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Varennes

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Le triomphe de Voltaire - Au Champs-de-Mars (17 juillet 1791)

La famille royale, emprisonnée aux Tuileries, est soumise pendant les semaines qui suivent le retour de Varennes à de continuelles vexations. Quiconque entre ou sort est fouillé. La reine doit se lever, s’habiller, se coucher devant deux gardes nationaux établis dans sa chambre. Les jardins couverts de tentes ont été transformés en un camp. Seul le dauphin est autorisé à se promener sur la terrasse du bord de l’eau. L’enfant, bien chapitré, envoie des baisers au peuple qui souvent lui fait fête, au déplaisir des enragés.

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Triomphe de Voltaire, le 11 juillet 1791 - Dessin de Prieur - Musée Carnavalet

Enfin émue par le désastre des Bourbons, l’Europe a pris une attitude nettement réprobatrice. Mais dans ce moment, Louis et Marie-Antoinette craignent plutôt qu’ils ne souhaitent un secours étranger. Ressaisis par la Révolution, laissés sans défense par les droitiers de l’Assemblée, redoutant toujours que le comte de Provence qui, lui, est heureusement arrivé en Belgique, ne se déclare régent du royaume, ils font savoir à leurs amis qu’une intervention du dehors les perdrait sans ressources. La reine, le 8 juillet, fait passer ces lignes à Fersen : « Le roi pense que la force ouverte, même après une première déclaration, serait d’un danger incalculable non seulement pour lui et sa famille, mais même pour tous les Français qui dans l’intérieur du royaume ne pensent pas dans le sens de la Révolution. »

Le dimanche 10 juillet la monarchie voit défiler devant ses grilles le triomphe funèbre de Voltaire; les clubistes ont voulu l’en souffleter. Les cendres du principal démolisseur de l’ancienne France, enlevées à l’abbaye de Sellières, sont menées au Panthéon, sur un char traîné par les seize chevaux blancs de la reine. Son cortège est infini. Femmes de la halle, sabre ou lance à la main, actrices couronnées de chêne, ouvriers porteurs d’épieux, de faux et de haches, jeunes filles vêtues à l’antique, enfants demi-nus, Beaumarchais en tête d’une délégation d’hommes de lettres, intitulée « famille de Voltaire », la marquise de Villette, la fameuse « Belle et Bonne », en déesse, une arche dorée contenant l’œuvre du philosophe, et des soldats et des musiciens et des bannières, toute une pompe rendue grotesque par une pluie de déluge qui du moins venge le bon goût. Devant le pavillon de Flore elle fait halte. Du haut d’une lucarne, Louis XVI, morne, la regarde...

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La Marquise de Villette - dessin anonyme - Musée Carnavalet

Voltaire - Buste par Houdon - Musée Lambinet

Beaumarchais - par Nattier - collection Delarue de Beaumarchais

Par crainte de la guerre étrangère, par crainte aussi de la République, l’Assemblée décide de rendre le pouvoir exécutif à Louis XVI. Du 13 au 16 juillet une discussion serrée s’institue. Robespierre se prononce âprement contre l’inviolabilité royale. L’abbé Grégoire, Pétion, Buzot, Vadier demandent qu’une Convention nationale exprès nommée juge Louis. Mais les constitutionnels, et à leur tête Barnave, défendent avec ardeur et l’inviolabilité et la monarchie. La Révolution qui a assuré la liberté et l’égalité des citoyens doit à présent se fixer. Le discours du Dauphinois est ferme et beau. Une maturité singulière semble descendre sur cet avocat naguère encore âcre, envieux et amer. Le sentiment du danger public en a fait un homme d’Etat.

Cependant les républicains montent le 16 juillet au Champs-de-Mars une manifestation. Une pétition y est déposée demandant « le jugement d’un roi coupable » et la constitution d’un « nouveau pouvoir exécutif ». Les sociétés populaires invitent les citoyens à venir le lendemain la signer en masse. Le 17 la foule s’amasse dès les premières heures au Champ-de-Mars. Un incident banal devient une échauffourée et le bataillon de la garde nationale envoyé pour rétablir l’ordre se fait huer. Des pierres sont lancées. Quelques coups de pistolet partent ; un aide-de-camp de La Fayette est blessé.

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Translation des manes de Voltaire, le 11 juillet 1791 - gravure populaire

Est-ce l’émeute ? Non, point encore. Il y a au Champ-de-Mars plus de badauds et de curieux que d’énergumènes. Mais, sommé par l’Assemblée de disperser l’attroupement, Bailly proclame la loi martiale et la garde nationale marche sur le Champ-de-Mars, armes chargées. La municipalité s’y rend à son tour, précédée du guidon écarlate et suivie de cavaliers, de fantassins, de quelques canons. La Fayette, avec la garde soldée, la rejoint. L’esplanade est semée de promeneurs inoffensifs, hommes, femmes et enfants. Beaucoup sont assis sur les degrés de l’autel de la Patrie.

Cependant, sur les glacis de l’enceinte, une frange de vauriens a pris position. De là, quand Bailly, La Fayette et leur colonne paraissent, partent des cris : « A bas le drapeau rouge, à bas les baïonnettes ! » et une grêle de pierres s’abat sur la garde nationale. Avant que Bailly ait pu faire les sommations nécessaires, la garde tire. Mais en l’air ; point de blessés. Aussitôt, un coup de pistolet part des glacis sur La Fayette. Sans commandement, la garde irritée abaisse ses fusils sur la foule et fait feu. Cette fois sur l’esplanade, sur l’autel même, il y a des morts.

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Massacre de pétitionnaires sur l'Autel de la Patrie au Champs-de-Mars le 17 juillet 1791 - dessin de Prieur

Cette fusillade, dont Bailly ni La Fayette ne sont au fond responsables, cet effroyable malheur qu’un agent occulte, un provocateur ou un fou a déchaîné et qui a abattu tant d’innocents, a séparé par un véritable abîme les constitutionnels et les hommes de gauche. Le massacre du Champ-de-Mars, comme on va l’appeler, marque ainsi une des dates majeures de la Révolution. Entre les deux camps, plus de conciliation possible, plus de relâche, plus de pardon.

Les patriotes sont les vaincus de la journée. Les constitutionnels veulent profiter de leur succès pour rétablir non seulement dans la rue, mais dans les esprits. La presse est sévèrement bridée, les meneurs sont poursuivis et doivent se cacher. Si elle en avait le courage, l’Assemblée pourrait juguler l’anarchie. Mais elle n’ose pas dissoudre les clubs - mesure indispensable - et, pour donner des gages de son civisme, en même temps qu’elle poursuit les extrémistes, elle vote deux lois sur les émigrés et les prêtres réfractaires.

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Le Club de Salm - gravure satirique de l'époque

Et pourtant, pourtant, si une heure jamais a sonné où il fût possible de clore la Révolution, c’est bien celle-là. L’horreur du désordre, la crainte de l’inconnu rassemblent tout ce qui reste sain dans la communauté française, et c’est la grande majorité de la nation. Par ses mesures alternées, ses hésitations, son jeu biseauté, l’Assemblée va perdre la dernière occasion d’asseoir solidement le seul régime d’avenir, une monarchie vraiment constitutionnelle dont les deux pôles seraient autorité et liberté.

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