Commune, trop constitutionnel. Investis de pouvoir illimités, ils se rendent aussitôt à l'Hôtel de ville et s'y réunissent dans une salle proche de celle où siège le Conseil qu'ils n'osent pas tout d'abord expulser.
Les meneurs sont à leurs postes : Merlin de Thionville et les deux vicaires généraux de Blois, Chabot et Vaugeois, haranguent les sections, le haineux Chaumette chauffe les Marseillais à la caserne des Cordeliers, Fournier l'Américain court le faubourg Saint-Marceau, Santerre et Westermann travaillent le faubourg Saint-Antoine. Après avoir été l'âme du mouvement, Robespierre s 'évanouit dans l'air. Marat se réfugie dans son caveau. Danton évite de se rendre à son club. Il passe seulement à sa section - celle du Théâtre Français pour faire sonner, signal attendu, la cloche des Cordeliers, puis revient se jeter sur son lit avant de se rendre à l'Hôtel de ville.
"Madame sans culotte" - gravure du temps
A onze heures du soir, Louis XVI, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth confèrent dans le cabinet du roi avec les ministres, le président du directoire de la Seine La Rochefoucauld et le procureur-général-syndic Roederer.
Peu après arrive Pétion, appelé à plusieurs reprises par Mandat qui voudrait s'appuyer sur son autorité et peut-être le tenir en otage. Les yeux furtifs, il déclare qu'il est venu « en personne pour veiller à la sûreté du roi et de sa famille ».
- Il paraît, dit Louis, qu'il y a beaucoup de mouvement.
- Oui, sire, la fermentation est grande.
Mandat assure que ses mesures sont prises; il répond de tout. Mais il se plaint que la municipalité lui ait refusé de la poudre :
- Je n'ai que trois coups à tirer, et encore un grand nombre de mes hommes n'en ont pas un seul et ils murmurent.
Pétion répond vaguement.
Que pourrait-il dire ? Qu'il a dans ce refus suivi le conseil de Danton ? De mauvaise grâce, en sa qualité de maire il signe l'ordre de repousser la force par la force, si le château est assailli. Prétextant l'extrême chaleur, il descend alors sur la terrasse. Il y est mal reçu par les gardes nationaux loyalistes des Filles-Saint-Thomas. Dès lors il ne songe plus qu'à se mettre à l'abri. Par la connivence de Mouchet, il se fait appeler à la barre de l'Assemblée qui a repris séance. Il court au manège et de là chez lui où il s'enferme pour la nuit.
Marie-Antoinette - miniature anonyme de 1792 - Musée Lambinet
Cette nuit suffocante est emplie des sons lugubres du tocsin. La cloche des Cordeliers a commencé, puis celle de Saint-André des Arcs et - cloches des quartiers les plus révolutionnaires - celles des Gravilliers, de Mauconseil, des Lombards et du faubourg Saint-Antoine. Blanchie par la lune, sous les milliers de lumières, la ville semble une immense chapelle ardente. Dans les rues quelques ombres de-ci, de-là, quelques paroles étouffées. Mais autour des Tuileries tout est veille et mouvement.
Dans les appartements, sauf les enfants royaux, personne ne s'est couché. Le roi s'entretient avec son confesseur Hébert, puis va s'allonger sur un canapé, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth vont de pièce en pièce, attentives à tout bruit, agitées mais courageuses et décidées à mourir sur place plutôt que de céder à l'émeute.
"Monsieur sans culotte" - gravure du temps
D'heure en heure Roederer reçoit de son secrétaire Blondel un billet sur la situation. La rue Saint-Antoine s'emplit de nouveau de groupes armés. Le tambour bat sans arrêt. Un ministre demande s'il n'y a pas lieu de proclamer la loi martiale. Roederer, grave dans son habit vert pomme, s'embarque dans des arguties de chicaneau. Il soutient que le département n'a pas ce droit, mais la municipalité seule.
Il feuillette le livret tricolore qu'il tient à la main. Mme Elisabeth vient vers lui, curieuse :
- Qu'est ce que vous tenez-là? demande-t-elle.
- Madame, c'est la loi de la force publique.
- Et qu'y cherchez-vous?
- Je cherchais s'il était vrai que le département eût le pouvoir de proclamer la loi martiale.
- Eh bien, l'a-t-il?
- Madame, je ne le crois pas.
A la vérité il l'a, et mille fois. Mais Roederer ne veut point se compromettre. Tout est indécis encore. Le mouvement populaire piétine. On dit autour du roi « Le tocsin ne rend pas.» Et les espérances renaissent. Mais nul ne prend l'initiative qui pourrait leur donner corps.
Défense et attaque attendent ainsi le jour qui, lui, décidera. Il va venir. Un peu avant quatre heures, Mme Elisabeth pousse un contre-vent et regarde le ciel rougissant.
- Ma sur, dit-elle à la reine, venez donc voir le lever de l'aurore.
Toutes deux, appuyées l'une à l'autre voient naître le soleil pour la dernière fois.
Danton est arrivé à l'Hôtel de ville. Par la désertion du maire, la Commune régulière a perdu tout pouvoir. Danton, pour désorganiser la défense des Tuileries, fait appeler Mandat à la maison commune. Le commandant ne veut pas d'abord quitter son poste. Roederer, soumis aux formes et d'avance prêt aux renoncements, le presse d'obéir. Mandat se rend à ses raisons.
Journée du 10 août 1792 - gravure du temps
Arrêté sur l'ordre de la Commune insurrectionnelle, il est peu après abattu d'un coup de pistolet sur les marches de l'Hôtel de ville. Coup grave pour les Tuileries : elles ont perdu leur principal défenseur. La Chesnaye remplace Mandat, mais il manque d'autorité. Roederer s'agite; il déclare à la reine qu'il est nécessaire que la famille royale se rende a l'Assemblée. Marie-Antoinette refuse:
- Monsieur, il y a ici des forces, il est temps enfin de savoir qui l'emportera du roi et de la Constitution ou de la faction.
Le procureur-syndic qui par cette reddition pensait se couvrir, désapprouve, d'un ton déférent. Il finit par obtenir que deux des ministres, Champion et Joly, iront demander assistance à l'Assemblée.
Cependant la reine ne s'abandonne pas. A six heures, poussé par elle, le roi descend au jardin pour passer les troupes en revue. Pâle, bouffi, vêtu d'un habit violet froissé, ses cheveux sont aplatis d'un côté et dépoudrés. Il marche comme un automate; par instants il murmure des mots sans suite Non qu'il ait peur. Mais tandis qu'au 20 juin, si sa contenance a été passive, il n'a pas rompu d'un pas, ce 10 août il apparaît à tous dans un état d'affaissement, presque d'hébétude, peut être dû au manque de sommeil, sans doute aussi à la conviction qu'au point où l'on en est, rie n n'importe plus.
Attaque des Tuileries, le 10 août 1792 - dessin de Prieur - Musée Carnavalet
Cette revue des troupes, il la tente sans grand espoir. Un rien de flamme, d'esprit à la Henri IV raffermirait ces troupes hésitantes ou déjà aliénées. Si seulement il apparaissait à cheval ! Mais Louis est si peu le petit-fils d'Henri IV, il est si peu leste et français ! Tandis que les tambours battent «aux champs », il passe dans les rangs, de son pas dandiné, promenant sur les soldats un morne regard.
Les Suisses et les gardes nationaux fidèles crient : « Vive le roi !» Mais les artilleurs et le bataillon de la Croix-Rouge crient - « Vive la Nation !» Et, quand il gagne la terrasse des Feuillants, devant la foule hurlante, il est assailli par de basses insultes: « A bas le veto ! A bas le gros cochon ! » Plus pâle encore, le malheureux revient sans avoir trouvé que ces mots dérisoires : « J'aime la garde nationale. » Plusieurs bataillons font défection. Des canonniers, «pour ne pas tirer sur leurs frères », rendent inutilisables leurs canons et vont se joindre aux hommes à piques, avant-garde des émeutiers des faubourgs qui, d'abord massés sur la place de Grève, affluent maintenant sous les murs du château.
A sept heures les fédérés marseillais et bretons et le bataillon des Gobelins entrent au Carrousel.
Quand Marie-Antoinette voit remonter le roi, triste et découragé, elle ne peut retenir ses larmes :
- Tout est perdu !... dit-elle à Mme Campan.