Le France en travail
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Lémigration - Le Comte dArtois et ses amis
Lémigration est une double trahison des aristocrates envers la royauté envers la France. Elle sest constituée par vagues successives. La première a suivi la prise de la Bastille. Derrière le comte dArtois et les princes de Condé sont partis alors tous ceux quépouvantait leffondrement du pouvoir absolu. Ça été aussi un « snobisme », comme on dirait aujourdhui. « Il est, écrivait Fersen, de bon ton de sen aller. »
Salus in Fuga : le départ des émigrés - gravure satirique du temps
La seconde émigration a été provoquée par les journées dOctobre et le retour du roi à Paris. Moins lâche, elle a une apparence politique, mais lune comme lautre ont privé le roi de ses défenseurs directs, ceux sur lesquels il était le plus en droit de compter. Elles se grossiront durant toute lannée 1790 de nouvelles défections. Ceux qui émigreront plus tard, en 1792 et 1793, seront des proscrits. Ils seront justifiés par la persécution, la Terreur. Mais durant le temps de la Constituante lémigration ne constitue quune faction que tout juge impartial doit condamner.
Létat desprit de ces seigneurs, de ces prélats, de ces généraux, de ces magistrats qui abandonnent le trône au premier vent de la tempête, est simple et même simpliste. Ils représentent, croient-ils, la vrai France, la France de la fidélité, de la tradition. Ils pensent du reste quil ne sagit que dun voyage, non dun exil. Dans six mois, ils seront de retour à Paris... Beaucoup ny reviendront quaprès un quart de siècle, dautres jamais. Bien nantis dargent, ils se montrent en général gais, frivoles, persifleurs, arrogants. Ils parlent du roi avec dédain, colportent sur la reine les calomnies les plus viles. Que la famille royale coure de réels dangers, ils ne sen soucient. Leur seule idée, leur but unique est la restauration de lancien régime, avec ses privilèges, ses abus, ses erreurs les moins défendables, mais dont ils veulent conserver le profit.
Les premiers fuyards de l'émigration : Polignac, Artois, Condé, Breteuil et Lambesc - gravure satirique
Les événements ne leur ont rien appris; ils ferment leur yeux et leurs oreilles; ils vivent dans un mirage qui peu à peu va seffacer. Au reste, quand viendra linfortune, ils la supporteront sans broncher, ils sy plieront avec une crânerie toute française et plaisanteront de leur misère. Sans acquérir didées, ils garderont de lesprit.
Dans les premiers temps il ne sagit point de misère, mais de vie encore large, élégante, toute en réunions, en soupers, en bals. La plupart des émigrés se sont fixés dans les pays du Rhin, à Trèves chez lélecteur, oncle de Marie-Antoinette, à Cologne chez son frère, à Coblentz, à Worms. Ils y sont bien reçus. Les princes allemands, surtout ecclésiastiques, leur font fête et les habitants des villes quenrichit leur gaspillage. Mais limpertinence des émigrés, leurs allures tapageuses, plus encore leur légèreté des murs ne tardent pas à choquer un peuple terne, économe, adonné à la vie de famille. Cette Fronde du dehors va retourner contre elle la sympathie des Rhénans, elle leur fera comprendre, bientôt elle leur fera approuver la Révolution.
Le Prince de Condé - par Danloux - Musée de Chantilly
De tous les officiers qui ont quitté leurs régiments et passé la frontière, comme des jeunes gentihommes sans emploi, se compose peu à peu une petite armée dune quinzaine de mille hommes où les grades, les galons abondent. Quatre escadrons recrutés surtout parmi les gardes du corps licenciés en forment le noyau. Larmement en est faible, encore que des fusils, même des canons aient été achetés en Angleterre, en Allemagne et aux Pays-Bas. La discipline est nulle, personne ne veut obéir.
Le commandement, confié dabord au duc dEnghien, plus tard à son aïeul, le prince de Condé, achève de faire de cette troupe, où ne manquent pourtant pas les gens de cur, une cohue sans valeur militaire. Par de vagues exercices elle se prépare à deux fins, soit pour entrer en France comme lavant-garde des souverains coalisés pour rétablir Louis XVI, soit pour recevoir et entourer le roi sil parvient à séchapper. Elle naura pas loccasion de servir son prince et sera dissoute, après bien des déboires et des souffrances, avant davoir pu être vraiment portée à laction.
Le Comte d'Artois - par Danloux - Musée de Versailles
Le comte dArtois sest réfugié chez son beau-père, à Turin. Il tient là une façon de cour et un fantôme de gouvernement. Il a pour ministre de la Guerre le prince de Condé, assez bon militaire, mais roide et borné, pour chef de se son conseil Calonne. Cet étourdi chevronné continue dans lexil le jeu de bateleur qui lui a si mal réussi naguère et à la monarchie. Dans un milieu aussi borné, il passe aisément pour homme dEtat. Il se figure et persuade les entours que par leffet de son seul génie, il va coaliser lEurope contre la France, balayer la Révolution et restaurer comme par magie lordre ancien.
Ses agents courent en France les régions de lEst et du Midi. Louis XVI, encore plus Marie-Antoinette voient cette agitation avec anxiété. Ils la désavouent auprès des souverains. La reine supplie son frère de repousser les propositions imprudentes et inefficaces des émigrés. Louis XVI dépêche deux de ses fidèles, Jarjayes au roi de Sardaigne pour le prier de faire entendre raison au comte dArtois, Duras à lEmpereur pour quil ferme loreille aux demandes dintervention de son frère. Il invite celui-ci, à maintes reprises, à cesser sa campagne dintrigues. Sans résultats.
Calonne paralytique - gravure satirique du temps
Lémigration est en révolte ouverte contre le roi « Quest-ce que le roi ? Dans ce moment-ci, il ny a pas dautre roi que moi ! » sécrie le prince quand Bombelles, autre envoyé de Louis, viendra de nouveau le conjurer de renoncer à ses menées. Sur son ordre, Calonne va à Vienne pour obtenir une audience de Léopold. Refusé, il sentête. Il faut, pour quil parte, lui adresser un congé formel. LEmpereur ne cache pas son mépris pour « ces tripotages français qui ne peuvent que faire du mal et surtout à la reine ».
Celle-ci le sait trop bien. De tous, Artois, Condé, Calonne, elle nattend quhumiliations et perfidies. Elle na plus de foi dans laide des puissances autre que lAutriche. Le seul espoir auquel elle sattache en dépit du mauvais vouloir de son frère, cest dans son secours. Elle correspond assidûment avec Mercy-Argenteau. Le 3 février 1791, elle lui annonce que Montmédy a été choisi comme lieu de refuge éventuel. Louis XVI, dès quil y sera arrivé, lancera un manifeste, invitant tous les Français à se rassembler autour de lui. Le 7 mars, Mercy répond que lEmpereur ne peut agir sans le « concert » des puissances qui, du reste, « ne feraient rien pour rien ».
Les émigrés s'en vont en guerre - gravure satirique
La pauvre reine insiste. Tandis que les émigrés demandent linvasion de la France par les armées étrangères, elle ne souhaite pas une intervention directe : « Nous désirons seulement, écrit-elle le 14 avril, quau moment où nous serons dans le cas de les réclamer, nous puissions être assurés que les puissances voudront bien avoir des troupes sur leurs frontières bordant la France pour servir de soutien et de ralliement aux gens bien intentionnés qui voudraient nous suivre... »
Les familiers des Tuileries parlent trop. Ces consultations transpirent. La lettre de Mercy en date du 7 mars a été interceptée et soumise à lAssemblée. Camille Desmoulins, Marat, Robespierre, dans les journaux ou les clubs, poussent un cri continu dalarme. Déjà la Constituante a mis les troupes sur le pied de guerre. En même temps des mesures sont votées contre les émigrés, modérées encore il est vrai. Dans létat desprit quon leur connaît, cette modération est méritoire. Le 28 mars, il est décrété que le roi encourra la déchéance sil sort du royaume.