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Varennes

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Les préparatifs - La soirée du 20 juin - Fâcheux retards

De concert avec Bouillé, le Suédois a organisé le voyage dans un détail minutieux. Le départ de la famille royale a été fixé d’abord au lundi 12 juin. Il a été remis au 20 pour éviter de donner l’éveil à des serviteurs suspects. On ne saurait tarder davantage, car le ministre de la Guerre, Du Portail, se méfiant de Bouillé, lui a déjà retiré plusieurs de ses meilleurs régiments.

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Le retour de Varennes - gravure populaire

Il eût mieux valu, et Bouillé l’a demandé, que la famille royale se divisât. La reine n’y consent pas. A cette première faute s’ajoutent d’étonnantes imprudences. Fersen commande une énorme berline de voyage, dont le volume et le luxe insolites doivent attirer les yeux. La reine envoie à Bruxelles son grand nécessaire à sa sœur l’archiduchesse Christine, elle empaquette, avec sa confidente Mme Campan, les diamants qui lui appartiennent en propre avec assez de négligence pour qu’une femme de sa chambre s’en aperçoive et parle.

Au lieu de vrais courriers, lestes, capables de bousculer s’il le faut postillons et maîtres de poste, trois gardes du corps licenciés, Valory, Moustier et Malden sont choisis pour précéder sur la route les fugitifs. Le dévouement de ces jeunes gens ne pourra être plus complet que leur inexpérience.

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L'arrestation de Louis XVI à Varennes - estampe du temps

Enfin Bouillé avait désigné pour diriger le voyage le comte d’Agoult, ancien major des gardes du corps, homme ferme et avisé. La reine lui substitue la marquise de Tourzel, gouvernante des enfants de France, qui a revendiqué comme un droit de sa charge d’accompagner ses deux pupilles, Madame Royale et le petit dauphin. Privée du guide excellent qu’eût été d’Agoult, l’expédition sera compromise dès le début.

Fersen s’est procuré un passeport au nom d’une dame russe de ses amies, la baronne de Korff, qui se rend à Francfort accompagnée de « ses deux enfants, de deux femmes, un valet de chambre et trois domestiques ». Mme de Tourzel jouera le personnage de Mme de Korff, la reine sera la gouvernante, Mme Rochet, Mme Elisabeth la demoiselle de compagnie, le roi le valet de chambre. Il ne paraît pas sentir ce qu’un tel rôle a pour lui de choquant. Louis XVI et sa famille éviteront Reims, ville du Sacre, où le roi est trop connu, et prendront une route plus longue, par Châlons, Sainte-Menehould, Clermont, Varennes et Dun-sur-Meuse. Bouillé les attendra entre Dun et Stenay. Jusqu'à Châlons les fugitifs seront livrés à eux-mêmes. Après ils trouveront à chaque relai des peletons de cavaliers pour les escorter et empêcher leur poursuite.

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La fuite du Roi - gravure satirique

Le duc de Choiseul, neveu du ministre, et le capitaine de Goguelat qui sert parfois de secrétaire à la reine, seront à Pont-de-Somme-Vesle avec quarante hussards, le capitaine Dandoins à Sainte-Menhould avec quarante dragons. A Varennes doivent attendre soixante hussards de Lauzun sous le fils de Bouillé ; à Dun cent hussards sous le chef d’escadrons d’Eslon. Ces déplacements de cavaliers auront pour prétexte la surveillance d’un « trésor » envoyé dans l’Est pour le paiement des troupes.

Bouillé semble avoir pris ainsi des dispositions très complètes. Mais il n’a pu prévoir la série incroyable de hasards, de fausses manœuvres, de retards qui vont survenir. Jamais entreprise si scabreuse ne sera si mal exécutée. Déjà le projet s’est ébruité. Goguelat n’a pas su se taire. Des dénonciations, venues de gens de service, sont arrivées jusqu'à La Fayette, à Bailly. Les journaux s’emparent des chuchotements, les grossissent, et font de grands éclats.

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Bouillé - gravure du temps

La surveillance des Tuileries a été si bien renforcée depuis la « journée des poignards » que le maire ni le général ne s’émeuvent. Remplaçant les gardes du corps, six cents gardes nationaux de diverses sections occupent les abords du château. Des sentinelles à chaque porte et sur la terrasse du bord de l’eau, de cent en cent pas. A l’intérieur même, et jusque dans les antichambres obscures, les corridors tortueux, on en trouve d’autres, baïonnettes au canon.

Le soir du 20 juin, aux Tuileries, le roi et la reine soupent comme d’habitude en compagnie de Mme Elisabeth, au comte de la comtesse de Provence. Ces derniers doivent gagner la même nuit la frontière du Nord.

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Louis XVI et la famille Royale quittent les Tuileries le 20 juin 1791 - gravure du temps

Marie-Antoinette, à pas de loup, monte chez ses enfants et les réveille. On habille le dauphin en fillette, ce qui l’amuse. Sous la conduite de la reine, ils gagnent avec Mme de Tourzel et l’un des trois gardes du corps une porte donnant sur la cour de France et qui, per exception, n’est pas surveillée. Passant près des groupes de sectionnaires qui parlent et rient, ils atteignent la cour royale où Fersen les guette, vêtu en cocher, avec une « citadine » de louage, « antique diligence ressemblant à un fiacre ». Les fugitifs s’y installent et Mme Elisabeth les rejoint bientôt, tandis que la reine rentre au palais. Elle fait partir ses deux femmes de chambre : Mme Brunier et Mme Neuville, qui dans un cabriolet iront l’attendre à Claye.

Louis a passé dans sa chambre de parade pour le coucher officiel. La Fayette y vient. Le roi parle un moment avec lui de la prochaine procession de la Fête-Dieu. Il semble très calme ; pourtant, à plusieurs reprises, on le voit aller à la fenêtre regarder la nuit, douce et noire.

Le rite du coucher royal accompli, tous les assistants congédiés, il se retire dans sa chambre ordinaire et, dès qu’on a clos les rideaux du lit, se rhabille sans bruit, - costume bourgeois, habit gris, redingote vert-bouteille, perruque courte et chapeau rond - et, accompagné de Malden, sans presser le pas, la canne à la main, au travers des cours sombres, va gagner le Petit-Carrousel, devant l’hôtel du Gaillarbois, où Fersen a rangé son locatis. On attend la reine près d’une heure, avec angoisse. Enfin elle arrive, vêtue d’une robe de soie grise, d’un léger manteau noir et d’un large chapeau dont le voile lui cache le visage. A son tour elle monte en voiture. Fersen saisit les rênes, tandis que Malden se perche sur les ressorts d’arrière.

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La comtesse de Provence - Ecole française - Musée de Versailles

On part et après bien des détours on atteint la barrière Saint-Martin. La berline est sur la route, attelée de quatre chevaux et le toit chargé d’une montagne de bagages. Moustier occupe le siège. La famille royale s’établit dans cette grande machine et Fersen, gardant le rôle de cocher, s’assied à l’avant entre Moustier et Malden. Il est deux heures et demie ; bientôt le jour va paraître.

A Bondy, premier relais, Fersen descend, se penche à la portière de la berline et prend congé des souverains. Il regagnera Paris à cheval et suivra la route de Mons pour rejoindre plus tard la berline. On repart bon train, les postillons stimulés à chaque poste nouvelle par des pourboires excessifs qui éveillent leur curiosité.

Les voyageurs, maintenant que l’aube est venue, sont pleins de confiance. Le roi rit : « Une fois le cul sur la selle, je serai tout autre ». Et il ajoute : « Présentement La Fayette est bien embarrassé de sa personne ! » On mange gaiement « sur le pain », comme font les chasseurs. Au relais de Vieux-Maisons le roi est reconnu par un postillon ; celui-ci par bonheur se tait. Les voyageurs n’en prennent pas plus de précautions. Dans les montées le roi marche à côté de la berline. Quand on change de chevaux, il parle aux gens qui entourent la voiture.

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"Le Roi jette à ses pieds ce qu'il tenait à ses mains"  gravure satirique du temps

A Montmirail, le retard sur l’horaire prévu s’accroît encore ; il faut réparer un léger accident aux brancards. Vers quatre heures la berline atteint Châlons. Là encore le roi est reconnu. Un grand nombre de curieux s’amassent. Le maire, prévenu, conseille le silence, si bien que la voiture repart sans difficulté.

A Pont-de-Somme-Vesle, ils devaient trouver Choiseul et Goguelat. Le jeune duc y est arrivé la matin, avec Léonard, coiffeur de la reine, qui porte les bijoux de sa maîtresse. Le retard du roi l’étonne : plus de trois heures ! La présence des hussards a ému les paysans d’alentour, déjà mal disposée par un différend avec l’ancien seigneur du lieu et qui craignent une réquisition militaire. A plusieurs centaines, armés de fusils, de fourches et de faux, ils se rassemblent près des soldats. Bientôt on annonce parmi ceux-ci que « le roi va passer ». L’attitude des villageois devient de moins en moins rassurante ; Choiseul et Goguelat perdent le peu de tête qu’ils eurent jamais.

Ils envoient Léonard à Montmédy et le chargent d’un billet ordonnant aux chefs de détachement qu’il trouvera sur sa route de se replier sur Bouillé, « parce que le trésor attendu ne passe pas ». Puis, peu après cinq heures, eux-mêmes s’en vont avec leur détachement, non point par la grand’route, mais par des chemins de traverse dans la direction de Varennes.

A six heures, sur la route de craie, enveloppée de poussière, la berline apparaît. Le roi, anxieux, se penche à la portière. Où est Choiseul ? Où Goguelat ? Où les hussards d’escorte ? Il ne voit personne. Ses grosses joues pâlissent. « La terre semble lui manquer tout à coup. » Mais il se rassérène assez vite. La route est libre, aucune menace. On repart vers Sainte-Menehould à travers la morne campagne par endroits renflée de coteaux. Sur l’un d’eux, les ailes immobiles et dorées d’un rayon de soleil, se détache un moulin qui ne tardera pas à entrer dans l’histoire, le moulin de Valmy.

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