La France en travail
(3)
Le roi retenu à Paris - Lutte des Triumvirs et de Robespierre
Une atmosphère de soupçon et de hargne empoisonne toujours Paris. Les Marat, les Camille Desmoulins, les Fréron exploitent savamment près des masses la résistance des prêtres réfractaires. Quêtant la violence, ils lobtiennent avec facilité. Le 9 avril la populace force plusieurs couvents. Des religieuses sont battues de verges. Trois dentre elles, des surs de Saint-Vincent de Paul, de la paroisse de Saint-Marguerite, subissent de tels sévices quelles meurent.
Lapproche de Pâques tourmente le roi. Les prêtres constitutionnels et avec eux les gazetiers, les clubs veulent quil ne communie que par les soins dun prêtre jureur. Lintrusion dans la conscience même de lhomme nous paraît insensée. Mais les révolutions, où quelles se produisent, font peu de cas des sentiments personnels. Louis XVI se refuse à un acte quil estime sacrilège. Le 15 avril 1791, il consulte lévêque de Clermont, Bonal : « Vous connaissez la misérable situation où je suis, ayant accepté les décrets relatifs au clergé. Jai toujours regardé cette acceptation comme un acte forcé, étant bien résolu, si jamais je recouvre mon autorité, à rétablir entièrement le culte catholique. »
La foule empèche le Roi de partir pour Saint-Cloud, le 18 avril 1791 - gravure du temps
Avec prudence, le prélat lui répond quil doit sabstenir pour éviter tout scandale. Le 17 avril, jour des Rameaux, le roi, dans la chapelle des Tuileries, assiste à la messe célébrée par le cardinal de Montmorency, qui na point juré. Mais il ne reçoit pas le sacrement. Le bruit se répand pourtant quil a communié. Le club des Cordeliers sagite et, dans des affiches injurieuses, dénonce au peuple français le « premier sujet de la Loi comme autorisant à la désobéissance et à la révolte ». Et Danton, son chef reconnu , dorganiser une « journée ». Depuis la mort de Mirabeau, il sest remis au service de la fonction dOrléans.
Le lendemain 18, la famille royale doit, comme chaque année à cette époque, partir pour Saint-Cloud. Amassée par des articles furibonds qui dénoncent dans ce voyage la première étape dune fuite à l'étranger, la foule remplit la place Louis XV et les abords immédiats des Tuileries. A midi, quand les voitures sortent du château, une clameur sélève. Les chevaux sont saisis à la bride. Les gardes nationaux refusent de refouler le peuple. La Fayette les supplie en vain :
- Nous ne voulons pas quil parte, il ne partira pas ! crient des milliers de bouches. Le roi est rouge de colère...
- Il serait étonnant, dit-il, quaprès avoir donné la liberté à la nation, je ne fusse pas libre moi-même !
Il se maintient dans son carrosse, arrêté au milieu de la grande cour, tandis que Lafayette court demander au Directoire de décréter la loi martiale, cest-à-dire de réprimer lémeute par le fusil et le canon. Mais Danton ly a précédé. De sa carrure, de son mufle, de ses phrases emportées, il épouvante la faible assemblée de département. La Fayette menaçant de démissionner, il linsulte :
- Il ny a quun lâche qui puisse déserter son poste dans le péril !
Le général, accompagné de Bailly, va alors à lAssemblée. On ne veut pas ly entendre. Il retourne aux Tuileries et se décidant enfin, commande à ses cavaliers de mettre sabre au clair et de repousser la foule. Ils obéissent, mais des gardes nationaux, baïonnette au canon, les arrêtent. La famille royale, dans sa voiture, attend toujours. Un grenadier se penche à la portière et dit au roi :
- Nous vous aimons, sire, mais vous, vous seul !
La reine, accablée, pleure. A la fin, Louis XVI se rend.
- Il nest donc pas possible que je sorte ? Eh bien, je vais rester.
Il descend de carrosse, sa famille à sa suite et rentre au palais. Montant le marches, la reine, frémissante, dit à La Fayette :
- Au moins, vous avouerez à présent que nous ne sommes pas libres !
Le roi, désemparé par la mort de Mirabeau, sest tourné vers le Triumvirat. Le choix en vérité nest pas sot : ce nest que par une opération à gauche quon peut fixer une révolution.
Bailly - par Mosnier - Musée Carnavalet
Montmorin, petit homme aux yeux fins, trop influençable, mais avisé, voit Alexandre de Lameth et le convainc aisément. Avec le Triumvirat va se produire le même malentendu quavec Mirabeau. Louis XVI, et surtout Marie-Antoinette, sils donnent leur argent, ne donnent pas leur confiance. Ils se servent des concours quils rencontrent tout en gardant leurs vues, leurs desseins, leurs secrets. Tactique mortelle. Les triumvirs vont à leur tour se compromettre dans lopinion, épuiser leur influence sur lAssemblée, sans aucun bénéfice pour la monarchie.
Pourtant ils réussiraient peut-être là où a échoué Mirabeau, ils parviendraient à organiser le système constitutionnel si, devant eux, ne se levait, aux moments décisifs, ce petit homme au visage triangulaire, au haut front fuyant, aux yeux verdâtres, aux narines ouvertes comme sil flairait, à la mâchoire carnassière, aux lèvres satisfaites, Maximilien de Robespierre. Vêtu toujours avec recherche, il est courtois, poli, mais sa courtoisie est indifférente, sa politesse morne. Il semporte rarement. Il médite ses actes, affine soigneusement ses discours.
Robespierre - dessin provenant du cabinet de Boze - Musée de Versailles
Aux débuts de lAssemblée, il ne semblait guère propre à jouer un rôle, mais par sa probité, son travail opiniâtre, son assiduité à toutes les séances, à toutes les commissions, sa prolixe éloquence constamment prête, il est devenu le chef le plus en vue de lextrême gauche patriote. « Il ira loin, disait de lui Mirabeau, il croit tout ce quil dit et il na pas de besoins. » En effet, il est pauvre et veut le demeurer, il est convaincu et veut plier lépoque à ses idées. Petit bourgeois élevé à la dure, fanatique de Rousseau, sa vie est simple, nette, étrangère au monde, écartée des femmes. Sans doute, sous ses principes apparents, cache-t-il un cur aigri à qui seul lambition prête des ailes.
Il parle beaucoup des hommes et na point dhumanité. Logicien pour qui les êtres ne comptent pas, il se meut suivant des formules, comme une espèce dautomate supérieur. Un chur de thuriféraires lapprouve, lélève déjà sur un piédestal, en fait le prêtre de la Vérité et de la Vertu.
Mirabeau écarté, Robespierre sest senti subitement grandir. Il ne voit plus entre le pouvoir et lui quun obstacle en trois personnes, ces Barnave, Duport et Lameth qui, la deviné, pactisent avec la cour et trahissent la cause sacro-sainte de la Révolution. Avec un art subtil, une étonnante sûreté de manuvre, il cherche à les atteindre, à les effilocher chaque jour. Le 7 avril, comme lAssemblée étudie le fonctionnement du pouvoir exécutif, la question de lentrée des députés au ministère se pose de nouveau.
Rewbell - dessin de Moreau le Jeune - B. N. Estampes
Pétion - gravure de Vérité
Adrien Duport - dessin de Moreau le Jeune - B. N. Estampes
Les triumvirs pourraient par là accéder au gouvernement. Robespierre les en écarte comme naguère Lanjuinais avait écarté Mirabeau. « Aucun membre de lAssemblée ne pourra être porté au ministère pendant les quatre années qui suivront la session. »
Le 16 mai, Robespierre remporte une victoire plus éclatante encore sur les triumvirs. Ceux-ci souhaitent, avec les constitutionnels modérés, les Thouret, les Le Chapelier, les Rewbell, les Bailly, les Siyès, Talleyrand, que les représentants actuels soient rééligibles à lAssemblée qui doit remplacer la Constituante. Incontestable sagesse. En dépit des entraînements oratoires, beaucoup de Constituants, et surtout ceux qui travaillent dans les comités, ont pris un certain sens du réel, une expérience des affaires qui vont manquer totalement à leurs successeurs sil nest personne pour les former.
Mais Robespierre voit quel intérêt il a à faire disparaître tous ses rivaux de la scène : sil doit être exclu lui aussi de la tribune de lAssemblée, il régnera encore à celle des Jacobins. Appuyé sur Pétion, il soppose à la réélection. Ses motifs sont captieux. La nouvelle assemblée naura pas besoin de guides qui feraient de la représentation nationale un fantôme. On perdra quelques parleurs adroits, quelques hommes rompus à lintrigue ? Tant mieux : « Je naime pas que des hommes habiles puissent, en dominant une assemblée par ces moyens, préparer leur domination sur une autre et perpétuer de la sorte un système de coalition qui est le fléau de la liberté. » Il est applaudi par la grande majorité de lAssemblée.
En vain Duport déclare avec courage : « Ce quon appelle la Révolution est fait. Il faut maintenant sur tant de ruines amassées, déblayer et reconstruire. Le pays a soif de stabilité. Il ne peut supporter une secousse profonde tous les deux ans. » Et il lance aux députés ce mot prophétique : « Vous êtes sur la route qui conduit à la destruction. » On ne lentend pas. Les représentants désabusés sont heureux de jeter bas les idoles quils ont élevées lune après lautre au pavois. Sur une Assemblée lasse, face à des adversaires qui, invoquant lintérêt publique, sont trop suspects dintérêt personnel, le député dArras à la partie aisée. Il triomphe avec insolence. Lavenir est barré aux triumvirs. Ceux-ci se montrent profondément déçus. « Encore un pareil décret, dit Duport, et nous abandonnons la France ! »
Lameth alors se tourne vers La Fayette et essaie de sentendre avec lui. Ils jettent les bases dun accord qui pourrait être fécond. Déjà à lAssemblée une sorte de réaction se dessine contre linfluence de Robespierre. Il échoue à la présidence ; courants, contre-courants traversent ainsi, selon les jours, cette Assemblée devenue exsangue et qui de plus en plus aspire à sa fin. Mais un grand événement va lui rendre un sursaut de vie, un événement quelle na pas prévu et quelle a rendu inévitable, lévénement qui perd la monarchie et avec elle la Révolution relativement modérée : la fuite du roi.