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La France en travail

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Mort de Mirabeau

Depuis six mois, Mirabeau soutient un train effroyable. Guide occulte de la couronne, il adresse chaque semaine au roi un rapport étudié sur la situation politique et les mesures à prendre, il écrit de sa main des lettres sans nombre, il est assidu à l’Assemblée et intervient dans la plupart des questions. Il va assez souvent aux Jacobins. Il parade à la tête de son bataillon de gardes nationaux, on le voit dans toutes les fêtes publiques, imposant, massif, sa tête bouffie rejetée en arrière, crevant d’activité et de lassitude.

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Mort de Mirabeau, le 2 avril 1791 - Plume et lavis d'encre de Chine - collection particulière

Ce labeur immense suffirait à absorber sa vie. Mais il y a la table, les soupers tardifs, chez Méot ou ailleurs, les mets trop riches, les vins trop capitaux, il y a l’amour, les nuits passées dans une frénésie érotique qui cherche à singer sa jeunesse. Il y a peut-être aussi le chagrin, chagrin d’être traité sans confiance par la cour, chagrin d’être soupçonné - et justement - de trahison par tous les partis, chagrin d’être déchiré par les pamphlétaires qu’excite son luxe, enfin chagrin de sentir à certaines heures qu’il n’aura pas le temps d’appliquer son système de monarchie tempérée. C’est la déroute d’une existence magnifiquement pourvue de dons et manquée magnifiquement.

Il s’épuise, s’empoisonne, se tue. Il ne l’ignore pas, mais qu’on lui conseille un peu de repos, ses lourds yeux s’injectent de sang. Son orgueil ne veut pas céder, ni son besoin d’action, ni ses vices. Une vie commune n’est pas pour lui, il préfère la mort. Il va mourir.

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Mirabeau - Lavis de Moreau le Jeune - Musée Lambinet

Le 26 mars, très las, y voyant à peine, il monte à la tribune à la tribune pour parler sur la question de la régence. Il se montre éloquent, avec de ci, de là, d’étranges faiblesses. Le surlendemain, souffrant atrocement du ventre, sans doute en pleine crise néphrétique, il reparaît. Un intérêt puissant l’y oblige. A propos de la question des mines, il lui faut défendre le système des concessions dont dépend la fortune du cher La Marck. Ayant bu du Tokay pour se soutenir, il prend la parole à cinq reprises, puis va chez La Marck et se laisse tomber sur un sofa :

- Votre cause est gagnée, dit-il, et moi je suis mort !

Il se ranime pourtant, si bien que le 28 il se rend au théâtre. D’affreuses douleurs le prennent. Son ami, le célèbre médecin Cabanis, accourt et pour le soulager lui donne de l’opium. Bientôt, le bruit se répand dans Paris qu’il est perdu. Effet prodigieux. Haines et controverses se taisent devant un unanime regret. Sa porte est assiégée par une foule qui lit avidement les bulletins. Le roi, la reine, Monsieur, le président de l’Assemblée font prendre de ses nouvelles. Quelques-uns de ses adversaires les plus agressifs, tel Barnave, viennent chez lui à la tête d’une délégation de Jacobins. Emu, Camille Desmoulins lui-même s’y écrit. On a paillé la rue devant son hôtel et, aux alentours, comme obéissant à une secrète consigne, les passants parlent bas.

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Masque mortuaire de Mirabeau - dessin anonyme aux deux crayons - collection Paul Arbaud

Mirabeau sait son danger. Entendant un coup de canon, il dit :

- Sont-ce déjà les funérailles d’Achille ?

A Cabanis, dans un moment de rêverie, il murmure :

- Tu es un grand médecin, mais il est un médecin plus grand que toi, l’auteur du vent qui renverse tout, de l’eau qui pénètre tout, du feu qui vivifie et décompose tout.

Mots où le poète transparaît. Le vent, l’eau, le feu, symboles, hérauts de son génie, les forces qui dévastent et ne construisent pas.

Déjà ses pieds sont froids, mais sa tête reste claire, sa parole aisée. Il est entouré d’amis à qui il parle avec calme. Il a refusé le ministère du curé de sa paroisse, sous prétexte que Talleyrand est près de lui. Talleyrand ! Entre l’évêque d’Autun et cet épicurien sans repentir, on n’imagine guère un dialogue religieux. Mirabeau lui demande seulement de lire à la tribune de l’Assemblée le discours qu’il a préparé sur les testaments.

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Cortège funèbre de Mirabeau, le 4 avril 1791 - gravure du temps

Au roi il ne fait rien dire. Trop faible au regard des forces aveugles qui l’entourent, Mirabeau le juge condamné : « J’emporte dans mon cœur, murmure-t-il , le deuil de la monarchie dont les débris vont devenir la proie des factieux ! »

Le 2 avril 1791, à l’aube, il fait ouvrir ses fenêtres et dit à Cabanis :

- Mon ami je mourrai aujourd’hui. Quand on en est là, il ne reste plus qu’une chose à faire, c’est de s’envelopper de parfums, de se couronner de fleurs et de s’environner de musique afin d’entrer agréablement dans le sommeil éternel.

Par moments, il souffre davantage ; ne pouvant plus parler, il écrit sur un papier : dormir... Il veut de l’opium. Cabanis feint de le satisfaire. Un moment après, sa tête énorme et qui paraît déjà décomposée, retombe sur l’oreiller. « Il ne souffre plus », murmure un autre médecin, Petit, qui se tient au pied du lit.

Cette mort étourdit Paris. Au Palais-Royal , dans les faubourgs, des orateurs inconnus parlent de Mirabeau avec des larmes. Aux Jacobins Barnave, aux Cordeliers Danton prononcent son éloge. L’Assemblée suspend ses travaux ; elle décrète un deuil public et des funérailles solennelles. La nouvelle église Sainte-Geneviève, qui n’a pas encore été consacrée, deviendra le Panthéon français et Mirabeau y reposera, sous le fronton sommé de cette inscription : Aux grands hommes la Patrie reconnaissante. En face du Saint-Denis des rois, le Saint-Denis de la nation.

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Honoré-Gabriel-Victor Riquetti, député des communes de la sénéchaussée d’Aix, est conduit à son repos avec des honneurs qu’aucun souverain jamais n’a reçus. La ville est dans les rues, en vêtements noirs, en silence. La garde nationale ouvre la marche, avec son état-major, La Fayette en tête, l’épée nue. Le clergé précède le cercueil couvert d’un drapeau tricolore et porté par douze sergents de grenadiers ; derrière suivent l’Assemblée au complet sans distinction de partis, le club des Jacobins en rangs épais, la municipalité, les ministres, les corps constitués. Le service est célébré à Saint-Eustache.

Cerrutti prononce l’éloge funèbre. Les gardes nationaux déchargeant tous ensemble leurs fusils, la plupart des vitres se brisent alentour. La nuit venue, le convoi s’allonge de nouveau par l’antique Paris, à la lueur des torches, au son étouffé des tambours voilés de crêpe. A minuit seulement Mirabeau peut dormir sous la coupole de Soufflot, encore inachevée et où il aura pour seul voisin Descartes en attendant que Voltaire vienne les rejoindre.

Il n’y dormira que trois ans. L’ouverture de « l’armoire de fer » révélera sa collusion avec la cour. La Convention, sur un rapport de Marie-Joseph Chenier, fera tirer ses os du Panthéon pour les enfouir dans une fosse sans nom, au cimetière de Clamart, réservé aux suppliciés...

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