banner_revo3.gif (8924 octets)

Varennes

(4)

Louis se résigne au retour à Paris - La voie douloureuse - Rencontre des commissaires L’arrivée aux Tuileries - Le roi suspendu

0253.jpg (33609 octets)

Retour de la famille Royale à Paris le 25 juin 1791 - gravure populaire

A Varennes, le matin du 22 juin, il est six heures et demie quand arrivent les deux premiers envoyés de Paris, le chef de bataillon de la garde nationale Baillon et le jeune Romeuf, aide de camp de La Fayette, porteur du décret d’arrestation voté par l’Assemblée. Baillon pénètre d’abord dans la chambre où se morfond la famille royale. Nerveux, brutal, il crie quelques mots incohérents :

- Sire, tout Paris s’égorge ; nos femmes, nos enfants sont peut-être massacrés ! Vous n’irez pas plus loin !

La reine, d’un mouvement vif malgré sa fatigue, lui saisit le bras et lui montrant le dauphin et sa sœur qui dorment sur le lit :

- Eh, dit-elle, ne suis-je pas mère aussi ?

Romeuf entre alors et, les yeux pleins de larmes, salue très bas et présente un papier.

- Quoi, monsieur, dit la reine en le reconnaissant, c’est vous ? Oh, je ne l’aurais pas cru !...

Elle s’emporte :

- Ah, La Fayette, il n’a en tête que sa république américaine ! Il verra ce qu’est une république française ! Eh bien, monsieur, montrez-moi ce décret.

Romeuf obéit. Marie-Antoinette parcourt les quelques lignes :

- Les insolents ! s’écrie-t-elle.

Le roi prend la feuille et la lit :

- Il n’y a plus de roi en France, dit-il sans sortir de son calme, et il pose le décret sur le lit. Aussitôt la reine le jette par terre.

- Non, je ne veux pas qu’ils souillent mes enfants !

Les gens de Varennes qui contemplent la scène murmurent. Choiseul ramasse la feuille et la met sur la table. Romeuf se penche vers Marie-Antoinette :

- La reine aimerait-elle mieux qu’un autre que moi fût témoin de ces mouvements ?

Elle semble frappée et dit à mi-voix :

- Au moins, monsieur, je vous recommande MM. De Damas, de Choiseul et de Goguelat quand nous serons partis.

Romeuf promet ; il tiendra parole et exposera sa vie pour garantir la leur.

0254.jpg (33029 octets)

Marie-Antoinette - par Wertmüller - collection d'Argence

Le roi veut gagner du temps afin de permettre à Bouillé d’arriver. « Qu’on attende onze heures », répète-t-il à Romeuf et à Baillon. Dévoué de cœur à cette terrible infortune, Romeuf s’incline. Mais Baillon descend animer le peuple. La foule se met à hurler :

- A Paris, à Paris! Qu’ils partent de force! Nous les tirerons par les pieds dans la voiture.

La reine demande tout bas à Choiseul :

- Croyez-vous M. de Fersen sauvé ?

Le roi, que le peuple veut voir à la fenêtre, y vient, se penche dans son habit de laquais, les cheveux dépoudrés, défaits. Il regarde le moutonnement des visages et ne trouve pas un mot devant le cri impérieux qui monte de nouveau, le soufflette comme naguère au 6 Octobre : « A Paris ! »

0255.jpg (30840 octets)

Impopularité du Roi - gravure populaire

Il rentre dans la chambre. Les membres de la municipalité, les officiers de la garde nationale qui sont là le supplient. Partir, il faut partir, ou sa vie, celle de la reine sont en danger.

- Ne peut-on attendre onze heures ? répète-t-il d’une lèvre boudeuse.

Un paysan matois répond pour tous.

- Je ne m’y fions mie...

Le roi mange, puis fait mine de s’assoupir. Il ne trompe pas ces yeux durs et inquiets. Dehors la foule devient de plus en plus menaçante ; elle aussi ne pense qu’à Bouillé...

0256.jpg (32129 octets)

Fersen - miniature de l'époque

Le roi devrait résister encore. Il a peur, non pour lui certes, mais pour Marie-Antoinette et les enfants. On le sait, son caractère est de céder, et toujours à la mauvaise heure, ou trop tôt ou trop tard. Cette fois il cède trop tôt.

Résigné, il descend l’escalier, suivi de la reine au bras de Choiseul, de Mme Elisabeth, accompagnée de Damas, de Mme de Tourzel et des enfants. Pesamment, il monte dans la berline dont les trois gardes du corps occupent déjà le siège. A cette vue la cohue crie « Vive la nation ! » On entend aussi quelques cris de « Vive le roi ! » Les chevaux partent au trot. Six mille paysans et gardes nationaux armés, au milieu de femmes et d’enfants courent derrière, chantant, hurlant. Il n’est encore que huit heures.

0257.jpg (33904 octets)

"La famille des cochons ramenée à l'étable" - gravure satirique du temps

Une heure après - seulement une heure ! - Bouillé arrive ventre à terre à la tête du Royal-Allemand.

- Il n’est plus temps ! lui crie un prêtre. Le roi est parti.

Bouillé part à sa poursuite. Il cherche un gué pour franchir l’Aire. Mais ses officiers le découragent : les chevaux sont las ; le pays tout entier est soulevé. La garnison de Verdun marche avec des canons au secours des patriotes. Bouillé, trop vite lui aussi, juge la partie perdue et retourne à Montmédy, d’où, avec son fils et quelques officiers, il gagne le Luxembourg. Le meilleur général du roi, son dernier appui, se jette à l’émigration.

0258.jpg (39985 octets)

Mon voyage de Varennes - Relation de Pétion - archives nationales

Une affreuse épreuve a commencé pour les captifs qui une à une vont de nouveau, mais dans quels autres sentiments, retrouver les étapes de leur parcours. Le soleil aveugle, l’air roule des flots de poussière. Les chevaux entourés par la foule ont dû se mettre au pas. A Clermont, Sauce et les municipaux de Varennes se détachent pour rentrer chez eux. Le cortège populaire grossit à chaque village où l’on se presse pour regarder les occupants de la prison mouvante et les fouetter de grossiers refrains. A Sainte-Menehould, ils espéraient se reposer et passer la nuit. La peur de Bouillé leur fait refuser ce répit. « A Châlons, à Châlons ! »

0259.jpg (16518 octets)

Pétion - dessin de Labadye - B. N. Estampes

Il faut reprendre la route. Un gentilhomme, le comte de Dampierre, venu présenter ses hommages au roi, est attaqué et poursuivi par des paysans qui le fusillent, l’achèvent à coup de pioche.

- Qu’est-ce ? demande Louis, en entendant les coups de feu.

- Rien, répond quelqu’un, c’est un fou qu’on tue.

Un instant après la tête de Dampierre, fichée sur une pique, s’approche de la portière.

0260.jpg (23239 octets)

Le dauphin - portrait présumé par Vestier - Musée Lambinet

A Châlons, les épaves du trône sont accueillis avec respect. Le roi et la reine se reprennent à espérer. Pourquoi ne pas demeurer à Châlons où viendraient se rallier les fidèles ? On propose aussi à Louis de fuir à cheval pour gagner Montmédy. Il refuse, ne voulant partir seul. Le lendemain matin une tourbe venue de Reims effondre ces illusions. La famille royale bafouée, insultée, doit reprendre le chemin de Paris. A Epernay, la populace étouffe presque les prisonniers. Le dauphin est sauvé par un jeune officier, fils de Cazotte. La robe de la reine, déchirée, tombe en lambeaux. Le roi, couvert de poussière et de sueur, est méconnaissable.

- Voilà ce que l’on gagne à voyager ! crient des voix moqueuses.

Quand, après le dîner, ils remontent en voiture, une femme lance à la reine :

- Allez, ma petite, on vous en fera voir bien d’autres !

On peut douter que les captifs arrivent vivants à Paris.

0261.jpg (11126 octets)

Mathieu Dumas, Herault et Foissey, commissaires du Rhin - gravure de Guérin

Par bonheur, à deux lieues de Dormans, paraît la voiture des commissaires de l’Assemblée. Ils rencontrent la berline arrêtée devant une petite ferme, portières ouvertes. Les députés mettent pied à terre et, s’approchant, saluent Louis XVI. La reine, oppressée, s’écrie :

- Messieurs... Oh ! monsieur de Maubourg !

Elle supplie Barnave :

- Monsieur, qu’aucun malheur n’arrive ! Que les gens qui nous ont accompagnés ne soient pas victimes !

Mme Elisabeth prend le bras de Pétion :

- Le roi n’a pas voulu sortir de France !...

- Non, messieurs, dit Louis aux commissaires, je ne voulais point sortir du royaume, cela est vrai ; j’allais à Montmédy, mon intention était d’y rester jusqu'à ce que j’eusse examiné et accepté librement la nouvelle Constitution.

Barnave présente au roi le décret nommant les commissaires. Il grimpe ensuite sur le siège de la berline et le lit à la foule qui l’écoute, tête nue, dans un soudain silence, sous les rayons enfin abaissés du soleil.

0262.jpg (28698 octets)

Le peuple de Strasbourg brûle les effigies de Bouillé, Klinglyn et Heyman qui avaient protégé la fuite du Roi, 24 juin 1791 - gravure populaire

Mathieu Dumas prend le commandement des gardes nationaux de l’escorte. Assez honteux, les représentants déclarent au roi qu’ils doivent monter dans sa voiture. On se serre pour leur faire place. Le plus mince, Barnave s’assied dans le fond entre le roi et la reine, Pétion sur la banquette de devant entre Mme Elisabeth et Mme de Tourzel. Madame Royale et le dauphin se tiennent debout ou s’asseoient sur les genoux de la reine et de la gouvernante.

La reine, son voile baissé, se tait d’abord. Mais, surprenant un regard ironique de Barnave vers les gardes du corps tassés sur le siège, elle les lui nomme aussitôt pour qu’il ne croie pas que l’un d’eux est Fersen. Barnave a dû saisir sa pensée, car dès lors il montre une prévenante délicatesse. Le roi, paisible et naturel, lui parlant de la Révolution, de l’Assemblée, il lui répond avec tact.

0263.jpg (35414 octets)

Le retour de Varennes, 25 juin 1791 - dessin de Bertaux - cabinet des dessins du Louvre

Pétion, lourdaud rose et blond, à figure bouchère, déborde de faconde et de fatuité. Il croit bon d’étaler ses convictions républicaines. Il se fait servir un verre d’eau par Mme Elisabeth, sans même le remercier. Il caresse rudement les cheveux du dauphin et la reine doit le reprendre. L’enfant royal, espiègle et gracieux, va de l’un des commissaires à l’autre, sa présence adoucit et détend l’atmosphère. Il touche les boutons de métal qui ornent l’habit de Barnave, et épelle les lettres qui y sont gravées.

- Tiens, maman, dit-il joyeux, vois-tu ? « Vivre libre ou mourir ».

La reine ne répond pas, le roi regarde la scène avec bienveillance, Barnave est attendri. Marie-Antoinette, qui a relevé son voile, s’épanche maintenant avec liberté. Elle plaint le sort du malheureux Dampierre, puis elle s’indigne qu’un garde national ait refusé une cuisse de poulet qu’elle lui offrait, par crainte du poison. Pour amadouer les commissaires, avec un pauvre sourire, elle dit que le matin elle a entendu la messe à Châlons, « mais une messe constitutionnelle ». Pétion réplique aussitôt que ce « sont les seules messes que le roi doive entendre ».

0264.jpg (38450 octets)

Le cortège traverse la Place de Louis XV - gravure de P. F. Germain

La voiture roule à présent dans la nuit. Les enfants se sont endormis. Le roi sommeille. A mi-voix Barnave cause avec la reine. Cette étrangère, cette Autrichienne qu’il a détestée, dont il n’a entendu parler qu’avec haine, il ne voit plus en elle qu’une femme aux joues pâlies, qui parle avec des larmes dans la gorge et parfois regarde son fils avec une expression d’amour désespéré...

A Dormans, la famille royale trouve la ville en alerte. Elle soupe et passe la nuit dans une auberge jusqu’au jour entourée de chants et de cris. Un nouveau plan de fuite est soumis par le maire de Dormans et son gendre. La reine accepterait, mais Louis cette fois encore refuse. Il a tort... Du moment qu’il a commis la faute de partir, que perdrait-il à présent à s’évader ? Il compte, dit-il, sur sa bonne ville de Paris... Il va voir comme il y sera reçu...

A six heures du matin, par un soleil ardent déjà, la berline reprend la route. La chaleur devient intolérable, mais on ne peut abaisser les stores, les patriotes qui marchent autour de la voiture exigeant de voir à tout moment les captifs. A Château-Thierry, ils essuient quelques nouveaux brocards. Le dauphin doit crier : « Vive la nation ! » Les commissaires, Barnave surtout, en sont indignés. Leur conversation avec Louis et Marie-Antoinette a pris un tour amical. Pétion reproche au roi de ne lire que les journaux de droite :

- Je vous assure, dit Louis, que je ne lis pas plus l’Ami du Roi que l’Ami du Peuple. Ensuite il demande :

- Vous êtes pour une république, vous, monsieur Pétion ?

Et le démocrate, embarrassé, de répondre :

- Sire, je l’étais à la tribune, ici je sens que mon opinion change.

Ce roi, cette reine vus de tout près, qui paraissent si bons, si simples, effondrent ses idées. Marie-Antoinette plaisante avec Barnave ; dans cette caisse roulante et torride à certains instants on rit de bon cœur.

A la Ferté-sous-Jouarre, grosse foule, mais point offensante. La famille royale est reçue à grand respect par le maire, Regnard de l’Isle, qui habite une jolie maison sur la Marne. Le long de la terrasse, la reine se promène avec Barnave qui, tout à fait gagné, promet son dévouement. Le roi invite les députés à dîner avec lui. Ils s’excusent, par politique sans doute, mais aussi par discrétion.

A Meaux, où déjà affluent des émissaires de Paris, les captifs logent à l’évêché, dans les pièces graves où Bossuet a médité sur l’absolu monarchique. Le lendemain matin, 25 juin, ils repartent sous le ciel toujours brûlant. On va d’un meilleur train jusqu'à Claye, mais la presse ici est si forte que les chevaux doivent reprendre le pas. Dans le bois de Bondy, une affreuse troupe, où reparaissent les acteurs des journées d’Octobre, assaille la berline. Elle couvre la reine d’ignobles injures : « la gueuse, la p... ! Elle a beau montrer son enfant, on sait bien qu’il n’est pas du gros Louis ! »

Les commissaires, aux portières, essaient de calmer ces « tigres », l’enfant s’épouvante et crie, Marie-Antoinette, son orgueil brisé, pleure. A Pantin attendent La Fayette et ses officiers. Un peuple est là, muet, couvert. Le toit de la berline, ses ressorts se chargent d’une douzaine de patriotes. La cohue est si dense qu’on ne voit presque plus la voiture qui avance à peine dans ce fleuve d’hommes.

A présent, voilà Paris, le formidable Paris. Pas un cri. Partout sur les murs on lit ces mots tracés à la craie : Celui qui applaudira le roi sera bâtonné, celui qui l’insultera sera pendu.

La berline suit le mur d’enceinte, de la Villette à Neuilly. Elle passe le long des Champs-Elysées, entre deux haies de gardes nationaux portant le fusil renversé en signe de deuil. Silence général. Mais aux fenêtres, sur les toits des maisons, accrochés aux arbres deux cent, trois cent mille spectateurs. La chaleur est effroyable, le cortège ne se meut que dans un nuage. Seule Mme Elisabeth reste sereine ; le roi s’est affaissé dans un coin de la voiture. La reine, la figure meurtrie, les yeux rouges, semble vieillie de vingt ans.

Derrière la berline une sorte de char orné de verdure roule les héros de Varennes, Drouet et Guillaume, que tous saluent. Le cortège s’arrêtant devant le perron du pavillon de l’Horloge, un furieux remous arrache de leur siège les trois malheureux gardes du corps qui durant le retour ont déjà frôlé dix fois la mort. Ils seraient égorgés sans l’intervention de Barnave et de Mathieu Dumas. Le roi descend, puis les enfants, et la reine qui, brave, n’a voulu sortir que la dernière. Deux nobles patriotes, le vicomte de Noailles et le duc d’Aiguillon, par chevalerie, se présentent pour lui offrir la main. Elle subit leur escorte, qui sans doute la sauve, car, presque courant, ils l’entraînent vers le degré poursuivis d’imprécations.

Dans ses appartements, elle a encore un moment d’angoisse ; son fils a disparu. Mais on la rassure. Un représentant de gauche, Menou a pris le dauphin dans ses bras pour le monter jusqu'à sa chambre.

La Fayette se tire à son honneur du rôle ingrat de geôlier des Tuileries que l’Assemblée le jour même lui a imposé. La reine, trop franche, ne lui ménage pas assez les dédains. Pour le roi, comme le général, avant de se retirer, lui demande ses ordres :

- Il me semble, répond Louis avec un gros rire, que je suis plus à vos ordres que vous n’êtes aux miens.

Nature étrange : dans un tel abaissement, il paraît à l’aise. Ne comprend-il pas les conséquences infinies de sa fuite ? Le retour de Varennes doit lui avoir appris que ses ennemis ne sont pas seulement à Paris, qu’ils dominent les provinces. A présent une seconde vague révolutionnaire se gonfle, que rien n’arrêtera plus.

La reine, elle, le sait. Quand elle se lève, le lendemain matin et découvre sa tête, ses cheveux sont devenus gris...

A part les exaltés de la gauche, l’Assemblée veut maintenir le trône. Si profondément dégradé, l’exécutif ne saurait plus lui porter ombrage. Pour cette politique, à Sieyès, à La Fayette et ses amis se joignent Barnave, Duport et Lameth. Un décret confirme la suspension « momentanée » du pouvoir royal. La droite ne laisse pas échapper l’occasion d’une initiative absurde. Entraînés par d’Esprémesnil et l’abbé Maury, ses deux cent quatre-vingt-dix députés signent un manifeste contre le traitement imposé au roi et déclarent qu’ils ne prendront plus part aux travaux de l’Assemblée. Ils n’en seront plus que les témoins malveillants. Le sage Malouet s’oppose en vain à cette « émigration à l’intérieur ». Cazalès, de dégoût, de lassitude, ne trouvant chez les siens qu’aveuglement ou veulerie. Démissionne et passe à l’étranger. La monarchie perd en lui le plus chaud de ses fidèles et le plus éloquent.

000bilan.jpg (4492 octets)

precedent.gif (1427 octets)suivant.gif (1438 octets)