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La France en travail

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Louis XVI décide de fuir - La faute sans pardon

La journée du départ pour Saint-Cloud où l’émeute l’a de fait interné aux Tuileries précipite la décision de Louis XVI. Il ne peut plus attendre : sa position est devenue intenable. Il change alors brusquement d’attitude vis-à-vis du comte d’Artois et de son groupe, qui ont quitté Turin pour Coblentz où se concentre l’émigration.

Le roi adresse à son frère le comte de Durfort, pour l’avertir qu’il va s’échapper et l’inviter à agir en son nom près de l’Empereur qui se trouve alors en Italie. A force d’instances le prince obtient d’être reçu par Léopold à Mantoue. L’Empereur se montre poli, sans chaleur. Il promet pourtant, quand il aura conclu la paix avec les Turcs, de faire avancer en juillet 35.000 hommes en Flandre et 15.000 en Alsace. Il espère obtenir le concours de l’Espagne et de la Sardaigne. Mais il refuse toute avance d’argent. Calonne fait connaître aux Tuileries ces résultats, qu’il amplifie avec sa hâblerie habituelle. Il conseille du reste à Louis XVI d’ajourner son départ jusqu'à l’ouverture des hostilités. C’est l’avis de l’Empereur. C’est l’avis de Bouillé. Breteuil, lui, préconise la fuite immédiate. Il est d’accord avec Gustave III de Suède, venu à Aix-la-Chapelle pour se mettre au service du roi de France dès qu’il sera à proximité de la frontière.

Entre ces conseils contraires, Louis XVI et Marie-Antoinette n’ont guère balancé. Une influence intime s’exerce sur eux, qui les pousse à partir sans délai, celle de Fersen.

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"La grande armée du ci-devant prince de Condé" - gravure satirique du temps

Tout dévoué à la Reine, qu’il aime vraiment, encore qu’il ne se fasse pas scrupule de la tromper, prêt à verser son sang pour elle, mais trop sur de lui, trop romanesque, il ne soupèse pas assez les risques où il l’entraîne. Il n’a point le sens des responsabilités qu’il assume, et traite en intrigue galante une aventure d’Etat.

Son empire sur la reine et par elle sur le roi confond. Officier courtisan, n’ayant de l’histoire et de politique que des notions approximatives, le Suédois est devenu leur premier confident, leur conseiller le plus écouté. Ces souverains qui ont évincé Necker et repoussé La Fayette, qui ont montré tant de défiance à Mirabeau et aux triumvirs, se remettent les yeux fermés aux mains d’un étranger des plus médiocre, dans le moment où leur couronne penche au point qu’un faux pas le ferait tomber.

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Fersen - par L. Pasch le Jeune - Château de Stavsund (Suède)

Si ignorant, si léger, c’est à Fersen que la reine, puisqu’en définitive elle surtout compte, dévoile les secrets du gouvernement et de la diplomatie. Avec lui elle rédige les lettres qu’elle écrit à son frère, aux autres souverains. Avec lui elle tient conseil sur les décisions les plus importantes qu’elle fait ensuite entériner par le roi. Sans doute Fersen veut-il sauver la royauté. Mais d’abord il veut sauver la reine. Lui-même correspond activement avec Mercy-Argentau, avec Gustave III, avec Bouillé. Il discute avec Breteuil des plans de contre-révolution. C’est lui qui, lorsque tout invite à patienter encore, à ne rien brusquer, emporte la résolution finale.

Il montre le danger de rester plus longtemps l’otage de la Révolution, cet autre péril aussi menaçant de laisser les émigrés diriger les événements et, s’ils réussissent, rétablir le pouvoir royal contre le roi. Louis XVI les craint autant l’un que l’autre. Le premier il accepte le projet du Suédois. Il semble que Marie-Antoinette, avertie par son instinct de femme, ait un instant hésité. Mais très vite elle est conquise. Depuis longtemps, Fersen est d’accord avec Bouillé. Il se charge des préparatifs et répond du succès.

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"Que fais-tu là beau-frère? - Je sanctionne !"  gravure satirique du temps

Un tel acte qui, s’il réussit, provoquera sans doute la guerre civile, s’il échoue, le détrône et peut-être condamne sa vie et celle des siens, Louis XVI - il a eu pourtant des mois pour y réfléchir - ne paraît pas avoir compris la terrible gravité.

En juin 1791 il peut, il doit, s’il est sage, continuer sa politique d’entente avec le Triumvirat, de lente conquête de l’Assemblée, qui n’est encore qu’à l’esquisse et qui peut donner de bons fruits. S’il n’en a pas le courage, si ses affres religieuses oblitèrent sa conscience de prince, il peut abdiquer, c’est-à-dire garantir son repos personnel en assurant la continuité de la dynastie. L’abdication en faveur de son fils serait normale et politique. Mais Louis XVI et la reine sont trop attachés à leurs enfants pour séparer son sort du leur. Ils ne lui portent point un amour royal, mais un simple amour bourgeois. Alors pourquoi ne pas abdiquer en faveur de Monsieur ? Le comte de Provence, délié jusqu'à la trahison, souple jusqu'à la lâcheté, s’est créé des sympathies nombreuses dans la gauche de l’Assemblée et chez les agitateurs en vue. Trop heureux de coiffer la couronne, il ne serait gêné ni par les principes politiques, ni par les scrupules de foi.

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Gustave III - par Roslin - Musée national de Stockholm

Il serait capable de diriger la barque royale vers des eaux plus calmes. On sait combien il montrera d’adresse à la Restauration. En 1791, appuyé sur la droite et le centre de l’Assemblée - où les bonnes volontés, intéressées ou non, sont légion - il établirait probablement de façon durable la royauté constitutionnelle, à laquelle personnellement il ne répugne pas. En vérité, à considérer les choses dans un esprit impartial, Monsieur est l’homme de la situation, tandis que le roi, surtout doublé de la reine, ne l’est plus, s’il le fût jamais. Mirabeau l’a deviné. Louis XVI a dû y penser lui-même, qui a toujours rendu hommage à la supériorité intellectuelle trop évidente de son cadet.

Menacé par l’ambition collatérale des Orléans, il leur barrerait ainsi le chemin du trône. Il a dû presque aussitôt rejeter l’idée et pour des motifs d’humanité commune. Après tout ce qu’a fait Monsieur contre lui, contre la reine, il ne peut beaucoup l’estimer ni l’aimer. Et s’il a consulté Marie-Antoinette, elle n’a pu manquer de protester de toute sa violence contre pareil projet.

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Léopold II - peinture anonyme - Musée de Versailles

Alors Louis a choisi un terme bâtard, le plus conforme à sa nature négative, le plus malhabile, le plus dangereux. Fuir... Il ne se dit pas que la fuite est la seule solution qu’il ne peut pas adopter, qu’un roi ne déserte pas, qu’il doit mourir en combattant. Dans cette affaire, hélas, comme dans tant d’autres, Louis XVI oublie sa qualité et ses obligations d’Etat...

Il fuira donc. Il s’en croit le droit strict. Son raisonnement nous semble spécieux, mais dans l’atmosphère qui a toujours respirée, il lui paraît irréfutable. La Révolution a pu supprimer le pouvoir personnel, Louis demeure convaincu que rien n’a changé dans sa vocation, sa désignation surnaturelle. Là où est le roi, là est la France. Il fait corps avec elle, il est son principe, son âme visible. Il s’en croit aussi le devoir : il doit tout risquer pour sauver le pays de l’anarchie et de la ruine.

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Des Tuileries à Montmédy - gravure satirique sur la fuite de la famille Royale

Au surplus, il trouve dans l’histoire de sa race qu’il connaît bien, des précédents et des exemples. Henri III a quitté Paris pour échapper à la ligue. Anne d’Autriche et Louis XIV enfant ont fui à Saint-Germain pour mieux lutter contre la Fronde. Il fera comme eux. Il semble sincère quand il répète qu’il n’entend pas quitter le royaume. Encore que Montmédy soit bien près des territoires de l’Empire... Son dessein en paraîtra douteux. Mais il se persuade qu’échappé à Paris, soutenu par la France provinciale, il pourra rétablir son autorité.

Associer des forces étrangères à ses plans n’a rien pour lui que de légitime. Il s’imagine uni à ses frères de couronne par une solidarité impérieuse, née de longue coutume et des alliances de famille. Lui aussi, comme tous les hommes de son époque, raisonne dans l’abstrait. Il n’imagine pas combien les temps ont changé, à quel points les souverains ont dominé par leurs intérêts personnels. Pas plus qu’il ne se doute qu’à côté de la royauté, en dehors d’elle, la France vit d’une existence propre et qui ne se laissera ni oublier ni menacer.

Il ignore qu’à présent dans le pays tout entier veille un patriotisme qui, s’il part, va se tourner contre lui. En face de la monarchie, la nation, longtemps dans l’enfance, se dresse aujourd’hui, majeure, consciente et résolue à défendre ses droits. Louis XVI compte gagner l’Est ? Qu’il y arrive, il n’y restera pas huit jours, sera obligé de sortir de France. On est mal averti à la cour des tendances de la province et de l’esprit des troupes. Quant à l’étranger, il résonnera par tout le territoire comme une impardonnable injure à la nation. Aucune raison ne tient, aucune excuse ne vaut. Le 20 juin 1791, la royauté, en fuyant, va démissionner.

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