La Fayette et Mirabeau
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La fête de la fédération (14 juillet 1790)
Depuis novembre 1789 les gardes nationales des départements sunissent en fédérations. Réaction naturelle du corps social contre la décomposition de ses organes. A lorigine restreintes à un pays, une région, ces fédérations sétendent bientôt à des provinces entières. Les délégués des milices se rencontrent dans des fêtes civiques où ils jurent sur lautel de la Patrie de « vivre libres ou de mourir ». Le Dauphiné, ardent toujours, a commencé. Lont suivi la Bretagne et lAnjou, puis la Franche-Comté, la Champagne, lAlsace, la Flandre, le Lyonnais. De véritables armées sassemblent et défilent en chantant des couplets de circonstances. Des femmes, des enfants les suivent, couronnés de feuillages, un sabre ou une pique à la main. Ces sortes de cérémonies excitent les sentiments populaires. On y célèbre encore le roi, le « père des Français ». Quoique la royauté ne soit plus que le premier rouage de la machine nationale, la France des provinces lui reste attachée et plus même quelle ne le croit.
Les fédérations accablent lAssemblée de vux et dadresses. Elles demandent que la capitale accueille dans une manifestation grandiose tous les délégués de la France. La municipalité de Paris sy décide : la fête de la Fédération nationale sera donnée au Champ-de-Mars le 14 juillet, jour anniversaire de la chute de la Bastille.
LAssemblée approuve et les préparatifs commencent. Il sagit de niveler la plainte du Champ-de-Mars et délever tout autour de larges talus pour les spectateurs. Les vingt mille ouvriers des ateliers de charité ne suffisent pas, une foule de volontaires, dès le 14 juillet, se mettent au travail. Ils sont peut-être deux cent mille, de tous les métiers, de tous les âges, gardes nationaux, bourgeoises, maçons, perruquiers, religieuses, forts de la Halle, actrices, invalides, porteurs deau, charbonniers, jardiniers, laboureurs de la banlieue. Les imprimeurs sont venus avec leur drapeau ; les bouchers avec une oriflamme où lon peut lire : « Tremblez, aristocrates, voilà les bouchers ! » Extraordinaire spectacle. Tout ce monde remue la terre, la charrie avec entrain dans des paniers et des brouettes. On chante le ça ira, preste, gaillard, avec des paroles anodines et quasi évangéliques :
Du législateur tout saccomplira ;
Celui qui sélève, on labaissera
Et qui sabaisse on lélèvera ;
Ah ça ira, ça ira, ça ira !
La joie, car ce nest point assez de dire la bonne humeur, est universelle. Pas de querelle, pas divrognerie, pas de vols. Partout entente et discipline ; on applaudit les Constituants qui, nombreux, viennent se joindre aux travailleurs. Labbé Sieyès et le vicomte de Beauharnais piochent côte à côte ; le général La Fayette et ses aides de camp ont mis habit bas pour terrasser plus à laise. Dom Gerle conduit une équipe de chartreux qui pilonnent, la jupe retroussée. Les croquettes ont inventé un costume de travail : jupe de coutil, pierrot de mousseline, bas de soie et brodequins gris, écharpe tricolore, chapeau de paille ou bonnet de police à longs glands.
Les fédérés arrivent en foule à Paris avec armes et bagages, poudreux des longues routes mais pleins dentrain. Pour eux toutes les maisons souvrent, transformées en auberges gratuites. Le roi et la reine, venus de Saint-Cloud où ils passent lété, pendant plusieurs jours reçoivent leurs délégations avec une bonne grâce qui les enchante. Louis XVI embrasse le commandant des Bretons, un médecin chaud de tête et de cur, et lui dit :
- Rendez de ma part cet embrassement à tous vos camarades.
Les fédérés de Touraine lui offrent un anneau donné jadis par Henri IV aux bénédictins de Marmoutiers ; il promet de le porter à la fête. Le 12 juillet, dans le vestibule des Tuileries, la famille royale assiste à un grand défilé. La reine y est saluée par « ses fidèles Lorrains ». Le 13 , La Fayette présente une nombreuse députation à qui Louis parle avec abandon et même esprit. Ces rencontres produisent le meilleur effet. La France entière, indifférente ou hostile à lAssemblée, semble prête à se serrer de nouveau autour de la monarchie.
Sous le ciel brouillé, le 14 juillet, à sept heures du matin, un immense cortège part de lemplacement de la Bastille et suit les boulevards, les rues Saint-Denis et Saint-Honoré, le Cours-la-Reine, pour traverser la rivière sur un pont de bateaux. En tête une musique, puis la municipalité de Paris, puis lAssemblée encadrée par un bataillon denfants et un bataillon de vieillards, puis une large députation de larmée et de la flotte, enfin les gardes nationaux fédérés des quatre-vingt-trois départements, précédés de leurs drapeaux blancs, cravatés de tricolore. La garde nationale parisienne fait la haie avant de se joindre au cortège.
Tout un peuple tapisse les rues, les quais, garnit les fenêtres, lance au travers des rafales de vent et des ondées mille cris daccueil et de bénédiction.
Au Champs-de-Mars, le roi, leur entourage, les autorités, lAssemblée ont pris place dans une grande tribune couverte, ornée de draperies, construite devant lEcole militaire. Le roi a revêtu un simple habit à la française ; la reine, parée avec recherche, mais pâle et lair triste, porte une haute coiffure garnie de plumes tricolores. Ils sont salués de vivats ainsi que le dauphin. Les gradins de gazon sont couverts de quatre cent mille spectateurs, hommes, femmes et enfants.
Au centre de lesplanade se dresse lautel de la Patrie. Sur les marches trois cents prêtres, cent enfants de chur en aubes blanches coupées de ceintures tricolores, avec à leur tête lévêque dAutun Talleyrand. Montant un splendide cheval blanc, La Fayette, qui entend bien que cette fête soit sa fête à lui, caracole avec élégance jusqu'à la tribune royale ; il met pied à terre et fait mine de prendre les ordres de Louis.
Il est trois heures et demie. La cérémonie commence. Mître en tête et crosse à la main, ayant pour acolytes deux prêtres douteux, son grand-vicaire Desrenaudes et labbé Louis, Talleyrand célèbre la messe au son des trompettes et des tambours. Il bénit ensuite lantique oriflamme de Saint-Denis et les drapeaux des fédérés réunis autour de lautel. Le canon gronde. La pluie a cessé, de faibles rayons percent. La Fayette savance et, posant son épée sur la pierre sacrée, prononce la formule du serment à la Nation, à la Loi et au Roi.
Quatre cent mille bouches lui répondent, quatre cent mille bras se lèvent. La Fayette est saisi, porté en triomphe, les fédérés les plus proches embrassent ses mains, ses genoux, ses habits. Le président et les membres de lAssemblée jurent ensuite. Crottés jusquau ventre par linterminable défilé dans les rues, ils sont accueillis par des quolibets.
Vient le tour du roi. On sattendait quil irait à lautel et prononcerait un discours. Sa timidité empêche Louis de prendre une position si naturelle, si indispensable devant cette foule non pas seulement parisienne, mais vraiment française, doù monte encore vers lui tant daffection et de respect. Loccasion était belle... Il la perd. Sétant levé seulement de sa place, à voix haute, dun air satisfait, il prononce : Moi, roi des Français, je jure demployer tout le pouvoir qui mest délégué par la loi constitutionnelle de lEtat à maintenir la Constitution décrétée par lAssemblée nationale et acceptée par moi ».
Il est follement acclamé. Le soleil à ce moment vainc les nuages et dore la prodigieuse scène. On sent battre le cur de la France et ce cur bat pour lunion, pour la concorde, pour la mise en commun des espérances autour du trône assis sur tant de siècles et de services. La reine oublie un instant sa mélancolie, élevant le petit dauphin dans ses bras, le montre à la foule. Si peu aimée, elle la conquiert par ce geste spontané, est encore plus applaudie que le roi. « Vive la reine ! Vive le dauphin ! » Lovation semble ne point finir...
Le soir Paris illumine et samuse, les fédérés participent à un grand dîner dans les jardins de la Muette. Dinterminables farandoles virevoltent dans les rues, enfin séchées. On danse au lieu où sélevait la Bastille, on danse sur la place Louis XV, devant les Tuileries, on danse partout.