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Les Girondins

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Le ministère Girondin - Dumouriez

Dans cette heure étroite, Louis XVI commet une faute. A l'instigation de Marie-Antoinette, il renvoie Narbonne dont l'impertinence l'a irrité. Il dresse ainsi contre lui la majorité de l'Assemblée. Brissot s'en prend à Lessart, le ministre des Affaires étrangères. Sa mise en accusation est votée, le ministère feuillant s'effondre. Les Girondins en sont venus à leurs fins: la royauté, si elle veut encore se survivre, ne peut plus que leur abandonner le pouvoir.

C'est ce qu'elle fait. Louis XVI et Marie-Antoinette s'attendent à tout maintenant; ils ont l'échafaud devant les yeux. Plus d'autre politique pour eux que celle du pire.

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Le départ des volontaires pour l'Armée du Rhin - gravure satirique d'inspiration royaliste

Léopold atermoyait. Il répugnait la guerre; sur le point de rompre, il laissait encore entr'ouverte une porte aux négociations. Il meurt. Son fils et successeur François, roi de Bohême et de Hongrie en attendant d'être porté à l'Empire, est d'une autre étoffe. Jeune, autoritaire, dévot, obstiné, c'est un prince, dira plus tard Metternich, « à entrailles d'Etat ». Bien que fort peu sensible lui aussi au malheur de la reine de France, il voit dans la Révolution une ennemie dont à tout prix il faut se défaire. L'assassinat du roi de Suède Gustave III, attribué dans les cours - faussement d'ailleurs - à la propagande jacobine, va lui fournir un nouveau prétexte d'intransigeance. La guerre dès lors n'est plus évitable. On s'y prépare à Vienne, à Berlin, autant et mieux qu'à Paris.

Triomphante, la Gironde dicte à Louis XVI le choix des nouveaux ministres. Ses chefs ne pouvant occuper les places, puisqu'elles sont incompatibles avec le mandat législatif, ils désignent pour diriger les Affaires étrangères leur ami Dumouriez.

Dumouriez est le type même de l'aventurier politique. De grande envergure au reste et pétri de talents. Très instruit, il est diplomate autant que soldat. Il a fait ses premières armes dans la guerre de Sept ans. Elle lui a valu le grade de capitaine et une admiration débordante pour Frédéric II. Depuis il a voyagé par toute l'Europe, est devenu l'espion de Choiseul, s'est fait employer dans le « Secret du Roi ».

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Dumouriez - terre cuite par Houdon - Musée d'Angers

Tant d'intrigues, mêlées à des galanteries, des affaires louches, des dettes sans nombre, le mènent à la Bastille. Louis XVI l'en fait sortir. La Révolution venant, il se donne à elle avec joie. Occasion unique de monter au premier rang, peu importe par quels moyens. Sans morale, sans principes, il veut, comme il dit, «travailler dans le grand ». S'associant aux Girondins, en qui il voit l'avenir, il s'est fait avancer par eux de façon inattendue. Mais il a des liaisons en même temps avec la cour, surtout avec Laporte. L'intendant de la Liste civile a su émousser les répugnances du roi et quand, le 16 mars, Dumouriez est annoncé aux Tuileries, Louis XVI reçoit assez bien l'inconnu que lui impose la Gironde.

Les façons courtoises de Dumouriez le surprennent. Le général a passé cinquante ans. Sa figure commune, mais sans laideur, est agréable. Ses yeux sont noirs, vifs, pétillants. Il sourit bien. Il parle sur un ton mâle, franc, gai, plein de confiance et qui réchauffe. Au fond il a repris le plan de Mirabeau; il compte de bonne foi, comme lui, servir la monarchie. Ce faible roi, cette cour sans hommes, il n'aura point de peine à les conduire, et si la guerre contre l'Autriche - sa raison d'être - est heureuse, il jouera le rôle d'un protecteur dans un régime qui n'aura de constitutionnel que les apparences, chères aux Français. Il avertit le roi, qui ne s'y oppose point, qu'il s'appuiera sur les Jacobins. Il parait au club le 19 mars, s'y coiffe du bonnet rouge et pérore en soldat-citoyen. Robespierre lui marquant de la froideur, Dumouriez coupe ses objections et ses réserves en l'embrassant. Il n'est pas à une accolade près. Le club l'acclame, Robespierre est muselé; voilà Dumouriez maître d'agir.

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Roland - croquis de Gabriel - Musée Carnavalet

Brissot, pour compléter le ministère, offre le portefeuille de l'intérieur à Roland. Ou plutôt à Mme Roland. Car dans ce ménage la femme mène tout. C'est elle qui, depuis l'entrée en fonctions de la Législative, est l'Egérie des Jacobins de gauche, autrement dit des républicains. Riante, gracieuse, la démarche rapide, cette Parisienne du Pont-Neuf, fille du graveur Phlipon, est une aimable commère au torse épais, au teint éclatant. Elle peigne ses cheveux noirs à la « bonne femme» avec une frange sur le front. Ses yeux sont lumineux, sa bouche tendre. Elle est presque toujours vêtue de blanc, avec un petit fichu de linon ou de mousseline.

C'est une fille de Jean-Jacques, une philosophe, une politique, chez qui la sensibilité s'unit à l'ambition. Beaucoup plus âgé qu'elle, Roland, grand et maigre, a figure pédante, est une espèce de Franklin intègre, à l'esprit étroit, merveilleusement faux. Inspecteur de manufactures, collaborateur de l'Encyclopédie, il a vécu enfoui dans des études d'économie industrielle. Sa femme, infiniment supérieure, le dirige en tout. Il l'aime. Elle ne l'aime point, mais l'entoure d'une amitié filiale, assez chaude pour qu'il s'aveugle presque jusqu'aux derniers jours sur la qualité du rayon.

Les Roland acceptent le ministère comme s'il leur était dû. Pourtant Mme Roland ne se fie guère à Dumouriez, encore que celui-ci la flatte et même, avec sa galanterie facile, lui fasse la cour. « Un roué spirituel, écrira-t-elle, qui se moque de tout, hormis de ses intérêts et de sa gloire.» Elle voit derrière lui se profiler l'ombre de Monck. N'importe; elle se croit assez forte, le moment venu, pour le brider.

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Madame Roland - gravure par Levachez

Le ministère « sans culotte », comme on l'appelle aux Tuileries, se complète par la nomination aux Contributions publiques, de l'ancieri collaborateur de Mirabeau, l'ami de Brissot, le Genevois Clavière, honnête pour un financier, en tout cas laborieux. A la Guerre et à la Marine sont placés le colonel de Grave et Lacoste, simples doublures. Dumouriez domine de haut ses collègues il est premier ministre de fait, ce qu'il voulait.

Quand Roland entre aux Tuileries avec Dumouriez pour prendre place au conseil, ses cheveux sans poudre, son pauvre habit noir, ses souliers à cordons choquent le raffiné Dreux-Brézé, toujours grand-maître des cérémonies :

- Eh quoi, monsieur, souffle-t-il, a Dumouriez, point de boucles à ses souliers !

- Oh, monsieur, dit Dumouriez moqueur, tout est perdu!

Dumouriez, comme Mirabeau, voit le vrai roi dans la reine. Il s'agit de la gagner. Elle l'évite d'abord, puis brusquement lui assigne une audience. Dans un moment où la monarchie est tombée si bas qu'il lui faut accepter son gouvernement des mains du républicain Brissot, leur dialogue est significatif et, par places, émouvant. C'est la réplique de l'entrevue de Saint-Cloud qui, recouverte de tant d'événements en si peu de mois, semble déjà vieille de plusieurs années.

La reine marchait à grand pas dans sa chambre quand Dumouriez y est introduit. Elle vient à lui, le visage rouge et les yeux irrités - Monsieur, lui dit-elle, vous êtes tout-puissant en ce moment, mais c'est par la faveur du peuple qui brise vite ses idoles. Votre existence dépend de votre conduite.

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Marie-Antoinette - médaillon de marbre par Pajou - Musée de Versailles

Et, presque brutale, elle ajoute - Ni le roi ni moi ne pouvons souffrir toutes ces nouveautés sur la Constitution. Je vous le déclare franchement; prenez-en votre parti.

Dumouriez rompt avec souplesse. Cette confidence le «désole». Mais il appartient à sa patrie. Le salut du roi et de sa famille est attaché à la Constitution. Il faut qu'elle s'établisse. C'est le seul moyen de rendre au souverain sa légitime autorité.

- Cela ne durera pas, interrompt Marie-Antoinette, prenez garde à vous - J'ai plus de cinquante ans, madame, ma vie a été traversée de périls. En prenant le ministère, j'ai bien réfléchi que la responsabilité n'était pas le plus grand de mes dangers...

- Il ne manquait plus, s'écrie la reine, que de me calomnier ! Vous semblez me croire capable de vous faire assassiner !

Et elle fond en larmes... Dumouriez sait parler aux femmes. Il prend un air pénétré :

- Croyez-moi, madame, j'abhorre autant que vous l'anarchie et les crimes. Je suis mieux placé que Votre Majesté pour juger des événements. Ceci n'est pas un mouvement populaire momentané, mais l'insurrection presque unanime d'une grande nation contre des abus invétérés. Tout ce qui tend à séparer le roi et la nation conduit à leur ruine mutuelle. Je travaille à les réunir; c'est à vous de m'aider.

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La cource de taureau - Marie-Antoinette renversée par l'Assemblée Législative - gravure satirique du temps

Il y a de la force et de la vérité dans ces mots. Marie-Antoinette se calme. Dumouriez se jette à ses pieds, lui baise la main et s'écrie :

- Laissez-vous sauver !...

Il s'en va, sûr de l'avoir persuadée. Il se trompe; la reine dit à Mme Campan l'instant d'après:

- On ne peut croire aux protestations d'un traître...

Dumouriez aurait voulu séparer la Prusse de l'Autriche. Ce plan va échouer. Le roi de Prusse ferme l'oreille aux propositions de Custine, comme Pitt au projet d'alliance de Talleyrand. Vienne resserre son accord avec Berlin. Les deux cours marcheront de concert pour la défense des princes dépossédés d'Alsace et contre la Révolution. Pour s'entendre avec elles, Marie-Antoinette a envoyé Goguelat à Vienne et Caraman à Berlin. Par l'intermédiaire de son vieil ami Mercy-Argenteau, elle avertit l'Autriche des plans de campagne que Dumouriez a fait adopter en conseil des ministres.

Telle information à nos yeux est criminelle. Mais Marie-Antoinette n'a pu raisonner, sentir comme nous. Elle ne saura jamais ce qu'est la patrie. Elle ne voit pas qu'une seule tactique à cette heure s'impose : faire corps avec la France. Le malheur l'a rendue encore plus étrangère à ce peuple qui l'assiège et l'emprisonne. Reine d'abord, elle songe à la couronne plus qu'à sa vie, à celle du roi. Il faut la comprendre et la plaindre la malheureuse paiera cette trahison si cher !...

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