Varennes
(2)
Le relai des Sainte-Menehould - Varennes
Quand la voiture sarrête devant la maison de poste de Sainte-Menehould, il est huit heures. Mêlés aux citadins, des dragons flânent les mains aux poches. Ce sont les hommes de Dandoins ; ils sont sans armes et leurs chevaux dessellés depuis le passage de Léonard et lavis quil a donné. Dandoins consterné, mais gardant son calme, sapproche de Moustier et lui souffle : « Vos mesures sont mal prises, vous êtes perdus si vous ne vous hâtez ! » Le jeune maître de poste Drouet, ancien fragon au régiment de Condé, revenant des champs, regarde, placide, les palefreniens changer les trotteurs.
Arrestation de la famille Royale à Varennes - gravure du temps
Il na pas alors de soupçons. La voiture repart. Mais à peine a-t-elle quitté la ville que le bruit se répand en un clin dil, sans doute par un envoyé de Châlons, quelle emporte le roi et les siens. On court avertir la municipalité. Sainte-Menehould est patriote. La garde nationale prend les armes et saligne devant lauberge du Soleil dOr. Une foule hostile samasse autour des dragons. Dandoins est conduit à lhôtel de ville et interrogé par le conseil de la commune. Cependant, lesprit de Drouet séveille, frappé par certains détails. Le roi, demande-t-il, naurait-il pas « le nez long et aquilin, la vue courte et le visage bourgeonné » ? Et soudain il est sûr : oui, cétait bien Louis XVI ! Avec un nommé Guillaume, aubergiste à tête chaude, il propose de le poursuivre. Il selle ses derniers chevaux disponibles et tous deux prennent au grand galop la route de Clermont.
Derrière eux le tocsin sonne..
Roulant par la forêt dArgonne, la berline est déjà arrivée à Clermont. Léchange de chevaux sy accomplit sans incident. Le comte de Damas est là, mais après avoir vu le billet de Choiseul, il a cantonné ses hommes, dont beaucoup au demeurant sont peu sûrs. Au moment du départ, Moustier, de son siège, crie trop haut au cabriolet de suite : « Route de Varennes » ! Dernière et capitale imprudence : Drouet, rencontrant les postillons de Sainte-Menehould qui sen retournent, saura par eux où retrouver les fugitifs.
Après Clermont, litinéraire du roi ne comportait plus de relais de poste. A Varennes, Bouillé a établi sous les ordres de deux jeunes officiers, son second fils et le capitaine de Raigecourt, un relais de chevaux de sa propre écurie. Clermont passé, il semble donc que la partie soit gagnée. Des hommes dévoués assureront la fin du voyage à travers les villages endormis de lArgonne. Recrus de fatigue, Louis XVI et les siens se sont assoupis. Cependant cette nuit, si calme dapparence, cache de fiévreux mouvements. Choiseul, Goguelat et leurs hussards errent de fondrières en fourrés. Drouet et Guillaume, acharnés dans leur course, éperonnent leurs bêtes. Le tocsin sonné à Sainte-Menehould a trouvé un écho à Clermont doù Damas, après avoir vainement essayé de rassembler sa troupe, vient de séchapper avec une poignée de soldats.
Drouet - gravure du temps
Dans la ville basse de Varennes, à lauberge du Grand Monarque, de lautre côté du pont qui, jeté sur lAire, partage la petite cité, le jeune Bouillé et Raigecourt guettent le courrier qui doit précéder les fugitifs.
Sans initiative, suivant trop docilement leurs instructions, ni lun ni lautre ne songent traverser la rivière pour aller au devant de la berline et la guider vers le relais. Ce relais, déplacé par excès de prudence et porté sur la rive droite, les voyageurs le cherchent en vain sur la gauche. Ils se décident enfin à passer le pont et à gagner la ville basse. Les postillons remontent en selle, quand, suant et hors dhaleine, arrive Drouet. Il aperçoit la berline et le cabriolet, « tapis contre les maisons », lanternes allumées. Sa proie est là. Il galope jusqu'à lauberge voisine du Bras dOr où des patriotes attardés boivent chopine.
L'épicier Sauce - gravure du temps
Il leur annonce que la famille royale séchappe ; elle est arrivée à Varennes : il faut larrêter avant quelle atteigne la frontière. Tous se précipitent. Ils obstruent le pont avec une voiture chargée de meubles, plusieurs charrettes. Ils ont réveillé le procureur de la commune, lépicier Sauce, grand diable osseux et matois, qui shabille en hâte et charge ses enfants de courir par la ville haute en criant : « Au feu ! » En peu dinstants les maisons silluminent, Varennes est debout. Le patron du Bras dOr et plusieurs gardes nationaux se postent armés sous la voûte de léglise Saint-Gengoult par où la voiture doit passer. Ils ny sont que depuis quelques minutes quand retentissent des pas de chevaux, un bruit de roues. Cest Valory, suivi du cabriolet et de la berline.
- Halte-là !
Le garde du corps couché en joue sarrête.
- Les passeports !
Mme de Tourzel, fort émue, se penche à la portière et présente le passeport. Sauce, qui sest joint aux patriotes, va lexaminer dans la salle du Bras dOr. Le trouvant en règle, il incline à permettre aux voyageurs de poursuivre leur route. Mais Drouet tempête, menace :
- Cest le roi, crie-t-il, si vous le laissez passer en pays étranger, vous vous rendez coupables de haute trahison !
Sauce et les autres prennent peur. Le procureur, lanterne à la main, va annoncer aux voyageurs que leur passeport ne sera visé quau jour. Mme de Tourzel proteste et la reine, dune voix trop maîtresse. Sauce, pauvre homme, cherche des prétextes. Les chevaux sont fourbus, les postillons mal contents. Cependant le roi, rassemblant quelque énergie, donne lordre de partir. Mais une foule entoure les voitures et vocifère. La grosse cloche de Saint-Gengoult sébranle, un cri retentit : « Plus un pas, ou nous faisons feu ! » Les fugitifs se voient contraints de descendre et à cent pas de là, dans la maison du citoyen Sauce dattendre le jour.
Arrestation de Louis XVI et de sa famille chez l'épicier Sauce - dessin de Prieur - Musée Carnavalet
Ils sinstallent dans une misérable chambre au dessus de lépicerie, tandis que Drouet discute avec les officiers municipaux. Tirant des assignats à leffigie de Louis XVI, il montre combien le domestique prétendu de Mme de Korff ressemble au roi. Louis nie ; il nie longtemps. Mais Sauce est allé quérir un juge au tribunal nommé Destez, qui a vu le roi à Versailles ; il revient avec lui. Le magistrat, dès son arrivée, sécrie : « Ah sire ! » et tombe à genoux.
Louis se lève et dit simplement :
- Eh bien oui, je suis votre roi. Voici la reine et ma famille.
Il embrasse Destez, il embrasse Sauce, il embrasse plusieurs des municipaux qui lentourent. Le peuple à présent emplit la chambre. Le roi lui parle et non sans adresse. Il a quitté Paris, dit-il, parce que sa vie et celle des siens y est chaque jour menacée. Il ne veut que se rendre à Montmédy, doù il communiquera directement avec lAssemblée.
Ce petit discours émeut beaucoup dassistants. Mais dautres se roidissent. Maintenant la garde nationale est en rangs ; le tambour bat. A ce moment Choiseul et Goguelat pénètrent dans la ville avec leurs hussards fourbus. Damas les a rejoints. Ils parviennent difficilement près du roi. Choiseul lui propose de forcer la résistance des Varennois et de séchapper avec les siens sur des chevaux de hussards, le reste du peloton les entourant sabre en main.
- Pas une minute à perdre, ajoute le duc, dans une heure mes hussards seront gagnés.
Le roi refuse. Il met son espoir dans Bouillé que son fils et Raigecourt sont partis au galop prévenir à Stenay. Avant tout il ne veut point de sang.
La courte nuit dété paraît interminable. Dans la chambre de la maison Sauce, on a trouvé un lit pour le dauphin et sa sur qui dorment côte à côte tout habillés. Le roi va et vient en se dandinant, les mains sous les basques. La reine, assise sur une chaise de paille, essaie démouvoir son hôtesse qui reste froide. Une vieille paysanne, grandmère de lépicier, montre plus de pitié. Elle vient vers le lit des enfants royaux, les bénit, sagenouille, baise une petite main qui pend et, la tête cachée dans le drap, pleure...
"J'en ferai un meilleur usage et je saurai le conserver" - gravure satirique faisant allusion à une abdication de Louis XVI en faveur du dauphin
Des villages voisins, avertis par des exprès, accourent dans Varennes plus de dix mille hommes et femmes armés de fusils et de fourches. La bourgade nest plus quun entassement dêtres débraillés qui boivent, mangent, chantent et crient, quand ils passent sous les fenêtres de la maison Sauce, à ladresse du roi : « A Paris, à Paris ! »
A cinq heures apparaît dElson, le chef descadrons posté à Dun et qui, averti par le jeune Bouillé et Raigecourt, a couru ventre à terre jusqu'à Varennes avec quatre-vingts cavaliers. Il est autorisé, non sans peine, à parler au roi.
- Dites à M. de Bouillé que je suis prisonnier, murmure Louis, je lui demande de faire ce quil pourra.
Désespéré, dEslon sincline et repart. Seul en effet, sil arrivait à temps, Bouillé pourrait tout sauver. Son fils la rejoint à Stenay. Il a aussitôt rassemblé le régiment Royal-Allemand et, en ce moment même, il galope à sa tête vers Varennes, mais il lui faut plusieurs heures pour latteindre. Dans cette course, dont Louis XVI est lenjeu, Paris, Paris qui, lui, na pas perdu une heure, va le devancer.